Je voulus savoir quelle était l’opinion de Jules Renard sur _Hassan le
Janissaire_.
--«Un beau livre!» dit Renard. «Comme l’auteur s’est donné de la peine
pour nous intéresser à ce qu’il avait à nous raconter! Il y en a, là,
des choses! Du Turc, de la tactique, de l’archéologie!»
Moralement, Jules Renard demeure aux antipodes. Sa renommée littéraire
est établie sur la publication d’un petit volume qui a paru chez
Lemerre, et de ce volume même ce ne sont que les vingt premières pages
qui ont attiré l’attention.
Il est l’ennemi déclaré de tout ce qui n’est pas réel. Il n’arrive
guère sur notre bonne vieille maman de terre le plus simple accident
que les commères,--et les compères aussi, hélas!--du voisinage ne
se prennent à bavarder sur son importance; elles ressuscitent des
histoires anciennes et se hasardent à faire des prédictions sur les
suites probables de l’affaire. Toutefois, la plus méchante de ces
commères habite dans notre propre cœur, et à toute occasion elle
cherche à donner de l’air à ses griefs, ses sentimentalités et autre
littérature. En attendant, le pauvre fait, dans son enveloppe de
phrases sans signification précise, mène une vie latente, comme le
papillon dans son cocon.
La littérature nous représente vivement cette particularité de la gent
bavarde de ne pouvoir laisser tranquille un événement qui se passe en
dehors ou au dedans de nous; et elle est devenue l’art d’ensevelir une
seule expérience de l’auteur dans un tombeau fragile de trois cent
cinquante pages. Chacun a fait cette observation à son tour; chacun,
avec toute l’éloquence dont il pouvait disposer, a prêché aux autres:
«_soyez vous-même; que votre œuvre ne nous fasse voir ni du mysticisme
moyen-âge, ni de la poésie à la Byron, ni du pessimisme à la Flaubert,
mais votre personnalité seule, qui est bien à vous: ce que vous avez
vu et senti vous-même sous le coup de votre émotion; et surtout soyez
bref; nous savons mieux que vous les ornements de votre récit et son
cadre._» Et cependant on a continué à élaborer des volumes de trois
cent cinquante pages. Agissez d’après mes paroles.
Jules Renard a eu l’originalité de suivre le précepte qu’on lui criait
de toutes parts, et comme la fortune aime à venir en aide aux ingénus,
il a obtenu dès le commencement de sa carrière sa place à lui dans le
monde des lettres, ce qui ne veut pas dire peu de chose.
Qu’est-ce donc qui lui a frayé la route?
Renard a raconté l’histoire d’un petit garçon aux cheveux roux.
Poil-de-Carotte, un soir, a reçu l’ordre de fermer le poulailler, et
il a eu peur dans l’obscurité; il lui est arrivé un petit malheur au
lit, et il a dû en porter la peine; son frère l’a blessé et c’est lui
qui a subi la punition; il ronfle et on le réveille brusquement; il
veut se rendre agréable à ses parents; et c’est le contraire qui est le
résultat de ses efforts.
L’histoire de César vous intéresse davantage? Je le pense, si vous
croyez utile de vous enthousiasmer pour des idées qui sont au-dessus
de votre compréhension, ou plutôt, dont vous ne saurez contrôler
l’exactitude. Pour moi, au contraire, ces expériences comptent seules
qui m’ont mis à même de découvrir ce que je vaux en réalité. Notez
bien, je ne nie point qu’on ne puisse évoquer dans mon imagination des
sensations délicieuses et de belles images, en me donnant le contact
vague et momentané d’idées qui traversent ma conscience comme les
aérolithes sillonnent notre système planétaire: mais je maintiens que
tout cela n’a guère de rapport sérieux avec la véritable nature de
mon caractère. Je creuse plus profondément. Qui donc jugerait de la
valeur d’un terrain sans avoir pénétré jusqu’à l’argile rouge et dure
du sous-sol? La terre fine et friable qui le recouvre peut produire des
plantes charmantes, mais elle n’est pas le terrain; du moins elle ne
l’est point aux yeux du paysan et du connaisseur.
C’est ainsi que je crois entendre raisonner l’auteur de _Sourires
Pincés_.
Toutefois sa manière de traiter un sujet n’est pas aussi simple qu’elle
le paraît au premier coup d’œil. Arrêtons-nous un instant à une de ces
scènes d’enfance de son livre et prenons par exemple celle où l’auteur
raconte comment un soir son petit héros, Poil-de-Carotte, reçoit
l’ordre d’aller fermer le poulailler.
Le soir est venu et la petite famille est rassemblée autour de la
lampe. Tout à coup, la mère se souvient qu’on a oublié les poules; les
deux aînés, sous quelque prétexte futile, ne bougent pas, parce qu’ils
ont peur; c’est affaire au plus jeune, qui passe pour un vaurien.
Poil-de-Carotte s’aventure au milieu des ténèbres, plein de frayeur,
et voit des monstres sans nom le menacer dans l’obscurité. Quand il
retourne à la lumière, après avoir accompli sa tâche, il se sent héros,
et croit fermement que les autres l’admireront pour sa vaillance.
Quelle est la désillusion qui l’attend, lorsqu’il cherche l’expression
de cette admiration sur leurs visages! Les deux aînés continuent
leur travail sans lever les yeux et la mère dit de sa voix sèche:
«Poil-de-Carotte, tu iras les fermer tous les soirs.»
L’incident, pour petit qu’il soit, est devenu tout un drame.
Poil-de-Carotte a éprouvé un choc dans sa conscience de gamin. D’abord
humilié comme le plus petit qui semble créé pour faire les besognes
désagréables, il prend joliment sa revanche en se donnant la sensation
exquise d’une fierté de héros triomphateur des ombres de la nuit. Mais
le sens qu’il attribue à cette petite comédie héroïque a été faussé par
l’attitude que le monde, je veux dire sa famille, a prise envers lui:
tous l’ont poussé vers l’obscurité et le danger, lorsqu’il a eu peur;
personne ne l’a remarqué, lorsqu’il a donné la preuve suprême de son
courage.
Et cet accompagnement en sens inverse, enflant la voix quand on se
sent déprimé, baissant le ton et jouant à la nonchalance, quand on
est exalté par l’accomplissement de son devoir, indique bien le
chassez-croisez perpétuel que font l’individu et son entourage. C’est
l’expérience la plus pénible et la plus commune de l’existence et c’est
l’expérience fondamentale de la personnalité pendant sa période de
croissance.
Les récits suivants ajoutent des traits nouveaux à la physionomie
morale du petit garçon. Poil-de-Carotte entrera en conflit avec le
précepte: tu ne seras pas cruel, tu ne mentiras pas; le pauvre martyr
de sa propre bonne volonté sera poussé même à violer la première règle
de l’humanité: tu aimeras tes parents. Et le sermon que le monde, se
fondant sur ces grandes lois morales, ne manquera pas de lui faire aura
toujours pour base une fausse opinion sur ce qui se passe au fond de
son cœur. Le cœur de Poil-de-Carotte ne répond guère à l’événement tel
que les autres l’ont vu.
C’est ainsi que le petit garçon marche à la découverte de lui-même
et de ce qui est en dehors de lui. Cependant l’auteur se restreint
aux faits seuls de son récit; avec un pouvoir rare sur son talent
il sait faire tenir le récit,--et naturellement, sans l’ombre
d’intention,--dans les bornes d’une conscience d’enfant. Par l’énergie
simple et l’intégrité de son langage il empoigne le lecteur et le
contraint à comprendre ce que Poil-de-Carotte ne distingue encore
que vaguement. On voit la figure du père bienveillant, mais un peu
nonchalant pour les choses du ménage; on sent l’esprit de domination
et le cœur exclusif plutôt que dur de la mère. Or Poil-de-Carotte
voit seulement le détail des actes qui le touchent, tandis que ses
sentiments ne sont que le reflet direct de ces actes sur sa conscience
d’enfant.
Renard atteint, grâce à l’incroyable pureté de son dessin, l’effet que
tout grand artiste se propose: éveiller une émotion intense par les
moyens les plus simples; son style, je ne dirai pas son stylet, découpe
avec une sûreté étonnante le contour des choses, sans rien faire crier
ni craquer. Rarement ce talent succinct montre qu’il n’est pas encore
parvenu à sa pleine maturité soit par un peu de sécheresse, soit par
une certaine recherche de l’esprit à force de vouloir être bref.
Ce sont là les excès de ses qualités, mais le genre de talent de Renard
ne comporte point d’excès. Il va droit comme la flèche; tout ce qui la
fait dévier lui fait manquer son but. Il n’est pas question ici de se
laisser aller à l’aventure. Tout concourt à tenir l’action du récit
sur la ligne stricte qui doit nous conduire où l’auteur veut nous
mener. Il n’y a pas à marchander avec lui; il nous donnera ce qui est
nécessaire, rien de plus, rien de moins. Et par contre-coup nous nous
figurons le conteur, comme fait à l’image de son travail, négligeant
tout ce qui n’est pas de son domaine exactement limité, ayant réduit
son individualité à l’expression la plus simple et la plus personnelle.
A ce propos j’entends un dialogue de deux adversaires, qui discutent
dans quelque compartiment de mon cerveau.
--«N’est-ce pas ôter le charme de l’art et de la vie que de lui enlever
le terrain libre et vague par lequel l’homme entre en communion avec
ses semblables? Les plus nobles sentiments sont éclos au contact du
monde extérieur, dès que l’homme a appris à sortir de lui-même.»
--«Mon expérience est tout autre,» dit Poil-de-Carotte; quand j’ai
voulu me rapprocher des autres, mon contact avec le monde, comme vous
l’appelez, n’a produit que des malentendus, pour ne pas employer de
gros mots.»
--«Mais alors c’est l’égoïsme pur que vous prêchez? Quelle cruauté
envers la vie!»
--«?»
Ce point d’interrogation, qui, selon l’intention de l’interlocuteur,
veut dire tout simplement qu’il se soucie fort peu du nom qu’on
voudra donner à ses sentiments,--je le maintiens dans ma pensée, mais
j’y attache un sens différent. Il signifie que j’hésite vraiment à
me prononcer pour l’un des deux adversaires jusqu’à ce qu’une œuvre
nouvelle, définitive, celle-là, me permette de me ranger du côté de
l’artiste qui, en créant des types éternels, résout les problèmes que
les autres hommes posent.