J’aurais aimé à la discuter avec Marcel Schwob; c’est l’ami de Renard,
auquel celui-ci faisait allusion, lorsqu’il en appelait aux amateurs
de théories littéraires. Malheureusement je le trouve en proie à deux
jeunes poètes, dont le premier volume de vers vient de paraître, et ils
ont absorbé toute la conversation.
--«Il faut exalter ses sentiments,» disait l’un.
--«Il faut donner une consécration symbolique à ses impressions,»
disait l’autre.
--«Pour mes rendez-vous, je choisis toujours une église,» reprenait
le premier; «l’encens, les cierges, l’autel, la voûte majestueuse,
rehaussent de leur éclat sombre ma sensualité.»
--«Quand je pense à la femme aimée,» soupirait le second, «je vois
monter à l’horizon de mes pensées l’image d’un lys, qui déploie sa
corolle immaculée au milieu du silence sacré d’un lac perdu dans la
solitude des forêts immenses.»
Déjà, un doux sommeil commençait à me presser les paupières, et il
était bercé par l’alternance idyllique de ces chants enfantins, lorsque
le nom de Stéphane Mallarmé, prononcé par un des interlocuteurs, me
réveilla tout à coup et pour de bon.
A mon grand regret j’avais manqué l’occasion de faire la connaissance
personnelle de l’artiste si célébré par les poètes, si négligé par le
public, qu’il tient à distance par la manière dont il leur présente ses
idées, d’un bloc, nimbées d’une clarté complexe, tel un cristal taillé
à angles rentrants. Il demande un effort trop grand à l’intelligence
moyenne de notre temps. Même on pourrait se demander si jamais
quelqu’un voudra se donner la peine de goûter son œuvre. Le temps nous
l’apprendra; pour l’heure présente, c’est un détail à négliger. Ce qui
me frappait surtout, c’est qu’étant venu pour échanger des idées sur
l’influence de l’état social sur la littérature j’entendais sans cesse
prononcer le nom de l’homme qui place l’art comme une chose absolue,
en dehors et au-dessus de toutes les variations que la succession des
siècles peut apporter. C’est ainsi que Saül, fils de Kis, sortait de la
maison paternelle pour aller à la recherche du bétail perdu, et qu’il
trouvait un royaume. Seulement, les royautés de ce temps-ci me semblent
encore moins solides qu’elles ne l’étaient dans ce passé vénérable.
--«Mallarmé,» disait-on, «est avant tout un charmant homme et un
charmeur. Il sait communiquer aux autres l’inspiration de générosité
qui préside à ses paroles, et à ses actes. Toute idée étroite se tait
devant lui. On prétend même que, grâce au charme irrésistible de sa
personnalité, il a su persuader à l’éditeur Léon Vanier de lui donner
pour _l’Après-midi d’un Faune_ une somme suffisante pour acheter un
équipage. Figurez-vous un cheval et une voiture pour un simple poème
lyrique! C’est incroyable! Aussi ajoute-t-on pour rendre vraisemblable
ce récit miraculeux qu’il ne s’agirait au fond que d’une charrette
à âne pour Mlle Mallarmé; mais, même réduite à ces dimensions plus
modestes, la chose confine au fabuleux. Pourtant il n’y a plus là rien
d’incompréhensible dès que l’on entend causer le poète. Oh! le causeur
puissant et entraînant! Quelle mine inépuisable d’anecdotes! Le hasard
ou la moindre allusion excite sa verve étincelante et elle se répand en
une profusion de saillies ingénieuses et humoristiques.»
--«Oui, oui,» dit B... entre ses dents,»--il venait de rejoindre notre
petit groupe et était ce soir-là d’humeur à démolir tout ce qu’il
rencontrait sur son chemin. «Mallarmé a en effet les saillies les plus
ingénieuses: il soigne son langage, et serait capable de préparer un
accident pour le plaisir seul d’en émailler sa conversation.»
L’autre ne se laissa pas déconcerter.
--«L’esprit de Mallarmé se montre surtout quand le poète est pris à
l’imprévu. Le directeur d’un grand journal, qui avait assisté à une de
ses improvisations,--si je me rappelle bien, c’était à propos d’un vase
à fleurs,--tout ému de ce qu’il venait d’entendre, pria le poète d’en
faire une chronique pour son journal et lui promit monts et merveilles.
Mallarmé ne put refuser et, quoiqu’il ait horreur d’écrire pour les
journaux, il rédigea l’article désiré. Mais, réfléchissant à ce qu’il
avait dit et mettant sur le papier ses souvenirs, il composa un essai
entièrement différent. Quand il l’apporta à la rédaction, le directeur
n’y reconnut plus rien de ce qu’il avait admiré et l’article ne fut pas
reçu.»
--«Quelle singulière manie de vouloir éclairer tout ce qui vous passe
par la tête à la lumière de trente-six chandelles quand une pauvre
petite flamme aurait suffi pour nous le faire voir,» dit B...
Mais l’autre continua, comme s’il n’eût pas remarqué l’interruption:
--«Écrire, pour Mallarmé, c’est pontifier. Quand, debout devant l’autel
de l’art, il adresse la parole à ses fidèles, il n’emploie pas le
langage de tous les jours. Il a rendu au verbe son pouvoir antique
d’évoquer la vision des choses et la réalité des sentiments. Et comme
la prière est en même temps un cri de l’âme et la réponse entendue au
fond du cœur, ses poésies ne contiennent pas l’expression d’un désir
qu’elles n’apaisent aussitôt. Seulement il faut être initié pour savoir
les lire, ces poèmes; mais combien peu ont pénétré jusqu’à leur centre
mystique d’où une haute volupté rayonne sur les adeptes!»
--«Pauvres profanes que nous sommes, pour qui ces plaisirs divins et
autres divertissements littéraires resteront lettre close!» dit B....
--«Dites croyants, si vous ne voulez pas du mot d’initiés,» dit l’autre
de plus en plus animé. «Mallarmé, lui, aime à employer l’image de la
messe, quand il veut nous donner une idée du chef-d’œuvre parfait,
qui sera le couronnement de l’art, comme le sacrifice de la messe est
l’expression la plus haute du culte chrétien. Ce chef-d’œuvre-là ne
peut être qu’unique et suffira seul aux communiants, car il résumera
toutes les créations poétiques existantes et leur donnera l’achèvement
final et suprême. Avec des gestes solennels, liturgiques, il sera
récité à des jours déterminés de l’année et ainsi sera satisfait le
besoin qu’éprouve l’humanité de participer à l’infini par le seul moyen
du verbe pur.
--«Tout ce qui promet des miracles en dehors de l’Église me semble
tenir du charlatanisme,» dit B... d’un ton dédaigneux.
--«Moi,» répondit sèchement le philosophe de la petite réunion, «je
tiens Mallarmé pour un de ces talents stériles, qui cherchent une
compensation à leur manque de faculté créatrice en construisant des
théories pleines d’esprit. Et plus ces projets semblent beaux, moins on
a de chance de les voir exécuter.»
--«Mais vous oubliez entièrement,» dit celui qui avait parlé le
premier, «que le Maître a consacré toute sa vie à préparer le poème
parfait. Quiconque a passé le seuil de son cabinet de travail a pu y
voir ces cartons remplis de papiers, dont je ne me suis jamais approché
sans éprouver une émotion intense.»
--«Mais qui donc a jamais vu ce que contiennent ces papiers-là?»
demanda B... sur un ton taquin.
--«Dites plutôt: qui serait assez présomptueux d’y jeter les yeux!»
observa l’autre.
--«Je sais positivement,» dit le philosophe, «que ces cartons ne
contiennent»...
Au moment où il allait nous révéler le secret des cartons du poète, de
nouveaux arrivés se joignirent à notre petit cercle; le bruit qu’ils
firent en remuant les chaises interrompit l’entretien commencé et la
conversation générale ne se renoua plus. Ainsi l’énigme, dont j’avais
été sur le point d’entendre la solution, devait rester mystérieuse
pour moi, et ce soir-là je quittai mes hôtes sous l’impression, que je
retrouve à chaque lecture du poème de Schiller, _la Statue voilée de
Saïs_: je sens qu’on me cache une chose que j’ai le droit de savoir.