UN AUTRE PHILOSOPHE

--«Enfin nous allons pouvoir causer à cœur ouvert,» me dit Marcel

Schwob, et son visage de Bénédictin aux yeux fureteurs et mondains

s’illumina d’un bon sourire de bienvenue. «Attendez: je vais vous

faire de la place,» et tout en débarrassant la chaise longue du tas

de livres qui s’y était amoncelé, comme partout ailleurs où s’offrait

une surface à peu près plane, dans sa petite cellule: «C’est ici

comme dans les grands fonds sous-marins; on y voit des monstres

qui devraient à jamais fuir la lumière du jour;» il poussa du pied

dans un coin un gros in-folio; «mais en revanche on y trouve des

perles. Regardez bien ceci.» Il tira d’un monceau de paperasses une

enveloppe bourrée. «Devinez ce que c’est? Le manuscrit original de la

_Physiologie de l’amour moderne_, de Paul Bourget? Non,--allez,--c’est

peu vraisemblable!--Voilà, cher ami, une chose vraiment authentique et

vivante, et qui n’a besoin pour réveiller notre intérêt blasé d’aucune

étiquette, moderne ou antique.» Triomphalement, il agita devant moi

la liasse des papiers, comme si c’était l’appât d’un de ces requins

des grands fonds dont il venait de parler; puis il déposa l’enveloppe

sur la table, et d’une voix solennellement comique qui cachait mal la

satisfaction qu’il éprouvait, il me dit:

--«Ce sont les pièces du procès des Coquillards, une bande de

malfaiteurs qui a été jugée à Dijon au milieu du XVe siècle: des

interrogatoires, des confessions, des délations et de plus, notez

bien, une liste des mots de leur jargon, rédigée d’après la déposition

d’un membre de l’association. Quel trésor, n’est-ce pas? A l’aide

de ces documents et d’autres données que j’ai recueillies aux

Archives Nationales, je vais pouvoir me faire une idée exacte de la

façon de vivre des classes dangereuses, au moment où s’établissait

définitivement en France un pouvoir central, à l’heure précise où

venait de naître l’état politique et social des temps modernes.

«On trouvait dans ces bas-fonds des gens de tous les ordres de la

société. Des soldats sans moyens d’existence avouables, puisque la

grande guerre de Cent ans allait finir; des nobles, des fermiers,

des ouvriers ruinés par la misère effroyable qui avait sévi; des

jeunes gens qui avaient commis un crime dans un moment de folie,

des ecclésiastiques en rupture de froc et des étudiants en rupture

d’école. Voilà tout ce qu’on trouve dans ces couches inférieures.

Et c’est une image en miniature de la société; une nouvelle société

en vérité, mais qui étend ses ramifications dans le grand tout dont

elle est bannie, parce qu’elle sait y pénétrer avec ses baladins, ses

artistes, ses filles et ses escrocs de haute marque.

«N’est-ce pas, voilà qui est intéressant, et ce serait une charmante

occupation de l’esprit, d’essayer de saisir ce mouvement de descente

et d’ascension de la bohème, si l’on pouvait suivre ces différents

personnages dans leurs métamorphoses, si l’on tâchait de comprendre

leur langage et de connaître les pensées que leur suggérait cette

existence accidentée... On s’y livrerait de cœur et d’âme. Car,

entendez-moi bien, ce sont ces couches inférieures de la société

qui, pour une grande part au moins, ont rapproché instinctivement

les diverses nations de l’Europe. C’était la première Internationale

en dehors de l’Église. Je trouve dans ma bande des Écossais, des

Espagnols, des Allemands, etc. Mais il me semble que ma découverte vous

laisse froid et pourtant elle doit vous intéresser?»

Tandis que Marcel Schwob déroulait son catalogue de professions et

de nations, mon imagination un peu lente et mon savoir défectueux

allaient quérir le roman de Walter Scott, Quentin Durward, afin de se

représenter le tableau historique du temps dont parlait mon ami. La

mention des Écossais me rappelait aussitôt le vieil archer de la garde

royale, payant son écot avec un anneau de la chaîne d’or qui pendait à

son cou. Dès mon enfance, ce porte-monnaie primitif a exercé un grand

attrait sur mon esprit, et ma pensée était si absorbée dans ces beaux

souvenirs romanesques que je ne trouvais plus rien à dire. Marcel

Schwob, tout plein de son sujet, poursuivit:

«Savez-vous pourquoi j’attache autant d’importance à la connaissance

précise de l’état des classes criminelles durant cette période du

XVe siècle? C’est que je crois être sur la trace d’un fait moral qui

me semble d’une valeur capitale pour la science historique et pour

l’histoire de l’humanité. C’est alors pour la première fois que ces

classes dangereuses ont acquis la conscience d’une vie autonome et

située hors des limites de la société régulière. Elles faisaient

contrepoids à la bourgeoisie, qui se groupait autour de la royauté.

C’était la substance dont allait s’alimenter le mouvement contre

l’autorité de l’Église et de l’État qui commence à se manifester au

début du XVIe siècle. Je vous exprime mon idée en deux mots, mais vous

voyez bien clairement ce que je veux dire, n’est-ce pas?

«Jusqu’au milieu du XVe siècle, l’État avait eu à lutter contre ses

ennemis au dehors, les Anglais et les grands vassaux de la couronne;

puis vient l’instant où la monarchie acquiert sa suprématie

incontestée et où les petites dynasties vont disparaître. La lutte,

extérieure jusque-là, se transforme en mouvement intérieur et c’est par

cette guerre latente précisément que les éléments constitutifs de la

société parviennent à la conscience de la vie propre qui les anime. Les

ennemis de l’ordre régulier cherchent à se connaître, et de leur côté

leurs adversaires essayent de se rendre compte du caractère des classes

dangereuses.

«Vraiment, ce ne peut être par l’effet d’un pur hasard qu’en cette

seconde moitié du siècle, dans des contrées différentes, on ait fait

des enquêtes officielles sur la vie des gueux; or, ces enquêtes se

produisent un peu partout, et cette vie elle-même s’infiltre dans la

littérature non seulement par la publication du _Liber vagatorum_,

le livre des tours et des termes techniques de vagabonds, mais aussi

par les ballades en jargon et les scènes réalistes des mystères, où

on reproduit sur le vif les mœurs et le langage des voleurs de grande

route, jusqu’à ce qu’enfin Rabelais et les grands maîtres du XVIe

siècle, les chefs de la grande révolution intellectuelle, recueillent

dans leur œuvre la vie vagabonde avec toutes ses manifestations et lui

donnent par leurs créations une forme immortelle. Vous comprenez mon

émotion, en voyant devant moi, encore vierge, une des sources de ce

large fleuve qui nous abreuve tous, en saisissant presque de mes mains,

dans cette bande des Coquillards, les conditions réelles de la vie de

bohème au XVe siècle.»

Et entraîné par le courant de ses pensées, qui jamais n’apparaissent

plus éblouissantes aux yeux du chercheur qu’au commencement de sa

route, Marcel Schwob poursuivait sur le chapitre des gueux:

--«Avez-vous remarqué qu’à toute époque il y a dans les idées et

les sentiments une sorte d’arrière-pensée, inconsciente souvent et

ne se trahissant qu’à des intervalles, mais sans la connaissance de

laquelle on ne s’explique jamais d’une façon complète le caractère du

temps? Il est vrai que cet arrière-plan de l’esprit humain, de par

sa nature même, ne revêt jamais une forme distincte, mais on peut se

le représenter soit par un symbole, soit par un mythe, qu’on accepte

comme sa manifestation réelle et c’est la véritable règle qu’il faut

appliquer à tout ce qu’un siècle pense, dit ou fait. Pour le XVe

siècle, je crois que c’est la parabole de l’_Enfant prodigue_ qui

exprime le mieux le sentiment confus de toutes les âmes; oui, c’est

bien là le type que le XVe siècle réalise de préférence dans toutes

ses créations. Cherchez bien et c’est ce vagabond que vous retrouverez

dans ses aspirations sérieusement comiques et naïvement perverses.

Vraiment cette fin de siècle est dignement représentée par le gueux

qui a follement dépensé l’héritage des grands siècles du Moyen Age.

Le voilà qui se traîne sur la grand’route laissant à chaque buisson

un lambeau de sa cotte, avec le sentiment profond de son humiliation,

plein de repentir, mais plein du souvenir aussi de ce bon temps passé

où il festoyait avec ses amis et ses amies; ne voyant aucune issue à

sa misère, mais persuadé, au fond de son âme, qu’il doit y avoir au

ciel ou sur terre, quelque part enfin, une maison hospitalière, où

l’attendra un père clément à une table bien servie. Oh! ce rêve de

l’affamé qui erre sur la grand’route!

«Voyez, dans cette sphère d’idées, comme mes Coquillards, mes

vrais gueux, prennent leur relief. Ils sont à leur manière une des

incarnations de la pensée intime de l’époque. N’est-ce pas toujours

ainsi? Est-ce que les classes dangereuses n’offrent pas une image,

forcée peut-être, mais non faussée de la grande société sur la lisière

de laquelle elles se meuvent? Le clergé qui vit avec le peuple le sait

bien. Et à ce propos vous vous rappellerez la singulière prédilection

des prédicateurs libres du XVe siècle pour cette même parabole de

l’Enfant prodigue. Dans leurs sermons... J’aime extraordinairement la

lecture de ces bons sermons d’autrefois. Et vous?»

--«Hélas!» dis-je à l’éloquent défenseur des gueux, «vous mettez la

main sur une des lacunes de mon éducation; je sens très vivement

aujourd’hui que j’ai lu trop peu de sermons. Mais dites-moi donc quel

est le symbole qui se cache sous le mouvement des idées de notre époque

à nous? La parabole de l’Enfant prodigue me semblerait assez convenir

à notre temps, si ce n’est que de nos jours il n’est point question

du veau gras que tous attendent pour prix de leurs péchés et de leurs

faiblesses, mais bien d’un autre veau, symbolique lui aussi, et qu’on

a adoré dès les premiers temps de l’histoire, je veux dire le veau

d’or. Mais laissons là cet intéressant problème. Permettez-moi d’user

de franchise avec vous et de vous dire que vos Coquillards ont jeté

quelque désarroi dans mon esprit. J’étais venu pour vous entendre dire

autre chose, je voulais vous parler des difficultés que j’éprouve à

porter un jugement sur le roman psychologique contemporain...»

A peine ces paroles m’avaient-elles échappé que Marcel Schwob

s’emporta, et sans me permettre la moindre explication, se mit à tonner:

--«Vous osez prononcer devant moi ces mots néfastes! Ne savez-vous donc

pas que je les hais, et ne sentez-vous donc pas que je dois les haïr,

ces récits falots, où, sous prétexte de nous dévoiler les secrets de

l’âme, un monsieur nous raconte une aventure banale de petit salon,

enjolivée de bribes mal digérées de Spinoza ou de Herbert Spencer? De

la psychologie? Mais, cher Monsieur, il n’y a pas plus de prédictions

psychologiques dans votre livre que dans ce simple fait: je sors avec

mon parapluie, quand le temps est couvert. Quiconque ignore, aux

premières pages de ces récits, où l’auteur veut en venir, mériterait

d’être renvoyé sur les bancs de l’école pour y apprendre à lire.

Voilà ce qu’on appelle noblement des problèmes de l’âme. Enfin, ceci

n’est rien; puisqu’il y a des amateurs de ce genre, ils ont le droit

de s’amuser comme il leur plaît,--nous sommes tous égaux. Ce que je ne

puis supporter, c’est que le monsieur qui vend ces portions frelatées

peut-être, mais inoffensives au fond, prenne en les distribuant des

airs d’importance, ou tire les ficelles de ces pantins avec l’onction

d’un pasteur breveté d’âmes et d’un confesseur de consciences

endolories. Voilà qui ne se peut souffrir et je protesterai de toutes

mes forces chaque fois que l’occasion s’en offrira.

«Vous voyez d’ici la façon dont ces gens mettent leur sujet en œuvre.

Ils vont raconter le cas de Mme A... ou de Mme B..., histoire vieille

comme Boccace ou Brantôme, et par cela même éternellement jeune et

intéressante, pourvu qu’on n’aille pas démembrer une anecdote claire

et simple pour la bourrer de motifs psychologiques ou la farder

d’une philosophie mauvais teint. Allez, je les vois venir. A peine

tiennent-ils leur anecdote qu’ils s’empressent, ces psychologues,

de la déhancher pour la faire entrer dans le cadre romanesque à la

mode du jour. Ils font venir les robes de l’héroïne de chez Worth ou

Redfern et ils la parfument des odeurs et des idées en vogue. Ils

n’ont garde d’omettre que le linge du héros sera blanchi et repassé

à Londres,--puisque c’est là seulement qu’on sait lui donner le

lustre auquel il a droit (c’est du linge que je parle); ensuite ils

lui mettent négligemment dans la cervelle les deux ou trois doutes

_fashionables_ du jour, et l’initient avant tout aux mystères du _tub_

et des dessous de ces dames. Je ne dirai point qu’on ait besoin d’une

science profonde pour écrire un roman psychologique; mais il faut

pourtant une dose de connaissances diverses très respectable et je ne

m’étonne guère de l’air pâle et fatigué que prennent nos romanciers

quand, le soir, leur travail terminé, ils se laissent admirer avec

quelque bienveillance et, adossés à la cheminée du salon, passant la

main fiévreusement sur leur front, murmurent d’une voix mourante: «J’ai

mal à l’âme.»

«Vous me demandez le mythe qui interprète d’une façon typique les

choses de notre temps?--Eh bien! avec tous ces psychologues qui

encombrent le champ de ma vision, je ne puis penser qu’au _Livre des

snobs_ du grand Thackeray. Ces _snobs_ viennent se mettre entre moi et

la lumière qui émane des faits simples et clairs; ils font violence à

la science que j’aime et ils rendent fade la religion que je ne puis

imaginer que sévère et haute.»

Le torrent cessa un instant et je pus placer quelques mots.

--«Je vous jure que vous vous trompez et que je ne m’occupe guère de

tout ce qui ânonne dans ce bas monde; même Ohnet me laisse froid,

et (dois-je l’avouer?) dans l’œuvre de Bourget il y a des parties

pour lesquelles je n’éprouve pas plus de sympathie que cet auteur

clairvoyant n’en a lui-même.

«Je crois que ma langue a fourché, quand j’ai nommé le roman

psychologique, et je voulais simplement amener la conversation sur

l’œuvre de Barrès.»

--«Barrès!» Ici Marcel Schwob fit une pause. Évidemment il ne s’était

pas encore formé une opinion nette sur l’écrivain. «Voyez-vous,» me

dit-il, «je me tiens sur mes gardes. Est-ce chez moi un phénomène

morbide, ai-je hérité de la maladie de Thackeray, peut-être, mais je

sens partout des _snobs_ et du _snobism_. Barrès est à mille lieues

des gens dont je parlais; et pourtant il se dégage de lui un certain

parfum, je ne dirai pas de _snob_, mais de Saint du _snobism_. Je

me méfie quand je vois l’analyse des émotions de l’âme prendre le

pas sur le reste, comme si à elle seule elle était capable de créer

une œuvre d’art. Et encore si c’était l’analyse scientifique et

impassible; mais l’analyse littéraire, est-ce autre chose, à dire vrai,

qu’une promenade, agrémentée de jolis détails, que l’esprit fait de

temps en temps sous prétexte d’exercice hygiénique, afin de pouvoir

rentrer bientôt au paisible pays des préjugés chéris. Zola donne à sa

promenade le nom décoratif de physiologie, et les autres s’intitulent

psychologues; mais au fond ce ne sont, attifées au hasard de la

rencontre avec quelques lambeaux de phrases scientifiques, que des

idées sentimentales, vieilles comme le monde, et qu’on agite pendant

un temps aux yeux des badauds pour les oublier ensuite au magasin des

choses surannées.

«Croyez-vous que la difficile question de l’hérédité physiologique se

pose aujourd’hui, devant l’esprit de Zola, en d’autres termes qu’il y a

vingt ans au début de l’histoire des Rougon-Macquart? Il en est resté à

son point de vue primitif. Et pourtant la science n’a étudié exactement

ce problème que depuis la publication des premiers livres de Zola.

Trouverait-on une seule trace de ces théories nouvelles dans l’œuvre du

maître? Ils donnent à cette œuvre le nom de science, et tout au plus

est-ce de la casuistique.

«Barrès, qui a un délicieux flair des courants de l’opinion, a

peut-être senti qu’il courait risque d’échouer dans un genre démodé, et

il a fait prendre à ses théories un bain d’inconscient. Elles en sont

sorties régénérées, je le crois; mais il me reste un doute: l’homme

qui est parti d’un système acquerra-t-il jamais la largeur de vue qui

lui permettra de nous donner la représentation complète d’un fait?

Se défera-t-il jamais de ce je ne sais quoi de factice qui nuira à

l’intégrité de la sensation? L’intelligence qui bâtit les systèmes et

l’expérience qui les éprouve sont du domaine de la science. L’art est

une manifestation de l’homme tout entier.

«Vous vous souvenez de la définition que donne Ribot de la volonté?

C’est, dit-il, la réaction propre de l’individu. La définition de l’art

que j’essayais d’indiquer n’a pas d’autre sens et voilà bien la preuve

de l’étroit rapport qu’il y a entre l’art et la volonté. L’art et la

volonté ont leur source dans ce qu’il y a de plus individuel en nous,

dans le centre de toutes nos facultés. Aussi l’essence de l’art c’est

la liberté, tandis que la science cherche la détermination. Celui qui

fait prédominer dans notre personnalité un élément au désavantage des

autres amoindrit l’art parce qu’il restreint le libre mouvement de

l’individu.

«Unité veut dire simplicité.--Mais je m’aperçois que notre conversation

prend un tour de dissertation philosophique,» me dit Marcel Schwob,

qui, le front appuyé dans les mains, avait prononcé la dernière partie

de son discours, comme s’il lisait dans un livre invisible. «Je dois

vous avouer que ces jours-ci mon esprit est assez préoccupé d’une

préface que je vais écrire pour un recueil de nouvelles, qui paraît le

mois prochain. Je veux dire, dans cette introduction, mon opinion sur

la littérature de l’avenir, aussi bien que sur celle du passé, en un

mot sur l’art en général.»

--«Cependant vous me semblez maître de votre sujet.»

--«Ah, quelle différence entre les théories exposées à bâtons rompus

dans l’entretien familier et la solennelle inauguration, dans un traité

d’esthétique, d’un dogme qui, pour le moment, est encore un peu en

l’air! Savez-vous que la critique est plus difficile que l’art, parce

qu’on ne sait jamais à qui on parle et à quel niveau il faut se mettre,

tandis que l’artiste n’a qu’à s’occuper de lui? Je sais ce que vous

allez me répondre, mais laissons cette controverse...

«Quant à ma préface, puisque j’ai commencé à vous en parler, je ne

connais vraiment point d’entrée en matière plus simple que l’axiome

suivant: pour tout homme le monde est double; il a conscience de soi et

des autres. Étendez le cercle qui l’entoure autant que vous voudrez,

ou bornez-le strictement à son voisinage immédiat, vous n’échapperez

jamais à cette conception primordiale du Moi et des autres. Deux

sentiments en nous y répondent: l’égoïsme et la sympathie; dites, si

vous le préférez, esprit de conservation et esprit de sacrifice, voilà

les deux pôles de notre existence.

«Je vous demande pardon de cette comparaison banale; de plus elle n’est

pas juste et j’en cherche une meilleure. Voilà! Que vous semblerait de

l’image d’un pendule qui oscille entre les deux sentiments opposés?

«En définitive, la vie intérieure de l’individu consiste en une

série de ces oscillations qui seront plus ou moins grandes suivant

que son organisation sera plus complexe et plus indépendante. Elles

partiront de l’égoïsme extrême qui se manifeste par la plus égoïste

de nos passions, la peur, pour arriver à l’abandon suprême de la

personnalité; puis elles retourneront en arrière. Je vous propose

d’appeler ces moments d’arrêt, où le balancement intérieur atteint sa

limite, les _crises_ de l’existence individuelle. Alors l’histoire de

l’homme se marquera par la succession plus ou moins espacée des crises

qu’il éprouvera et dont l’intensité différera d’après son tempérament.

«Puisque nous en sommes venus là, laissez-moi compléter ma pensée en

disant que cette vie intérieure, telle que je vous en ai décrit la

marche de crise en crise, est la seule qui compte directement pour

l’homme, quoiqu’il dépende toujours plus ou moins des circonstances

ambiantes, comme tous les organismes. Claude Bernard, le premier, à ce

que je crois, dans ses leçons sur la physiologie générale, a distingué

entre le milieu extérieur et le milieu intérieur, où se meuvent les

organismes. Il a montré que l’existence ne dépend nullement des

influences extérieures, de l’atmosphère et de la température générale

par exemple, mais du milieu intérieur, c’est-à-dire du sang et des

autres liquides qui pénètrent dans les tissus et les nourrissent. Le

milieu extérieur n’exerce qu’une action indirecte. Ainsi l’homme,

d’abord et avant tout, vit intérieurement, et c’est ensuite seulement

que se manifeste l’action du milieu extérieur, ou, pour rentrer dans

mon sujet, qu’apparaît l’influence de ce que nous nommons les accidents

de la vie.

«Cependant ces circonstances extérieures, que nous avons négligées

jusqu’ici, ont leur vie à elles. La liaison des faits, qui constitue

le milieu extérieur de l’homme, suit, elle aussi, son cours normal;

elle développe et accumule ses forces jusqu’à un point d’arrêt, que

j’appellerais volontiers la _crise_ des événements; puis elle retourne

en arrière pour recommencer de nouveau quand elle aura parcouru le

demi-cercle de l’oscillation. Ainsi l’homme se meut au milieu de

circonstances qui évoluent vers une crise quelconque, et cette crise

peut le toucher fortement ou faiblement, sitôt qu’elle correspond au

moment d’une crise intérieure chez lui.

«Cette coïncidence d’une crise intérieure avec la crise extérieure,

je l’appellerai une _aventure_, et c’est de la vie humaine, conçue

comme une succession d’aventures, que doit s’occuper l’art. Le roman

d’aventures, prises dans le sens que je vous ai indiqué, est le roman

de l’avenir.

«De l’avenir! Entendons-nous bien, il a l’avenir devant lui, parce

qu’il est d’hier et de tous les temps. Le chef-d’œuvre de la

littérature moderne, _Hamlet_, est un roman d’aventures. Vous voyez,

au début de la tragédie, la misanthropie du jeune prince Danois, son

affolement devant la réalité cruelle de la vie, atteindre son apogée

et éclater en crise intérieure; alors le spectre de son père lui

apparaît et amène une crise des événements extérieurs. Et c’est, dans

le drame de Shakespeare, un va-et-vient d’émotions ascendantes et

descendantes qui correspond exactement au développement des choses

extérieures, mais toujours de façon que les mouvements de l’âme chez

Hamlet gardent leur priorité et leur suprématie. Rappelez-vous sa crise

d’irrésolution au moment où le roi de Norvège demande passage sur le

territoire de Danemark, ou à ses méditations au cimetière avant qu’il

sache encore que c’est l’enterrement d’Ophélie qui se prépare. La crise

de l’émotion semble appeler la crise des faits, et une explosion en

est la conséquence inexorable. Cette tragédie-là est bourrée de crises

intérieures et la vie de Hamlet est une succession d’aventures. Voilà

l’exemple à suivre.»

--«Ce pauvre Hamlet, me disais-je, est donc une sorte de paratonnerre,

sur lequel se déchargeait toute la tension tragique de l’atmosphère

de son temps. Tout tombait sur lui ou dans son voisinage. _Alas, poor

Yorick_, preuves en main, on vient vous démontrer, _archischlemihl_ que

vous êtes, que ce sont vos nerfs qui ont causé les malheurs de votre

famille et de votre pays, sans oublier les graves mésaventures de la

raison sociale Polonius, fils et fille.»

--«Mais quelle est la forme que revêtira l’œuvre d’art?» se demanda

Marcel Schwob, qui évidemment voulait récompenser l’intérêt que je

portais à l’explication de ses théories par une dissertation finale.

--«Retournons, si vous le voulez, aux leçons de Ribot sur la volonté.

Suivant lui, la faculté de vouloir se manifeste de deux manières;

c’est une porte ouverte au courant des désirs, qui, instinctivement,

cherchent une issue, mais c’est aussi une faculté d’inhibition, qui

repousse ce fleuve tumultueux, le règle ou le détourne. Il y a des

esprits et aussi des époques de l’existence où le caractère instinctif

de la volonté est prédominant; à d’autres époques et chez d’autres

esprits, le côté régulateur de la volonté ou la faculté d’inhibition

prend le dessus.

«En général l’histoire d’un peuple montre les mêmes aspects divers de

la volonté nationale. Une période d’instinct, où chaque recrue voit en

rêve le bâton de maréchal, est suivie d’une période de recueillement,

où chacun hésite sur ce qu’il doit désirer. Ainsi l’histoire de

l’humanité éprouve des oscillations régulières et la faculté de la

représentation par l’art, si intimement liée à la faculté de vouloir,

suit pas à pas cette marche ascendante ou descendante.

«Nous sommes maintenant dans une période de recueillement et non

de désirs, et l’art, au lieu d’être désordonné et individuel, sera

symétrique et réalisera des types.»

--«Voilà ce que j’avais à cœur de vous dire,» fit Marcel Schwob,

après une petite pause, tandis que son visiteur restait plongé dans

un silence méditatif. «Le reste, ce ne sont que des conséquences que

vous pourrez tirer vous-même et je ne vois pas d’utilité à proclamer

dogmatiquement ma conviction que l’art sera plutôt sculptural

qu’exclusivement pittoresque, comme il l’a été dans ces derniers temps,

qu’il sera symbolique et non pas naïf, qu’il tâchera plutôt d’éveiller

le sentiment individuel chez les auditeurs que de montrer dans ses

productions le côté personnel de l’artiste, etc., etc.»

--«Mais,» dis-je après une seconde d’hésitation, «est-ce que

vos considérations sur le caractère de l’époque ne sont pas en

contradiction avec le jugement que vous avez porté sur l’œuvre de

Barrès. Vous vous êtes élevé contre l’analyse qui y domine, et, si je

vois bien, ce serait, d’après vos idées, tout à fait dans le mouvement

général du temps raisonneur plutôt que créateur, où nous vivons.»

--«C’est une question de plus ou de moins, comme pour tout ce qui se

rapporte à l’art,» répondit Marcel Schwob. Et ne vous méprenez pas sur

le fond de ma pensée, qui certes est loin de refuser à Maurice Barrès

l’honneur d’être au premier rang des représentants de notre époque; je

ne faisais mes réserves que sur le tic de dandysme et d’ingéniosité

que la vie ne reconnaîtra jamais comme une de ses vertus légitimes.

Car avant tout et au-dessus de tout, l’art est une reproduction et une

représentation de la vie, réduite à ses proportions véritables.

«Vous rencontrerai-je demain soir chez Renard? Il a terminé sa nouvelle

pour _le Mercure de France_ et il nous verra certainement avec plaisir.

Je ne sais pas si l’amitié que je lui porte me trompe; mais, parmi

nous, les jeunes, il me paraît celui qui a le plus de chances d’arriver

à être le premier: à condition toutefois que la vie lui donne la forte

secousse morale dont le talent a besoin pour se délivrer des entraves

qu’il se forge lui-même.»

«TERREUR ET PITIÉ[4]»

[4] Marcel Schwob, _Cœur double_, avec une préface. Paris, Paul

Ollendorf, 1891.

J’ai lu quelque part sur Marcel Schwob une notice où on le comparait à

Érasme. Un ami peut accepter cette comparaison, si l’on veut indiquer

par là son esprit ouvert et son cœur franc qui lui ont créé des

relations dans tous les camps littéraires et dans toutes les parties du

monde.

D’autres, et ce sont les fakirs de l’art, ne s’occupent qu’à regarder

fixement leur nombril ou à bouder dans leur coin; lui, au contraire, va

allègrement à la chasse de tout ce qui se passe au monde. Un père de

l’Église du IIIe siècle lui inspirera de l’intérêt tout aussi bien que

le meurtrier qu’on va condamner et qu’il ira visiter dans sa cellule

pour étudier l’âme de l’assassin. Il goûtera, dans le texte original,

le ton grandiose et le mélange unique du tendre et du martial, qui

font du _Lucifer_ de notre Vondel le drame lyrique par excellence; mais

en même temps il marquera sa préférence secrète pour le _Bateau ivre_

de Rimbaud, où la folle poésie sort libre des liens qui essaient de

l’enchaîner dans le cercle des conceptions claires et bien ordonnées.

Son cœur et son esprit sont en mouvement perpétuel, et s’il voit

s’agiter la personnalité humaine dans son milieu intérieur sous la

figure d’un balancier qui va d’un sentiment à l’autre, certes il n’a eu

qu’à observer l’oscillation continuelle de sa propre âme. Il ressent le

besoin impérieux d’être à lui et chez lui, mais il ne saurait se passer

pour tout cela ni de l’attachement des autres, ni des rumeurs bruyantes

d’une capitale qui font diversion au va-et-vient de sa pensée; et s’il

poursuit avec ardeur l’étude d’un problème scientifique jusqu’à sa

solution définitive, il n’en recueille pas avec une moindre avidité

toutes les impressions qui viennent du dehors et qui lui permettront de

créer dans ses contes fantastiques une représentation originale de la

vie.

Nature complexe, impulsive et réfléchie à la fois! Et cependant, malgré

cette contradiction intime de son individualité, elle trouve sa règle

et sa belle ordonnance dans je ne sais quelle faculté héréditaire de

derrière la tête et de derrière toute pensée consciente, qui le met à

même de distinguer entre les différentes phases de sa personnalité,

et de les retenir exactement dans leurs domaines respectifs. Par là

s’explique la tâche que l’auteur s’est proposée dans l’introduction de

son recueil de nouvelles, et il a voulu justifier devant le tribunal

de son esprit le chemin qu’il avait parcouru en artiste, ou plutôt il

a éprouvé la nécessité morale de faire ressortir ses petits récits sur

l’arrière-plan des grandes pensées qui l’occupent continuellement.

Tous les auteurs, aujourd’hui, ont le désir de revenir dans

l’introduction de leur livre sur ce qu’ils craignent que le livre même

n’ait pas expliqué avec une clarté suffisante. Mais certainement, en ce

qui concerne l’auteur de _Cœur Double_, nous avons affaire à d’autres

motifs. En écrivant sa préface, Marcel Schwob n’a fait qu’obéir au

double courant de sa personnalité qui le pousse à nous montrer d’abord

ses sensations vêtues d’un habit de haute fantaisie, puis, l’instant

d’après, à nous dire, d’une façon aussi précise que possible, la teneur

de sa pensée.

Je ne saurais donc séparer de son livre, considéré comme un tout,

l’introduction dont j’avais eu le privilège d’entendre le résumé sous

la forme simple et expressive de l’entretien familier. Elle est la

transposition, dans un langage autre que celui de l’art, des intentions

que renferme l’œuvre d’art, et c’est comme l’inscription au fronton

d’un temple qui donne le sens exact des bas-reliefs de sa décoration.

Oui, c’est bien ainsi que je me figure ce livre curieux de Marcel

Schwob; il m’apparaît comme la frise d’un temple qui nous montre dans

son puissant relief la progression, j’allais dire la procession, d’un

sentiment à travers l’histoire de l’humanité, et c’est le passage de la

terreur à la pitié qui en fait le sujet.

Vague d’abord, et à cause de ce vague même plus oppressive parce qu’on

ignore de quel côté le mal surviendra, la terreur s’assimile à la

superstition la plus abjecte pour trouver des moyens de conjurer le

sort menaçant on ne sait qui ni quoi. Mais cette calamité indéfinie,

qu’on redoute, exerce en même temps une domination attirante sur l’âme

faible, qui se livre à l’inconnu parce que c’est l’inconnu. Et c’est

le vaisseau-fantôme, disparaissant dans le brouillard matinal, qui

entraîne les marins, ou le tentateur Satan, qui attire l’âme d’une

fillette naïve, dégoûtée de la rude besogne de son existence pénible.

A un degré plus haut de l’échelle sociale, la peur ne nous paraît plus

produite par la malignité d’un pouvoir mystérieux au-dessus de nous,

mais elle est causée par nos propres sentiments confus et tyranniques.

La vie, un autre sphinx, offre des problèmes auxquels nous ne savons

répondre que par notre désespoir, et la conscience, avec sa tête de

Méduse, nous glace le sang dans les veines. Et de nouveau, à côté de

l’effort de lutte que provoque en nous l’image effrayante des choses,

se montre le charme secret du mal qui nous entraîne irrévocablement.

Nous cherchons à secouer ce joug, soit en opposant au pouvoir

ensorceleur l’ironie de nos sens, qui malgré tout cherchent leur

assouvissement, soit en nous prémunissant par l’ironie de notre

intelligence qui nous donne un semblant d’impassibilité; mais nous

n’y réussissons guère. Il n’y a d’autre remède contre l’angoisse

envahissante que l’abandon complet de la personnalité dans la pitié

absolue; il n’y a d’autre moyen pour se soustraire aux restrictions

imposées par le seul fait d’exister que la résignation entière et

l’amortissement de tous nos désirs, ainsi que les sages de l’Inde nous

le prêchent comme le premier des devoirs.

Alors,--et c’est le récit du Maharajah se vendant de pleine volonté

comme esclave au plus misérable de ses sujets,--la procession du

sentiment de la peur à travers l’âme s’arrête, puisqu’elle a atteint la

limite extrême, opposée à son point de départ.

Elle se met en mouvement pour une seconde fois, puisque Marcel

Schwob n’a pas voulu se contenter de nous montrer la transformation

progressive de la peur en pitié par des exemples pris dans la vie

individuelle. Il a fait davantage. Il a essayé de nous dépeindre, en

parcourant les âges de l’humanité, les états divers de la société,

où le sentiment de terreur, flottant dans le cœur de l’homme, s’est

précipité en formes typiques. Et il nous montre, à travers l’histoire,

la vie des gueux, s’arrêtant devant chaque groupe qui représente une

étape sur cette voie douloureuse du crime et de la misère, jusqu’à ce

que l’ombre de la guillotine, la guillotine elle-même, apparaisse au

bout de l’horizon, comme le point de repère et de repos final.

Puis il conclut la série de ses nouvelles en résumant le sujet dans un

récit symbolique où la terreur et la pitié suprêmes, se heurtant face à

face, nous font éprouver la sensation immédiate du motif égrené parmi

les pages de l’œuvre.

J’ai nommé à dessein cette marche processionnelle des contes de _Cœur

double_ une succession de groupes figurés.

En effet, chaque récit forme un groupe. Comme la disposition de l’œuvre

entière rappelle le décor sculptural d’un temple, les nouvelles, une

à une, à leur tour ont un caractère plastique très marqué. L’action

y est resserrée en un seul moment et l’exposition même renferme la

crise. La clarté de l’ensemble, ni la précision des détails n’en

souffrent pourtant. L’auteur semble nouer le nœud du récit, tandis

qu’en réalité il en prépare la solution. Tout est fini en un clin

d’œil. On se croirait en présence d’un escamoteur et c’est bien

vraiment d’un artiste qu’il s’agit, car il a observé le moment précis

où la crise vient de naître dans l’âme de ses personnages, et où, en

se manifestant, elle appelle l’aventure qui amènera la catastrophe. A

cet instant exactement il éclairera vivement le groupe de figures qu’il

a choisi, et, le faisant ressortir en haut relief, il nous permet d’en

embrasser tous les détails d’un seul regard.

Il a su entasser ainsi dans l’espace le plus resserré une multitude de

traits tout débordants de vie palpitante. La nouvelle du _Sabot_ en

est un bon exemple. C’est le conte de la fillette qui livre son âme au

diable. En un moment, toute l’existence monotone d’une femme de pêcheur

se déroule devant nous dans la série de ses phases caractéristiques:

l’enfance laborieuse, la dure vie de la mariée, les craintes de

l’épouse et de la mère, la désolation de la veuve,--tout cela passe

sous vos yeux et se précipite dans une succession rapide de tableaux

pour se résoudre en l’extase de l’esprit, qui, planant haut et loin des

viles besognes de la terre se livre à la contemplation pure de l’infini.

Une autre nouvelle, _les Sans-gueule_, saisissante par un mélange

unique du tendre et du grotesque, décrit l’angoisse d’un cœur simple

devant la cruauté du sort, qui écrase ce que nous aimons et efface

jusqu’à la raison d’aimer. Quelques gestes, arrivant à peine à une

expression définie de leurs intentions, et voilà tout ce qui burine

ineffaçablement ce petit groupe de personnages capricieux dans notre

souvenir. Car on serait mal venu à croire que cet artiste n’a sculpté

ses curieuses figurines que pour nous amuser un instant en nous

causant une peur atroce. Au contraire, il leur a soufflé sa propre vie

et il entre en communion avec la nôtre par cette espèce de confession

fragmentaire qu’il nous fait dans les pages de son livre. Il a pris sa

lanterne,--une lanterne sourde de voleur,--et l’a promenée dans les

angles obscurs de sa conscience; il a projeté les sensations éprouvées

dans cette course nocturne sur la toile de son imagination, et il

leur a donné un air étrange, comme s’il ne comptait guère sur notre

sympathie pour des sujets qui viennent de si loin.

Mais ici se renouvelle le cas du peintre qui, défiant notre œil

de suivre ses figures dans la brume où il les plonge, provoque

notre besoin de voir et de sentir, et nous force à chercher. Et

nous devinons, si nous ne l’avons su dès le premier abord, que ces

nouvelles de _Cœur double_, quoi qu’elles fassent pour se tenir à

distance, vivent vraiment de notre vie à nous. Disons mieux: après que

l’impression d’étonnement qu’elles causent s’est dissipée, nous nous

apercevons qu’elles viennent à notre rencontre, et qu’elles essaient de

mettre la main sur nos pensées et nos sentiments.

Choisissons pour preuve de ce que nous avançons, dans la seconde partie

du livre, l’étrange récit qui a pour titre: _le Loup_.

Dans la rase campagne, à la tombée du soir, erre un couple sinistre,

fuyant la capitale où ils ont monté un coup: lui, un gars bien

découplé, elle, fille des boulevards extérieurs, d’une quinzaine,

peut-être d’une vingtaine d’années plus âgée que son homme, mais le

teint frais, l’œil vif, fine pour deux. La nuit va venir; les chiens

des fermes aboient aux vagabonds hagards et affamés qui sentent peser

sur eux la solitude de la plaine. Ils cherchent un gîte et se dirigent

vers une carrière qu’ils reconnaissent de loin à la lueur rouge

des lanternes au ras du sol. Des forçats libérés y travaillent; le

propriétaire n’est pas difficile et prend les gens qui s’offrent sans

s’enquérir de leur passé. Un des premiers carriers que le couple de

vagabonds rencontre est un vieux, solide et nerveux, dont le visage est

couvert d’un loup en fil de fer qui le protège contre les éclats de

pierres. L’homme au loup raille grossièrement le gars sur sa maîtresse.

Une querelle s’engage; ils en viennent aux mains. La femme, craignant

un malheur, cherche à les séparer, mais en s’approchant du vieux, elle

se fait reconnaître par lui et il retrouve en elle la fille pour qui il

a commis le crime qui l’a conduit en Nouvelle-Calédonie. Furieux, il

veut tuer le gars, malgré les cris perçants de la femme, et le cercle

des travailleurs de la carrière se ferme autour des combattants. La

victoire reste au plus jeune. D’un pic, qu’il a trouvé à ses pieds, il

enfonce le crâne du vieux, qui tombe mort à la renverse tandis que le

masque glisse de son visage ensanglanté.

«Tous les travailleurs crièrent: «Holà!»

«La femme se roula vers le bruit, et, rampante, vint regarder l’homme

démasqué. Quand elle eut vu le profil maigre, elle pleura: «T’as tué

ton daron, mon homme, t’as tué ton daron!»

«Dans la minute, ils furent sur leurs pieds et s’enfuirent vers la

nuit, laissant derrière eux la ligne sanglante de la carrière.»

Je ne parlerai pas du talent supérieur qui se manifeste dans la façon

de présenter cette tragédie resserrée en quatre ou cinq pages tout

au plus, tous les acteurs du drame caractérisés individuellement,

l’entourage précisé en quelques lignes, le pressentiment du malheur

futur indiqué en deux ou trois traits significatifs, le tout formant

un groupe qui se dissout dans la nuit de la mort et dans la nuit

plus sombre encore du crime irréparable,--mais je me demande quelle

impression les faits mêmes qui me sont contés laissent dans mon

esprit. Je veux lutter contre la sensation d’étonnement que me cause

l’étrangeté du récit en me rappelant l’histoire de Rustem, le héros

persan qui provoque son père inconnu en combat singulier, ou encore

l’histoire d’Œdipe qui tue son «daron» dans une rixe banale et épouse

sa propre mère. Combien ces souvenirs de l’ancienne mythologie sont

loin de moi, aussi loin que ce qui se passe là-bas, à la nuit tombante,

dans la carrière inconnue!

Mais au contraire, plus j’y pense, plus ces récits classiques revivent

dans ma mémoire, et, si je ne me trompe, d’une vie autrement intense

qu’auparavant, maintenant que mon imagination voit transporté dans

le présent ce qu’il me plaisait autrefois de considérer comme un cas

préhistorique.

Et toutes les théories morales,--comme d’une lutte pour la vie entre

deux générations qui se succèdent,--par lesquelles j’avais accoutumé

de justifier devant mon imagination l’horreur de ces vieux mythes, me

reviennent maintenant à l’esprit, mais accentuées d’une autre façon et

éclairées de la lumière crue que projette sur leur classicité le récit

moderne de _Cœur double_.

Oui, l’enfant tue le père, ou du moins il cherche à le tuer, s’il n’est

pas tué par lui. C’est la dure loi qui lie indissolublement l’amour

à la mort, tant dans le monde physique que dans le monde moral. Les

faits se montrent rarement dans leur franchise brutale au niveau de

la société où nous nous trouvons. Mais à la lisière extrême du monde

dont je fais partie, un drame de sang et d’inceste, comme dans la

nouvelle de _Cœur double_, se construit avec les mêmes événements, qui

de notre côté de la société, du côté éclairé par le soleil de la morale

conventionnelle, auraient tout au plus occasionné la comédie banale

d’un père harassé de travail, et exploité par sa femme et le fils

préféré avant tout.

C’est ainsi que les phénomènes morbides du corps humain ne présentent

pas un caractère différent de ceux que l’on observe dans son état de

santé. Seulement, quelques-unes des conditions parmi lesquelles ils ont

lieu se sont modifiées, et le physiologiste observe ces déviations pour

en tirer ses conclusions sur la direction des forces actives du corps

humain, livrées à leur impulsion propre et sans contrepoids. Car les

malades ont un genre de sincérité que n’ont pas les gens bien portants.

Ainsi, ne reculons pas devant la confession de notre misère morale et

osons reconnaître le lien qui nous rattache au mal: avant tout, soyons

sincères!

Un hollandais à Paris en 1891: Sensations de littérature et d'art · 第 40 / 50 题