La Malmaison, 27 juin 1815.
_Plaintes de Napoléon à ses amis, en apprenant que les membres du
gouvernement provisoire refusaient d'acquiescer à sa demande de servir
sa patrie en qualité de général._
Ces gens-là sont aveuglés par l'envie de jouir du pouvoir et de
continuer de faire les souverains; ils sentent que s'ils me replaçaient
à la tête de l'armée, ils ne seraient plus que mon ombre, et ils nous
sacrifient, moi et la patrie, à leur orgueil, à leur vanité. Ils
perdront tout.... Mais pourquoi les laisserais-je régner? J'ai abdiqué
pour sauver la France, pour sauver le trône de mon fils. Si ce trône
doit être perdu, j'aime mieux le perdre sur le champ de bataille qu'ici.
Je n'ai rien de mieux à faire pour vous tous, pour mon fils et pour moi,
que de me jeter dans les bras de mes soldats. Mon apparition électrisera
l'armée; elle foudroiera les étrangers; ils sauront que je ne suis
revenu sur le terrain que pour leur marcher sur le corps, ou me faire
tuer; et ils vous accorderaient, pour se délivrer de moi, tout ce que
vous leur demanderez. Si, au contraire, vous me laissez ici ronger mon
épée, ils se moqueront de vous. Il faut en finir: si vos cinq empereurs
ne veulent pas de moi pour sauver la France, je me passerai de leur
consentement. Il me suffira de me montrer, et Paris et l'armée me
recevront une seconde fois en libérateur....
_(Le duc de Bassano lui représentant que les chambres ne seraient pas
pour lui)_... Allons, je le vois bien, il faut toujours céder... Vous
avez raison, je ne dois pas prendre sur moi la responsabilité d'un tel
événement. Je dois attendre que la voix du peuple, des soldats et des
chambres me rappelle. Mais comment Paris ne me demande-t-il pas? On ne
s'aperçoit donc pas que les alliés ne vous tiennent aucun compte de mon
abdication? _(Bassano repart qu'on paraît se fier à la générosité des
souverains alliés.)_ Cet infâme Fouché vous trompe. La commission se
laisse conduire par lui; elle aura de grands reproches à se faire. Il
n'y a là que Caulincourt et Carnot qui vaillent quelque chose, mais ils
sont mal appareillés. Que peuvent-ils faire avec un traître (Fouché),
deux niais (Quinette et Grenier) et deux chambres qui ne savent ce
qu'elles veulent? Vous croyez tous, comme des imbéciles, aux belles
promesses des étrangers. Vous croyez qu'ils vous mettront la poule au
pot, et vous donneront un prince de leur façon, n'est-ce pas? Vous vous
abusez: Alexandre, malgré ses grands sentimens, se laissera influencer
par les Anglais; il les craint; et l'empereur d'Autriche fera, comme en
1814, ce que les autres voudront.
Rochefort, le 13 juillet 1815.
_Au prince-régent d'Angleterre._
Altesse royale,
En butte aux factions qui divisent mon pays et à l'inimitié des plus
grandes puissances de l'Europe, j'ai terminé ma carrière politique, et
je viens, comme Témistocle, m'asseoir aux foyers du peuple britannique.
Je me mets sous la protection de ses lois, que je réclame de votre
altesse royale, comme le plus puissant, le plus constant et le plus
généreux de mes ennemis.