DANDY ET POÈTE

En toute franchise, je dois m’avouer que mon entretien avec Barrès

m’a peu appris sur lui. Par-ci par-là pourtant, il y a quelques

lueurs nouvelles dans mon esprit. Tâchons de rassembler ces traits

insignifiants à première vue, et donnons-nous le plaisir d’une

méditation à son sujet.

Prenons notre point de départ dans une observation aussi terre à terre

que possible. L’accueil de Barrès était empreint d’une simplicité

parfaitement naturelle. Point d’apprêts apparents chez lui, rien de

conventionnel. Nature impressionnable et fort ingénieuse, mais au fond

très simple, grâce à un afflux continuel de vie nerveuse.

Oui, ce ton naturel et sincère du langage doit sortir d’une réserve de

force morale qui se cache sous l’extérieur frêle de l’homme. De temps

en temps, cette énergie latente se fait jour à travers le jeu de la

conversation; mais d’ordinaire elle reste dissimulée. Et ce n’est qu’au

premier abord qu’on peut la confondre avec la morgue du dandy ou du

dilettante; bientôt on y reconnaît la faculté principale et native de

cet esprit.

Barrès a formulé quelque part, à propos de Renan, dans un de ses

romans, la proposition suivante. Ce qu’on nomme grand événement, dans

l’existence d’un homme, n’est, en réalité, qu’une provocation du sort,

qui nous invite à mesurer nos forces contre lui. Il jette à la tête du

premier un tas de traités de dogmatique ou d’histoire ecclésiastique; à

lui maintenant de se dépêtrer au milieu de ce fatras et de communiquer

son âme à cette matière indigeste, de façon que ces études arides

seront considérées comme la condition nécessaire de sa gloire et de son

existence individuelle. Un second... Un second, comme Barrès, trouvera

le général Boulanger sur son chemin et il ne pourra se soustraire

à la contagion d’enthousiasme fiévreux que le monde éprouvait au

commencement de 1888.

«Après avoir traversé cette jeunesse mécontente et mystique dont

souffrent tant d’âmes en ce siècle, voici donc qu’enfin s’épanouit pour

nous un champ d’action. Nous avons souffert sans qu’aucune sympathie

vînt nous relever. Bénie soit l’heure..., etc., etc.[3].»

[3] _La Jeunesse contemporaine et le général Boulanger_, Maurice

Barrès. _Revue indépendante._

Hosannah! le maître, le consolateur paraît! Couvrons de palmes la route

qu’il va parcourir!

Ah! la dure besogne, vraiment, pour un dandy, de tenir sans se rendre

ridicule la gageure du sort, acceptée dans un moment d’ivresse!

L’homme, qui a du nerf, au contraire, saisit l’occasion et achève

l’impossible. Barrès s’est fait élire député et a acquis une position

politique. Une position n’est jamais ridicule. Même elle nous inspire

un respect immense, quand elle est le fruit d’un seul petit article,

publié dans une petite revue. Stéphane Mallarmé, avec sa voiture à âne,

prix d’un poème hiéroglyphique, fait pauvre figure à côté.

Cependant, même un dandy aurait peut-être réussi à conquérir un siège

de député. Du moins je veux bien le croire.

Mais ne pas rester sur ce triomphe-là, transformer l’expérience acquise

en une conception élargie de la vie, user du choc des événements comme

d’un moyen pour sa propre délivrance morale, voilà le fait d’un homme

qui abrite une énergie originale au fond de son cœur.

Qu’est-ce qu’un dandy? Et il ne peut être question ici que du fat

intellectuel, tel que nous le montrent les pages de Maurice Barrès.

C’est l’homme qui veut jouir de l’existence sans se soumettre aux

conditions qu’elle pose. Il demande à la société de ne lui répondre

que là où il lui plaît de toucher ses cordes. Cet isolement de la

vie, il l’appelle sa liberté et il ne parvient à cette indépendance

qu’en supprimant dans son esprit, à toute force, le registre moyen,

c’est-à-dire ce mélange d’habitudes et de sens commun que nous nommons

le cœur.

Il ne connaît que ses sens et les besoins de son esprit. Après leur

avoir permis quelques excès raisonnables, il traite ses sens comme le

cavalier traite un cheval qu’il cherche à prendre en main après l’avoir

fatigué d’abord par une course désordonnée. Son esprit, il le dompte en

opposant l’ironie à ses écarts d’enthousiasme, et il se guérit de son

ennui intellectuel en le dosant, mais toujours avec modération, d’une

sensualité raffinée et qui n’épuise pas trop le tempérament.

Il ne craint qu’une chose, son instinct. «Méfiez-vous de votre premier

mouvement,» c’est sa maxime favorite et, pour être assuré qu’il ne se

trompera pas, il ne choisit que ce qui lui vient, après que le premier

mouvement et le deuxième, même le troisième sont passés.

Que si en dehors de tout cela il est encore parvenu à douter des

talents et des facultés qu’il s’attribuait («cinq ou six doutes très

vifs sur l’importance des meilleures parties de mon Moi»), il se

sentira supérieur à lui-même, comme il l’était déjà aux autres, et il

aura trouvé la clef de voûte de son indépendance; il ne reposera plus

sur rien.

La vie de Barrès jusqu’ici a été un effort pour échapper à cette

fatuité intellectuelle, qui voulait s’imposer à son esprit. Un penchant

très caractérisé de son individualité l’entraîne vers elle; mais une

autre faculté le retient, mystérieuse celle-là, et qui d’abord n’a pas

voulu révéler son essence. Maurice Barrès parle dans _Sous l’œil des

barbares_ de cette lutte de sa raison raisonnante et des sens contre

le démon secret, qui à leur logique ne sait rien opposer que des

pressentiments et la nostalgie de l’au-delà. Le titre du livre fait

allusion à la sensation douloureuse d’un enfant qui, boudant à l’heure

de la récréation contre un poteau de la cour de l’école, le poteau de

martyrs des Peaux-Rouges, se sent livré aux sarcasmes de son précepteur

et de ses petits camarades; mais le véritable conflit moral se passe

loin du regard des Barbares, puisqu’il est dans l’âme même: et c’est

la lutte de la poésie sous l’étreinte de la morgue desséchante.

Barrès _est_ poète; poète-philosophe, je veux bien, poète-artiste, non

pas; mais sans aucun doute il est poète. Partout, sous la surface un

peu morne et morose de son livre, on entend bruire les eaux vives de

la poésie; et, enserré dans les profondeurs, un courant passionné de

lyrisme cherche péniblement une issue, jusqu’à ce que la voix plaintive

du fleuve prisonnier arrive à se faire jour dans l’exclamation finale:

«Toi seul, ô maître, si tu existes quelque part, axiome, religion ou

prince des hommes.»

Chez Barrès, ce ne fut pas le poète seul qui tressaillit d’enthousiasme

à l’appel du général Boulanger. Le dandy aussi demandait à faire valoir

ses droits. Une politique fondée sur la suppression du gouvernement

des partis devait nécessairement exercer un attrait sur l’esprit du

dilettante qui avait en horreur la convention sociale et le sens commun

partout où ils montraient leur face. Mais ce fut pourtant le poète chez

lui qui tira l’avantage principal du mouvement. Car, en comparaison

du trésor inappréciable que Barrès gagna comme prix de l’enthousiasme

auquel il se livra, la position de député perd toute sa valeur, et ce

prix ce fut la découverte de l’âme du peuple.

L’âme populaire est une abstraction, que l’on ne peut comprendre

sous une forme exactement définie: il en est d’elle comme de la

source cachée des émotions confuses du cœur de Barrès. Ce qui ne veut

nullement dire que la conscience humaine ne puisse avoir une perception

sensible de l’une comme de l’autre. Tout au contraire, le démon

mystérieux qui s’agite au fond du cœur du poète et le pousse à une

création perpétuelle et à un renouvellement continu, ce démon même se

sent uni à l’énergie originale, moteur essentiel de la vie du peuple.

Cependant, pour Barrès, cette notion mal déterminée ne suffisait guère.

Dans la nature de cet homme, pleine de contrastes, les sentiments

vagues confinent sans transition à un besoin très prononcé de précision

formelle. Il lui paraît complètement inutile de se rappeler ou de

rappeler au lecteur pourquoi l’enfant se trouvait là pleurant sous

l’œil des barbares; mais d’autre part son esprit d’exactitude rappelle

à son regard que c’était contre le poteau de gauche qu’il s’appuyait,

sous le hangar, au fond de la cour des petits. C’est ainsi que l’âme du

peuple aussi devait avoir pour son imagination un côté par où il pût la

saisir et, en allant à sa recherche, il trouva en même temps,--et il ne

put en être autrement,--le secret de sa propre personnalité.

Vif, comme s’il datait d’hier, m’est resté le souvenir du jour où j’eus

le bonheur de lire pour la première fois la partie d’_Un Homme libre_,

qui est consacrée à l’analyse de l’histoire de la Lorraine, terre

natale de l’auteur,--car c’est à ces pages-là que Barrès a confié ses

premières impressions de voyage autour du sentiment populaire. La

personnalité d’un peuple, ingénieux plutôt que doué d’un sang riche,

s’affirmant au milieu de la lutte contre les barbares,--cherchant un

appui moral auprès de nations plus privilégiées du sort, pour pouvoir

donner tout ce qui était en elle,--condamnée, de par sa faiblesse

d’origine, à se perdre dans un tout plus puissant, mais fière néanmoins

en se rappelant l’instant où elle avait eu l’occasion de se faire

valoir et de dire son mot à elle,--cette personnalité du peuple lorrain

se dégage de ces feuillets, simples jusqu’à en devenir presque secs,

avec une telle puissance d’intimité et de mélancolie voilée que nous la

sentons palpiter tout près de nous.

Et grâce à la magie évocatrice du talent, qui sait communiquer une

vie personnelle à l’aride chronique locale, nous entendons comme un

accompagnement direct à ce récit des siècles passés, la confession du

poète lui-même, qui y a retrouvé l’histoire de son propre cœur, de ses

faiblesses, de ses humiliations et de sa fierté intime.

Ainsi Barrès, d’abord, a gagné la gageure que lui avait offerte la

vie: il est devenu député de son peuple dans le vrai sens du mot et

il a soutenu l’honneur de ce peuple devant la nation. Il a mesuré

ses forces contre le destin et il est resté maître du terrain. Et à

tout ceci l’individualité emprunte un sentiment d’indépendance bien

différent de celui que donnent les dix ou douze doutes très fondés sur

la supériorité des autres et «les cinq ou six doutes très vifs sur

l’importance de mon Moi».

Donc ce qui manque au fat intellectuel, le registre moyen des émotions

humaines, Barrès l’a acquis par un détour. Le dandy hait son semblable.

Un chapitre de _Sous l’œil des Barbares_ m’apprend même qu’il est

capable de prendre au collet l’homme qui aurait les idées les plus

semblables aux siennes parce que, en les rendant banales, il ose

empiéter sur le domaine sacré de _mon_ originalité.

Barrès, au contraire, de par sa sympathie de poète, a découvert dans

l’enceinte étroite de son _Moi_ une issue qui donne sur l’humanité.

Hors de son cercle social, qui le meurtrit, il entre en communication

avec les éléments véritables de l’âme humaine. Ce n’est pas pour

compatir avec elles, mais pour se fortifier en éprouvant l’appui des

autres dont il sent le besoin, et en leur prêtant, de par son don de

poète créateur, l’appui dont ils ont besoin à leur tour.

Barrès n’appartient pas à une race riche; il ne saurait garder son

autonomie morale qu’en rassemblant toutes ses forces et qu’en les

gouvernant avec économie. Quand, dans la conversation courante, il

prononce quelque jugement sur des camarades, son refrain ordinaire est:

«Il n’a pas de sève.» Certes il a de bonnes raisons pour reconnaître

cette faiblesse chez les autres; car si le sort l’avait pourvu lui

même avec prodigalité il n’aurait pas eu à passer par un détour pour

arriver au cœur de l’humanité.

«Il n’a pas de sève.» Je me rappelle le mot de Catulle Mendès sur

Baudelaire: «Il n’était pas abondant.» Bien certainement, Barrès

est de la famille, et c’est un vrai fils de Baudelaire comme poète

et aussi en ce sens-là. Seulement, la veine poétique de Baudelaire,

déjà dissimulée sous la prose dans les derniers temps de sa vie, chez

Barrès s’est dérobée dans les profondeurs de son être. «Jamais je n’ai

fait de vers,» ai-je entendu dire à Barrès dédaigneusement, un peu;

et ce dédain n’est pas surprenant; de nos jours, où la poésie est

méprisée, on ne saurait lui faire courir les rues sans la vêtir. «Au

fond, je suis philosophe,» me disait Barrès avec son sourire discret.

Pas un homme aujourd’hui, si ce n’est Moréas, n’osera avouer, dans la

conversation familière, qu’il est poète. Les mots seuls ne font rien à

l’affaire. Cherchons plus avant, et nous verrons que ce que Barrès a

de commun avec Baudelaire c’est la veine pure du mysticisme qui forme

l’élément indestructible de leur personnalité. Oui, le mysticisme, qui

s’ignore parfois et se renferme dans une morgue inabordable, comme

le métal dans les profondeurs du rocher,--mais qui se découvre aussi

à lui-même sa puissance, et se répandra dans le monde pour exercer

la bonne fraternité humaine et la douce pitié pour tout ce qui est

affligé et brisé sur cette terre.

Il est si évident qu’au fond de son cœur cet homme est poète que,

pour achever sa physionomie dans mon esprit, il faut que je m’aide

de la comparaison avec un autre grand poète, plus rapproché de lui

que Baudelaire, avec Verlaine. Cet adage que les événements de la

vie sont une provocation du sort, qui veut mesurer nos forces, cet

adage, comme nous l’apprend l’exemple du poète contemporain, demande

une rectification qui le complète. Dans l’existence de Verlaine,

nous voyons se développer aussi, au milieu du conflit avec les

circonstances, des facultés qui s’étaient tenues cachées jusque-là;

mais en le sauvant, parce qu’elles lui permettent d’opposer le

déploiement de toutes ses forces au choc des choses, elles apportent

une perturbation morale par la prépondérance des éléments nouveaux. En

d’autres termes, la bataille gagnée au dehors se poursuit au dedans;

les qualités de date récente s’efforcent de supprimer les autres, et le

fonds ancien de l’homme cherche à transformer les nouvelles venues en

instrument de son bon plaisir. Et bien que le contraste du cœur et de

l’esprit n’ait guère les mêmes suites que la lutte entre les deux âmes

qui se sont partagé l’existence de Verlaine, pourtant, la raison chez

Barrès, avec tout son appareil de logique et d’ironie, n’a pas quitté

et ne quittera point sa position acquise, sans livrer bataille au démon

envahisseur qui veut l’envelopper.

Dans le roman d’_Un Homme libre_, les deux parties du Moi, l’émotion et

l’intellect, très distinctes encore l’une de l’autre, gardent chacune

la défensive: elles se voient, mais elles ne se parlent pas. Le _Jardin

de Bérénice_ inaugure leur union intime: le dandy, infatué de la

culture de son Moi, descend de son piédestal pour entrer en relation

avec l’âme du peuple; mais de temps en temps il paraît disposé à faire

la niche au poète et il ne semble goûter ses fantaisies sentimentales

que pour leur qualité de jouissances raffinées de l’esprit. On peut

encore douter de la sincérité du rapprochement.

Barrès le sent mieux que nous, peut-être; il ne saurait se cacher ni

cacher que l’harmonie est loin d’être complète, et forcément il lui

faut parfois noyer son récit dans le vague, parce qu’il n’y a pas chez

lui de notion arrêtée et définitive, ou plutôt parce que déjà ces

notions lui sont impossibles. Mais c’est cette indécision justement

qui rend son livre vraiment humain; il fait appel à nous, lecteurs, à

notre cœur et à notre aide, dont il a besoin, et le brouillard où elles

aiment à se perdre nous invite à attirer plus près de nous les belles

choses qu’il nous montre.

_Le Jardin de Bérénice..._

Mais vraiment, en séjournant trop longtemps dans le même groupe

d’idées, l’esprit court le risque de tourner en cercle sans faire un

pas. Qu’il me suffise pour aujourd’hui d’avoir opposé l’un à l’autre

ces deux personnages du dandy et du poète, infiniment respectables

tous deux, mais à un degré différent, pour moi du moins, qui aime

passionnément la poésie et qui ne connais rien de supérieur dans ce

monde-ci à un poète.

Un hollandais à Paris en 1891: Sensations de littérature et d'art · 第 39 / 50 题