«Le rôti est-il prêt?» demanda Bruant devant la porte de son salon, qui
s’ouvrait sur le jardin. «Encore cinq minutes! Bien, juste le temps
pour faire le tour de mon domaine. En avant, marche!»
Découvrir la maison d’Aristide Bruant n’est pas chose facile. Je me
rappelle vaguement que nous passâmes l’église du Sacré-Cœur, qui
couronne le sommet de Montmartre, que nous descendîmes ensuite,
puis que nous montâmes pour descendre encore...; enfin la voiture,
après mille détours, s’arrêta devant un groupe de maisons de chétive
apparence à l’extrême limite de la partie habitée de Paris. Le corridor
d’une de ces maisons nous conduisit vers une grande cour extérieure,
ouverte au midi, où il y avait seulement quelques arbres, des petites
dépendances et des barrières: c’était le vestibule en plein air
du château de Bruant. Et cela me rappelait les jardins mornes des
béguinages hollandais, traversés par des haies coupées ras, où fleurit
le linge des familles: l’existence terre à terre et en miniature.
Le poteau d’un treillis vert portait le nom d’Aristide Bruant avec son
titre de _chansonnier populaire_. Je sonnai, et tout au loin, derrière
un second ou troisième treillis, apparut la figure du chansonnier dans
le cadre d’une fenêtre ouverte. Mais la voix retentissante, comme si
Bruant donnait des ordres au milieu d’une tempête, parvint nettement
jusqu’à mes oreilles.
--«François, voilà des visites. Allons, cours! Ouvre la grille
extérieure, demande le nom de ces Messieurs, et annonce!»
François, un garçon roux mal bâti, tomba, plutôt qu’il ne marcha, vers
la barrière. Il cherchait en vain ses mots, y renonça après quelques
efforts, et se contenta de sourire, de ce sourire timide et niais, dont
les victimes de l’esprit d’autrui font leur défense.
--«Demande donc le nom de Monsieur, animal!» répéta Bruant.
Des sons confus sortirent comme d’une bouche d’enfant.
--«Maintenant, annonce!»
Nouveau bredouillement des grosses lèvres de François.
--«Bien; dis que je recevrai Monsieur; ouvre la grille intérieure et
avertis Monsieur qu’on n’entre ici qu’après avoir essuyé ses pieds.
Bonjour! Je vous demande bien pardon, mais je ne peux pas perdre un
instant de vue l’éducation à donner à François. L’œil du maître, il n’y
a que ça, n’est-ce pas, crétin?»
--«Oui» (avec une nuance de dépit).
--«Comment, oui?» hurla la voix furieuse. «Oui, quoi?»
--«Oui, chansonnier populaire,» et la mine piteuse de l’esclave parut
demander grâce.
--«Bien, prépare le déjeuner.--Ah! que d’embarras!» continua-t-il d’un
ton comique. «Voilà! Il m’a été impossible jusqu’ici de garder mes
domestiques. Quand j’en avais un d’intelligence moyenne, il ne passait
pas un mois à mon service, avant de se croire le droit d’imiter mes
façons et d’être tenté d’offrir au public des petits cafés du Bruant
authentique. J’ai découvert cet idiot, mais je me méfie. Il faut que
je le tienne dans un état perpétuel d’ahurissement; autrement, il
deviendrait, lui aussi, un rival.--Allons voir mon domaine! Qu’en
dites-vous? Vous étiez-vous douté qu’à Paris on trouverait une campagne
comme celle-là? Voici l’_Allée des Saules_, où je compose mes chansons
et ma musique. Voilà un ravin; remarquez-le bien, s’il vous plaît: il
donne une note sauvage au paysage.--Un parterre de violettes,--on en
fait des bouquets pour les jolies femmes qui viennent me voir. Car il
vient ici des dames, même du vrai monde: je ne vous garantis pas que
ce soit celles que je préfère. Voici un hangar, qu’on est en train de
me bâtir, et mon charpentier, qui remplit en même temps l’office de
jardinier et d’architecte, un très brave homme.
«Hé l’ami! on m’a volé encore un pigeon. Je crois, ma parole, que
c’est ton gueux de fils. Tu me feras le plaisir de m’envoyer ce
garnement tout à l’heure.»
Puis, reprenant l’inventaire de son domaine, Bruant continua la
promenade et poursuivit:
--«Un tuyau d’irrigation; des fagots, là-bas, produit de la propriété;
encore un tuyau d’irrigation: _bis repetita placent_. Mais que diable!
vous ne dites rien de ma maison de campagne. Regardez un peu par là.
Croyez-vous qu’il y en ait une autre dans Paris avec une vue pareille à
la mienne?»
Bruant indiqua de la main la perspective qui s’ouvrait devant nous. La
ville immense était à nos pieds, traversée par le ruban argenté de la
Seine et grimpant peu à peu sur les hauteurs. Toutes les collines des
environs venaient se ranger en demi-cercle sous nos yeux; ici, riant
des pointes blanches de leurs maisons parmi la verdure sombre; là,
menaçant par l’armement des forteresses: l’enceinte entière de Paris
avec ses alentours, embrassée d’un seul coup d’œil.
--«Une vue libre comme celle-là éveille les idées qui dorment en vous,»
dit Bruant. «Venez par ici et regardez juste en face et au-dessous de
nous.» Il s’appuya sur la haie vive, clôture du domaine. «Voici le
chemin creux, qui est le théâtre des amours du voisinage. J’en ai vu de
belles d’ici. Tenez, regardez le dessin gravé dans le poteau là-bas:
deux cœurs percés d’une flèche et deux noms accolés. En voilà, de la
sensiblerie de souteneurs!»
--«Si l’on est en sûreté ici?» reprit-il sur une question que je lui
adressai. «Ils volent comme des pies; je m’en aperçois bien à mes
pigeons. D’ailleurs ils me laissent tranquille, quoiqu’il y ait ici des
gaillards de la pire espèce et que le _Café des Assassins_ soit à côté.
Ils n’osent pas. Quand je rentre la nuit, à trois heures ou plus tard,
vous pouvez être sûr que je ne me tais pas: je gueule tout le long du
chemin, je fais claquer mon fouet et je salue tous ceux qui passent de
ma voix la plus formidable. La butte entière sait que je reviens du
Mirliton. Et puis, au fond, ils croient que je suis un des leurs, les
brigands. Il y a une légende sur moi dans leurs bandes. Ils croient
que je suis souteneur comme eux et je le leur laisse croire. Pourtant
la nuit, dans ces parages, j’ai toujours un revolver chargé sur moi.
Peut-être aussi qu’ils n’ignorent pas ce détail-là.
«Après le déjeuner nous irons voir ma campagne d’été avec ses
différents pavillons; elle est à deux pas d’ici; mais à présent j’ai
faim et je crois que le rôti est prêt.»
--«Ah, j’ai le cœur léger, maintenant,» dit Bruant, en dépliant sa
serviette, «plus léger que depuis longtemps. Figurez-vous que pendant
six mois j’ai eu dans la tête une chanson, qui ne voulait pas en sortir
dans la forme que je voulais. Mais, nom de Dieu! François, où sont les
assiettes chaudes? Dépêche-toi, cours, vole! Ne ris pas, grand bêta,
mais vole, quand je te le dis. M’entends-tu?»
--«Oui,» bafouille François avec l’air de dire: voilà qu’il recommence.
--«Oui, quoi?» tonne Bruant.
--«Oui, chansonnier populaire,» supplie l’esclave.
--«Dis papa, dis maman!» commande le maître de la maison.
François lève un œil timide vers le plafond.
--«A l’instant!» rugit le despote.
Et le lourdaud, rouge de honte, piaille, comme un enfant qu’il est:
«Papa, maman.»
--«Bien; maintenant apporte-nous les assiettes, mais avec la rapidité
de l’éclair.»
--«Je suis paresseux», poursuivit Bruant. «Sept mois pour une simple
chanson. A Biribi! Et si vous saviez combien de temps il y a que cette
idée d’ajouter à ma collection les compagnies de discipline d’Afrique
m’obsède. Car c’est le complément de la canaille d’ici, ceux qui sont
envoyés là-bas en Algérie, à Biribi, comme ils disent, pour avoir été
de fortes têtes au régiment.
«En Afrique, il y a deux légions, en dehors du cadre régulier de
l’armée: la légion étrangère composée de déserteurs et de malheureux
de toutes les nations du monde, et les compagnies de discipline, qui
représentent le niveau le plus bas auquel un homme puisse arriver.
Pour apprendre ce qu’ils chantaient, j’ai fait demander à un sergent
de consigne de là-bas de me noter leurs airs populaires. Mais les
gredins ne chantaient que des chansons de Paris. Au contraire, la
légion étrangère a des mélodies très belles et très originales; c’est
tout naturel, puisqu’il s’y trouve nombre d’Autrichiens, qui ont
apporté en Afrique leurs chansons populaires. Celles-là m’ont inspiré
la composition d’un air à la fois animé et traînant, qui s’adapte
autant aux paroles fières d’un homme qui a brûlé ses vaisseaux qu’à la
tristesse morne de ses jours de désespoir.
«Mais ces paroles: ah! qu’elles m’ont coûté de peine avant d’avoir
trouvé la disposition d’esprit qu’on a dans l’existence de Biribi.
Tenez, voilà mes archives particulières,» et Bruant sortit d’un tiroir
une liasse de papiers. «Ce sont des lettres envoyées par les soldats
d’Afrique à leurs _marmites_, qui font le trottoir sur les boulevards
extérieurs; des lettres authentiques, vous pouvez m’en croire; je les
ai prises moi-même dans les tables de nuit de ces demoiselles. Que ne
fait-on pas par amour de l’art! Parcourez-les, si vous voulez bien,
tandis que François donnera des cigares.
«Nom de Dieu! imbécile, où sont les cendriers?»
--«Je n’ai pas pu les trouver!» ronronne François frappé dans sa
dignité.
--«Ne pas trouver? Qui, quoi?» demande le tyran furieux.
--«Je ne les vois nulle part, chansonnier populaire,» se corrige le
pauvre homme.
--«Eh bien! prends ce que tu voudras, brute! N’est-ce pas? ce sont
de vraies scènes de comédie, ces lettres! Ils se plaignent, les
malheureux; ils voudraient revoir la maison, ils se rappellent les bons
jours d’autrefois.--Et puis, à la fin, le pot aux roses: ils demandent
qu’on leur envoie de l’argent. Et pourtant, même là, il y a quelque
chose de touchant: avez-vous remarqué qu’ils prient ces filles d’aller
voir leurs parents: ils veulent avoir par elles des nouvelles de la
famille et qu’elles racontent aux vieux ce qui se passe là-bas, en
Afrique? Toujours avec l’arrière-pensée de leur soutirer de l’argent!
«Naturellement, pourquoi écriraient-ils des lettres si ce n’était pour
cela! Ah! elles ne se font pas d’illusions là-dessus, celles qui les
reçoivent, je vous l’assure!
«Je connais bien cette espèce de femelles, et elles me connaissent.
Elles savent le plaisir qu’elles me font en me communiquant les
dernières créations de leur argot. Un mot nouveau, fraîchement fabriqué
pour le besoin de la cause, se propage d’une façon étonnamment rapide
dans ce monde. Chacune d’elles est fière de le connaître et veut
passer pour la première qui l’a appris. Et elles ont raison, nom de
Dieu! Cette langue est très belle. Quand le gueux dit: _ma fesse_ au
lieu de: ma femme, c’est bien parce que cette nouvelle forme du mot
rend mieux la figure, la ligne typique, si vous voulez, du sexe. Mais
il faut avoir en soi le sentiment de cette beauté. Il y a aussi un
côté spirituel de l’argot. La signification des mots s’élargit dans
ce langage-là. Qu’est-ce que: _la courante_? Naturellement, c’était
d’abord l’aiguille de la montre; puis c’est devenu la montre elle-même,
enfin l’heure et le temps. La courante! ça suppose pourtant de la
fantaisie, cette expression, hein!
«J’ai du cœur pour ces gens et je me sens tout près d’eux. Je ne
vais pas me gêner, si je veux vivre dans leur société: pourquoi me
gênerais-je? Je me suis fait moi-même ce que je suis, et je veux être
comme je suis.»
Cette bouffée d’orgueil volontaire passée, Bruant, après une courte
pause, continua:
--«Richepin, dans sa _Chanson des Gueux_, a voulu chanter l’existence
de ces misérables, mais il en est à une trop grande distance; c’est
un littérateur. Son livre, somme toute, est manqué. Il y a de bonnes
pages, mais au fond elles ne sont peut-être pas de lui. Tout ce qui
dans son livre est venu, directement ou indirectement, de Raoul Ponchon
est bon. Voilà le vrai, l’inimitable bohême, l’homme qui ne connaît
rien au-dessus de sa chère bouteille, et qui seul parmi tous sait
écrire des vers d’ivrogne, ivres; c’est un des très rares gens que je
lis; quand un numéro du _Courrier français_ paraît, je cherche d’abord
la pièce de Ponchon. Il y a toujours un peu de délayage, naturellement;
quand il faut, toutes les semaines, remplir une colonne, on ne peut
guère donner le meilleur de ce qu’on a; mais j’y rencontre toujours un
passage qui est du vrai Ponchon, et c’est excellent.»
--«Nom de Dieu! qu’est-ce qu’on me veut encore? Est-ce qu’on ne peut
pas nous laisser causer tranquilles!» et le regard de Bruant se tourna
vers la porte où parut un grand gamin assez peu timide.
--«Monsieur Bruant, papa m’a dit que vous aviez à me parler,» dit-il,
tandis que son œil parcourait curieusement l’appartement où il venait
d’entrer.
--«Ah! c’est donc toi le voleur de pigeons?» tonna le chansonnier
populaire. «Qu’est-ce que tu as à me dire?»
--«Je viens vous dire que je n’ai pas pris le pigeon et que je ne me
laisserai pas appeler voleur par vous, Monsieur Bruant.»
--«Tu n’as pas honte?» reprit l’artiste offensé, mais sur un ton plus
bas.
--«Quand on n’a pas fait de mal, on n’a pas à rougir,» dit le gamin,
comme s’il ne redoutait pas l’explosion de colère de l’artiste.
--«Bon, c’est fini: en avant, marche!» dit Bruant d’une voix sévère
pour soutenir sa dignité de châtelain.