Le lendemain matin vers onze heures, Mlle Clara Lancret, plus connue
dans les cabarets de nuit sous le surnom de l'_Irlandaise_, se
penchait à la rampe de son palier pour regarder quelqu'un descendre.
--Dites donc, monsieur! cria-t-elle soudain, dans un élan de rappel
discret... Vous reviendrez, n'est-ce pas?
Et le «Monsieur»--c'est-à-dire M. Eusèbe Raindal, membre de
l'Institut, officier de la Légion d'honneur, auteur de _la Vie de
Cléopâtre_ et de plusieurs autres ouvrages capitaux--le «Monsieur»
répliqua d'une voix faible qu'assourdissait encore la distance des
étages:
--Oui, oui, certainement, je reviendrai!...
Quelle déchéance! Quelle turpitude! Il avait suivi cette fille brune,
manqué son train, perdu tout respect de soi-même! Ah! si sa famille,
si Zozé le voyait dans cet escalier sordide s'enfuir sous les
tendresses de Clara l'Irlandaise!... Et où aller maintenant? Que faire
jusqu'au départ?
Il stationnait au bord du trottoir, essayant de déchiffrer,
sur l'écriteau d'émail, le nom de la rue--rue d'Ams... rue
d'Amsterdam--qu'il avait oublié. Il se sentait la tête pesante, la
langue pâteuse, une envie de se rendormir.
«Si j'allais voir Cyprien!» songeait-il en se raidissant contre le
sommeil.
Il appela un fiacre. Mais rue d'Assas, l'oncle Cyprien était sorti
avec son tricycle.
--Il n'y a pas trois minutes! affirmait la portière.
Effectivement, l'oncle Cyprien s'arrêtait deux cents mètres plus loin,
rue de Fleurus, devant la maison de Johann Schleifmann.
Il rangea sous la voûte son tricycle, «sa bête» comme il l'appelait,
puis, le recommandant à la vigilance du concierge, il s'engagea dans
l'escalier.
--Vous venez me chercher pour déjeuner, mon garçon? fit Schleifmann
qui avait ouvert... Une minute: j'endosse ma redingote et je suis à
vous!
Ils étaient entrés dans le cabinet de travail, une mansarde spacieuse
et claire, où deux nattes de paille recouvraient à demi le carrelage
rouge du sol.
M. Raindal cadet avait une mine à la fois ricanante et cérémonieuse.
Il s'assit dans un vieux fauteuil et il déclara en retirant, d'un
geste théâtral, son vaste sombrero marron:
--Non, mon ami, je ne viens pas vous chercher... Je viens causer avec
vous...
--Qu'arrive-t-il donc? questionna Schleifmann.
--Il arrive, mon cher, que je vous présente un homme fichu,
archifichu!...
Et comme le Galicien levait les bras, dans une mimique de stupeur:
--Oui, Schleifmann, lit M. Raindal cadet. J'ai joué sur les mines d'or
et j'ai perdu...
--J'en étais sûr! clama le Galicien en assénant sur le carrelage un
coup de talon rageur. Et vous perdez combien?
--Cent dix mille francs, mon cher!... Oh! vous n'avez pas besoin
d'écarquiller les yeux... Je dis bien: cent dix mille francs!... A la
dernière liquidation, le 15, je ne perdais que quarante mille
francs... Grâce à l'appui de M. de Meuze qui avait écrit à son ami M.
Pums, le père de votre élève, j'ai obtenu de Talloire, mon agent de
change--car j'avais un agent de change, est-ce assez comique, hé? moi,
un agent de change!--j'ai obtenu de Talloire un délai, moyennant un
à-compte de vingt mille francs, que je lui ai versés, oui, mon cher,
toute ma petite fortune d'un coup... Restaient vingt mille francs à
casquer... Bon!... Pour m'en libérer, j'ai rejoué... La débâcle est
survenue, plus terrible que jamais, organisée par toute la clique de
la bande noire... Je me suis entêté... J'ai décoché des ordres à tort
et à travers, comme un fou... Ci au total quatre-vingt-dix mille
francs de perte actuelle, et cent dix mille avec les vingt mille
d'avant.
--Oh! mon pauvre Raindal, mon pauvre ami! murmurait le Galicien en
agitant la tête.
--Ce n'est pas tout! reprit l'oncle Cyprien... J'ai demandé un nouveau
délai... Bernique!... Pums ne m'a pas reçu et Talloire m'a envoyé
promener... J'ai écrit au marquis qui est en villégiature à Deauville,
pas de réponse!... Alors, tantôt, si je n'ai pas payé, je serai
exécuté à la Bourse, et ce soir je m'exécuterai moi-même à
domicile!... Dites donc, Schleifmann, suis-je un homme fichu ou ne le
suis-je pas?...
Le Galicien tournait de son pas traînard autour de la pièce, en
grommelant:
--Diable de bête!... Diable de bête!...
Puis brusquement:
--Et votre retraite, Raindal?... Vous pourriez peut-être emprunter
dessus?
--Enfant! s'écria paternellement M. Raindal cadet... Vous croyez que
je vous ai attendu?... Devinez ce qu'on m'en offre, chez les usuriers,
de ma retraite: quinze mille francs, quinze malheureux mille francs,
pas un fichtre de plus!...
Le Galicien réfléchissait:
--Écoutez, Raindal! répliqua-t-il enfin... J'ai cinq mille francs de
côté... Avec vos quinze mille francs, cela fournirait vingt. Les
voulez-vous?...
L'oncle Cyprien s'était rapproché pour lui serrer la main:
--Vous êtes un très gentil ami, Schleifmann, dit-il... Je vous
remercie bien... Cela «fournirait» vingt, oui, c'est-à-dire environ
vingt pour cent, de quoi prendre des arrangements qui me feraient
traiter par les uns d'honnête homme et par les autres de filou... Mais
après, mon ami, après, comment vivrais-je? Je n'aurais plus le sou,
plus un rotin... Il faudrait chercher une place, et, ce qui est plus
malaisé, la trouver... Non, voyez-vous, je n'aurais pas la patience...
Je préfère en finir tout de suite!...
--Vous parlez comme bêta! se récria Schleifmann... En finir!... Et
pourquoi?... En voilà, un rentier! Tous travaillerez, diable!...
--Je travaillerai! bougonnait l'oncle Cyprien... Je travaillerai si on
me donne du travail!... Et un homme de mon âge qui a sauté à la
Bourse, ce n'est pas précisément une recommandation, vous savez!
Schleifmann grattait d'un air songeur son épaisse tignasse grise:
--Voyons, mon cher Cyprien! fit-il au bout d'un instant... J'ai une
idée... Est-ce que, si on vous accordait le délai en question vous
seriez capable de rétablir vos finances?...
--Je ne puis rien promettre! fit l'oncle Cyprien... Mais il y aurait
des chances... Le krach ne durera pas... De tous les côtés on affirme
qu'il est dû à une manœuvre de la bande noire... D'ici quinze jours,
tout peut changer... En tout cas, claquer pour claquer, il serait plus
chic de s'être défendu jusqu'à la fin...
--Et, naturellement, vous rejoueriez?...
--Non, Schleifmann, je ne rejouerais pas... Je conserverais ma
position, comme ils disent, ma superbe position, et je regarderais
venir!...
--Vous me le jurez sur la tête de votre neveu, Mlle Thérèse?...
--Je n'aime pas beaucoup ce serment... Bah! soit... Je vous le jure
sur la tête de mon neveu... Mais pourquoi tous ces préambules?...
--Eh bien, voici mon idée! fit Schleifmann d'un ton solennel... Où est
M. Pums à cette heure-ci?..
L'oncle Cyprien consultait sa montre:
--Midi... Il doit être à la Bourse...
--Bon!... Je vais aller le voir pour vous... Ce n'est pas un méchant
garçon... Au moment de mon histoire de réformes, vous vous rappelez,
mon cher Cyprien, c'est encore un de ceux qui m'ont accueilli le moins
mal... Et aussi il m'a laissé son fils comme élève, son petit gommeux
de fils... Quoi, j'espère, j'ai de l'espoir... Ça vous va?...
--Ça me va, si on vous écoute! fit sceptiquement l'oncle Cyprien...
--Donc descendons... Vite un fiacre!... Huf! huf!
En bas, l'oncle Cyprien chargea le concierge de ramener «sa bête» rue
d'Assas et les deux vieux amis montèrent dans une voiture ouverte.
Pendant quelques minutes, ils gardèrent le silence, puis M. Raindal
cadet proféra d'un ton sarcastique:
--Pour une fois dans ma vie que j'ai affaire aux juifs, avouez, mon
cher Schleifmann, que cela ne me réussit guère!...
--Et M. de Meuze, riposta hargneusement le Galicien... M. de Meuze qui
vous a poussé là-dedans, est-il juif, lui?...
--Non, en effet, concéda l'oncle Cyprien, il n'est pas juif...
Seulement, il est enjuivé, ce qui revient au même...
--Et moi qui suis juif, et qui vous avais toujours dit de ne jamais
toucher à ces saletés-là, est-ce que...
--Vous, c'est différent! interrompit l'oncle Cyprien... Vous êtes un
bon juif!...
Schleifmann, comme de coutume, à cette réplique, ne put dissimuler un
geste de mécontentement. M. Raindal cadet regrettait sa maladresse
et, afin de détourner, aussitôt il se prodigua en indications
minutieuses, en renseignements topographiques sur le plan de la Bourse
et l'endroit où siégeait son Pums.
--En outre, ajoutait-il, attention aux farces des commis... Il est
vrai qu'aujourd'hui on ne sera probablement pas à la plaisanterie...
Cependant, prenez garde aux blagues de ces messieurs... Ainsi, moi, la
première fois que je suis allé à la Bourse, ne s'étaient-ils pas
avisés de me glisser, sous le col de ma jaquette, une flèche de papier
avec écrit dessus en grosses lettres: _Cocu!_... Je sais bien que cela
n'a pas d'importance... Mais, sur le moment tout de même, c'est
quelquefois très ennuyeux!...
La voiture s'arrêtait devant la grille du monument.
--Je vous guette ici! cria M. Raindal cadet au Galicien qui
s'éloignait... Bonne chance pour nous deux et bon courage, mon cher!
Là-haut, sous la colonnade, au sommet des marches, c'était la morne
Bourse des journées de débâcle. Pas un rire, pas une causerie, nul
éclat de voix joyeuses. Sur les visages, des teintes blafardes, les
plus braves s'essayant à railler, se convulsant les traits en sourires
menteurs, plus hideux qu'une grimace. Et, dominant ce lugubre mutisme,
les vociférations des commis, les surenchères de baisse, la clameur
monotone des ventes, des ventes à tout prix. On vendait.
Une malencontreuse méprise entraîna le Galicien juste au milieu du
groupe des commis aux Mines d'Or.
Poliment il soulevait son chapeau, et, se postant devant un jeune
homme blond qui avait cessé de hurler:
--Pardon, monsieur, fit-il... Auriez-vous l'obligeance de me dire où
se tient M. Pums?
L'autre le considérait d'un regard ébahi. M. Pums, en un pareil jour,
en un pareil moment! Comme si l'on n'avait que cela à faire! Attends,
attends un peu, ma vieille, on allait t'en donner du Pums!... Et
alors, sur un clin d'œil du jeune homme blond, aux cris répétés de:
«Monsieur Pums! Monsieur Pums!» une bousculade effrénée projeta en
avant l'infortuné Schleifmann.
«Monsieur Pums! Monsieur Pums!...» Le Galicien passait de mains en
mains, de groupe en groupe, lancé par l'_Or_ au _Comptant_, par le
_Comptant_ à l'_Or_, par l'_Or_ aux _Valeurs_, par les _Valeurs_ à
l'_Extérieure_, par l'_Extérieure_ aux _Turcs_. Et tous, malgré le
tragique de l'instant, malgré les angoisses de la séance, se
soulageaient les nerfs dans ce jeu brutal, se délassaient les bras et
le cœur à molester le vieil intrus... «Monsieur Pums! Monsieur Pums!
Monsieur Pums!...»
Il avait échoué à l'angle du pourtour, ses lunettes d'or chavirées, le
chapeau tombé à terre sous une dernière bourrade.
Un petit saute-ruisseau, en livrée vert-bouteille, eut pitié de sa
détresse.
--Tenez, monsieur! fit-il en lui ramassant son chapeau... Vous
demandez M. Pums!... Je suis groom à la Banque... M. Pums est au
bureau 72, rue Vivienne...
--Merci, mon petiot! bredouilla le Galicien. Merci bien, mon petit!...
Puis lentement, se retournant à chaque pas par peur d'un mauvais coup
traître, et lissant de la manche son chapeau rebroussé, il descendit
les marches.
* * * * *
L'antichambre de la Banque était remplie de solliciteurs quand le
Galicien y pénétra: remisiers, teneurs de carnet, courtiers de toute
sorte, les uns assis, le regard vers leurs chaussures, dans une pose
méditative, les autres debout causant à plusieurs dans les coins, dans
l'embrasure des fenêtres, avec cette voix mesurée qu'on a près d'une
chambre d'agonisant.
Seul, l'huissier en livrée verte, derrière sa tribune de chêne,
semblait indifférent aux soucis d'alentour et parcourait d'un œil
placide le feuilleton du _Petit Journal_.
Il leva un peu les paupières pour déchiffrer la carte que Schleifmann
glissait devant lui, et, recommençant sa lecture:
--C'est bon, monsieur... Si vous voulez vous asseoir!...
--Je ne veux pas m'asseoir! fit Schleifmann qui se contenait... Je
vous prie de remettre ma carte à M. Pums, et tout de suite, n'est-ce
pas?
--Impossible, monsieur... M. le sous-directeur est en conseil. Il a
donné l'ordre qu'on ne frappe pas jusqu'à ce qu'il ait sonné...
Et désignant de la main les courtiers assemblés:
--Du reste, tous ces messieurs sont à passer avant vous!
--Je ne sais pas si ces messieurs--et la voix du Galicien devenait
rogue--je ne sais pas si ces messieurs passeront avant moi... Mais je
vous prie encore une fois de remettre ma carte... Vous direz à M. Pums
qu'il s'agit d'une affaire grave, de la vie d'un homme...
L'huissier dévisagea Schleifmann. Ces propos dramatiques, ce chapeau
hérissé, cette cravate de travers, cet accent étranger,--un pauvre
diable, un mendiant juif, sans doute! Et dédaignant de répondre, il
retournait à son feuilleton.
--Ah çà! oui ou non, m'avez-vous entendu? balbutia Schleifmann, outré
par tant d'insolence... Irez-vous remettre ma carte, oui ou non?
--Quand M. Pums sonnera, monsieur!... réitérait l'huissier en se
frisant la moustache, le buste obstinément penché sur son journal...
Je ne peux pas avant...
--Vous ne pouvez pas! glapit Schleifmann... Parfait!... Nous verrons
bien...
Il se dirigeait vers une haute porte peinte en brun, qu'il supposait
être celle du cabinet de Pums.
--Où allez-vous? clama l'huissier en lui barrant le passage, les bras
étendus.
Le Galicien l'écarta d'une rude poussée d'épaule:
--Je vais où cela me plaît... Retirez-vous de là, diable!...
Des remisiers accouraient à l'appel de l'huissier, cernaient
Schleifmann en le questionnant. Cette intervention acheva d'exaspérer
le Galicien. Il revoyait la scène récente, les bousculades, les poings
brandis, les visages mauvais, tout ce qui peut-être était sur le point
de reprendre, et d'une voix véhémente:
--De quoi vous mêlez-vous, vous autres? Nous ne sommes pas à la
Bourse, hé? Fichez-moi le repos, ou le premier qui me touche, je lui
fourre mon pied dans le ventre!...
--Comment! vous, monsieur Schleifmann! fit Pums en entr'ouvrant sa
porte au bruit de la bagarre... C'est vous qui parlez de pied dans le
ventre?...
Le Galicien enlevait son chapeau, et, plus bas, à mi-voix:
--Oui, c'est moi, monsieur Pums... On veut m'empêcher de vous voir...
Et cela presse... Comme je le disais à cet huissier grossier, il
s'agit de la vie d'un homme...
--Mais c'est qu'en ce moment, protestait le sous-directeur.
--Pour la vie d'un homme, monsieur Pums, il n'y a pas de moment!
Croyez-moi... Laissez-moi vous voir... Un jour, vous m'en
remercierez!...
--Soit! fit Pums qui adressait aux remisiers un sourire d'excuse et de
connivence.
Schleifmann suivait le banquier. La porte se referma.
Pums s'était installé devant son bureau de palissandre; Schleifmann,
vis-à-vis de lui, tournait le dos à la porte d'entrée.
--Je serai bref, monsieur Pums! fit-il en posant son chapeau sur la
table... D'un mot, je vous le répète, il s'agit de la vie d'un
homme... Et cet homme, je ne vous cacherai pas son nom plus longtemps:
c'est mon meilleur ami, M. Cyprien Raindal, le frère de M. Raindal de
l'Institut... Sa situation, je n'ai pas à vous l'apprendre... S'il ne
paie pas, il saute... Et j'ajoute: s'il saute, il se tue... Je viens
vous demander de le faire reporter...
--Ce serait avec plaisir, monsieur Schleifmann, que je... murmura en
allemand Pums qui préférait cette langue pour les transactions
délicates.
--Permettez! riposta Schleifmann en allemand, de même, par une
préférence analogue... Permettez... je n'ai pas fini... Vous me
demanderez quel intérêt vous avez à sauver mon ami Cyprien, à le faire
reporter... Cet intérêt, je vais vous le dire... C'est un intérêt
sacré, c'est l'intérêt de votre race, c'est l'intérêt des vôtres, de
vos enfants, de vos petits-enfants, de vos arrière-petits-enfants...
--Désolé de vous interrompre! fit Pums qui tambourinait la table d'un
doigté impatient... Mais nous sommes en plein krach... J'ai vingt
personnes à recevoir... Je vous en conjure: vous m'avez promis d'être
bref... soyez-le...
--Je le serai! dit Schleifmann.
Et il partit d'emblée dans un interminable discours. Sa thèse était
que Pums, ayant guidé l'oncle Cyprien dans les spéculations premières,
devait le soutenir aux heures de débâcle. Que lui coûterait, au
demeurant, ce secours tout moral? A peine un risque, une signature.
Au cas même qu'il perdît la somme dont il se déclarerait garant, en
serait-il appauvri, incommodé dans son train de vie, lui dont on
évaluait la fortune actuelle à trois millions ou plus? Et d'autre
part, quelle gloire pour Israël, quelle noble tradition dans la
famille, quel magnanime exemple attaché au nom de Pums, cette légende
qui se redirait de bouche en bouche: un riche israélite, sauvant
libéralement de la misère, du suicide, un petit employé chrétien,
entraîné à la ruine par le goût du lucre et l'agio... De tels actes,
en se multipliant, feraient plus pour les Juifs que mille dons aux
pauvres, mille fondations sanitaires célébrées par la presse à grand
fracas d'éloges. De tels actes porteraient beaucoup plus loin que
l'aumône. Car ils découleraient de plus haut: de l'humanité, de la
justice même...
Le Galicien s'était enfin tu. Pums redressa la tête, d'une légère
secousse, et, se renversant dans son fauteuil:
--Mon cher monsieur Schleifmann, proféra-t-il d'un petit ton
doctoral... Je rends hommage à vos intentions, vous êtes un excellent
homme, mais laissez-moi vous le dire, vous n'entendez rien aux
affaires...
Un clignement des paupières accentuait tout ce que ce verdict avait de
défavorable dans l'esprit de M. Pums; puis le financier continua:
--Non, rien, absolument rien... Ainsi, vous vous imaginez savoir la
situation de votre ami? Vous n'en savez pas le premier mot... Si M.
Cyprien Raindal m'avait écouté, s'il s'était contenté de suivre mes
conseils, ses pertes seraient insignifiantes, dans le genre des pertes
du marquis de Meuze, son protecteur: sept mille, huit mille, dix mille
francs au _maximum_... Seulement, il a voulu faire le malin, votre
ami... Il a joué à son idée... Il s'est enfilé, comme nous disons en
argot de Bourse... Et, aujourd'hui, il trinque... A qui la faute?... A
moi ou à lui, répondez?
--Monsieur Pums, riposta le têtu Galicien, je ne suis pas venu pour
vous parler affaires... En effet, je n'y entends rien... Je suis venu
en juif et en ami vous parler cœur, vous parler justice, vous
réclamer votre aide pour un brave homme que j'aime bien... Si vous ne
l'accordez pas, ce sera tant pis et ce sera triste, parce qu'il en
mourra, le garçon!
--Très regrettable, fit Pums, mais pas sûr... Hum! vous m'avez
dérouté... Où en étais-je? Ah oui!... Je vous expliquais que M.
Cyprien Raindal a joué comme un enfant, comme un malade... Malgré
tout, à la liquidation du 15, par égard pour son frère, pour M. de
Meuze, je me suis démené, j'ai intercédé auprès de l'agent de change,
j'ai sorti provisoirement votre ami de son bourbier... Et maintenant
vous venez me demander de le faire reporter?... Reporter! Vous êtes
extraordinaire, ma parole!... D'abord le krach est général. On ne
reporte plus personne!... Et puis, ça l'avancerait à grand chose
d'être reporté!... Oui, je saisis, parbleu!... Vous pensez qu'il
n'aurait rien à payer pour le moment, que le report c'est comme qui
dirait un délai, un ajournement. Voilà qui montre encore votre
ignorance des affaires de Bourse, excusez-moi monsieur Schleifmann,
il n'existe pas d'autre mot, votre profonde ignorance des opérations
financières... Reporté ou non, M. Cyprien Raindal doit ses
quatre-vingt-dix mille francs de différences, et il faut qu'il les
paie tôt ou tard jusqu'au dernier décime!
--Alors? questionna Schleifmann d'un air accablé.
--Alors le seul moyen de sauver votre ami, ce serait de me mettre à sa
place, d'assumer sa situation. Eh bien franchement, monsieur
Schleifmann, je vous trouve un peu trop exigeant... Ce n'est pas un
parent, M. Cyprien Raindal, ce n'est pas un ami, tout juste une
relation... Et selon vous, néanmoins, je devrais m'engager
personnellement de quatre-vingt-dix mille francs--ou plus, si la
baisse persiste,--en l'honneur de ce monsieur que j'ai vu trois fois
dans ma vie?... Non, ce n'est pas raisonnable... A chaque séance de
Bourse, il y en aurait dix comme lui à sauver... Ma fortune n'y
suffirait pas...
Il s'animait à mesure, piétinant auprès de la table, les pouces dans
les échancrures de son gilet:
--Et tout cela pourquoi? Pour qu'on dise du bien des Juifs, pour qu'on
encense Israël... Allons donc!... Je m'en moque des Juifs... Je n'ai
pas de préjugés, moi... Chacun pour soi... Qu'ils se débrouillent,
après tout! Je n'ai pas des quatre-vingt-dix mille francs comme cela à
leur jeter par la fenêtre!...
Il stoppait devant Schleifmann:
--Bah! vous figurez-vous que je gagne dans cette histoire des
mines?... Je suis pincé comme les autres... J'y perds les yeux de la
tête...
Et, involontairement, ses grosses prunelles rebondies montraient dans
une saillie dénonciatrice que de ces yeux pourtant il ne perdait pas
tout. Schleifmann paraissait, pour le moins, n'en être pas convaincu,
car d'une voix doucereuse, il objecta à Pums:
--Cependant la baisse est fomentée par la bande noire... Et la bande
noire, ce sont vos amis!
--Mes amis? répétait Pums, d'abord interloqué.
Puis, se ressaisissant:
--Oh! oui! de jolis amis... Parlons-en... Des misérables!... Des
imbéciles!... Des gens qui mènent stupidement le marché à la ruine,
qui ne connaissent que la baisse et la baisse! Ah! c'est malin... je
les félicite!...
Schleifmann ne lâchait pas la trame de ses arguments:
--Cependant, ces imbéciles, ces misérables, demain, après-demain, vous
les reverrez, vous recommencerez à les voir...
--Qu'est-ce que vous racontez? s'écriait Pums pour masquer son
hésitation... Si je les reverrai?... Oui, je présume. Mais je vous
garantis que je ne leur mâcherai pas mon opinion, et en ce moment,
tenez, si j'avais l'un d'eux sous la main...
--Eh bien, ça va! criait en allemand une voix cordiale derrière
Schleifmann.
Pums n'acheva pas sa phrase. Il blémissait sinistrement,--ses
prunelles chocolat plus hagardes encore et plus exorbitantes, à croire
qu'elles allaient bondir. Schleifmann se retourna et reconnut
Herschstein.
Il entrait par une porte latérale, le chef de la bande noire, chapeau
sur la tête, souriant, sans frapper, comme chez lui, en maître; et,
dans sa barbe grise de patriarche, la brillantine luisait en remous
argentés.
Il eut, à la vue de Schleifmann, un recul de prudence dont s'altéra
soudain sa face vénérable:
--Ah! vous êtes occupé! murmurait-il d'un air modeste.
Pums, qui classait studieusement des papiers, ne répliqua pas.
Schleifmann les contemplait l'un et l'autre, tour à tour, le regard
flamboyant de mépris.
--Eh! monsieur Pums! commanda-t-il d'un ton goguenard. Je vous
attends... En voici un... Allez-y... Ne lui mâchez pas votre
opinion.... Ne la lui mâchez donc pas!... Hein?... Vous ne vous
souvenez plus? Patience, monsieur Herschstein... Cela va venir... M.
Pums en a gros sur le cœur à vous dire... Il cherche...
Asseyez-vous!...
--Que signifie? interrogea glacialement Herschstein.
--Je vous expliquerai, cher ami, bégayait Pums. Nous causions du frère
de M. Raindal, qui perd la forte somme sur les mines... M. Schleifmann
plaisante...
--Je plaisante! reprit le Galicien en ébranlant la table d'un coup de
poing si violent que l'encre gicla de l'encrier... En vérité, il y a
bien de quoi plaisanter...
Il les toisa tous les deux:
--Ainsi, vous êtes compères!... Ainsi, «ça va»!... Ainsi vous,
monsieur Pums, vous faites la paire de bottes avec M. Herschstein!...
Et vous, monsieur Herschstein, vous venez rendre des comptes!... Mes
compliments!... La journée doit être belle... Inscrivez, monsieur
Pums... Je dicte... Bénéfices du 2 septembre: M. Cyprien Raindal,
quatre-vingt-dix mille francs... Hô! monsieur Pums, là-dessus combien
toucherez-vous? Dix mille? Quinze mille?...
Il ricanait, puis subitement ses traits fléchirent sous un intolérable
chagrin:
--Malédiction! gémissait-il en rôdant par la pièce... Malédiction et
malheur!... Oui, depuis le Sinaï, c'est l'éternel malentendu!... Dieu
qui donne à son peuple l'intelligence suprême et son peuple qui la
prostitue aux plus basses besognes, et Dieu qui se venge ensuite de ce
que son peuple l'ait méconnu. C'est toute l'histoire d'Israël, c'est
toute son infortune... Malédiction!... Malédiction!... Quand cela
cessera-t-il?... Ah! vous n'êtes pas bête vous, monsieur Pums, ni vous
non plus, monsieur Herschstein... Mais vous croyez, n'est-ce pas, que
le Seigneur vous a attribué cette puissance de l'esprit pour faire des
coups de Bourse, pour amasser de l'or... Insensés que vous êtes! Je
vois la main du Seigneur sur vous... C'est pour avoir trahi sa loi que
vos ancêtres allèrent à Babylone, à Ninive, en Egypte... Et c'est pour
cela aussi que vous irez ailleurs!...
Il allongeait son bras vers des lointains de mystère:
--Oui, le Seigneur vous fera encore coucher sous les tentes et, avec
vous, des innocents peut-être, des humbles, des laborieux... à moins
qu'auparavant tous ceux-là ne se séparent de vous!...
--Il suffit, monsieur Schleifmann! déclara sèchement Herschstein, qui
recouvrait peu à peu son arrogance... Trêve à ces jérémiades!... Nous
savons vos idées... Vous êtes un antisémite, un renégat!... C'est
connu!...
Schleifmann dressa les bras, et, les yeux au plafond:
--Renégat! répétait-il. Antisémite!... Adonaï! Adonaï! tu entends ce
que me dit cet homme!
--Sans compter, poursuivit Pums,--qui, sur l'exemple d'Herschstein,
retrouvait son aisance,--sans compter qu'en fait de gens expulsés vous
pourriez fort bien l'être avant nous, monsieur Schleifmann... Car nous
sommes Français, nous, tandis que vous...
Un éclat de rire frénétique lui coupa la parole. Schleifmann se
tordait, en proie à un accès d'hilarité sauvage:
--Français! Vous Français! clamait-il entre deux sanglots de rire...
Mais vous n'êtes ni Français, ni Allemands, ni Autrichiens, ni rien,
ni surtout même Juifs!... Elle vous étouffe sous vos habits, votre
juiverie... Elle vous oppresse dans vos salons... Elle vous pèse dans
vos clubs... Elle vous gratte comme un cilice... Vous la portez sans
bonne grâce, sans bonhomie, sans fierté... Vous ne l'avouez qu'à
regret... Et vous en pâlissez... Et vous en ignorez les dogmes les
plus élémentaires... Et si vous ne craigniez pas que ça nuise à vos
affaires, je parie que, demain matin, vous vous feriez tous
naturaliser catholiques!...
--Nous ne discutons pas avec les énergumènes! cria Herschstein, dont
le front et les joues se striaient de bandes livides.
--Et avec qui discutez-vous, s'il vous plaît? vociférait
Schleifmann... Avec des scories comme vous-mêmes?... Car je vous dirai
selon Ezéchiel: «Vous êtes tous des scories, tous de l'airain, du
plomb, de l'étain, du fer, vous êtes des scories d'argent... Et Dieu
vous précipitera au creuset pour vous fondre au souffle de sa
colère!...»
Il avait cité le texte en hébreu. Il le traduisit en allemand, et
c'était un tel déchaînement de syllabes rauques ou tonitruantes, que
Pums commença à prendre peur. Que pensaient de ce vacarme les
remisiers, les commis, dans l'antichambre voisine? Il voulut jouer
d'audace, et, la voix trébuchante:
--Assez! monsieur Schleifmann, fit-il... Assez de scandale!... Je vous
prie de vous retirer... Taisez-vous et sortez, ou, sacrebleu, je fais
monter la police!...
--Ah! ce serait complet! s'écria Schleifmann... Non, faites donc cela,
que je rie un peu plus!... Faites-moi mener au violon pour tapage
religieux... Faites-moi donc arrêter... Jérémie le fut deux fois...
Hamasia aussi et Michée, et bien d'autres... C'est dans l'ordre...
Non, je reste, rien que pour voir ça... La police!... Ha! Ha!
--Il est fou, fou à lier! murmurait Pums, la physionomie consternée.
--Pas du tout, fit Herschstein qui s'efforçait à l'ironie... Vous ne
saisissez pas... C'est un prophète, mon ami, un grand prophète...
--Hélas, non, monsieur Herschstein! rétorqua plus simplement le
Galicien... Je suis trop vieux, je n'ai plus l'âge... Je regrette...
D'ici à ce qu'on règle scientifiquement pour tous la question sociale,
comme le veut mon maître Karl Marx, cela ne vous ferait pas de mal
d'avoir, le samedi, à la synagogue, au lieu de vos rabbins qui vous
flagornent, un autre qui vous fustige, une espèce de Sophonie qui vous
dise: «Lamentez-vous, habitants du quartier des trafics!... Tous ceux
qui trafiquent seront...
L'avalanche d'hébreu et d'allemand dévalait derechef. Pums, les nerfs
excédés, se bouchait les oreilles. Herschstein crispait la main à sa
barbe de Moïse.
Mais une lueur d'espoir sillonna ses prunelles anxieuses. Il
découvrait une objection:
--Et les chrétiens! fit-il victorieusement... Est-ce qu'ils ne
trafiquent pas, les chrétiens?...
--Les chrétiens, cela ne nous regarde pas! fulmina le Galicien en
sabrant l'air d'un large geste d'interdiction... Ils ont leur Dieu
pour les châtier et le socialisme pour les réduire!... Vous, vous êtes
le peuple du Seigneur!... Vous devez spontanément donner l'exemple à
tous!... Vous devez être meilleurs!... Vous devez jouir moins, vous
devez souffrir plus!... Voilà votre destinée, votre gloire
difficile... Elles sont uniques au monde!... Vous ne vous y déroberez
qu'au prix de souffrances pires... Vous êtes le peuple du Seigneur!...
Ah! d'être ce peuple-là, ils s'en seraient volontiers privés, M. Pums
et M. Herschstein! Donner l'exemple à tous, eux! Pourquoi eux plutôt
que les autres? Non, cette fois, sur l'honneur, ils ne comprenaient
plus. Et l'averse de citations, la trombe prophétique qui déferlait
toujours! Mieux valait lui céder la place, inventer un prétexte de
fuite.
Pums, d'un clin d'œil rapide, avertissait Herschstein, et,
délibérément:
--Vous veniez signer vos titres, n'est-ce pas?
--En effet! dit Herschstein, lui rendant le clin d'œil.
--Alors, si vous voulez passer par ici...
Il ouvrait une porte au fond et, la main sur le bouton, protégeant
crânement la retraite de son allié:
--Je vous laisse, monsieur Schleifmann! fit-il. La sortie est en
face... Quant aux leçons à mon fils, inutile désormais de vous
déranger. Vous m'enverrez votre note et nous en resterons là... Au
plaisir!...
Schleifmann, ahuri par cette fugue, était demeuré bouche bée. Il se
fouillait le cerveau à la recherche d'un mot cinglant, d'une
apostrophe dernière au venin sans remède. Puis, s'approchant de la
porte par où Pums avait disparu:
--Vous êtes le peuple du Seigneur! clama-t-il d'une voix forcenée.
Il regagnait l'antichambre. Il défia l'huissier d'une œillade
provocatrice; et songeant à l'inquiétude de l'ami Cyprien, il
dégringola en hâte l'escalier.
--Eh bien? questionna M. Raindal cadet avec un suppliant élan de la
mâchoire.
--Rien! fit Schleifmann... Rien!... Il n'a rien voulu savoir, ce
coquin!
--Je l'aurais juré, soupira l'oncle Cyprien qui s'affalait de
désespoir.
Schleifmann s'était assis auprès de lui dans la voiture:
--Où est-ce que je vous conduis, mon cher Raindal?... A la
brasserie?...
--Non, Schleifmann! Je n'ai pas faim... Ramenez-moi plutôt chez
moi!...
La voiture repartit. Le Galicien narrait l'entrevue. L'oncle Cyprien
écoutait sans répondre, le buste recroquevillé, le regard terne, le
visage rigide. On atteignit le pont des Saints-Pères, que Schleifmann
racontait encore.
--Et je ne vous en rapporte pas le quart, mon cher! concluait le
Galicien tout à la fièvre de son épopée... J'en oublie!... Je n'ai
rien obtenu, c'est vrai!... J'ai perdu un élève, c'est vrai!...
Seulement, je leur en ai dit de bonnes!...
--Il se peut que vous leur en ayez dit de bonnes, mon ami! observa
judicieusement l'oncle Cyprien... Mais cela ne m'empêche pas d'être un
homme fichu, le plus archifichu des hommes!
Il faisait le simulacre d'enjamber le marche-pied du fiacre.
Schleifmann le retint par le bras:
--Hô, Cyprien... Quoi donc?...
--C'est que j'ai bien envie de me f... à la Seine... Elle est là sous
mon nez!... Ça m'éviterait la course!...
Le Galicien eut un haussement d'épaules philosophique:
--Pas de sottises, Raindal!... Soyons sérieux, mon garçon... Votre
frère n'est pas votre frère pour un chien!... Il vous en tirera,
diable, il arrangera l'affaire!...
--S'il l'arrange comme vous, soit dit sans reproches, Schleifmann, je
plains mes créanciers!... riposta avec flegme M. Raindal cadet.
Jusqu'à la rue d'Assas, il ne desserra plus les lèvres. Mais tandis
que devant la porte Schleifmann payait le cocher, il éprouva une
brusque sensation de faiblesse.
--Schleifmann! appelait-il.
--J'arrive! fit le Galicien.
Un choc mat retentit. Un sombrero marron roula dans le ruisseau. M.
Raindal cadet s'était affaissé, replié en deux sur le trottoir, tous
les nerfs détendus, les membres flasques, paquet de chair inerte, la
figure d'une pâleur crayeuse.
* * * * *
Près du lit où l'on avait couché l'oncle Cyprien, toujours inanimé,
Schleifmann écrivait fébrilement sur un guéridon.
--Voici, dit-il à la concierge qui finissait de ranger les vêtements
du malade... En allant chez le pharmacien, vous déposerez au
télégraphe cette dépêche pour M. Eusèbe, le frère de M. Raindal...
--M. Eusèbe Raindal! se récriait la concierge... Mais il est à Paris,
monsieur!... Il est passé ce matin, comme M. Cyprien sortait, et il
m'a dit de prévenir son frère qu'il serait chez lui l'après-midi...
--Ah bah! fit Schleifmann étonné... Alors pas de télégramme... Allez
tout droit rue Notre-Dame-des-Champs. Hô! pourtant ne l'effrayez pas,
cet homme... Dites-lui que son frère est souffrant...
--Oui, oui, que monsieur soit tranquille... Je lui annoncerai ça comme
il faut.
M. Raindal cependant était balbutiant d'émoi, quand, une demi-heure
plus tard, il parut dans la chambre.
--Quoi?... Quoi?... questionnait-il, oubliant de saluer Schleifmann...
Cyprien est malade?... Gravement?...
--Vous voyez, monsieur, répliqua le Galicien... Une attaque!... Il est
tombé raide dans la rue... Mon médecin, le docteur Chesnard, vient de
venir et pense une embolie. Il repassera ce soir. Cyprien avait joué
sur les mines et perdu des sommes fantastiques...
Il continua de fournir les détails. Le maître l'interrompait
d'exclamations navrées:
--Est-ce possible!... Si j'avais su... Oh! le malheureux!... Le
malheureux!... Pourquoi s'est-il caché de moi?
Puis, le récit terminé, il y eut quelques minutes d'embarras mutuel. A
aucune époque, l'un et l'autre n'avaient ressenti d'affinité.
Schleifmann tenait M. Raindal pour un esprit étroit, timoré, racorni
par l'érudition, et sans nier le mérite de ses ouvrages, il lui
reprochait de s'abstraire des grandes questions contemporaines. M.
Raindal, par contre, en avait, de tout temps, voulu à Schleifmann
qu'il accusait de surexciter les instincts subversifs de son frère.
Et maintenant, dans l'obligation de s'accorder pour une tâche pieuse,
ils eussent aimé détruire ces antiques griefs que leur loyauté
rougissait de taire. M. Raindal, le premier, s'enhardit à mentir; et,
du ton le plus cordial:
--Monsieur Schleifmann! dit-il... Les circonstances ont fait que nous
ne nous sommes pas liés d'amitié... Mais je connaissais votre
affection pour mon pauvre Cyprien, je connaissais la variété de votre
culture, la sûreté de votre caractère, et soyez persuadé que je
professais pour vous la plus sérieuse estime...
Le Galicien riposta par des louanges sagaces sur les livres de M.
Raindal.
Le malaise était dissipé. Il disparut entièrement avec le retour de la
concierge qui apportait des médicaments, des sinapismes, des sangsues.
Tous deux se mirent à soigner le malade; et jusqu'au soir ils n'eurent
plus de loisir.
Vers la tombée du crépuscule, l'oncle Cyprien s'éveilla de sa torpeur.
Il entr'ouvrit les yeux, et roulant autour de la chambre des regards
hébétés, il semblait peu à peu se souvenir.
--Ah oui! murmurait-il. La Bourse! Le krach!
Il tentait de s'étirer. Une résistance à gauche lui fit froncer le
sourcil. Il palpa son épaule gauche avec sa main droite restée libre.
--Tiens, tiens... je suis paralysé, par là... C'est du propre!
grognait-il.
Il inspecta encore la pièce de son même regard de poupon, les
prunelles mobiles et atones. La présence de Schleifmann et de son
frère, qui l'épiaient au bout du lit, lui causa un trouble passager.
Qui étaient donc ces hommes? Il hésitait, avec l'impression de les
reconnaître sans pouvoir les nommer.
--Eusèbe! prononça-t-il enfin... Sch... Schleifmann!...
M. Raindal s'avançait en lui tendant la main. L'oncle Cyprien eut un
sourire mélancolique, et, la voix enrouée, bégayante un peu:
--Hein! dans quel état ils m'ont fichu, ces gaillards!... Je me suis
étalé sur le trottoir... Schleifmann t'a expliqué?...
--Oui, mon ami, ne te fatigue pas!...
--Et l'argent? reprit l'ex-employé... Schleifmann t'a expliqué aussi?
Tu sais que je dois quatre-vingt-dix mille francs?... C'est du joli
pour un Raindal!... Claquer avec quatre-vingt-dix mille francs de
dettes! Si ce pauvre père avait vu ça, lui!...
--Chut! Rassure-toi! fit le maître... D'abord, tu me parais en voie de
guérison...
L'oncle Cyprien, en guise de réponse, frappait avec la main son épaule
morte.
--Quant à tes dettes, ajouta le maître, je m'en charge... J'ai
soixante-dix mille francs d'économies que je t'abandonne sans
danger... Mon traitement, ce que je touche pour mes livres, mes
articles, etc., suffira largement à nous faire vivre tous et même à
éteindre, année par année, le reliquat impayé... Eh bien, j'espère que
te voilà hors d'inquiétude!...
--Ouais! Merci!... Je te remercie! répliqua distraitement M. Raindal
cadet que les sangsues et les sinapismes piquaient avec furie.
Puis, se contraignant:
--C'est égal, mon pauvre Eusèbe... Je t'ai bien souvent taquiné,
turlupiné... Je t'ai bien souvent monté des bateaux... Mais si on
m'avait dit qu'un jour je te ruinerais, moi, l'oncle Cyprien, avec ma
brasserie de cent francs par mois et mon galetas de cinq cents francs
par an!... Non, non, c'est incroyable! Et dire que tout cela est
arrivé parce que... parce que...
Sa pensée impotente s'égarait aux complications de ces aventures
anciennes.
--Oui, parce que, poursuivit-il après une pause, parce que, pour
t'embêter, j'ai désiré aller chez cette Mme Rhâm-Bâhan et que j'ai
rencontré le... le... le marquis, le marquis de...
Ses paupières battaient. Une pesanteur les domina. Il se rendormait
d'un souffle inégal, tantôt imperceptible, tantôt ronflant et galopant
comme le vent sur un feu de bois. Ses joues se violaçaient. Des râles
raclaient sa gorge. La congestion se déclarait. Le docteur Chesnard,
lorsqu'il revint, eut une moue mal augurante. Il renouvela
l'ordonnance, prescrivit des révulsifs plus intenses.
Comme il prenait congé, M. Raindal lui offrit pour le lendemain une
consultation avec le docteur Gombauld, son collègue de l'Académie des
sciences.
--Mon Dieu, monsieur! fit dédaigneusement le docteur Chesnard en
hochant sa petite tête grisonnante et chauve... Je ne suis qu'un
médecin de quartier et je n'ai pas d'ambition... Je vous parlerai donc
en toute franchise... Un Gombauld ou pas de Gombauld, cela n'y
changera guère... Une embolie est une embolie... Il n'existe pas pour
ce cas dix mille thérapeutiques... Il n'en existe qu'une: celle que
j'ai indiquée... Néanmoins, si une consultation vous séduit, je n'y
vois aucun inconvénient...
On fixa le rendez-vous à midi.
Dans la première pièce, sur le canapé de reps vert, on avait
confectionné un lit de repos avec un matelas et des couvertures.
Toutes les heures, tour à tour, le Galicien et le maître revenaient
s'y étendre, après avoir veillé le malade.
M. Raindal n'y dormait point. Quand le regret de sa petite élève
cessait de le supplicier, c'étaient les remords qui le torturaient,
les scrupules de conscience, le besoin de s'innocenter. Les
vacillantes paroles de l'oncle Cyprien sonnaient à ses oreilles, comme
répercutées par un écho sans fin: «Tout cela est arrivé parce que j'ai
désiré aller chez cette Mme Rhâm-Bâhan et que j'ai rencontré le...
le... le marquis...» Raisonnement certes faux! Conception puérile des
rapports entre effets et causes! Mais la parcelle de vérité qui
parfume toute erreur n'en épandait pas moins son vénéneux arome dans
l'âme de M. Raindal. Evidemment il n'était pas responsable de
l'accident mortel qui avait foudroyé son frère. Informé en temps
opportun, il eût même accompli les plus durs sacrifices pour arracher
le pauvre homme à l'engrenage de l'agio. Pourtant qui sait si, sans
son entremise, sans cet amour funeste dont il était féru, qui sait si
l'oncle Cyprien aurait jamais rencontré «le... le... le marquis»? Qui
sait si cet amour, coupable déjà de tant de fautes contre la saine
morale et les sentiments dus, n'avait pas, de plus, sa part, infime
quoique réelle, dans la calamité présente?...
M. Raindal en exhalait des soupirs continus. Son corps se mouillait de
sueur. Finalement, la fatigue eut raison de l'insomnie. Il ne se
réveilla que vers huit heures, pour ouvrir à Thérèse et à Mme Raindal.
Derrière, saluait la face barbue du jeune Bœrzell.
Mandées par télégramme, ces dames avaient voyagé la nuit, et leurs
coiffures défaites, leurs visages charbonneux, où les larmes séchées
traçaient des rayures blanches, exprimaient mieux que leurs voix les
angoisses du trajet. M. Raindal les embrassa toutes deux avec une
effusion de tendresse insolite; puis il les mena, en pleurant, à la
chambre de l'oncle Cyprien.
Il sommeillait toujours de son tumultueux ou léthargique sommeil, la
peau plus violette, plus noire, par endroits, que la veille, au début
de la crise. Mme Raindal s'agenouilla près du chevet, les mains
jointes. On attendit les médecins en commentant le drame. Ils vinrent
à midi précis. La consultation dura peu. Le docteur Gombauld
approuvait les prescriptions de son confrère. Pour le reste, il
refusait de présager: la nature en déciderait.
--Qu'est-ce que je vous disais! fit à la porte le dédaigneux docteur
Chesnard.
Et il promit sa visite pour le soir.
Elle n'eut d'autre résultat que d'accroître les alarmes. Le médecin
était parti sans consentir à se prononcer sur l'issue de la nuit.
Une heure après son départ, le délire s'empara de l'oncle Cyprien.
Dans les premiers instants, ce ne fut qu'exclamations vagues, plaintes
inarticulées. Mais bientôt elles se précisèrent. Elles désignaient des
gens, invectivaient des ennemis: tous les immémoriaux ennemis de
l'oncle Cyprien, toute la troupe des chéquards, des youpins, des
calotins et des rastas! On eût dit qu'ils dansaient autour de sa
couchette une ronde satanique avec des rires triomphants. Parfois
leurs lourdes semelles devaient défoncer sa poitrine, car il avait des
mines de défense ou d'effroi comme sous les fers d'un cheval qui
l'aurait écrasé. Pour exorciser ce sabbat, il s'époumonait en injures,
prises au vocabulaire de ses auteurs favoris. Son index menaçait, son
poing martelait le vide. Puis, soudain, il sembla que la sarabande
s'égrenait. Par un hasard de ressouvenir, une image prépondérante
effaçait la malice des autres: l'image d'un illustre homme d'État,
d'un ministre renommé pour la lutte qu'il soutint contre le
Boulangisme. Sa légendaire figure s'érigeait devant le lit, et, sans
qu'il se courbât, ses mains, au bout de bras énormes, atteignaient
l'oncle Cyprien.
--Oh! oh!... rugit avec terreur M. Raindal cadet. Voilà le vieux
Forban à présent! Oh! ces bras!... En a-t-il des bras! Veux-tu bien
t'en aller, vieux Forban!... Veux-tu bien me lâcher!
L'étreinte imaginaire était plus forte que ses cris. Il porta
vainement les deux mains à sa gorge. Il suffoquait. Il retomba dans le
coma.
Il y demeura toute la soirée, toute la nuit. Dans la pièce voisine,
la famille veillait, se relayant auprès du malade avec Schleifmann,
Bœrzell et un interne envoyé par le docteur Gombauld. A onze heures,
comme ces dames et le Galicien s'étaient assoupis de fatigue sur un
fauteuil, sur le canapé, sur une chaise, M. Raindal appela le jeune
savant d'un clin d'œil familier.
--Mon cher monsieur Bœrzell, susurra le maître à voix basse, cette
après-midi Thérèse m'a tout appris... Il paraît qu'à Langrune vous
vous êtes accordés... J'en suis pour ma part fort heureux... Cependant
vous savez le désastre qui nous frappe... Sans parler de ce pauvre
Cyprien, c'est pour nous la ruine complète, et pour Thérèse, ni dot,
ni espérances d'aucune sorte... Je tenais à vous en avertir
formellement, sachant par expérience ce que sont les charges d'un
ménage, des enfants à élever, les dépenses...
--Je vous suis fort obligé de votre sincérité, cher maître!
interrompit de même Bœrzell... Seulement, ces tristes événements
n'ont pas modifié mes intentions à l'égard de Mlle Thérèse...
Il s'arrêtait, toujours soucieux de mesure, de vérité, d'exactitude,
et il reprit:
--Je n'irai pas jusqu'à vous dire que ces considérations d'argent me
soient indifférentes... Il est, au contraire, certain que pour le
bien-être de ma femme, pour l'éducation de nos enfants, une dot, des
espérances eussent été un précieux appoint... Mais faute de cet
appoint, notre mariage peut aisément se conclure... Je me sens plein
d'énergie et la perspective d'un peu plus de travail et d'un peu plus
de médiocrité n'est pas pour émouvoir un homme jeune et vigoureux
comme moi... Je maintiens donc ma demande, cher maître...
Schleifmann quittait la pièce pour rejoindre l'interne. M. Raindal et
le jeune savant échangèrent une poignée de main affectueuse; puis,
chacun sur sa chaise, le menton à la poitrine, ils s'endormirent
progressivement.
Vers l'aube, l'interne les réveilla tous. L'agonie avait commencé.
Elle fut longue. L'âme insoumise de l'oncle Cyprien s'insurgeait
contre la mort, comme elle s'était rebellée contre la vie. Etouffé par
le sang, il voulait respirer, vivre encore; et son bras valide
repoussait l'asphyxie d'un geste impératif qui semblait s'indigner.
Enfin le souffle lui manqua. Il soulevait d'un suprême effort sa face
violette, ses lèvres torves, et il s'abattit en arrière, vaincu,
immobile, délivré.
Mme Raindal s'était précipitée à genoux et priait, en larmes.
Schleifmann, accoudé au marbre de la cheminée, la main contre les
yeux, psalmodiait à mi-voix des paroles hébraïques. Thérèse sanglotait
sur l'épaule de son père.
L'interne ouvrit la fenêtre et rejeta les volets par où glissaient
déjà des rayonnements dorés.
Avec la fraîche splendeur de la clarté matinale un hourvari de
gazouillements jaillit dans la pièce.
C'étaient les passereaux du Luxembourg qui, sur les branches, sans le
savoir, pépiaient joyeusement le dernier adieu à leur vieil ami
Cyprien Raindal.