--«Oui, chansonnier populaire,» murmura l’humble esclave; mais un
commencement de sourire narquois ridait son visage joufflu, et ses
petits yeux clignotaient de satisfaction: le patron avait trouvé
quelqu’un pour lui tenir tête.
--«Au fond, ce sont de braves gens, ici,» dit Bruant en distribuant
le cognac dans les petits verres, «et pourtant d’ordinaire tous les
enfants qu’ils font deviennent voleurs et assassins. Je ne répondrais
de personne. Même pas de mon propre fils. Pour sûr, je ferais pour lui
ce qu’il est de mon devoir de faire,--mais parce que je le voudrais
et non pour une autre raison. Mais l’adopter? en faire mon héritier!
Je n’y penserais même pas, avant qu’il n’eût vingt ou trente ans bien
sonnés et avant de savoir ce qu’il y a en lui. Il pourrait être destiné
à éternuer dans le sac sous le couteau de la guillotine. Chacun de nous
porte toutes les mauvaises dispositions en lui. Oui, c’est là le cadeau
que la vie met dans notre berceau. Et les gens qui auraient dû vous
aider à lutter contre le sort... Ah bien oui! ils se mettent contre
vous. On parle toujours de l’enfance, de la jeunesse! Vilaine chose!
C’est de la misère, presque toujours. Oh, la vie a été dure pour moi;
mais à présent je veux être dur, moi, pour la vie; je le veux.»
Visiblement, Bruant étreignait à cet instant des fantômes de souvenirs
qui l’obsédaient. Car rien ne justifie présentement son accusation
contre l’existence. Lui, victime? Avec son orgueil d’artiste et la
conscience du pouvoir qu’il exerce sur son public?
Sur ces entrefaites la porte s’ouvrit et laissa entrer le vrai vaincu
du sort. C’était le pianiste du Mirliton. Non pas qu’il nous entretînt
de la série d’événements qui l’avaient amené derrière l’instrument de
musique d’un café chantant. On ne lui demandait pas de confidences et
il ne les offrait pas; il était devenu piano et les cordes branlantes
de son existence ne sonnaient que là où on frappait les touches.
Pour lui, vraiment, Bruant y mit des façons.
--«Ah! vous venez étudier avec moi la nouvelle chanson! Parcourez un
peu la musique! Les premières mesures du prélude doivent être attaquées
avec vigueur; ensuite il faut les répéter comme si elles venaient de
loin. C’est le réveil qui sonne au camp. Le soldat sous sa tente se
secoue, endormi, et voit poindre le jour. Il sait ce que cela veut
dire, il va falloir reprendre le fardeau. Et à la pensée de ce faix
sous lequel il succombe, toute la misère de son séjour sur le sol
africain lui revient:
Y en a qui font la mauvais’tête,
Au régiment,
I’s tir’au cul, i’s font la bête
Inutil’ment
Quand i’s veul’nt pus fair’ l’exercice
Et tout l’fourbi,
On les envoi’fair’leur service
A Biribi,
A Biribi.
«Je ne chanterai pas la suite; c’est seulement pour vous indiquer le
mouvement et je voudrais d’abord que vous transposiez la musique.
«A présent en route, n’est-ce pas? pour ma campagne d’été...
«Bientôt la belle saison viendra et je quitterai mon château d’hiver,
mon domaine patriarcal, pour aller me prélasser là-bas. Ah! ce sera
la bonne vie, alors: dîner en plein air, dormir sous la vérandah et
paresser partout. Vous serez étonné de voir combien de petits pavillons
j’ai flanqués auprès de l’habitation principale, et c’est une cuisine
d’été, une salle à manger d’été, quand il fait mauvais, un garde-manger
d’été; tout y est à l’été. Et ma volière, donc! Vous verrez, elles me
connaissent toutes, mes bêtes. Personne au monde n’a des pigeons comme
j’en ai. En avant, marche au colombier!»