MARIE-LOUISE.

_Discours de Napoléon à sa garde lorsqu'il apprit l'entrée des alliés à

Paris._

«Officiers, sous-officiers et soldats de la vieille garde! l'ennemi nous

a dérobé trois marches, il est entré dans Paris. J'ai fait offrir à

l'empereur Alexandre une paix achetée par de grands sacrifices: la

France avec ses anciennes limites, en renonçant à ses conquêtes, et

perdant tout ce que nous avons gagné depuis la révolution. Non-seulement

il a refusé, il a fait plus encore; par les suggestions perfides

d'hommes à qui j'ai accordé la vie, que j'ai comblés de bienfaits,

il les autorise à porter la cocarde blanche, et bientôt il voudra la

substituer à notre cocarde nationale.... Dans peu de jours, j'irai

l'attaquer dans Paris. Je compte sur vous.... Ai-je raison? (Ici

s'élevèrent des cris nombreux: _vive l'empereur_, oui, à Paris, à

Paris).... Nous irons leur prouver que la nation française sait être

maîtresse chez elle; que si elle l'a été souvent chez les autres, elle

le sera toujours sur son sol, et qu'enfin elle est capable de défendre

sa cocarde, son indépendance et l'intégrité de son territoire. Allez

communiquer ces sentimens à vos soldats.»

Fontainebleau, 4 avril 1814.

_Ordre du jour._

L'empereur remercie l'armée pour l'attachement qu'elle lui témoigne, et

principalement parce qu'elle reconnaît que la France est en lui, et

non pas dans le peuple de la capitale. Le soldat suit la fortune et

l'infortune de son général, son honneur et sa religion. Le duc de Raguse

n'a pas inspiré ces sentimens à ses compagnons d'armes; il est passé aux

alliés. L'empereur ne peut approuver la condition sous laquelle il a

fait cette démarche; il ne peut accepter la vie ni la liberté de la

merci d'un sujet. Le sénat s'est permis de disposer du gouvernement

français; il a oublié qu'il doit à l'empereur le pouvoir dont il abuse

maintenant; que c'est lui qui a sauvé une partie de ses membres de

l'orage de la révolution, tiré de l'obscurité et protégé l'autre

contre la haine de la nation. Le sénat se fonde sur les articles de la

constitution, pour la renverser; il ne rougit pas de faire des reproches

à l'empereur, sans remarquer que, comme le premier corps de l'état, il a

pris part à tous les événemens. Il est allé si loin qu'il a osé accuser

l'empereur d'avoir changé des actes dans la publication; le monde entier

sait qu'il n'avait pas besoin de tels artifices: un signe était un ordre

pour le sénat, qui toujours faisait plus qu'on ne désirait de lui.

L'empereur a toujours été accessible aux sages remontrances de

ses ministres, et il attendait d'eux dans cette circonstance, une

justification la plus indéfinie des mesures qu'il avait prises. Si

l'enthousiasme s'est mêlé dans les adresses et discours publics, alors

l'empereur a été trompé; mais ceux qui ont tenu ce langage, doivent

s'attribuer à eux-mêmes la suite funeste de leurs flatteries. Le sénat

ne rougit pas de parler des libelles publiés contre les gouvernemens

étrangers; il oublie qu'ils furent rédigés dans son sein. Si long-temps

que la fortune s'est montrée fidèle à leur souverain, ces hommes sont

restés fidèles, et nulle plainte n'a été entendue sur les abus du

pouvoir. Si l'empereur avait méprisé les hommes, comme on le lui a

reproché, alors le monde reconnaîtrait aujourd'hui qu'il a eu des

raisons qui motivaient son mépris. Il tenait sa dignité de Dieu et de

la nation; eux seuls pouvaient l'en priver: il l'a toujours considérée

comme un fardeau, et lorsqu'il l'accepta, c'était dans la conviction que

lui seul était à même de la porter dignement. Son bonheur paraissait

être sa destination: aujourd'hui, que la fortune s'est décidée contre

lui, la volonté de la nation seule pourrait le persuader de rester plus

long-temps sur le trône. S'il se doit considérer comme le seul

obstacle à la paix, il fait ce dernier sacrifice à la France: il a, en

conséquence, envoyé le prince de la Moskwa et les ducs de Vicence et

de Tarente à Paris, pour entamer les négociations. L'armée peut être

certaine que son bonheur ne sera jamais en contradiction avec le bonheur

de la France.

Au palais de Fontainebleau, le 11 avril 1814.

_Acte d'abdication de l'empereur Napoléon._

Les puissances alliées ayant proclamé que l'empereur Napoléon était

le seul obstacle au rétablissement de la paix en Europe, l'empereur

Napoléon, fidèle à son serment, déclare qu'il renonce, pour lui et

ses héritiers, aux trônes de France et d'Italie, et qu'il n'est aucun

sacrifice personnel, même celui de la vie, qu'il ne soit prêt à faire à

l'intérêt de la France.

_Dernière allocution de Napoléon à sa garde._

«Généraux, officiers, sous-officiers et soldats de ma vieille garde, je

vous fais mes adieux: depuis vingt ans, je suis content de vous; je vous

ai toujours trouvés sur le chemin de la gloire.

«Les puissances alliées ont armé toute l'Europe contre moi; une partie

de l'armée a trahi ses devoirs, et la France elle-même a voulu d'autres

destinées.

«Avec vous et les braves qui me sont restés fidèles, j'aurais pu

entretenir la guerre civile pendant trois ans; mais la France eût été

malheureuse, ce qui était contraire au but que je me suis proposé.

«Soyez fidèles au nouveau roi que la France s'est choisi; n'abandonnez

pas notre chère patrie, trop long-temps malheureuse! Aimez-la toujours,

aimez-la bien cette chère patrie.

«Ne plaignez pas mon sort; je serai toujours heureux, lorsque je saurai

que vous l'êtes.

«J'aurais pu mourir; rien ne m'eût été plus facile; mais je suivrai sans

cesse le chemin de l'honneur. J'ai encore à écrire ce que nous avons

fait.

«Je ne puis vous embrasser tous; mais j'embrasserai votre général....

Venez, général.... (Il serre le général Petit dans ses bras.) Qu'on

m'apporte l'aigle.... (Il la baise.) Chère aigle! que ces baisers

retentissent dans le coeur de tous les braves!... Adieu, mes enfans!...

Mes voeux vous accompagneront toujours; conservez mon souvenir....»

Œuvres de Napoléon Bonaparte, Tome V. · 第 32 / 73 题