LA GÉNÉRATION D’HIER

--«Venez donc fumer une cigarette: il y a trop longtemps que j’en ai

envie!» dit Léon Cahun en me faisant passer du salon où les convives

s’étaient réunis après dîner, dans son cabinet de travail. Deux Tatares

armés de pied en cap,--Tatares en effigie toutefois,--y montaient la

garde. Des yatagans, des sabres recourbés et de vieux fusils formaient

des trophées contre la muraille; un sheikh de l’Arabie Pétrée, aux

traits énergiques, saillissant du cadre de sa photographie avec toute

la vigueur de ses yeux sombres, dardait un regard sévère.

Léon Cahun s’assit, les jambes croisées sous lui, à la façon orientale,

et roula une cigarette. Maintenant que les traits de son visage

étaient en repos, il y avait peut-être quelque ressemblance entre sa

physionomie et le portrait arabe, pendu au mur au-dessus de sa tête.

Mais ce repos ne durait jamais plus que l’espace d’une seconde, le

temps de rouler un peu de tabac grenu dans une feuille de papier.

--«Je suis sûr que cela vous intéressera d’apprendre,» dit-il en

allumant sa cigarette, «que cet appartement a été habité autrefois par

Jules Sandeau.»

--«Sont-ce donc là deux Mongols qui lui sont restés dans son bagage

littéraire et qu’il n’a su placer dans aucun de ses romans?»

--«Pardon; ce sont deux gredins que j’ai recrutés moi-même en Asie

Mineure. Sandeau n’a rien laissé ici, sauf les quatre murs et la vue.

Mais elle est admirable, la vue qu’on a ici. Regardez!»

Et cet homme, qui n’aurait su rester en place un seul instant, s’était

élancé vers la grande fenêtre, qu’il ouvrit d’un seul mouvement.

--«Quel air frais, n’est-ce pas? Voyez donc toutes ces lumières sur la

Seine et le long des quais! Quelle admirable idée a eue l’État de me

loger ici dans l’Institut de France, à l’endroit le plus beau et le

plus animé de Paris...!

--«Et où l’esprit de Sandeau vous excite à vous mesurer avec lui en

écrivant des romans, témoin _Hassan le Janissaire_[2]!

[2] Léon Cahun, _Hassan le Janissaire, 1516_. Bibliothèque de

romans historiques. Armand Colin et Cie, éditeurs.

--«Oh! Jules n’a rien à y voir, à _Hassan_, je vous le certifie.

L’avez-vous lu, mon _Janissaire_?»

--«Hélas! jusqu’ici je n’ai pu trouver le loisir nécessaire, mais je

compte m’y mettre à la première matinée que j’aurai de libre.»

--«Peuh! vous avez autre chose à faire; je ne voulais pas vous

demander de lire mon roman, mais vous prévenir seulement qu’il y a dans

ce livre des choses dont je ne suis pas entièrement satisfait.

«D’abord il y a une question très difficile de l’histoire de la

tactique que je n’ai pu résoudre complètement. Tout ce qui a rapport

à la tactique de l’armée turque dans _Hassan_ est emprunté à un livre

qui est postérieur de 25 ans aux aventures que j’ai attribuées à mon

janissaire. A vrai dire, il n’existe pas de raison pour nous faire

supposer que dans cet espace de temps il y ait eu un changement

significatif dans l’art de faire la guerre; mais on ne saurait

atteindre à la sûreté complète.

«Ensuite... Il ne faut pas penser que tous ces détails importent peu:

quand on a vécu avec son héros, comme je l’ai fait, on ne peut souffrir

l’idée qu’il y aura peut-être par ci par là quelques inexactitudes.

J’ai étudié moi-même jusque dans ses moindres particularités la route

de marche que suit dans mon livre l’armée du Sultan à travers l’Asie

Mineure et la Syrie. Chaque hameau, chaque détour du chemin est là,

devant mes yeux; j’ai logé dans les maisons que Hassan a habitées et

j’ai causé avec les soldats du padishah, des identiques sujets, qui

formaient sans doute la matière des conversations dans le régiment de

Hassan. Les formes de l’existence et la façon de vivre ne changent

guère en Orient.

«C’est plus fort que moi: partout où je vois des gens, je suis

poussé à aller nouer conversation. Connaître les hommes, c’est là ma

curiosité, mais comprenez-moi bien, des hommes vivants; la psychologie,

la morale et toutes ces abstractions ne sont ni de mon goût, ni de

mon métier. J’aime causer avec les gens, pour lire leurs pensées,

je veux savoir leur condition et leur race. Ce n’est pas pour rien

que je suis ethnologue, quoique je ne croie guère aux caractères

spéciaux d’une race, considérée simplement en tant que race. La race,

voilà encore une abstraction. Non, chez l’homme il y a des facultés

d’adaptation et d’imitation, des influences religieuses et sociales

qui, avec la race, règlent et déterminent les variations dans sa façon

de vivre, dans sa stature et dans sa physionomie. Il ne faut jamais,

pour indiquer la nature d’un peuple, parler exclusivement de la

race; il faut toujours y ajouter la date exacte et les circonstances

environnantes. Il est encore plus facile de faire cette observation

en Orient, où la vie elle-même généralise et produit des types, que

dans une ville moderne, où les différences d’individu à individu

servent à introduire de la confusion dans nos théories. Ceci est pour

moi une vérité incontestable: sous la race, sous la religion, sous la

société politique et à certains égards indépendant de ces facteurs de

l’humanité, il y a l’homme.

«Ah! être à même de les saisir à leur origine, ces forces vives de

l’humanité, simples comme ce que nous voyons tous les jours, mais les

seules réelles qui existent,» dit Léon Cahun qui semblait de son regard

perçant vouloir sonder les profondeurs de mon âme.

Une fois entré dans le cercle où se mouvaient les pensées et la

personnalité de cette nature originale, on s’apercevait très vite qu’on

avait affaire à un homme dont le cerveau, sous le coup d’une tension

continuelle, émettait vers tous les côtés des idées et des hypothèses.

Il y avait encore chez lui un apport incessant de vie intérieure,

qui recueillait les impressions du dehors, les classait et se les

appropriait. Son esprit était un instrument en même temps très sensible

et très solide, ne s’arrêtant à rien, sans perdre pour cela son

équilibre, et l’homme lui-même, nerveux à l’excès et impressionnable,

mais se redressant toujours comme un ressort, était un exemple frappant

d’une nature ardente, recherchant les aventures de toute sorte, mais

retenue et menée par la discipline de l’éducation ou de la tradition.

--«Vous comprenez,» poursuivit-il, «que ce Janissaire, pour moi,

appartient déjà au passé. Je m’occupe maintenant d’un tout autre genre

d’hommes, qui au point de vue où je me place ont un intérêt encore

plus grand pour mes études sur l’humanité. Vous avez certainement

entendu parler des invasions mongoles en Europe au XIIIme siècle, et

vous savez que leurs khans ont fondé l’empire le plus grand qui ait

jamais existé, depuis les frontières occidentales de la Russie jusqu’à

la mer Pacifique, et du Pôle Nord jusqu’à la mer des Indes. Eh bien!

nous n’avons jamais rien appris sur ces hordes que par leurs ennemis

ou par des étrangers, qui avaient voyagé dans les contrées soumises

à leur puissance. Je veux faire connaître ces Mongols à l’aide des

sources mongoles elles-mêmes. Et alors vous verrez quelque chose d’un

très haut intérêt. Pourquoi ces bandes de guerriers se battaient-ils?

Pour leur patrie? Mais c’était un mélange de toutes les nations. Pour

la foi? Mais toutes les religions étaient tolérées; et je pourrais

citer des exemples fort curieux, pour vous montrer que, même pour les

chrétiens, le christianisme ne venait qu’au second rang auprès de

l’honneur d’appartenir à l’armée mongole. Pour le butin alors? Mais

pour le véritable soldat le pillage est toujours une exception et la

discipline sévère est la règle. Non, le seul lien qui les unissait,

c’était l’attachement du militaire à son drapeau et à son régiment, la

camaraderie, le besoin de marcher ensemble, que sais-je? ce sentiment

si simple qui fait du soldat un soldat, et qui est le véritable motif

de tous les mouvements des masses.

«Je puis en parler, moi qui ai l’esprit militaire: oui, j’ai le

caractère du véritable troupier, c’est un héritage de famille. Aussitôt

qu’on a bien voulu nous prendre comme soldats, nous avons fait la

guerre. Mon aïeul a combattu à la bataille de Valmy, et à peine

Napoléon III fut-il tombé, que je m’engageai comme volontaire. Vous

comprenez,--j’étais républicain-ultrà,--cela aurait été un peu fort

d’aller se battre au profit de Badinguet. Après sa chute, j’ai fait

de mon mieux. On m’a nommé officier et mes hommes m’adoraient. A la

proclamation de la Commune, ils me pressèrent de me mettre à leur tête;

je crus qu’il était plus sage de n’en rien faire; je n’avais pas grande

confiance en moi-même; ils m’auraient persuadé et entraîné; je me

serais laissé aller, et qui sait ce qu’en aurait été la fin? Ma nature

est trop impressionnable.

«J’ai choisi le parti le plus prudent, naturellement, mais je vous

avouerai qu’il m’a beaucoup coûté de quitter mes hommes. La vie en

commun exerce une influence très prononcée sur l’esprit. Croiriez-vous

qu’après la campagne je me sentais le cerveau envahi d’une douce

bêtise? Il m’a fallu plus d’un an et demi pour me soustraire à la

contagion. Cependant j’y ai gagné quelque chose: j’ai compris ce que

c’était qu’un soldat; non pas seulement l’aventurier, mais le soldat,

l’homme qui marche parce que les autres se mettent en marche.

«Et ce fut la base de mes études sur l’esprit militaire pendant le

cours des siècles. J’ai commencé par les Phéniciens. Sachez, en

effet, qu’il y a aussi un marin en moi. Quels délicieux voyages j’ai

faits dans la Méditerranée et la mer Polaire! Et de quels étranges

personnages n’y ai-je pas fait connaissance! J’ai des amis tant parmi

les capitaines de vaisseaux que parmi les matelots. L’un d’eux qui

commandait un paquebot de la Méditerranée, un Marseillais, était bien

l’homme le plus sans-gêne que j’aie jamais vu. Il jouait avec les

éléments; le vent et les flots semblaient lui obéir. Cœur d’or, mais

caractère extrêmement difficile! Personne, ni de ses supérieurs, ni

de ses inférieurs, n’a jamais osé lui résister. Quand les passagers

l’ennuyaient il avait une façon fort originale de les renvoyer dormir

dans leurs cabines. Il leur affirmait qu’il comptait sur vingt-quatre

heures au moins de temps favorable, mais c’était avec une mine si

soucieuse qu’il paraissait craindre une tempête violente. Et en

continuant à leur assurer que ce ne serait rien, il leur faisait une

peur atroce; ils se sentaient pris du mal de mer et s’éclipsaient

l’un après l’autre. Rien n’était plus drôle pour ceux qui étaient

dans le secret que cette subite débandade devant un danger imaginaire

suggéré par une malicieuse antithèse. Et quel plaisir c’était de causer

longtemps sur le pont solitaire après une exécution ainsi terminée

suivant toutes les règles de la politesse française! Ces récits

de vieux loups de mer ont éveillé en moi le désir de raconter les

aventures des Phéniciens et les expéditions presque oubliées de nos

anciens voyageurs normands. Puis, viendront vos Gueux de mer; mais je

ne pourrai pas y penser avant d’avoir achevé l’étude de mes Mongols.

Il me reste encore bien des choses à faire, avant de pouvoir me

mettre à ce livre-là. Je vais prendre un soldat qui a fait partie de

l’expédition contre la Hongrie, en 1241, et je ne connais pas encore de

vue la contrée qu’il doit traverser. Je sais seulement qu’aujourd’hui

la physionomie du pays est entièrement différente de celle qu’il

présentait au XIIIe siècle. Par conséquent, avant de faire mon voyage

en Hongrie,--et je compte bien y aller,--il me faut avoir terminé

toutes mes études préparatoires d’après les textes, afin de pouvoir me

figurer exactement ce qu’était la contrée du temps de mon héros.

J’éprouve un très grand plaisir à penser d’avance à ce voyage; je me

sentirai de nouveau soldat, comme en 1870, quand j’étais au milieu

de mes hommes,--je puis bien dire de mes camarades--car nous nous

adorions. On a raconté bien des choses sur l’esprit des troupes d’alors

et sur les sentiments des gens de la Commune. Mais le jour viendra,--il

est déjà venu, je crois,--où on jugera plus équitablement les personnes

qui furent mêlées à ce mouvement. Il y avait là, comme dans chaque

révolution, quelques criminels et quelques fous qui se mettaient

en avant, avec une majorité de niais derrière eux; mais il y avait

là aussi la minorité des bons et des modérés, qui à la longue fait

entendre sa voix et domine les autres. Malheureusement, son pouvoir de

résistance était amoindri par la misère du siège. Vous ne pouvez guère

vous imaginer jusqu’à quel point l’exhaustion nerveuse était arrivée:

un seul verre de vin suffisait pour faire perdre la tête à mes hommes.

Ainsi il n’y a point de raison d’être surpris que, sous la Commune, il

se soit commis des violences à jamais inexcusables; peut-être y a-t-il

plutôt lieu de s’étonner qu’il n’y en ait pas eu un plus grand nombre.

Et voici ce que je voudrais encore vous dire: pendant la Commune la

propriété a été respectée bien davantage que durant les premiers jours

de l’entrée des troupes versaillaises. Alors, c’était la cruauté

insolente qui triomphait. Mais ne vous y trompez pas: ce n’était pas

l’armée régulière qui agissait ainsi: c’étaient les hommes de recrue,

les nouveaux arrivés des quatre coins de la France, qui jetaient leur

gourme en tuant les misérables et en détruisant les maisons. Les

vieux militaires se mordaient les lèvres d’assister à ces scènes de

soldatesque ivre de sang, des scènes que rien ne rendait, après tout,

nécessaires. Il y a beaucoup plus de véritable humanité dans un vieux

soldat qu’on ne le croit d’ordinaire. Mais les jeunes, ça perd la tête;

à peine se trouvent-ils en présence de ce qu’ils ne voient pas tous

les jours qu’ils croient ne pouvoir combattre l’extraordinaire qu’en

exagérant leurs forces jusqu’à la plus sauvage brutalité. Un vrai

soldat garde sa présence d’esprit partout.»

--«Et voilà pourquoi cet âge est sans pitié,» dit Léon Cahun en

souriant de son enthousiasme pour l’état militaire. «Mais j’entends de

la musique au salon. Si vous m’en croyez, nous n’allons pas rester ici

à perdre notre temps en philosophant de choses et d’autres. Toutefois,

attendez un instant; je tiens à vous donner d’abord un exemplaire de

_Hassan_, un exemplaire authentique; car le pudique éditeur m’a rayé un

mot que Hassan et Molière ont employé dans leur temps sans y rien voir

de mal, mais qui, dans les pensionnats de jeunes filles, semble-t-il,

n’est pas d’un usage journalier. Et Hassan n’aurait pas été un vrai

janissaire s’il n’avait parfois exhalé son mépris pour son ennemi en

le traitant de «cocu». Aussi, je vais rétablir pour vous le texte

original.»

Et de son écriture large et simple, Léon Cahun réintégra le terme

exilé sur la page immaculée, toute fière maintenant d’avoir perdu sa

virginité.

«HASSAN»

_Hassan le Janissaire_ n’est pas un livre troublant. Il a été écrit

par un savant qui,--et c’est une exception rare,--a le sens commun.

Vraiment, un érudit qui entend l’art de penser simplement n’est pas

chose qu’on rencontre tous les jours. La plupart des gens restent

confus, quand on leur montre de l’extraordinaire, mais le sage sait

trouver le point de vue, parce que, même en présence de l’étrange et du

merveilleux, il se borne à ce qu’il sait, où il est passé maître.

Les aventures de Hassan se déroulent dans une période de la plus grande

importance; c’est l’histoire d’un soldat qui prend part à l’expédition

contre les Mamelouks, par laquelle le sultan allait prendre possession

de l’Égypte. Et c’est un moment décisif de l’histoire du monde.

L’équilibre politique se déplace en faveur du pouvoir des Osmanlis;

leur empire est raffermi, et la suprématie sur les pays de la

Méditerranée semble devoir leur donner à brève échéance la domination

de l’Asie, de l’Afrique et de l’Europe en même temps.

Hassan ne s’aperçoit guère de toutes ces éventualités qui rendent

probable dans un avenir rapproché la solution du grand problème du

pouvoir universel. Il est poussé par des puissances qui ne s’occupent

que du banal terre à terre. Un officier chargé de recruter des soldats

pour les armées du Sultan l’enlève à la maison paternelle, et il part

avec lui; son régiment reçoit l’ordre de s’embarquer et il s’embarque

avec les autres; il tombe à bout de forces sur le champ de bataille,

après avoir distribué des coups à droite et à gauche, et il apprend

de ses camarades que la victoire est de leur côté. Entre temps, toute

sorte d’aventures particulières; et il s’y conduit avec plus ou moins

de bonheur et d’adresse. En un mot, les idées qui gouvernent le monde

de son temps passent inaperçues de lui; il n’a pas trop de tout son

esprit pour se tirer sain et sauf des nombreuses bagarres où il est

mêlé.

Cependant par là même il nous donne l’explication de l’histoire

extraordinaire de l’empire ottoman. N’a-t-on pas dit que c’était le

sous-officier allemand qui a remporté la victoire de 1870? Et n’est-il

pas certain que cette victoire me serait rendue bien plus claire, si

je pouvais me figurer exactement comment un soldat prussien était

discipliné lui-même et savait discipliner ses subordonnés, que si l’on

me faisait connaître une foule de données géographiques, stratégiques

et diplomatiques dont la connexité passerait ma compréhension?

C’est cette explication-là que me donne Hassan pour le temps où il

vivait, parce que des hommes comme lui étaient les instruments au moyen

desquels se poursuivait l’extension du pouvoir des Osmanlis. Il fait

partie d’un tout qui s’appuie sur lui là où il a sa place. La manière

dont ce tout fonctionne est une abstraction que nous ne pourrons jamais

nous représenter d’une manière adéquate et satisfaisante. Il faut se

contenter d’un à peu près. L’existence de Hassan nous fait approcher

de la connexion des événements par en-dessous, si l’on me permet

cette expression vulgaire. Il ne voit que ce qui lui arrive, et il

ne voit pas loin: et cependant il nous donne l’impression très vive

d’être attaché à une grande communauté d’intérêts et de sentiments

indépendants de lui en apparence, mais reposant sur lui en réalité.

Le charme du livre consiste en ce que le récit va droit à son but.

Hassan ne fait pas de phrases. Il aime avec passion tous les détails du

service militaire; mais comment lui en faire un reproche puisqu’il ne

nous ennuie jamais, en parlant de son métier? La vie l’amuse et il ne

regarde pas en arrière. Le sort le secoue parfois d’une façon terrible;

la discipline est extrêmement sévère, les coups de bâton ne manquent

pas; une seule fois même la punition est presque trop forte pour être

supportée. Mais en revanche l’existence a de bons moments; il y a

d’excellents camarades au régiment et les amis peuvent compter les uns

sur les autres jusqu’à la mort; puis les yeux des femmes qui regardent

les militaires sont bien doux et les capitaines sont indulgents pour

les petites escapades; même les officiers supérieurs sont moins bourrus

qu’on ne le croirait à leur extérieur. Et la discipline même a son bon

côté. Hassan, qui n’est que trop enclin à se laisser entraîner par la

première sottise qui lui passe par la tête, en sait quelque chose. Une

fois même une enjôleuse lui a persuadé de charger son âme du plus grand

crime qu’on puisse s’imaginer ici-bas: la désertion. Heureusement que

la vie nous procure l’occasion de réparer les fautes commises, même

les plus graves. L’essentiel, partout et toujours, c’est d’avoir le

cœur bien placé. Et puis il y a quelque chose qui peut nous consoler

au milieu des risques extrêmes de l’existence: personne n’échappe à sa

destinée.

A la lecture de ce livre, il m’est bien venu parfois le soupçon que

Hassan donnait un peu dans l’exagération romanesque en contant ses

amours avec la belle Vénitienne, qui l’entraînera un jour vers sa

perte. Mais d’autre part l’existence du soldat n’est pas complète

sans quelques aventures où la fantaisie joue un plus grand rôle que

la vérité, et cette légère pointe de fanfaronnade est compensée par

une foule de petits traits, qui montrent que, dans ces souvenirs d’un

janissaire nous avons affaire à un homme véritable et véridique.

Avec quelle finesse Hassan se dépeint dans une remarque passagère au

moment où il s’est réfugié, en compagnie de sa chère Vénitienne, la

belle Lorenza, dans la maison d’une amie qui l’aime, elle aussi! En

musulman qu’il est, il ne voit pas d’inconvénient à avoir deux femmes

à la fois; mais comme il veut faire pénitence pour les péchés qu’il a

commis, il prononce le vœu de ne point toucher à son hôtesse, Nazmi, la

Musulmane, avant que le Kadi n’ait légitimé leur union. «Pour Lorenza,»

poursuit-il, «je ne pus en venir à une résolution définitive.» Je le

crois bien: Lorenza, c’est le péché, c’est-à-dire ce dont on ne peut

pas s’abstenir. Nazmi, c’est la vertu, que l’on chérit et que l’on

respecte.

Nazmi est la figure la plus aimable et la plus vivante du livre,

quoiqu’elle reste à l’arrière-plan, ce qui d’ailleurs est la place de

la femme; indulgente sans faiblesse, gaie sans extravagance, pleine

de bon sens sans pruderie, une vraie femme de soldat. Elle sait

diriger son entourage, sans qu’on s’aperçoive que c’est elle qui tient

les rênes. Je pense qu’elle a ses idées à elle sur le caractère et

l’intelligence de Hassan, mais jamais un doute ne lui viendra sur la

bonté de son cœur. Et le sort traite Hassan un peu à la manière de sa

Nazmi, mais plus brusquement. Par moments il lâche la bride et Hassan

se sent libre comme un poulain folâtre; puis il la resserre vivement et

Hassan comprend qu’il lui faut recueillir toutes ses forces pour ne pas

rester en arrière. Et il s’amuse toujours en marchant sur la grande ou

la petite route que le destin lui ouvre.

Je regrette vraiment que l’âme de Hassan soit allée, depuis si

longtemps, rejoindre celle de ses aïeux. Comme j’aurais aimé lui

rendre visite dans sa maison d’Alep, où il s’est retiré avec sa Nazmi,

après avoir quitté le service! Je le vois là, devant mes yeux, assis

sur le divan, les jambes croisées sous lui, un trophée de poignards

et d’arquebuses suspendu au-dessus de sa tête, l’armure complète des

janissaires appuyée contre le mur. Au fond, peut-être qu’il ne saurait

m’apprendre sur les problèmes de la vie rien que d’autres ne pussent

m’enseigner aussi bien. Mais c’est la simplicité et la façon presque

antique dont il me communiquerait sa sagesse........ Un ancien soldat

n’est pas cruel. Il peut secouer un peu brusquement la vie et tout ce

qui touche à l’existence; mais il ne la mettra pas en pièces: il ne la

déchirera pas: il ne l’oserait jamais.

Un hollandais à Paris en 1891: Sensations de littérature et d'art · 第 31 / 50 题