AU CHAT-NOIR

Marcel Schwob, le profond connaisseur de l’argot, l’auteur de _Cœur

double_, me mène voir le Chat-Noir, auguste domaine où Rodolphe Salis,

gentilhomme et aubergiste, impose à ses vassaux, poètes et artistes,

la corvée d’amuser le Paris cosmopolite. La façon d’amuser lui importe

peu. Chacun donne, à sa guise, une chanson équivoque, quelques

caricatures, des ombres chinoises même, tout est bienvenu. Ils ont des

bocks pour récompense.

L’aubergiste et son auberge prospèrent.

En route, Marcel Schwob me donne quelques renseignements sur les gens

que j’y rencontrerai.

«Je ne vous ai pas encore nommé le plus original d’entre eux,» me

dit-il. «C’est Alphonse Allais. Il a publié ces jours-ci un recueil

de contes intitulé: _A se tordre, histoires anthumes_. Une trouvaille

impayable que ce titre, n’est-ce pas? Il est comique de nature.

Georges Courteline et lui sont presque les seuls qui aient la gaieté

native. Les autres gardent tous au fond de leur cœur ce que Paul

Bourget, qui à son tour a pris le mot d’un autre, appelle: «un cochon

triste.»

Qui donc a jamais peint avec un sérieux plus folâtre la fin d’une

soirée d’automne, «pénétrante jusqu’à la douleur,» qu’Alphonse

Allais dans ces simples mots: «Il était six heures; la nuit tombait

et personne pour la relever.» Ou bien cette description épique d’un

suicide: «Il jeta un regard par la fenêtre et le suivit sur-le-champ.»

Voilà tout réuni dans une seule ligne, l’émotion et l’action.

Et ses farces pratiques dans la vie ordinaire!

Il a obtenu un sursis définitif dans l’armée de réserve parce que

personne au régiment ne comprenait plus rien à sa conduite. Lorsqu’il

arriva devant le major on lui demanda s’il était marié ou non. D’un air

ingénu il se déclara bigame.

«Mais c’est sérieux,» lui dit le lieutenant. «Vous savez bien qu’il y a

un article de loi contre la bigamie.»

«Toutes mes excuses, Monsieur,» répondit Allais. Puis, voyant le regard

sévère du lieutenant à ce mot «Monsieur», il poursuivit en s’adressant

avec un léger salut aux autres réservistes: «Pardon, Mesdames et

Messieurs, ce n’est pas bien grave; au contraire, j’ai tout lieu de

croire que «Monsieur» (et ici il regarda le lieutenant d’un air

contrit et bénin) m’accordera quelques passe-droits à ce titre. J’ai

remarqué avec plaisir qu’on accordait beaucoup plus de liberté et la

permission de la nuit aux hommes mariés. Ils n’ont qu’une femme. Moi,

j’en ai deux et je compte en profiter pour demander, en faveur de la

première, la permission de la nuit; pour la seconde, la permission du

jour.»

On le fit comparaître à la salle des rapports. Avec sa démarche

nonchalante, il entra dans la salle, où s’étaient assemblés les

officiers et le secrétaire du colonel, qui m’a raconté l’histoire.

Il salua profondément la société: «Mesdames, Messieurs,» puis tout à

coup s’élança vers un coin de la salle, où se trouvait le drapeau du

régiment. «Oh! l’ombre!» s’écria-t-il en tournant autour de la hampe.

«Je cherche l’ombre, mais où est l’ombre, l’ombre du drapeau?»

Les assistants étaient ahuris; les capitaines, intrigués par

l’étrangeté de la scène, se demandaient ce qu’il voulait dire; le

colonel saisit de ses deux mains son front vénérable et se creusa

longtemps la tête pour deviner l’énigme. Pendant des journées entières

ils ont cherché la solution sans oser comprendre l’allusion à la

chanson patriotique: «L’ombre du drapeau.»

Le secrétaire, un ami d’Allais, dit à l’oreille de l’officier assis à

côté de lui, qu’il le connaissait de longue date: «Un excellent garçon,

dit-il, «seulement un peu toqué; c’est un journaliste parisien.» A ce

double titre on laissa partir Allais ce jour-là sans lui faire d’autres

observations.

Le lendemain matin il ne parut à l’appel que quand tous les autres

réservistes étaient depuis longtemps en rang, sous l’œil du sergent.

Il arriva, le képi de travers sur sa tête, une main dans la poche de

son pantalon, tenant son fusil par la pointe de la baïonnette. «Belle

journée aujourd’hui, Monsieur le sergent,» dit-il, «le soleil brille,

les oiseaux chantent, je m’en vais faire un petit tour à la campagne.»

Sur ces mots, il tourna les talons, traînant son fusil après lui, et

le faisant retentir sur les dalles. Le sergent ébahi de cette audace

ne souffla mot. Allais naturellement n’alla pas à la campagne, mais

se rendit au Chat-Noir, où il rédigea un article sur ses aventures

au régiment. Il se garda bien d’y oublier le colonel: «Brave homme,

écrivit-il, un peu bête peut-être, mais si décoratif!»

Depuis ce moment on passe son nom sous silence au régiment, et on lui

donne des sursis illimités.

Avec toutes ces facéties il a pourtant bon cœur et au fond une grande

simplicité d’esprit. Cependant pour tout l’argent du monde je ne

voudrais pas être dans la peau de celui qu’il aurait pris en grippe.

Nous approchions du Chat-Noir. Le premier qui vint à notre rencontre

fut Alphonse Allais en personne: un garçon blond bien découplé.

«Oh! énormément de talent et d’avenir!» dit-il de lui-même, aux

premiers compliments d’usage que je lui fis, comme s’il avait prononcé

les paroles de rigueur qu’on adresse à un jeune auteur ou à un poète

débutant.

Nous regardâmes un moment les curiosités de la salle, les fresques de

Steinlen et de Willette, le portrait authentique de François Villon,

les cocottes surannées qui, vissées sur les banquettes devant leur

verre de bière éventée, attendaient la proie et le butin, puis nous

montâmes au premier où se trouve le vrai spectacle.

Un public hybride était réuni, dans la salle étroite et basse; des

commis-voyageurs en goguette, des Américains à la recherche de

distractions, des boulevardiers qui s’ennuyaient, des gens du monde

qui avaient dîné, d’autres qui avaient faim; en un mot on y voyait un

monde mêlé, des artistes peut-être en quête d’inspiration, et des dames

qui compensaient leur manque de charmes par un excédent de fard et

d’insolence.

Le spectacle commença par des ombres chinoises, et c’était le conte

touchant de la pudeur de la gardeuse d’oies attaquée par un vieux

célibataire entreprenant. Quand il prendra un bain dans la petite

rivière qui coule à travers la prairie, pour refroidir l’ardeur qui

le dévore, les Oies-Euménides, protectrices de l’innocence menacée,

lui dévoileront leur pouvoir fatal. Et elles s’emparent des vêtements

du baigneur ahuri, et elles s’en vont nageant en pleine eau, chacune

portant un détail de son costume au bec. Les bottes elles-mêmes, et,

horreur! le vêtement indispensable que je n’oserais nommer, elles les

lui prennent en ricanant de leur bouche plate et stupide. Puis voici

apparaître au moment psychologique le garde, qui veille aux abords de

la morale: il dresse procès-verbal au misérable qui, de par sa nudité

naturelle, soufflète la pudeur publique.

Je ne m’étendrai pas en longue digression sur la morale de l’histoire;

on la touche des mains et des yeux.

Aussi vous laisse-t-on fort peu de temps pour la réflexion, car à peine

le rideau du petit théâtre est-il tombé que Rodolphe Salis, l’hôte

du lieu, nous annonce de sa voix claire et mordante qu’il demande le

silence pour «notre cher confrère le poète chaste».

Le poète chaste, un jeune homme vêtu de gris, à cheveux roux et à

visage de satyre, traverse la petite salle en deux pas, se plante

devant le public et dit un poème dont les passages équivoques sont

soulignés par les sourires de l’auditoire. Un militaire à mes côtés,

qui passe sa soirée de permission au Chat-Noir, rougit jusque au-dessus

des oreilles.

Le rideau du théâtre se lève de nouveau,--toujours pas de temps pour

réfléchir--et c’est une vraie scène qui se montre à nos yeux avec des

petites coulisses qui représentent un palais.

Tout à l’heure le décor changera et nous serons dans un défilé sombre

des Pyrénées. C’est la tragédie de Roland et de sa mort à Roncevaux.

Un monsieur et une dame, debout auprès du piano, prêtent leur voix au

paladin et à sa chère Aude, les petits fantoches de la scène, qui se

déclarent leur amour mutuel dans le langage ardent qui caractérisait

les passions au moyen âge.

Pour rendre la jouissance de l’œil plus intense, ces voix se taisent,

quand l’armée de Charlemagne passe, superbe, parmi les montagnes

couvertes de neige.

Ici, un effet grandiose a été atteint par des moyens infimes:

donnez-moi un peu de carton peint et quelques fils de fer, dit

l’artiste, et je bouleverserai votre âme de fond en comble par l’image

de rochers, d’abîmes et de troupes de guerriers, marchant à la mort

sous le regard de leur empereur.

Ou je me trompe fort, ou là aussi il doit y avoir matière à moraliser.

Mais de nouveau Rodolphe Salis annonce un de ses confrères poètes.

Un petit homme à mine chétive s’avance devant le public. Il a l’air

d’un fonctionnaire mal payé qui tromperait sa faim en avalant la bière

que le gentilhomme aubergiste met gratuitement à sa disposition.

La voix du poète, faible d’abord, se raffermit bientôt; il nous dit

d’une façon infiniment tendre et spirituelle la fête de la bénédiction

des cloches à Rome, au moment où toutes ces bouches de métal dans une

envolée de sons s’agitent au dessus de la ville éternelle. Et les sons

retentissent à nos oreilles, puis s’évanouissent avec le mouvement net

et élégant que le langage choisi d’un artiste a su leur communiquer.

Encore des ombres chinoises! Ce sont les aventures de Phryné, la

fameuse hétaïre de l’antiquité, qui attira sur elle la vengeance des

dieux et l’indignation des hommes en divulguant les mystères divins au

Chat-Noir d’Athènes, le μέλας αἴλουρος bien connu des archéologues.

Une mélopée traînante, qui sait être spirituelle sans jamais perdre

le comique sérieux qui convient à un sujet aussi ancien, accompagne

les divers tableaux de la représentation. Le poète se tait lorsque

l’avocat Hypéride, qui défendra Phryné devant le tribunal où elle

comparaîtra accusée de blasphème, lui rend visite afin d’établir les

arguments de son plaidoyer. Le théâtre est plongé dans les ténèbres,

et l’on ne saurait apercevoir les savantes recherches du jurisconsulte

athénien. On en est d’autant plus ébloui à la scène suivante par le

magnifique décor qui imite le tableau de Gérôme: Phryné devant ses

juges; imitation parfaite, avec cette seule différence qu’ici la belle

accusée apparaît au prétoire enveloppée d’un large _peplum_. Elle

écoute en silence les reproches que lui adresse l’accusateur public,

en attendant--oh! avec quelle patience pudique!--que le tour de son

avocat soit venu. Enfin, Hypéride prend la parole, et convaincu de

l’excellence de sa cause, se borne pour toute argumentation à dévoiler

la figure divine de l’hétaïre. Phryné, surgissant soudain hors de ses

vêtements épars dans toute la splendeur de sa nudité, frappe les yeux

de ses juges et attendrit leurs cœurs.

Gérôme, le peintre, n’a pu traiter qu’un seul moment de l’action;

le poète, qui parle à l’imagination, nous initie aux différentes

phases que retrace son récit, mais il ne saurait nous donner une

représentation plastique des faits: les ombres chinoises unissent la

reproduction exacte des circonstances à leur développement. Ce que les

plus grands génies ont cherché avec angoisse, depuis que Lessing, dans

son _Laocoon_, en a posé le problème: la liaison intime entre le verbe

et la plastique, s’accomplit à nos yeux; ou, pour citer l’épilogue

sublime du second Faust de Gœthe, qui seul est applicable à ces

hauteurs de l’abstraction:

Hier wird’s Ereignisz.

Cependant un autre poète a déjà pris place au bout de la salle et en

vers pleins de distinction nous conte ce qu’il pense de l’âme, de la

société et autres choses appropriées au local où nous sommes et à

l’heure qu’il est. Faut-il l’avouer? Cette variété de divertissements

me fatigue l’esprit; nous ne tenons pas à ce qu’on nous amuse, quand

on en montre trop clairement l’intention. De plus, il y a dans

l’atmosphère un relent de bière et de fumée, qui me rappelle les jours

d’antan, où j’entrais dans la vie et où je croyais sérieusement aux

divertissements des cafés-chantants. Et ce souvenir donne au spectacle

que je contemple quelque chose de déjà vu, qui me rend curieux d’aller

voir autre chose.

Un hollandais à Paris en 1891: Sensations de littérature et d'art · 第 14 / 50 题