UNE IMPRESSION

J’avoue qu’au premier instant je me sentis assez dépaysé en entrant

dans la salle où étaient exposés les tableaux de Claude Monet. J’y

étais venu sur une invitation générale du peintre, que je pouvais

considérer un peu comme une invitation personnelle: et mon premier

mouvement fut de m’en aller, aussitôt arrivé. Ces couleurs voyantes,

ces lignes zigzagantes, bleues, jaunes, vertes, rouges et brunes, qui

dansaient une sarabande folle sur les toiles firent violence à mes yeux

habitués aux grisailles de la peinture nationale.

La salle était encore vide. J’eus donc le temps de réfléchir et de

choisir à mon aise une place qui me permît de bien voir. Il y avait

là quinze tableaux représentant tous la même meule prise à des heures

différentes du jour et aux différentes saisons de l’année. L’artiste,

après avoir peint des paysages normands et l’agitation des grandes

capitales, avait voué une année de sa vie à observer l’existence d’une

meule au milieu des reflets changeants de la lumière: il avait choisi

une chose très simple, tout près de sa maison, et qu’à chaque instant

il avait sous la main.

Un de ces tableaux montrait la meule en pleine gloire. Un soleil

d’après-midi y brûlait la paille de ses rayons pourpre et or et les

brindilles allumées flamboyaient d’un éclat éblouissant. L’atmosphère

chaude vibrait visiblement et baignait les objets dans une transparence

de vapeur bleuâtre.

Vraiment ce tableau triomphait de tous les doutes qu’on aurait

pu opposer à l’art du maître et l’œil du spectateur était forcé

irrésistiblement à recréer au moyen de ce bariolage de couleurs la

vision du peintre.

Cette toile m’apprit à voir les autres; elle les éveillait à la vie

et à la vérité. Après avoir hésité d’abord à jeter les yeux autour de

moi, je sentais maintenant une jouissance rare à parcourir la série des

tableaux exposés et la gamme des couleurs qu’ils me montraient, depuis

le pourpre écarlate de l’été jusqu’à la froideur grise du pourpre

mourant d’une soirée d’hiver.

A cet instant, Claude Monet entra dans la salle; je lui donnai mon

impression pour ce qu’elle valait.

--«Vous avez raison,» dit-il avec la belle franchise d’un grand artiste

qui sait apprécier la sincérité des paroles qu’on lui adresse. «Voici

ce que je me suis proposé: avant tout j’ai voulu être vrai et exact. Un

paysage, pour moi, n’existe point en tant que paysage, puisque l’aspect

en change à chaque moment; mais il vit par ses alentours, par l’air et

la lumière, qui varient continuellement. Avez-vous remarqué ces deux

portraits de femmes au-dessus de mes meules?

«C’est la même jeune femme, mais peinte au milieu d’une atmosphère

différente; j’aurais pu faire quinze portraits d’elle, tout comme de la

meule. Pour moi, ce ne sont que les alentours qui donnent la véritable

valeur aux sujets.

«Quand on veut être très exact on éprouve de grandes déceptions en

travaillant. Il faut savoir saisir le moment du paysage à l’instant

juste, car ce moment-là ne reviendra jamais et on se demande toujours

si l’impression qu’on a reçue a été la vraie.

«Et le résultat? Voyez ce tableau-là, au milieu des autres, qui dès le

premier abord a attiré votre attention, celui-là seul est parfaitement

réussi,--peut-être parce que le paysage alors donnait tout ce qu’il

était capable de donner. Et les autres?--il y en a quelques-uns

vraiment qui ne sont pas mal; mais ils n’acquièrent toute leur valeur

que par la comparaison et la succession de la série entière.»

Pour qui voudrait chercher l’analogie entre la littérature et la

peinture d’une époque, il y aurait peut-être à dire quelque chose

sur la tendance, commune aux deux arts, d’observer et d’exprimer le

fait dans son propre milieu aussi fidèlement que possible: analyse

exacte qui ne prend sa pleine signification qu’en se rattachant à des

impressions du même genre. Et cette analyse-là ne vaut que par la

synthèse que l’artiste nous fait faire à nous-mêmes.

Idée fertile, si je ne me trompe, et que je tâcherai de vérifier.

Un hollandais à Paris en 1891: Sensations de littérature et d'art · 第 34 / 50 题