Saint-Dizier, 28 janvier 1814.
_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
L'ennemi était ici depuis deux jours, y commettant les plus affreuses
vexations: il ne respectait ni l'âge ni le sexe; les femmes et les
vieillards étaient en butte à ses violences et à ses outrages. La femme
du sieur Canard, riche fermier, âgée de cinquante ans, est morte des
mauvais traitemens qu'elle a éprouvés: son mari, plus que septuagénaire,
est à la mort. Il serait trop douloureux de rapporter ici la liste des
autres victimes. L'arrivée des troupes françaises entrées hier dans
notre ville a mis un terme à nos malheurs. L'ennemi ayant voulu opposer
quelque résistance, a été bientôt mis en déroute avec une perte
considérable. L'entrée de S. M. l'empereur a donné lieu aux scènes les
plus touchantes. Toute la population se pressait autour de lui; tous les
maux paraissaient oubliés. Il nous rendait la sécurité pour tout ce
que nous avons de plus cher. Un vieux colonel, M. Bouland, âgé de
soixante-dix ans, s'est jeté à ses pieds, qu'il baignait de larmes de
joie. Il exprimait tout à la fois la douleur qu'un brave soldat avait
ressentie en voyant les ennemis souiller le sol natal, et le bonheur de
les voir fuir devant les aigles impériales.
Nous apprenons que le même enthousiasme qui a éclaté ici s'est manifesté
à Bar, à l'arrivée de nos troupes. L'ennemi avait déjà pris la fuite.
_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
Après la prise de Saint-Dizier, l'empereur s'est porté sur les derrières
de l'ennemi à Brienne, l'a battu le 29, et s'est emparé de la ville et
du château après une affaire d'arrière-garde assez vive.
Brienne, 31 janvier 1814.
_A S.M. l'impératrice-reine et régente._
Ce n'est pas seulement une arrière-garde, c'est l'armée du général
Blücher, forte de quarante mille hommes, qui était ici lorsqu'elle a été
attaquée le 29 par notre armée. Le combat a été très-vif. L'ennemi a
laissé la grande avenue qui mène au château, les rues, les places et les
vergers encombrés de ses morts. Sa perte est au moins de quatre mille
hommes, non compris beaucoup de prisonniers.
Le général Blücher ne savait pas que l'empereur était à l'armée.
M. de Hardenberg, neveu du chancelier de Prusse, et commandant le
quartier-général, a été pris au bas de la montée du château. Le général
Blücher descendait alors du château, à pied, avec son état-major. Il a
été lui-même au moment d'être fait prisonnier.
L'ennemi, pour embarrasser la poursuite des Français, a mis le feu aux
maisons de la grande rue, qui étaient les plus belles de la ville. Il
y a bien peu de nos citoyens qui n'aient éprouvé des violences
personnelles pendant le court séjour de l'ennemi; il n'en est aucun qui
n'ait été dépouillé de tout ce qu'il possédait.
Notre armée a poursuivi l'ennemi jusqu'à trois lieues de Bar-sur-Aube.
Elle est belle, nombreuse et pleine d'ardeur. On est occupé à rétablir
les différent ponts sur l'Aube.
Le 3 février 1814.
_A S.M. l'impératrice-reine et régente._
L'empereur est entré à Vitry le 26 janvier.
Le général Blücher, avec l'armée de Silésie, avait passé la Marne et
marchait sur Troyes. Le 27, l'ennemi entra à Brienne, et continua sa
marche; mais il dut perdre du temps pour rétablir le pont de Lesmont sur
l'Aube.
Le 27, l'empereur fit attaquer Saint-Dizier. Le duc de Bellune se
présenta devant cette ville; le général Duhesme culbuta l'arrière-garde
ennemie qui y était encore, et fit quelques centaines de prisonniers. A
huit heures du matin, l'empereur arriva à Saint-Dizier; il est difficile
de se peindre l'ivresse et la joie des habitans dans ce moment. Les
vexations de toutes espèces que commettent les ennemis, et surtout les
cosaques, sont au-dessus de tout ce que l'on peut dire.
Le 28, l'empereur se porta sur Montierender.
Le 29, à huit heures du matin, le général Grouchy, qui commande la
cavalerie, fit prévenir que le général Milhaud, avec la cinquième corps
de cavalerie, était en présence, entre Maizières et Brienne, de l'armée
ennemie commandée par le général Blücher, et qu'on évaluait à quarante
mille Russes et Prussiens, les Russes commandés par le général Sacken.
A quatre heures, la petite ville de Brienne fut attaquée. Le général
Lefèvre-Desnouettes, commandant une division de cavalerie de la garde,
et les généraux Grouchy et Milhaud, exécutèrent plusieurs belles
charges, sur la droite de la route, et s'emparèrent de la hauteur de
Perthe.
Le prince de la Moskwa se mit à la tête de six bataillons en colonne
serrée, et se porta sur la ville par le chemin de Maizières. Le général
Château, chef d'état-major du duc de Bellune, à la tête de deux
bataillons, tourna par la droite, et s'introduisit dans le château de
Brienne par le parc.
Dans ce moment l'empereur dirigea une colonne sur la route de
Bar-sur-Aube, qui paraissait être la retraite de l'ennemi; l'attaque
fut vive et la résistance opiniâtre. L'ennemi ne s'attendait pas à une
attaque aussi brusque, et n'avait eu que le temps de faire revenir ses
parcs du pont de Lesmont, où il comptait passer l'Aube pour marcher en
avant. Cette contre-marche l'avait fort encombré.
La nuit ne mit pas fin au combat. La division Decouz, de la jeune garde,
et une brigade de la division Meusnier furent engagées. La grande
quantité de forces de l'ennemi et la belle situation de Brienne lui
donnaient bien des avantages, mais la prise du château, qu'il avait
négligé de garder en force, les lui fit perdre.
Vers les huit heures, voyant qu'il ne pouvait plus se maintenir, il mit
le feu à la ville, et l'incendie se propagea avec rapidité, toutes les
maisons étant de bois.
Profitant de cet événement, il chercha à reprendre le château, que le
brave chef de bataillon Henders, du cinquante-sixième régiment, défendit
avec intrépidité. Il joncha de morts toutes les approches du château, et
spécialement les escaliers du côté du parc. Ce dernier échec décida la
retraite de l'ennemi, que favorisait l'incendie de la ville.
Le 30, à onze heures du matin, le général Grouchy et le duc de Bellune
le poursuivirent jusqu'au-delà du village de la Rothière, où ils prirent
position.
La journée du 31 fut employée par nous à réparer le pont de
Lesmont-sur-Aube, l'empereur voulant se porter sur Troyes pour opérer
sur les colonnes qui se dirigeaient par Bar-sur-Aube et par la route
d'Auxerre sur Sens.
Le pont de Lesmont ne put être rétabli que le premier février au matin.
On fît filer sur-le-champ une partie des troupes.
A trois heures après-midi, l'ennemi ayant été renforcé de toute son
armée, déboucha sur la Rothière et Dienville que nous occupions encore.
Notre arrière-garde fit bonne contenance. Le général Duhesme s'est fait
remarquer en conservant la Rothière, et le général Gérard en conservant
Dienville. Le corps autrichien du général Giulay, qui voulait passer de
la rive gauche sur la droite et forcer le pont, a eu plusieurs de ses
bataillons détruits. Le duc de Bellune tint toute la journée au hameau
de la Giberie, malgré l'énorme disproportion de son corps avec les
forces qui l'attaquaient.
Cette journée, où notre arrière-garde tint dans une vaste plaine centre
toute l'armée ennemie et des forces quintuples, est un des beaux faits
d'armes de l'armée française.
Au milieu de l'obscurité de la nuit, une batterie d'artillerie de la
garde suivant le mouvement d'une colonne de cavalerie qui se portait
en avant pour repousser une charge de l'ennemi, s'égara et fut prise.
Lorsque les canonnières s'aperçurent de l'embuscade dans laquelle ils
étaient tombés, et virent qu'ils n'avaient pas le temps de se mettre en
batterie, ils se fermèrent aussitôt en escadron, attaquèrent l'ennemi et
sauvèrent leurs chevaux et leurs attelages. Ils ont perdu quinze hommes
tués ou faits prisonniers.
A dix heures du soir, le prince de Neufchâtel visitant les postes,
trouva les deux armées si près l'une de l'autre, qu'il prit plusieurs
fois les postes de l'ennemi pour les nôtres. Un de ses aides-de-camp se
trouvant à dix pas d'une vedette, fut fait prisonnier. Le même accident
est arrivé à plusieurs officiers russes qui portaient le mot d'ordre et
qui se jetèrent dans nos postes croyant arriver sur les leurs.
Il y a eu peu de prisonniers de part et d'autre. Nous en avons fait deux
cent cinquante.
Le 2 février, à la pointe du jour, toute l'arrière-garde de l'armée
était en bataille devant Brienne. Elle prit successivement des positions
pour achever de passer le pont de Lesmont et de rejoindre le reste de
l'armée.
Le duc de Raguse, qui était en position sur le pont de Rosnay, fut
attaqué par un corps autrichien qui avait passé derrière les bois. Il le
repoussa, fit trois cents prisonniers et chassa l'ennemi au-delà de la
petite rivière de Voire.
Le 3 février, à midi, l'empereur est entré dans Troyes.
Nous avons perdu au combat de Brienne le brave général Baste. Le général
Lefêvre-Desnouettes a été blessé d'un coup de baïonnette. Le général
Forestier a été grièvement blessé. Notre perte dans ces deux journées
peut s'élever de deux à trois mille hommes tués ou blessés. Celle de
l'ennemi est au moins du double.
Une division tirée du corps d'armée ennemi qui observe Metz, Thionville
et Luxembourg, et forte de douze bataillons, s'est portée sur Vitry.
L'ennemi a voulu entrer dans cette ville que le général Montmarie et les
habitans ont défendue. Il a jeté en vain des obus pour intimider les
habitans; il a été reçu à coups de canon et repoussé à une lieue et
demie. Le duc de Tarente arrivait à Châlons et marchait sur cette
division.
Le 4 au matin, le comte de Stadion, le comte Razumowski, lord
Castlereagh et le baron de Humboldt sont arrivés à Châtillon-sur-Seine
où était déjà le duc de Vicence. Les premières visites ont été faites
de part et d'autre, et le soir du même jour la première conférence des
plénipotentiaires devait avoir lieu.
_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
L'empereur a attaqué, hier, à Champaubert, l'ennemi fort de douze
régimens, et ayant quarante pièces de canon.
Le général en chef Ousouwieff a été pris avec tous ses généraux, tous
ses colonels, officiers, canons, caissons et bagages.
On avait fait six mille prisonniers; le reste avait été jeté dans un
étang, ou tué sur le champ de bataille.
L'empereur suit vivement le général Sacken, qui se trouve séparé d'avec
le général Blücher.
Notre perte a été extrêmement légère; nous n'avons pas deux cents hommes
à regretter.
_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
Le 11 février, au point du jour, l'empereur, parti de Champaubert après
la journée du 10, a poussé un corps sur Châlons, pour contenir les
colonnes ennemies qui s'étaient rejetées de ce côté.
Avec le reste de son armée, il a pris la route de Montmirail.
A une lieue au-delà, il a rencontré le corps du général Blücher, et,
après deux heures de combat, toute l'armée ennemie a été culbutée.
Jamais nos troupes n'ont montré plus d'ardeur.
L'ennemi, enfoncé de toutes parts, est dans une déroute complète:
infanterie, artillerie, munitions, tout est en notre pouvoir ou culbuté.
Les résultats sont immenses; l'armée russe est détruite.
L'empereur se porte à merveille, et nous n'avons perdu personne de
marque.
_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
Le 12 février l'empereur a poursuivi ses succès. Blücher cherchait à
gagner Château-Thierry. Ses troupes ont été culbutées de position en
position.
Un corps entier qui était resté réuni, et qui protégeait sa retraite, a
été enlevé.
Cette arrière-garde était composée de quatre bataillons russes, trois
bataillons prussiens, et de trois pièces de canon. Le général qui la
commandait aussi été pris.
Nos troupes sont entrées pêle-mêle avec l'ennemi dans Château-Thierry,
et suivent, sur la route de Soissons, les débris de cette armée, qui est
dans une horrible confusion.
Les résultats de la journée d'aujourd'hui sont trente pièces de canon,
et une quantité innombrable de voitures de bagages.
On comptait déjà trois mille prisonniers: il en arrive à chaque instant.
Nous avons encore deux heures de jour.
On compte parmi les prisonniers cinq à six généraux, qui sont dirigés
sur Paris.
On croit le général en chef Saken tué.
Le 7 février 1814.
_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
Le 3 février, deux heures après son entrée à Troyes, S. M. a fait partir
le duc de Trévise pour les Maisons-Blanches. Une division autrichienne,
commandée par le prince Liechtenstein, s'était portée sur ce point, qui
est à deux lieues de la ville; elle a été vivement repoussée et rejetée
à deux lieues plus loin.
Le 4 au soir, le quartier-général de l'empereur de Russie était à
Lusigny près Vandoeuvre, à deux lieues de Troyes, où se trouvaient la
garde russe et l'armée ennemie. L'ennemi voulait entrer le soir dans
Troyes. Il marcha sur le pont de la Guillotière; il y éprouva une vive
résistance. Sa première attaque fut repoussé. Des cavaliers prisonniers
lui apprirent que l'empereur était à Troyes. Il jugea alors devoir
faire d'autres dispositions. Au même moment, le duc de Trévise faisait
attaquer le pont de Clérey, qu'occupait la division du général Bianchi.
L'ennemi fut chassé. Le général de division Briche, avec ses dragons,
fit une charge dans laquelle il prit cent soixante hommes, et en tua une
centaine à l'ennemi.
Le lendemain 5, l'empereur se disposait à passer le pont de la
Guillotière et à attaquer l'ennemi, lorsque S. M. apprit qu'il avait
battu en retraite et rétrogradé d'une marche sur Vandoeuvre.
Le 6, les dispositions furent faites pour menacer Bar-sur-Seine.
Quelques attaques eurent lieu sur cette route. On prit à l'ennemi une
trentaine d'hommes, une pièce de canon et un caisson.
Pendant ce temps, l'armée se mettait en marche pour Nogent, afin de
tomber sur les colonnes ennemies qui ont occupé Châlons et Vitry, et qui
menaçaient Paris par la Ferté-sous-Jouarre et Meaux.
Le 7 au matin, le duc de Tarente avait son quartier-général près de
Chaville, entre Épernay et Châlons.
Les divisions de gardes nationales d'élite venues à Montereau de
Normandie et de Bretagne, se sont mises en mouvement, sous le
commandement du général Pajol.
La division de l'armée d'Espagne, commandée par le général Leval, est
arrivée à Provins; les autres suivent. Ces troupes sont composées de
soldats qui ont fait les campagnes d'Autriche et de Pologne. Elles sont
remplacées à l'armée d'Espagne par les cinq divisions de réserve.
Aujourd'hui 7, à midi, l'empereur est arrivé à Nogent.
Tout est en mouvement pour manoeuvrer.
L'exaspération des habitans est à son comble. L'ennemi commet partout
les plus horribles vexations.
Toutes les mesures sont prises pour qu'au premier mouvement rétrograde
il soit enveloppé de tous côtés.
Des millions de bras n'attendent que ce moment pour se lever. La terre
sacrée que l'ennemi a violée, sera pour lui une terre de feu qui le
dévorera.
Le 12 février 1814.
_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
Le 10, l'empereur avait son quartier-général à Sézanne.
Le duc de Tarente était à Meaux, ayant fait couper les ponts de la Ferté
et de Tréport.
Le général Sacken et le général Yorck étaient à la Ferté; le général
Blücher à Vertus, et le général Alsuffiew à Champ-Aubert. L'armée de
Silésie ne se trouvait plus qu'à trois marches de Paris. Cette armée,
sous le commandement en chef du général Blücher, se composait des corps
de Sacken et de Langeron, formant soixante régimens d'infanterie russe,
et de l'élite de l'armée prussienne.
Le 10, à la pointe du jour, l'empereur se porta sur les hauteurs de
Saint-Prix, pour couper en deux l'armée du général Blücher. A dix
heures, le duc de Raguse passa les étangs de Saint-Gond, et attaqua
le village de Baye. Le neuvième corps russe, sous le commandement du
général Alsuffiew, et fort de douze régimens, se déploya et présenta
une batterie de vingt-quatre pièces de canon. Les divisions Lagrange et
Ricart, avec la cavalerie du premier corps, tournèrent les positions de
l'ennemi par sa droite. A une heure après-midi, nous fûmes maîtres du
village de Baye.
A deux heures, la garde impériale se déploya dans les belles plaines qui
sont entre Baye et Champ-Aubert. L'ennemi se reployait et exécutait sa
retraite. L'empereur ordonna au général Girardin de prendre, avec deux
escadrons de la garde de service, la tête du premier corps de cavalerie,
et de tourner l'ennemi, afin de lui couper le chemin de Châlons.
L'ennemi, qui s'aperçut de ce mouvement, se mit en désordre. Le duc de
Raguse fit enlever le village de Champ-Aubert. Au même instant, les
cuirassiers chargèrent à la droite, et acculèrent les Russes à un bois
et à un lac entre la route d'Épernay et celle de Châlons. L'ennemi avait
peu de cavalerie; se voyant sans retraite, ses masses se mêlèrent.
Artillerie, infanterie, cavalerie, tout s'enfuit pêle-mêle dans les
bois; deux mille se noyèrent dans le lac. Trente pièces de canon et deux
cents voitures furent prises. Le général en chef, les généraux, les
colonels, plus de cent officiers et quatre cents hommes furent faits
prisonniers.
Ce corps de deux divisions et douze régimens devait présenter une force
de dix-huit mille hommes: mais les maladies, les longues marches, les
combats, l'avaient réduit à huit mille hommes: quinze cents à peine sont
parvenus à s'échapper à la faveur des bois et de l'obscurité. Le général
Blücher était resté à son quartier-général des Vertus, où il a été
témoin des désastres de cette partie de son armée sans pouvoir y porter
remède.
Aucun homme de la garde n'a été engagé, à l'exception de deux des quatre
escadrons de service, qui se sont vaillamment comportés. Les cuirassiers
du premier corps de cavalerie ont montré la plus rare intrépidité.
A huit heures du soir, le général Nansouty ayant débouché sur la
chaussée, se porta sur Montmirail avec les divisions de cavalerie de la
garde des généraux Colbert et Laferrière, s'empara de la ville et de six
cents cosaques qui l'occupaient.
Le 11, à cinq heures du matin, la division de cavalerie du général Guyot
se porta également sur Montmirail. Différentes divisions d'infanterie
furent retardées dans leur mouvement par la nécessité d'attendre leur
artillerie. Les chemins de Sézanne à Champ-Aubert sont affreux. Notre
artillerie n'a pu s'en tirer que par la constance des canonnières et
qu'au moyen des secours fournis avec empressement par les habitans, qui
ont amené leurs chevaux.
Le combat de Champ-Aubert, où une partie de l'armée russe a été
détruite, ne nous a pas conté plus de deux cents hommes tués ou blessés.
Le général de division comte Lagrange est du nombre de ces derniers; il
a été légèrement blessé à la tête.
L'empereur arriva le 11, à dix heures du matin, à une demi-lieue en
avant de Montmirail. Le général Nansouty était en position avec la
cavalerie de la garde, et contenait l'armée de Sacken, qui commençait
à se présenter. Instruit du désastre d'une partie de l'armée russe, ce
général avait quitté la Ferté-sous-Jouarre le 10 à neuf heures du
soir, et marché toute la nuit. Le général Yorck avait également quitté
Château-Thierry. A onze heures du matin, le 11, il commençait à se
former, et tout présageait la bataille de Montmirail, dont l'issue
était d'une si haute importance. Le duc de Raguse, avec son corps et le
premier corps de cavalerie, avait porté son quartier-général à Étoges,
sur la route de Châlons.
La division Ricart et la vieille garde arrivèrent sur les dix heures du
matin. L'empereur ordonna au prince de la Moskwa de garnir le village de
Marchais, par où l'ennemi paraissait vouloir déboucher. Ce village fut
défendu par la brave division du général Ricart avec une rare constance;
il fut pris et repris plusieurs fois dans la journée.
A midi, l'empereur ordonna au général Nansouty de se porter sur la
droite, coupant la route de Château-Thierry, et forma les seize
bataillons de la première division de la vieille garde sous le
commandement du général Friant en une seule colonne le long de la route,
chaque colonne de bataillon étant éloignée de cent pas.
Pendant ce temps, nos batteries d'artillerie arrivaient successivement.
A trois heures, le duc de Trévise, avec les seize bataillons de la
deuxième division de la vieille garde, qui étaient partis le matin de
Sézanne, déboucha sur Montmirail.
L'empereur aurait voulu attendre l'arrivée des autres divisions; mais
la nuit approchait. Il ordonna au général Friant de marcher avec quatre
bataillons de la vieille garde, dont deux du deuxième régiment de
grenadiers et deux du deuxième régiment de chasseurs, sur la ferme de
l'Épine-aux-Bois, qui était la clef de la position, et de l'enlever. Le
duc de Trévise se porta avec six bataillons de la deuxième division de
la vieille garde sur la droite de l'attaque du général Friant.
De la position de la ferme de l'Épine-aux-Bois dépendait le succès de la
journée. L'ennemi le sentait. Il y avait placé quarante pièces de canon;
il avait garni les haies d'un triple rang de tirailleurs, et formé en
arrière des masses d'infanterie.
Cependant, pour rendre cette attaque plus facile, l'empereur ordonna au
général Nansouty de s'étendre sur la droite, ce qui donna à l'ennemi
l'inquiétude d'être coupé et le força de dégarnir une partie de son
centre pour soutenir sa droite. Au même moment, il ordonna au général
Ricart de céder une partie du village de Marchais, ce qui porta aussi
l'ennemi à dégarnir son centre pour renforcer cette attaque, dans la
réussite de laquelle il supposait qu'était le gain de la bataille.
Aussitôt que le général Friant eut commencé son mouvement, et que
l'ennemi eut dégarni son centre pour profiter de l'apparence d'un succès
qu'il croyait réel, le général Friant s'élança sur la ferme de la
Haute-Epine avec les quatre bataillons de la vieille garde. Ils
abordèrent l'ennemi au pas de course, et firent sur lui l'effet de la
tête de Méduse. Le prince de la Moskwa marchait le premier, et leur
montrait le chemin de l'honneur. Les tirailleurs se retirèrent
épouvantés sur les masses qui furent attaquées. L'artillerie ne put plus
jouer; la fusillade devint alors effroyable, et le succès était balancé;
mais au même moment, le général Guyot, à la tête du premier de lanciers,
des vieux dragons et des vieux grenadiers de la garde impériale, qui
défilaient sur la grande route au grand trot et au cris de _vive
l'empereur_, passa à la droite de la Haute-Epine; ils se jetèrent sur
les derrières des masses d'infanterie, les rompirent, les mirent en
désordre, et tuèrent tout ce qui ne fut pas fait prisonnier. Le duc de
Trévise, avec six bataillons de la division du général Michel, secondait
alors l'attaque de la vieille garde, arrivait au bois, enlevait le
village de Fontenelle, et prenait tout un parc ennemi.
La division des gardes d'honneur défila après la vieille garde sur la
grande route, et arrivée à la hauteur de l'Epine-aux-Bois, fit un à
gauche pour enlever ce qui s'était avancé sur le village de Marchais.
Le général Bertrand, grand-maréchal du palais, et le maréchal duc de
Dantzick, à la tête de deux bataillons de la vieille garde, marchèrent
en avant sur le village et le mirent entre deux feux. Tout ce qui s'y
trouvait fut pris ou tué.
En moins d'un quart d'heure, un profond silence succéda au bruit du
canon et d'une épouvantable fusillade. L'ennemi ne chercha plus son
salut que dans la fuite: généraux, officiers, soldats, infanterie,
cavalerie, artillerie, tout s'enfuit pêle-mêle.
A huit heures du soir, la nuit étant obscure, il fallut prendre
position. L'empereur prit son quartier-général à la ferme de
l'Épine-aux-Bois.
Le général Michel, de la garde, a été blessé d'une balle au bras. Notre
perte s'élève au plus à mille hommes tués ou blessés. Celle de l'ennemi
est au moins de huit mille tués ou prisonniers; on lui a pris beaucoup
de canons et six drapeaux. Cette mémorable journée, qui confond
l'orgueil et la jactance de l'ennemi, a anéanti l'élite de l'armée
russe. Le quart de notre armée n'a pas été engagé.
Le lendemain 12, à neuf heures du matin, le duc de Trévise suivit
l'ennemi sur la route de Château-Thierry. L'empereur, avec deux
divisions de cavalerie de la garde et quelques bataillons, se rendit à
Vieux-Maisons, et de là prit la route qui va droit à Château-Thierry.
L'ennemi soutenait sa retraite avec huit bataillons qui étaient arrivés
tard la veille et qui n'avaient pas donné. Il les appuyait de quelques
escadrons et de trois pièces de canon. Arrivé au petit village des
Carquerets, il parut vouloir défendre la position qui est derrière le
ruisseau, et couvrir le chemin de Château-Thierry.
Une compagnie de la vieille garde se porta sur la Petite-Noue, culbuta
les tirailleurs de l'ennemi, qui fut poursuivi jusqu'à sa dernière
position. Six bataillons de la vieille garde à toute distance de
déploiement, occupaient la plaine, à cheval sur la grande route.
Le général Nansouty, avec les divisions de cavalerie des généraux
Laferrière et Defrance, eut ordre de faire un mouvement à droite et de
se porter entre Château-Thierry et l'arrière-garde ennemie. Ce mouvement
fut exécuté avec autant d'habileté que d'intrépidité. La cavalerie
ennemie se porta de tous les points sur sa gauche pour s'opposer à la
cavalerie française; elle fut culbutée et forcée de disparaître du champ
de bataille.
Le brave général Letort, avec les dragons de la seconde division de la
garde, après avoir repoussé la cavalerie de l'ennemi, s'élança sur
les flancs et les derrières de huit masses d'infanterie qui formaient
l'arrière-garde ennemie. Cette division brûlait d'égaler ce que les
chevaux-légers, les dragons et les grenadiers à cheval du général Guyot
avaient fait la veille. Elle enveloppa de tous côtés ces masses, et en
fit un horrible carnage. Les trois pièces de canon, le général russe
Freudenreich, qui commandait cette arrière-garde, ont été pris. Tout ce
qui composait ses bataillons a été tué ou fait prisonnier. Le nombre de
prisonniers faits dans cette brillante affaire s'élève à plus de deux
mille hommes. Le colonel Carely, du dixième de hussards, s'est fait
remarquer. Nous arrivâmes alors sur les hauteurs de Château-Thierry,
d'où nous vîmes les restes de cette armée fuyant dans le plus grand
désordre, et gagnant en toute hâte ses ponts. Les grandes routes leur
étaient coupées; ils cherchèrent leur salut sur la rive droite de la
Marne. Le prince Guillaume de Prusse, qui était resté à Château-Thierry
avec une réserve de deux mille hommes, s'avança à la tête des faubourgs
pour protéger la fuite de cette masse désorganisée. Deux bataillons de
la garde arrivèrent alors au pas de course. A leur aspect, le faubourg
et la rive gauche furent nettoyés; l'ennemi brûla ses ponts, et démasqua
sur la rive droite une batterie de douze pièces de canon: cinq cents
hommes de la réserve du prince Guillaume ont été pris.
Le 12 au soir, l'empereur a pris son quartier-général au petit château
de Nesle.
Le 13, dès la pointe du jour, on s'est occupé à réparer les ponts de
Château-Thierry.
L'ennemi ne pouvant se retirer ni sur la route d'Épernay, qui lui était
coupée, ni sur celle qui passe par la ville de Soissons, que nous
occupons, a pris la traverse dans la direction de Reims. Les habitans
assurent que de toute cette armée il n'est pas passé à Château-Thierry
dix mille hommes, dans le plus grand désordre. Peu de jours auparavant,
ils l'avaient vue florissante et pleine de jactance. Le général d'Yorck
disait que dix obusiers suffiraient pour se rendre maître de Paris. En
allant, ces troupes ne parlaient que de Paris; en revenant, c'est la
paix qu'elles invoquaient.
On ne peut se faire une idée des excès auxquels se livrent les cosaques;
il n'est point de vexations, de cruautés, de crimes que ces hordes de
barbares n'aient commis. Les paysans les poursuivent, les attaquent dans
les bois comme des bêtes féroces, s'en saisissent et les mènent partout
où il y a des troupes françaises. Hier, ils en ont conduit plus de trois
cents à Vieux-Maisons. Tous ceux qui se sont cachés dans les bois pour
échapper aux vainqueurs, tombent dans leurs mains, et augmentent à
chaque instant le nombre des prisonniers.
Le 15 février au matin.
_A S. M. l'impératrice reine et régente._
Le 13, à trois heures après midi, le pont de Château-Thierry fut
raccommodé. Le duc de Trévise passa la Marne, et se mit à la suite de
l'ennemi, qui, dans un épouvantable désordre, paraît s'être retiré sur
Soissons et sur Reims, par la route de traverse de la Fère en Tardenois.
Le général Blücher, commandant en chef toute l'armée de Silésie, était
constamment resté à Vertus pendant les trois jours qui ont anéanti son
armée. Il recueillit douze cents hommes des débris du corps du général
Alsuffiew battu à Champ-Aubert, qu'il réunit à une division russe
du corps de Langeron, arrivée de Mayence et commandée par le
lieutenant-général Ouroussoff. Il était trop faible pour entreprendre
quelque chose; mais le 13 il fut joint par un corps prussien du général
Kleist, composé de quatre brigades. Il se mit alors à la tête de ces
vingt mille hommes et marcha contre le duc de Raguse, qui occupait
toujours Étoges. Dans la nuit du 13 au 14, ne jugeant pas ses forces
suffisantes pour se mesurer contre l'ennemi, le duc de Raguse se mit en
retraite et s'appuya sur Montmirail, où il était de sa personne le 14 à
sept heures du matin.
L'empereur partit le même jour de Château-Thierry à quatre heures
du matin, et arriva à huit heures à Montmirail. Il fit sur-le-champ
attaquer l'ennemi, qui venait de prendre position avec le corps de ses
troupes au village de Vauchamp. Le duc de Raguse attaqua ce village. Le
général Grouchy, à la tête de la cavalerie, tourna la droite de l'ennemi
par les villages et par les bois, et se porta à une lieue au-delà de la
position de l'ennemi. Pendant que le village de Vauchamp était attaqué
vigoureusement, défendu de même, pris et repris plusieurs fois, le
général Grouchy arriva sur les derrières de l'ennemi, entoura, et
sabra trois carrés, et accula le reste dans les bois. Au même instant,
l'empereur fit charger par notre droite ses quatre escadrons de service,
commandés par le chef d'escadron de la garde La Biffe. Cette charge fut
aussi brillante qu'heureuse. Un carré de deux mille hommes fut enfoncé
et pris. Toute la cavalerie de la garde arriva alors au grand trot, et
l'ennemi fut poussé l'épée dans les reins. A deux heures, nous étions
au village de Fromentières; l'ennemi avait perdu six mille hommes faits
prisonniers, dix drapeaux et trois pièces de canon.
L'empereur ordonna au général Grouchy de se porter sur Champ-Aubert à
une lieue sur les derrières de l'ennemi. En effet, l'ennemi continuant
sa retraite, arriva sur ce point à la nuit. Il était entouré de tous
côtés, et tout aurait été pris si le mauvais état des chemins avait
permis à douze pièces d'artillerie légère de suivre la cavalerie du
général Grouchy. Toutefois, et quoique la nuit fût obscure, trois
carrés de cette infanterie furent enfoncés, tués ou pris, et les autres
poursuivis vivement jusqu'à Étoges; la cavalerie s'empara aussi de trois
pièces de canon. L'arrière-garde ennemie était faite par la division
russe; elle fut attaquée par le premier régiment de marine du duc
de Raguse, abordée à la baïonnette, rompue, et on lui fit mille
prisonniers, avec le lieutenant-général Ouroussoff qui la commandait, et
plusieurs colonels.
Les résultats de cette brillante journée sont dix mille prisonniers,
dix pièces de canon, dix drapeaux et un grand nombre d'hommes tués à
l'ennemi.
Notre perte n'excède pas trois ou quatre cents hommes tués ou blessés;
ce qui est dû à la manière franche dont les troupes ont abordé l'ennemi
et à la supériorité de notre cavalerie qui le décida, aussitôt qu'il
s'en aperçut, à mettre son artillerie en retraite; de sorte qu'il a
marché constamment sous la mitraille de soixante bouches à feu, et que
des soixante pièces de canon qu'il avait, il ne nous en a opposé que
deux ou trois.
Le prince de Neufchâtel, le grand-maréchal du palais, comte Bertrand, le
duc de Dantzick et le prince de la Moskwa, ont constamment été à la tête
des troupes.
Le général Grouchy fait le plus grand éloge des divisions de cavalerie
Saint-Germain et Doumerc. La cavalerie de la garde s'est couverte de
gloire; rien n'égale son intrépidité. Le général Lion, de la garde, a
été légèrement blessé. Le duc de Raguse fait une mention particulière du
premier régiment de marine; le reste de l'infanterie, soit de la garde,
soit de la ligne, n'a pas tiré un coup de fusil.
Ainsi, cette armée de Silésie, composée des corps russes de Sacken et de
Langeron, des corps prussiens d'Yorck et de Kleist, et forte de près de
quatre-vingt mille hommes, a été, en quatre jours, battue, dispersée,
anéantie, sans affaire générale, et sans occasionner aucune perte
proportionnée à de si grands résultats.
Le 17 février au matin.
_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
L'empereur, en partant de Nogent le 9, pour manoeuvrer sur les corps
ennemis qui s'avançaient par la Ferté et Meaux sur Paris, laissa les
corps du duc de Bellune et du général Gérard en avant de Nogent; le
septième corps du duc de Reggio, à Provins, chargé de la défense des
ponts de Bray et de Montereau, et le général Pajol sur Montereau et
Melun.
Le duc de Bellune, ayant eu avis que plusieurs divisions de l'armée
autrichienne avaient marché de Troyes dans la journée du 10, pour
s'avancer sur Nogent, fit repasser la Seine à son corps de l'armée,
laissant le général Bourmont avec douze cents hommes à Nogent pour la
défense de la ville.
L'ennemi se présenta le 11 pour entrer dans Nogent. Il renouvela
ses attaques toute la journée, et toujours en vain; il fut vivement
repoussé, avec perte de quinze cent hommes tués ou blessés.
Le général Bourmont avait barricadé les rues, crénelé les maisons, et
pris toutes ses mesures pour une vigoureuse défense. Ce général, qui est
un officier de distinction, fut blessé au genou; le colonel Ravier
le remplaça. L'ennemi renouvela l'attaque le 12, mais toujours
infructueusement. Nos jeunes troupes se sont couvertes de gloire.
Ces deux journées ont coûté à l'ennemi plus de deux mille hommes.
Le duc de Bellune, ayant appris que l'ennemi avait passé à Bray, jugea
convenable de faire couper le pont de Nogent, et se porta sur Nangis.
Le duc de Reggio ordonna de faire sauter les ponts de Montereau et de
Melun, et se retira sur la rivière d'Yères.
Le 16, l'empereur est arrivé sur l'Yères, et a porté son
quartier-général à Guignes.
Le soir de la bataille de Vauchamp (le 14), le duc de Raguse fit
attaquer l'ennemi à huit heures sur Etoges; il lui a pris neuf pièces de
canon, et il a achevé la destruction de la division russe: on a compté
sur ce seul point, au champ de bataille, treize cents morts.
Les succès obtenus à la bataille de Vauchamp ont été beaucoup plus
considérables qu'on ne l'a annoncé.
L'exaspération des habitans de la campagne est à son comble. Les
atrocités commises par les cosaques surpassent tout ce que l'on peut
imaginer. Dans leur féroce ivresse, ils ont porté leurs attentats sur
des femmes de soixante ans et sur des jeunes filles de douze; ils ont
ravagé et détruit les habitations. Les paysans, ne respirant que la
vengeance, conduits par des vieux militaires réformés, et armés avec des
fusils de l'ennemi ramassés sur le champ de bataille, battent les bois,
et font main-basse sur tout ce qu'ils rencontrent: on estime déjà à plus
de deux mille hommes ceux qu'ils ont pris; ils en ont tué plusieurs
centaines. Les Russes épouvantés se rendent à nos colonnes de
prisonniers, pour y trouver un asile. Les mêmes causes produiront
les mêmes effets dans tout l'empire; et ces armées, qui entraient,
disaient-elles, sur notre territoire pour y porter la paix, le bonheur,
les sciences et les arts, y trouveront leur anéantissement.
_A. S. l'impératrice-reine et régente._
L'empereur a fait marcher, le 18 au matin, sur les ponts de Bray et de
Montereau.
Le duc de Reggio s'est porté sur Provins.
S. M. étant informée que le corps du général de Wrede et des
Wurtembergeois était en position à Montereau, s'y est porté avec les
corps du duc de Bellune et du général Gérard, la garde à pied et à
cheval.
De son côté, le général Pajol marchait de Melun sur Montereau.
L'ennemi a défendu la position.
Il a été culbuté et si vivement, que la ville et les ponts sur l'Yonne
et la Seine ont été enlevés de vive force; de sorte que ces ponts sont
intacts, et nous les passons pour suivre l'ennemi.
Nous avons dans ce moment environ trois mille prisonniers bavarois et
wurtembergeois, dont un général et cinq pièces de canon.
Le 19 février 1814.
_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
Le duc de Raguse marchait sur Châlons lorsqu'il apprit qu'une colonne de
la garde impériale russe, composée de deux divisions de grenadiers, se
portait sur Montmirail. Il fit volte-face, marcha à l'ennemi, lui prit
trois cents hommes, le repoussa sur Sézanne, d'où les mouvemens de
l'empereur ont obligé ce corps à se porter à marches forcées sur Troyes.
Le comte Grouchy, avec la division d'infanterie du général Leval
et trois divisions du deuxième corps de cavalerie, passait à la
Ferté-sous-Jouarre.
Les avant postes du duc de Trévise étaient entrés à Soissons.
Le 17, à la pointe du jour, l'empereur a marché de Guignes sur Nangis.
Le combat de Nangis a été des plus brillans.
Le général en chef russe Wittgenstein était à Nangis avec trois
divisions qui formaient son corps d'armée.
Le général Pahlen, commandant les troisième et quatorzième divisions
russes et beaucoup de cavalerie, était à Mormant.
Le général de division Gérard, officier de la plus haute espérance,
déboucha au village de Mormant sur l'ennemi. Un bataillon du
trente-deuxième régiment d'infanterie, toujours digne de son ancienne
réputation, qui le fit distinguer il y a vingt ans par l'empereur aux
batailles de Castiglione, entra dans le village au pas de charge. Le
comte de Valmy, à la tête des dragons du général Treilhard venant
d'Espagne, et qui arrivaient à l'armée, tourna le village par sa gauche.
Le comte Milhaud, avec le cinquième corps de cavalerie, le tourna par sa
droite. Le comte Drouot s'avança avec de nombreuses batteries. Dans un
instant tout fut décidé. Les carrés formés par les divisions russes
furent enfoncés. Tout fut pris, généraux et officiers: six mille
prisonniers, dix mille fusils, seize pièces de canon et quarante
caissons sont tombés en notre pouvoir. Le général Wittgenstein a manqué
d'être pris: il s'est sauvé en toute hâte sur Nogent. Il avait annoncé
au sieur Billy, chez lequel il logeait à Provins, qu'il serait le 18
à Paris. En retournant, il ne s'arrêta qu'un quart d'heure, et eut
la franchise de dire à son hôte: «J'ai été bien battu; deux de mes
divisions ont été prises; dans deux heures vous verrez les Français.»
Le comte de Valmy se porta sur Provins, avec le duc de Reggio; le duc de
Tarente sur Donnemarie.
Le duc de Bellune marcha sur Villeneuve-le-Comte. Le général de Wrede,
avec ses deux divisions bavaroises, y était en position. Le général
Gérard les attaqua et les mit en déroute. Les huit ou dix mille hommes
qui composaient le corps bavarois étaient perdus, si le général
L'héritier, qui commande une division de dragons, avait chargé comme il
le devait; mais ce général, qui s'est distingué dans tant d'occasions, a
manqué celle qui s'offrait à lui. L'empereur lui en a fait témoigner
son mécontentement. Il ne l'a pas fait traduire à un conseil d'enquête,
certain que, comme à Hoff en Prusse et à Znaïm en Moravie, où il
commandait le dixième régiment de cuirassiers, il méritera des éloges,
et réparera sa faute.
S. M. a témoigné sa satisfaction au comte de Valmy, au général Treilhard
et à sa division, au général Gérard et à son corps d'armée.
L'empereur a passé la nuit du 17 au 18 au château de Nangis.
Le 18, à la pointe du jour, le général Château s'est porté sur
Montereau. Le duc de Bellune devait y arriver le 17 au soir. Il s'est
arrêté à Salins: c'est une faute grave. L'occupation des ponts de
Montereau aurait fait gagner à l'empereur un jour, et permis de prendre
l'armée autrichienne en flagrant délit.
Le général Château arriva devant Montereau à dix heures du matin;
mais dès neuf heures le général Bianchi, commandant le premier corps
autrichien, avait pris position avec deux divisions autrichiennes et
la division wurtembergeoise, sur les hauteurs en avant de Montereau,
couvrant les ponts et la ville. Le général Château l'attaqua; n'étant
pas soutenu par les autres divisons du corps d'armée, il fut repoussé.
Le sieur Lecouteulx, qui avait été envoyé le matin en reconnaissance,
ayant eu son cheval tué, a été pris. C'est un intrépide jeune homme.
Le général Gérard soutint le combat pendant toute la matinée. L'empereur
s'y porta au galop. A deux heures après-midi, il fit attaquer le
plateau. Le général Pajol, qui marchait par la route de Melun, arriva
sur ces entrefaites, exécuta une belle charge, culbuta l'ennemi et le
jeta dans la Seine et dans l'Yonne. Les braves chasseurs du septième
débouchèrent sur les ponts, que la mitraille de plus de soixante pièces
de canon empêcha de faire sauter, et nous obtînmes le double résultat
de pouvoir passer les ponts au pas de charge, de prendre quatre mille
hommes, quatre drapeaux, six pièces de canon, et de tuer quatre à cinq
mille hommes à l'ennemi.
Les escadrons de service de la garde débouchèrent dans la plaine.
Le général Duhesme, officier d'une rare intrépidité et d'une longue
expérience, déboucha sur le chemin de Sens; l'ennemi fut poussé dans
toutes les directions, et notre armée défila sur les ponts. La vieille
garde n'eut qu'à se montrer: l'ardeur des troupes du général Gérard et
du général Pajol l'empêcha de participer à l'affaire.
Les habitans de Montereau n'étaient pas restés oisifs; des coups de
fusil tirés par les fenêtres augmentèrent les embarras de l'ennemi.
Les Autrichiens et les Wurtembergeois jetèrent leurs armes. Un général
wurtembergeois a été tué. Un général autrichien a été pris, ainsi que
plusieurs colonels, parmi lesquels se trouve le colonel du régiment de
Collorédo, pris avec son état-major et son drapeau.
Dans la même journée, les généraux Charpentier et Alix débouchèrent
de Melun, traversèrent la forêt de Fontainebleau et en chassèrent les
cosaques et une brigade autrichienne. Le général Alix arriva à Moret.
Le duc de Tarente arriva devant Bray.
Le duc de Reggio poursuivit les partis ennemis de Provins sur Nogent.
Le général de brigade Montbrun, qui avait été chargé avec dix-huit cents
hommes, de défendre Moret et Fontainebleau, les avait abandonnés et
s'était retiré sur Essonne. Cependant la forêt de Fontainebleau pouvait
être disputée pied à pied.
Le major-général a ordonné la suspension du général Montbrun et l'a
envoyé devant un conseil d'enquête.
Une perte qui a sensiblement affecté l'empereur est celle du général
Château. Ce jeune officier, qui donnait les plus grandes espérances, a
été blessé mortellement sur le pont de Montereau, où il était avec
les tirailleurs. S'il meurt, et le rapport des chirurgiens donne peu
d'espoir, il mourra du moins accompagné des regrets de toute l'armée,
mort digne d'envie et bien préférable à l'existence, pour tout militaire
qui ne la conserverait qu'en survivant à sa réputation, et en étouffant
les sentimens que doivent lui inspirer dans ces grandes circonstances la
défense de la patrie et l'honneur du nom français.
Le palais de Fontainebleau a été conservé. La général autrichien
Hardeck, qui est entré dans la ville, y avait placé des sentinelles pour
le défendre des excès des cosaques, qui sont cependant parvenus à piller
des portiers et à enlever des couvertures dans les écuries. Les habitans
ne se plaignent point des Autrichiens, mais de ces Tartares, monstres
qui déshonorent le souverain qui les emploie et les armées qui les
protègent. Ces brigands sont couverts d'or et de bijoux. On a trouvé
jusqu'à huit et dix montres sur ceux que les soldats et les paysans ont
tués: ce sont de véritables voleurs de grands chemins.
L'empereur a rencontré dans sa marche les gardes nationales de Brest et
du Poitou. Il les a passées en revue: «Montrez, leur dit-il, de quoi
sont capables les hommes de l'Ouest; ils furent de tout temps les
fidèles défenseurs de leur pays, et les plus fermes appuis de la
monarchie.»
S. M. a passé la nuit du 19 au château de Surville, situé sur les
hauteurs de Montereau.
Les habitans se plaignent beaucoup des vexations du prince royal de
Wurtemberg.
Ainsi, l'armée de Schwartzenberg se trouve entamée par la défaite de
Kleist, ce corps en ayant toujours fait partie, par la défaite
de Wittgenstein, par celle du corps bavarois, de la division
wurtembergeoise et du corps du général Bianchi.
L'empereur a accordé aux trois divisions de la vieille garde à cheval
cinq cents décorations de la légion-d'honneur; il en a accordé également
à la vieille garde à pied. Il en a donné cent à la cavalerie du général
Treilhard, et un pareil nombre à celle du général Milhaud.
On a recueilli une grande quantité de décorations de Saint-Georges, de
Saint-Wladimir, de Sainte-Anne, prises sur les hommes qui couvrent les
différens champs de bataille.
Notre perte dans les combats de Nangis et de Montereau ne s'élève pas
à plus quatre cents hommes tués ou blessés, ce qui, quoique
invraisemblable, est pourtant l'exacte vérité.
La ville d'Épernay ayant eu connaissance des succès de notre armée, a
sonné le tocsin, barricadé ses rues, refusé le passage à une colonne de
deux mille hommes et fait des prisonniers. Que cet exemple soit imité
partout, et il est à présumer que bien peu d'hommes des armées ennemies
repasseront le Rhin.
Les villes de Guise et de Saint-Quentin ont aussi fermé leurs portes et
déclaré qu'elles ne les ouvriraient que s'il se présentait devant elles
des forces suffisantes et de l'infanterie. Elles n'ont pas fait comme
Reims, qui a eu la faiblesse d'ouvrir ses portes à cent cinquante
cosaques, et qui, pendant huit jours, les a complimentés et bien
traités. Nos annales conserveront le souvenir des populations qui ont
manqué à ce qu'elles devaient à elles-mêmes et à l'honneur. Elles
exalteront, au contraire, celles qui, comme Lyon, Chalons-sur-Saône,
Tournus, Sens, Saint-Jean-de-Losne, Vitry, Châlons-sur-Marne, ont payé
leurs dettes envers la patrie, et se sont souvenues de ce qu'exigeait
la gloire du nom français. La Franche-Comté, les Vosges et l'Alsace ne
l'oublieront pas au moment du mouvement rétrograde des alliés. Le duc de
Castiglione, qui a réuni à Lyon une armée d'élite, marche pour fermer la
retraite aux ennemis.
Le 21 février 1814.
_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
Le baron Marulaz, commandant à Besançon, écrit ce qui suit:
Le 31 janvier, l'ennemi a fait une attaque du côté de Bréguille, dans
la nuit; il a fait jouer sur la ville deux batteries d'obusiers et de
canons, et il a tenté une attaque sur le fort de Chandonne: il a partout
été repoussé, aux cris de _vive l'empereur_. Il a perdu plus de douze
cents hommes. Quelque part que l'ennemi se présente, nous sommes en
mesure de le bien recevoir.
Tous les cosaques qui s'étaient répandus jusqu'à Orléans, se reploient
en toute hâte. Partout les paysans les poursuivent, et prennent et tuent
un grand nombre. A Nogent, ces Tartares, qui n'ont rien d'humain, ont
incendié des granges, auxquelles ils mettaient le feu à la main. Les
habitans étant sortis pour venir l'éteindre, les cosaques les ont
chargés et ont rallumé le feu. Dans un village de l'Yonne, les cosaques
s'amusant à incendier une belle ferme, le tocsin sonna, et les habitans
en jetèrent une trentaine dans les flammes.
L'empereur Alexandre a couché le 17 à Bray; il avait fait marquer son
quartier-général pour le jour suivant à Fontainebleau. L'empereur
d'Autriche n'a pas quitté Troyes.
L'empereur Napoléon a eu le 20 au soir son quartier-général à Nogent.
Toute l'armée entière se dirige sur Troyes.
Le général Gérard est arrivé avec son corps et la division de
cavalerie du général Roussel, à Sens; il a son avant-garde à
Villeneuve-l'Archevêque. L'avant-garde du duc de Reggio est à moitié
chemin de Nogent à Troyes, à Châtres et à Mesgrigny; celle du duc de
Tarente est à Pavillon. Le duc de Raguse est à Sézanne, observant les
mouvemens du général Wintzingerode, qui, ayant quitté Soissons, s'est
porté par Reims sur Châlons, pour se réunir au débris de général
Blücher. Le duc de Raguse tomberait sur son flanc gauche s'il
s'engageait de nouveau.
Soissons est une place à l'abri d'un coup de main. Le général
Wintzingerode, à la tête de quatre à cinq mille hommes de troupes
légères, la somma de se rendre. Le général Rusca répondit comme il
devait. Wintzingerode mit ses douze pièces de canon en batterie;
malheureusement le premier coup tua le général Rusca. Mille hommes de
gardes nationales étaient la seule garnison qu'il y eût dans la place;
ils s'épouvantèrent, et l'ennemi entra à Soissons, où il commit toutes
les horreurs imaginables. Les généraux qui se trouvaient dans la place,
et qui devaient prendre le commandement à la mort du général Rusca,
seront traduits à un conseil d'enquête; car cette ville ne devait pas
être prise.
Le duc de Trévise à réoccupé Soissons le 19, et en a réorganisé la
défense.
Le général Vincent écrit de Château-Thierry que deux cent cinquante
coureurs ennemis étant revenus à Fère-en-Tardenoy, M. d'Arbaud-Missun
s'est porté contre eux, avec soixante chevaux du troisième régiment des
gardes-d'honneur qu'il a réunis, et avec le secours des gardes nationaux
des villages, il a battu ces coureurs, en a tué plusieurs, et a chassé
le reste.
Le général Milhaud a rencontré l'ennemi à Saint-Martin-le Bosnay, sur
la vieille route de Nogent à Troyes. L'ennemi avait huit cents chevaux
environ. Il l'a fait attaquer par trois cents hommes, qui l'ont culbuté,
lui ont fait cent soixante prisonniers, tué une vingtaine d'hommes et
pris une centaine de chevaux. Il a poursuivi l'ennemi et le poursuit
encore l'épée dans les reins.
Le duc de Castiglione part de Lyon avec un corps d'armée considérable,
composé de troupes d'élite, pour se porter en Franche-Comté et en
Suisse.
Le congrès de Châtillon continue toujours, mais l'ennemi y porte toute
espèce d'entraves. Les cosaques arrêtent à chaque pas les courriers, et
leur font faire des détours tels, que, quoiqu'on ne soit qu'à trente
lieues de Châtillon en ligne droite, les courriers n'arrivent qu'après
quatre à cinq jours de course. C'est la première fois qu'on viole ainsi
le droit des gens. Chez les nations les moins civilisées, les courriers
des ambassadeurs sont respectés, et aucun empêchement n'est mis aux
communications des négociateurs avec leur gouvernement.
Les habitans de Paris devaient s'attendre aux plus grands malheurs, si,
l'ennemi parvenant à leurs portes, ils lui eussent livré leur ville sans
défense. Le pillage, la dévastation et l'incendie auraient fini les
destinées de cette belle capitale.
Le froid est extrêmement vif. Cette circonstance a été favorables à nos
ennemis, puisqu'elle leur a permis d'évacuer leur artillerie et leurs
bagages par tous les chemins. Sans cela, plus de la moitié de leurs
voitures seraient tombées en notre pouvoir.
Le 24 février 1814.
_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
L'empereur s'est rendu le 22, à deux heures après midi, dans la petite
ville de Mery-sur-Seine.
Le général Boyer a attaqué à Mery les débris des corps des généraux
Blücher, Sacken et Yorck, qui avaient passé l'Aube pour rejoindre
l'armée du prince de Schwartzenberg à Troyes. Le général Boyer a poussé
l'ennemi au pas de charge, l'a culbuté et s'est emparé de la ville.
L'ennemi, dans sa rage, y a mis le feu avec tant de rapidité, qu'il a
été impossible de traverser l'incendie pour le poursuivre. Nous avons
fait une centaine de prisonniers.
Du 22 au 23, l'empereur a eu son quartier-général au petit bourg de
Châtres.
Le 23, le prince Wenzel-Lichtenstein est arrivé au quartier-général. Ce
nouveau parlementaire était envoyé par le prince Schwartzenberg pour
proposer un armistice.
Le général Milhaud, commandant la cavalerie du cinquième corps, a fait
prisonniers deux cents hommes à cheval, entre Pavillon et Troyes.
Le général Gérard, parti de Sens et marchant par
Ville-neuve-l'Archevêque, Villemont et Saint-Liebaut, a rencontré
l'arrière-garde du prince Maurice de Lichtenstein, lui a pris six pièces
de canon et six cents hommes montés, qui ont été entourés par la brave
division de cavalerie du général Roussel.
Le 23, nos troupes investissaient Troyes de tous côtés. Un aide-de-camp
russe est venu aux avant-postes, pour demander le temps d'évacuer la
ville, sans quoi elle serait brûlée. Cette considération a arrêté les
mouvemens de l'empereur.
La ville a été évacuée dans la nuit, et nous y sommes entrés ce matin.
Il est impossible de se faire une idée des vexations auxquelles les
habitans ont été en proie pendant les dix-sept jours de l'occupation
de l'ennemi. On se peindrait aussi difficilement l'enthousiasme et
l'exaltation des sentimens qu'ils ont montrés à l'arrivée de l'empereur.
Une mère qui voit ses enfans arrachés à la mort, des esclaves qui voient
briser leurs fers après la captivité la plus cruelle, n'éprouvent pas
une joie plus vive que celle que les habitans de Troyes ont manifestée.
Leur conduite a été honorable et digne d'éloges. Le théâtre a été
ouvert tous les soirs, mais aucun homme, aucune femme, même des classes
inférieures, n'a voulu y paraître.
Le sieur Gau, ancien émigré, et le sieur Viderange, ancien
garde-du-corps, se sont prononcés en faveur de l'ennemi, et ont porté
la croix de Saint-Louis. Ils ont été traduits devant une commission
prévôtale et condamnés à mort. Le premier a subi son jugement; le
deuxième a été condamné par contumace.
La population entière demande à marcher. «Vous aviez bien raison,
s'écriaient les habitans, en entourant l'empereur, de nous dire de
nous lever en masse. La mort est préférable aux vexations, aux mauvais
traitemens, aux cruautés que nous avons éprouvés pendant dix-sept
jours.»
Dans tous les villages, les habitans sont en armes; ils font partout
main-basse sur les ennemis qu'ils rencontrent. Les hommes isolés, les
prisonniers se présentent d'eux-mêmes aux gendarmes, qu'ils ne regardant
plus comme des gardiens, mais comme des protecteurs.
Le général Vincent écrit de Château-Thierry, le 22, que l'ennemi ayant
voulu frapper des réquisitions sur les communes de Bazzy, Passi et
Vincelle, les gardes nationaux se sont réunis et ont repoussé l'ennemi,
après lui avoir pris et blessé plusieurs hommes. Le même général écrit
à la même date, qu'un parti de cavalerie russe et prussienne s'étant
approché de Château-Thierry, il l'a fait attaquer par un détachement du
troisième régiment des gardes-d'honneur, commandé par le chef d'escadron
d'Andlaw, et soutenu par les gardes nationales de Château-Thierry, et
des communes de Blesmes et Cruzensi. L'ennemi a été chassé et mis en
déroute; douze cosaques et quatorze chevaux ont été pris. Les gardes
nationaux étaient à la recherche du reste de cette troupe, qui
s'est sauvée dans les bois. S. M. a accordé trois décorations de
la légion-d'honneur au détachement du troisième régiment des
gardes-d'honneur, et un pareil nombre aux gardes nationaux.
Le comte de Valmy s'est dirigé, aujourd'hui 24, sur Bar-sur-Seine.
Arrivé à Saint-Paar, il a trouvé l'arrière-garde du général Giulay, l'a
fait charger, l'a mise en déroute et lui a fait douze cents prisonniers.
Il est probable que le comte de Valmy sera ce soir à Bar-sur-Seine.
Le général Gérard est parti du pont de la Guillotière, soutenu par le
duc de Reggio; il s'est porté sur Lusigny, et a passé la Barce. Le
général Duhesme a pris position à Montieramey, près Vandoeuvre.
Le comte Flahaut, aide-de-camp de l'empereur Napoléon, le comte
Ducca, aide-de-camp de l'empereur d'Autriche, le comte Schouvaloff,
aide-de-camp de l'empereur de Russie, et le général de Rauch, chef du
corps du génie du roi de Prusse, sont réunis à Lusigny, pour traiter des
conditions d'une suspension d'armes.
Ainsi, dans la journée du 24, la capitale de la Champagne a été
délivrée, et nous avons fait environ deux mille prisonniers, dont un bon
nombre d'officiers. On a de plus trouvé dans les hôpitaux de la ville un
millier de blessés, officiers et soldats, abandonnés par l'ennemi.
Le 27 février 1814.
_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
Le 26, le quartier-général était à Troyes.
Le duc de Reggio était à Bar-sur-Aube, avec le général Gérard, et le
second corps de cavalerie, commandé par le comte de Valmy.
Le duc de Tarente avait son quartier-général à Mussy-l'Evêque, et ses
avant-postes à Châtillon; il marchait sur l'Aube et sur Clairvaux.
Le duc de Castiglione, qui a sous ses ordres une armée de quarante mille
hommes, dont une grande partie se compose de troupes d'élite, était en
mouvement.
Le général Marchand était à Chambéry, le général Dessaix sous les murs
de Genève, et le général Meusnier était entré à Mâcon.
Bourg et Nantua étaient également en notre pouvoir; le général
autrichien Bubna, qui avait menacé Lyon, était en retraite de tous
côtés; dès le 20, on évaluait sa perte, sur différens points, à quinze
cents hommes, dont six cents prisonniers.
Le prince de la Moskwa est à Arcis-sur-Aube, le duc de Bellune à Plancy,
le duc de Padoue à Nogent; on marchait sur les derrières des corps de
Blücher, Sacken, Yorck et Kleist, qui avaient reçu des renforts de
Soissons, et qui manoeuvraient sur le corps du duc de Raguse, qui se
trouvait à la Ferté-Gaucher.
Le général Duhesme a enlevé Bar-sur-Aube à la baïonnette, et en faisant
des prisonniers, parmi lesquels sont plusieurs officiers bavarois.
Le 5 mars 1814.
_A S.M. l'impératrice-reine et régente._
S.M. l'empereur et roi avait, le 5, son quartier-général à Bery-le-Bac,
sur l'Aisne.
L'armée ennemie de Blücher, Sacken, Yorck, Winzingerode et de Bulow
était en retraite; sans la trahison du commandant de la ville de
Soissons, qui a livré ses portes, cette armée était perdue.
Le général Corbineau est entré, le 5, à Reims, à quatre heures du matin.
Nous avons battu l'ennemi aux combats de Lisy-sur-Ourcq et de May.
Le résultat des diverses affaires, est: quatre mille prisonniers, six
cents voitures de bagages, plusieurs pièces de canon, et la délivrance
de la ville de Reims.
Craonne, le 7 mars 1814.
_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
Il y a eu aujourd'hui ici une bataille très-glorieuse pour les armées
françaises.
S. M. l'empereur et roi a battu les corps des généraux ennemis
Witzingerode, Woronzoff et Langeron, réunis aux débris du corps du
général Sacken.
Nous avons déjà deux mille prisonniers et plusieurs pièces de canon.
Notre armée est à la poursuite de l'ennemi sur la route de Laon.
Le 9 mars 1814.
_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
L'armée du général Blücher, composée des débris des corps des généraux
Sacken, Kleist et Yorck, se retira, après les batailles de Montmirail
et de Vauchamp, par Reims, sur Châlons. Elle y reçut les deux dernières
divisions du corps du général Langeron, qui étaient encore restées
devant Mayence, et elle y reforma ses cadres. Sa perte avait été telle,
qu'elle fut obligée de les réduire à moitié, quoiqu'il lui fût arrivé
plusieurs convois de recrues de ses réserves.
L'armée dite du nord, composée de quatre divisions russes, sous les
ordres des généraux Witzingerode, Woronzoff et Strogonow, et d'une
division prussienne sous les ordres du général Bulow, remplaçait, à
Châlons et à Reims, l'armée de Silésie.
Celle-ci passa l'Aube à Arcis, pendant que le prince de Schwartzenberg
bordait la droite de la Seine, et, par suite des combats de Nangis et de
Montereau, évacuait tout le pays entre la Seine et l'Yonne.
Le 22 février, le général Blücher se présenta devant Méry. Il avait déjà
passé le pont lorsque le général de division Boyer marcha sur lui à la
baïonnette, le culbuta et le rejeta de l'autre côté de la rivière; mais
l'ennemi mit le feu au pont et à la petite ville de Méry, et l'incendie
fut si violent, que pendant quarante-huit heures il fut impossible de
passer.
Le 24, le corps du duc de Reggio se porta sur Vandoeuvre, et celui du
duc de Tarente sur Bar-sur-Seine.
Il paraît que l'armée de Silésie s'était portée sur la gauche de l'Aube,
pour se réunir à l'armée autrichienne et donner une bataille générale;
mais l'ennemi ayant renoncé à ce projet, le général Blücher repassa
l'Aube le 24, et se porta sur Sézanne.
Le duc de Raguse observa ce corps, retarda sa marche, et se retira
devant lui sans éprouver aucune perte. Il arriva le 25 à la
Ferté-Gaucher, et fit le 26, à la Ferté-sous-Jouarre, sa jonction avec
le duc de Trévise, qui observait la droite de la Marne et les corps de
l'armée dite du nord qui étaient à Châlons et à Reims.
Le 27, le général Sacken se porta sur Meaux, et se présenta au pont
placé à la sortie de Meaux sur le chemin de Nangis, qui avait été
coupé. Il fut reçu avec de la mitraille. Quelques-uns de ses coureurs
s'avancèrent jusqu'au pont de Lagny.
Cependant l'empereur partit de Troyes le 27, coucha le même jour au
village d'Herbisse, le 28 au château d'Esternay, et le 1er mars à
Jouarre.
L'armée de Silésie se trouvait ainsi fortement compromise; Elle n'eut
d'autre parti à prendre que de passer la Marne. Elle jeta trois ponts,
et se porta sur l'Ourcq.
Le général Kleist passa l'Ourcq et se portait sur Meaux par Varède. Le
duc de Trévise le rencontra le 28 en position au village de Gué-à-Trême,
sur la rive gauche de la Térouenne. Il l'aborda franchement. Le général
Christiani, commandant une division de vieille garde, s'est couvert de
gloire. L'ennemi a été poussé l'épée dans les reins pendant plusieurs
lieues. On lui a pris quelques centaines d'hommes, et un grand nombre
est resté sur le champ de bataille.
Dans le même temps, l'ennemi avait passé l'Ourcq à Lisy. Le duc de
Raguse le rejeta sur l'autre rive.
Le mouvement de retraite de l'armée de Blücher fut prononcé. Tout filait
sur la Ferté-Milon et Soissons.
L'empereur partit de la Ferté-sous-Jouarre le 3; son avant-garde fut le
même jour à Rocourt.
Les ducs de Raguse et de Trévise poussaient l'arrière-garde ennemie; ils
l'attaquèrent vivement le 3 à Neuilly-Saint-Front.
L'empereur arriva de bonne heure le 4 à Fismes. On fit des prisonniers
et l'on prit beaucoup de voitures de bagages.
La ville de Soissons était armée de vingt pièces de canon et en état
de se défendre. Le duc de Raguse et le duc de Trévise se portèrent sur
cette ville pour y passer l'Aisne, tandis que l'empereur marchait sur
Mezy. L'armée ennemie était dans la position la plus dangereuse; mais
le général qui commandait à Soissons, par une lâcheté qu'on ne saurait
définir, abandonna la place le 3, à quatre heures après midi, par une
capitulation soi-disant honorable, en ce que l'ennemi lui permettait de
sortir de la ville avec ses troupes et son artillerie, et se retira
avec la garnison et son artillerie sur Villers-Cotterets. Au moment où
l'armée ennemie se croyait perdue, elle apprit que le pont de Soissons
lui appartenait et n'avait pas même été coupé. Le général qui commandait
dans cette place et les membres du conseil de défense sont traduits à
une commission d'enquête. Ils paraissent d'autant plus coupables, que
pendant toutes les journées du 2 et du 3, on avait entendu de la ville
la canonnade de notre armée qui se rapprochait de Soissons, et qu'un
bataillon de la Vistule qui était dans la place, et qui ne la quitta
qu'en pleurant, donnait les plus grands témoignages d'intrépidité.
Le général Corbineau, aide-de-camp de l'empereur, et le général de
cavalerie Laferrière s'étaient portés sur Reims, où ils entrèrent le 5 à
quatre heures du matin, en tournant un corps ennemi de quatre bataillons
qui couvrait la ville, et dont les troupes furent faites prisonnières.
Tout ce qui se trouvait dans Reims fut pris.
Le 5, l'empereur coucha à Bery-au-Bac. Le général Nansouty passa de vive
force le pont de Bery, mit en déroute une division de cavalerie qui le
couvrait, s'empara de ses deux pièces de canon, et prit trois cents
cavaliers, parmi lesquels s'est trouvé le colonel prince Gagarin, qui
commandait une brigade.
L'armée ennemie s'était divisée en deux parties. Les huit divisions
russes de Sacken et de Witzingerode avaient pris position sur les
hauteurs de Craonne, et les corps prussiens sur les hauteurs de Laon.
L'empereur vint coucher le 6 à Corbeni. Les hauteurs de Craonne furent
attaquées et enlevées par deux bataillons de la garde. L'officier
d'ordonnance Caraman, jeune officier d'espérance, à la tête d'un
bataillon, tourna la droite. Le prince de la Moskowa marcha sur la ferme
d'Urtubie. L'ennemi se retira, et prit position sur une hauteur, qu'on
reconnut le 7 à la pointe du jour. C'est ce qui donna lieu à la bataille
de Craonne.
Cette position était très-belle, l'ennemi ayant sa droite et sa gauche
appuyées à deux ravins, et un troisième ravin devant lui. Il défendait
le seul passage, d'une centaine de toises de largeur, qui joignait sa
position au plateau de Craonne.
Le duc de Bellune se porta, avec deux divisions de la jeune garde, à
l'abbaye de Vauclerc, où l'ennemi avait mis le feu. Il l'en chassa, et
passa le défilé que l'ennemi défendait avec soixante pièces de canon. Le
général Drouot le franchit avec plusieurs batteries. Au même instant,
le prince de la Moskowa passa le ravin de gauche et débouchait sur la
droite de l'ennemi. Pendant une heure, la canonnade fut très-forte. Le
général Grouchy, avec sa cavalerie, déboucha. Le général Nansouty, avec
deux divisions de cavalerie, passa le ravin sur la droite de l'ennemi.
Une fois le défilé franchi et l'ennemi forcé dans sa position, il fut
poursuivi pendant quatre lieues, et canonné par quatre-vingts pièces de
canon à mitraille; ce qui lui a causé une très-grande perte. Le plateau
par lequel il se retirait ayant toujours des ravins à droite et à
gauche, la cavalerie ne put le déborder et l'entamer.
L'empereur porta son quartier-général à Bray.
Le lendemain 8, nous avons poursuivi l'ennemi jusqu'au delà du défilé
d'Urcel, et le jour même nous sommes entrés à Soissons, où il a laissé
un équipage de pont.
La bataille de Craonne est extrêmement glorieuse pour nos armes.
L'ennemi y a perdu six généraux; il évalue sa perte de cinq à six mille
hommes. La nôtre a été de huit cents hommes tués ou blessés.
Le duc de Bellune a été blessé d'une balle. Le général Grouchy,
ainsi que le général Laferrière, officier de cavalerie d'une grande
distinction, ont également été blessés en débouchant à la tête de leurs
troupes.
Le général Belliard a pris le commandement de la cavalerie.
Le résultat de toutes ces opérations est une perte pour l'ennemi de dix
à douze mille hommes, et d'une trentaine de pièces de canon.
L'intention de l'empereur est de manoeuvrer avec l'armée sur l'Aisne.
Le 12 mars 1814.
_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
Le lendemain de la bataille de Craonne (le 8), l'ennemi fut poursuivi
par le prince de la Moskowa jusqu'au village d'Étouvelles. Le général
Voronzoff, avec sept ou huit mille hommes, gardait cette position,
qui était très-difficile à aborder, parce que la route qui y conduit
chemine, pendant une lieue, entre deux marais impraticables.
Le baron Gourgault, premier officier d'ordonnance de S. M., et officier
d'un mérite distingué, partit à onze heures du soir de Chavignon avec
deux bataillons de la vieille garde, tourna la position, et se porta par
Challevois sur Chivi. Il arriva à une heure du matin sur l'ennemi, qu'il
aborda à la baïonnette. Les Russes furent réveillés par les cris de
_vive l'empereur!_ et poursuivis jusqu'à Laon. Le prince de la Moskowa
déboucha par le défilé.
Le lendemain 9, à la pointe du jour, on reconnut l'ennemi, qui s'était
réuni aux corps prussiens. La position qu'il occupait était telle, qu'on
la jugea inattaquable. On prit position.
Le duc de Raguse, qui avait couché le 8 à Corbeni, parut à deux heures
après midi à Veslud, culbuta l'avant-garde ennemie, attaqua le village
d'Athies, qu'il enleva, et eut des succès pendant toute la journée. A
six heures et demie, il prit position. A sept heures, l'ennemi fit un
_houra_ de cavalerie à une lieue sur les derrières, où le duc de Raguse
avait un parc de réserve. Le duc de Raguse s'y porta vivement; mais
l'ennemi avait eu le temps d'enlever dans ce parc quinze pièces de
canon. Une grande partie du personnel s'est sauvée.
Le même jour, le général Charpentier, avec sa division de jeune garde,
enleva le village de Clacy. Le lendemain, l'ennemi attaqua sept fois ce
village, et sept fois il fut repoussé. Le général Charpentier fit quatre
cents prisonniers. L'ennemi laissa les avenues couvertes de ses morts.
Le quartier-général de l'empereur a été, le 9 et le 10, à Chavignon.
S. M. jugeant qu'il était impossible d'attaquer les hauteurs de Laon, a
porté le 11 son quartier-général à Soissons. Le duc de Raguse a occupé
le même jour Bery-au-Bac.
Le général Corbineau se louait à Reims du bon esprit de ses habitans.
Le 7, à onze heures du matin, le général Saint-Priest, commandant une
division russe, s'est présenté devant la ville de Reims, et l'a sommée
de se rendre. Le général Corbineau lui a répondu avec du canon. Le
général Defrance arrivait alors avec sa division de gardes-d'honneur. Il
fit une belle charge et chassa l'ennemi. Le général Saint-Priest a fait
mettre le feu à deux grandes manufactures et à cinquante maisons de
la ville qui se trouvent hors de son enceinte, conduite digne d'un
transfuge; de tout temps, les transfuges furent les plus cruels ennemis
de leur patrie.
Soissons a beaucoup souffert; les habitans se sont conduits de la
manière la plus honorable. Il n'est point d'éloges qu'ils ne donnent au
régiment de la Vistule, qui formait leur garnison; il n'est pas d'éloges
que le régiment de la Vistule ne fasse des habitans. S. M. a accordé à
ce brave corps trente décorations de la légion-d'honneur.
Le plan de campagne de l'ennemi paraît avoir été une espèce de _houra_
général sur Paris. Négligeant toutes les places de Flandres, et
n'observant Berg-op-Zoom et Anvers qu'avec des troupes inférieures en
nombre de moitié aux garnisons de ces villes, l'ennemi a pénétré
sur Avesnes. Négligeant les places des Ardennes, Mézières, Rocroy,
Philippeville, Givet, Charlemont, Montmédy, Maestricht, Venloo, Juliers,
il a passé par des chemins impraticables, pour arriver sur Avesnes et
Rethel. Ces places communiquent ensemble, ne sont pas observées, et
leurs garnisons inquiètent fortement les derrières de l'ennemi. Au même
instant où le général Saint-Priest brûlait Reims, son frère était arrêté
par les habitans et conduit prisonnier à Charlemont. Négligeant toutes
les places de la Meuse, l'ennemi s'était avancé par Bar et Saint-Dizier.
La garnison de Verdun est venue jusqu'à Saint-Mihiel. Auprès de Bar, un
général russe resté quelques momens, avec une quinzaine d'hommes, après
le départ de sa troupe, a été tué, ainsi que son escorte, par les
paysans, en représailles des atrocités qu'il avait ordonnées. Metz
pousse ses sorties jusqu'à Nancy. Strasbourg et les autres places de
l'Alsace n'étant observées que par quelques partis, on y entre, on en
sort librement, et les vivres y arrivent en abondance. Les troupes de
la garnison de Mayence vont jusqu'à Spire. Les départemens s'étant
empressés de compléter les cadres des bataillons qui sont dans toutes
ces places, où on les a armés, équipés et exercés, on peut dire qu'il y
a plusieurs armées sur les derrières de l'ennemi. Sa position ne peut
que devenir tous les jours plus dangereuse. On voit, par les rapports
que l'on a interceptés, que les régimens de cosaques dont la force était
de deux cent cinquante hommes, en ont perdu plus de cent vingt, sans
avoir été à aucune action, mais par la guerre que leur ont faite les
paysans.
Le duc de Castiglione manoeuvre sur le Rhône, dans le département de
l'Ain et dans la Franche-Comté. Les généraux Dessaix et Marchand ont
chassé l'ennemi de la Savoie. Quinze mille hommes passent les Alpes pour
venir renforcer le duc de Castiglione.
Le vice-roi a obtenu de grands succès a Borghetto, et a repoussé
l'ennemi sur l'Adige.
Le général Grenier, parti de Plaisance le 2 mars, a battu l'ennemi sur
Parme, et l'a jeté au-delà du Taro.
Les troupes françaises qui occupaient Rome, Civita-Vecchia, la Toscane,
entrent en Piémont pour passer les Alpes.
L'exaspération des populations entières s'accroît chaque jour dans la
proportion des atrocités que commettent ces hordes, plus barbares
encore que leurs climats, qui déshonoreraient l'espèce humaine, et dont
l'existence militaire a pour mobile, au lieu de l'honneur, le pillage et
tous les crimes.
Les conférences de Lusigny, pour la suspension d'armes, ont échoué. On
n'a pu s'arranger sur la ligne de démarcation. On était d'accord sur
les points d'occupation au nord et à l'est; mais l'ennemi a voulu,
non-seulement étendre sa ligne sur la Saône et le Rhône, mais en
envelopper la Savoie. On a répondu à cette injuste prétention, en
proposant d'adopter pour cette partie le _statu quo,_ et de laisser le
duc de Castiglione et le comte Bubna se régler sur la ligne de leurs
avant-postes. Cette proposition a été rejetée. Il a donc fallu
renoncer à une suspension d'armes de quinze jours, qui offrait plus
d'inconvéniens que d'avantages. L'empereur n'a pas cru, d'ailleurs,
avoir le droit de remettre de nombreuses populations sous le joug de fer
dont elles avaient été délivrées. Il n'a pu consentir à abandonner nos
communications avec l'Italie, que l'ennemi avait essayé tant de fois
et vainement d'intercepter, lorsque nos troupes n'étaient pas encore
réunies.
Le temps a été constamment très-froid. Les bivouacs sont fort durs dans
cette saison; mais on en a ressenti également les souffrances de part et
d'autre. Il parait même que les maladies font des ravages dans l'armée
ennemie, tandis qu'il y eu a fort peu dans la nôtre.
Le 14 mars 1814.
_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
Le général Saint-Priest, commandant en chef le huitième corps russe,
était depuis plusieurs jours en position à Châlons-sur-Marne, ayant une
avant-garde à Sillery. Ce corps, composé de trois divisions qui devaient
former dix-huit régimens et trente-six bataillons, n'était réellement
que de huit régimens ou seize bataillons, faisant cinq à six mille
hommes.
Le général Jagow, commandant la dernière colonne de la réserve
prussienne, et ayant sous ses ordres quatre régimens de la landwehr de
la Poméranie prussienne et des Marches, formant seize bataillons ou
sept mille hommes qui avaient été employés au siége de Torgau et de
Wittemberg, se réunit au corps du général Saint-Priest, dont les
forces se trouvèrent être de quinze à seize mille hommes, cavalerie et
artillerie comprises.
Le général Saint-Priest résolut de surprendre la ville de Reims, où
était le général Corbineau, à la tête de la garde nationale et de trois
bataillons de levée en masse, avec cent hommes de cavalerie et huit
pièces de canon. Le général Corbineau avait placé la division de
cavalerie du général Defrance à Châlons-sur-Vesle, à deux lieues de la
ville.
Le 12, à cinq heures du matin, le général Saint-Priest se présenta aux
différentes portes. Il fit sa principale attaque sur la porte de Laon,
que la supériorité de son nombre lui donna le moyen de forcer. Le
général Corbineau opéra sa retraite avec les trois bataillons de la
levée en masse et ses cent hommes de cavalerie, et se replia sur
Châlons-sur-Vesle. La garde nationale et les habitans se sont très-bien
comportés dans cette circonstance.
Le 13, à quatre heures du soir, l'empereur était sur les hauteurs
du Moulin-à-Vent, à une lieue de Reims. Le duc de Raguse formait
l'avant-garde. Le général de division Merlin attaqua, cerna et prit
plusieurs bataillons de landwehr prussienne. Le général Sébastiani,
commandant deux divisions de cavalerie, se porta sur la ville. Une
centaine de pièces de canon furent engagées, tant d'un côté que de
l'autre. L'ennemi couronnait les hauteurs en avant de Reims. Pendant
qu'elles étaient attaquées, on réparait les ponts de Saint-Brice, pour
tourner la ville. Le général Defrance fit une superbe charge avec les
gardes d'honneur, qui se sont couverts de gloire, notamment le général
comte de Ségur, commandant le troisième régiment. Ils chargèrent entre
la ville et l'ennemi, qu'ils jetèrent dans le faubourg, et auquel ils
prirent mille cavaliers et son artillerie.
Sur ces entrefaites, le général comte Krasinski ayant coupé la route de
Reims à Bery-au-Bac, l'ennemi abandonna la ville, en fuyant en désordre
de tous côtés. Vingt-deux pièces de canon, cinq mille prisonniers,
cent voitures d'artillerie et de bagages, sont les résultats de cette
journée, qui ne nous a pas coûté cent hommes.
La même batterie d'artillerie légère qui a frappé de mort le général
Moreau devant Dresde, a blessé mortellement le général Saint-Priest, qui
venait à la tête des Tartares du désert, ravager notre belle patrie.
L'empereur est entré à Reims à une heure du matin, aux acclamations
des habitans de cette grande ville, et y a placé son quartier-général.
L'ennemi s'est retiré, partie sur Châlons, partie sur Rethel, partie sur
Laon. Il est poursuivi dans toutes ces directions.
Le dixième régiment de hussards s'est, ainsi que le troisième régiment
des gardes-d'honneur, particulièrement distingué.
Le général comte de Ségur a été blessé grièvement, mais sans danger pour
sa vie.
Le 20 mars 1814.
_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
Le général Wittgenstein, avec son corps d'armée, était à Villenoxe. Il
avait jeté des ponts à Pont, où il avait passé la Seine, et il marchait
sur Provins.
Le duc de Tarente avait réuni ses troupes sur cette ville. Le 16,
l'ennemi manoeuvrait pour déborder sa gauche. Le duc de Reggio engagea
son artillerie, et toute la journée se passa en canonnade. Le mouvement
de l'ennemi paraissait se prononcer sur Provins et sur Nangis.
D'un autre côté, le prince Schwartzenberg, l'empereur Alexandre et le
roi de Prusse étaient à Arcis-sur-Aube.
Le corps du prince-royal de Wurtemberg s'était porté sur
Villers-aux-Corneilles.
Le général Platow, avec trois mille barbares, s'était jeté sur
Fère-Champenoise et Sézanne.
L'empereur d'Autriche venait d'arriver de Chaumont à Troyes.
Le prince de la Moskwa est entré le 16 a Châlons-sur-Marne.
L'empereur a couché le 17 à Épernay; le 18, à Fère-Champenoise, et le
19, à Plancy.
Le général Sébastiani, à la tête de sa cavalerie, a rencontré à
Fère-Champenoise le général Platow, l'a culbuté et l'a poursuivi jusqu'à
l'Aube, en lui faisant des prisonniers.
Le 19, après-midi, l'empereur a passé l'Aube à Plancy. A cinq heures du
soir, il a passé la Seine à un gué, et a fait tourner Méry, qui a été
occupé.
A sept heures du soir, le général Letort, avec les chasseurs de la
garde, est arrivé au village de Châtre, coudant la route de Nogent à
Troyes; mais l'ennemi était déjà partout en retraite. Cependant le
général Letort a pu atteindre son parc de pontons, qui avait servi à
faire le pont de Pont-sur-Seine; il s'est emparé de tous les pontons sur
leurs haquets attelés, et d'une centaine de voitures de bagages; il a
fait des prisonniers.
Dans la journée du 17, le général de Wrede avait rétrogradé rapidement
sur Arcis-sur-Aube. Dans la nuit du 17 au 18, l'empereur de Russie
s'était retiré sur Troyes. Le 18 les souverains alliés ont évacué
Troyes, et se sont portés en toute hâte sur Bar-sur-Aube.
S. M. l'empereur est arrivé à Arcis-sur-Aube le 20 au matin.
Boulevent, le 25 mars 1814.
_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
Le quartier-général de l'empereur est ici. L'armée française occupe
Chaumont, Brienne; elle est en communication avec Troyes, et ses
patrouilles vont jusqu'à Langres. De tout côté, on ramène des
prisonniers.
La santé de S. M. est très-bonne.
Le 29 mars 1814.
_A S.M. l'impératrice-reine et régente._
Le 26 de ce mois, S.M. l'empereur a battu à Saint-Dizier, le général
Witzingerode, lui a fait deux mille prisonniers, lui a pris des canons
et beaucoup de voitures de bagages. Ce corps a été poursuivi très-loin.
Le 31 mars 1814.
_A S.M. l'impératrice-reine et régente._
Le général de division Béré est entré à Chaumont le 25, et a ainsi coupé
la ligne d'opération de l'ennemi; il a intercepté beaucoup de courriers
et d'estafettes, et enlevé à l'ennemi des bagages, plusieurs pièces de
canon, des magasins d'habillement et une grande partie des hôpitaux. Il
a été parfaitement secondé par les habitans de la campagne, qui sont
partout en armes et montrent la plus grande ardeur. M. le baron de
Wissemberg, ministre d'Autriche en Angleterre, revenant de Londres avec
le comte de Pulsy, son secrétaire de légation; le lieutenant-général
suédois Sessiole de Brand, ministre de Suède auprès de l'empereur
de Russie, avec un major suédois; le conseiller de guerre prussien,
Peguilhen; MM. de Tolstoï et de Marcof, et deux autres officiers
d'ordonnance russes, allant tous en mission aux différens
quartiers-généraux des alliés, ont été arrêtés par les levées en masse,
et conduits au quartier-général. L'enlèvement de ces personnages, et de
leurs papiers, qui ont tous été pris, est d'une grande importance.
Le parc de l'armée russe et tous ses équipages étaient à Bar-sur-Aube. A
la première nouvelle des mouvemens de l'armée, ils ont été évacués sur
Bedfort; ce qui prive l'ennemi de ses munitions d'artillerie, de ses
transports de vivres de réserve, et de beaucoup d'autres objets qui lui
étaient nécessaires.
L'armée ennemie ayant pris le parti d'opérer entre l'Aube et la Marne,
avait laissé le général russe Witzingerode à Saint-Dizier, avec huit
mille hommes de cavalerie et deux divisions d'infanterie, afin de
maintenir la ligne d'opérations, et faciliter l'arrivée de l'artillerie,
des munitions et des vivres dont l'ennemi a le plus grand besoin.
La division de dragons du général Milhaud, et la cavalerie de la garde,
commandée par le général Sébastiani, ont passé le gué de Valcoeur le 22
mars, ont marché sur cette cavalerie, et, après de belles charges, l'ont
mise en déroute. Trois mille hommes de cavalerie russe; dont beaucoup de
la garde impériale, ont été tués ou pris. Les dix-huit pièces de
canon qu'avait l'ennemi, lui ont été enlevées, ainsi que ses bagages.
L'ennemi, a laissé les bois et les prairies jonchés de ses morts. Tous
les corps de cavalerie se sont distingués à l'envi les uns des autres.
Le duc de Reggio a poursuivi l'ennemi jusqu'à Bar-sur-Ornain, où il est
entré le 27. Le 29, le quartier-général de l'empereur était à Troyes.
Deux convois de prisonniers, dont le nombre s'élève à plus de six mille
hommes, suivent l'armée.
Dans tous les villages, les habitans sont sous les armes; exaspérés par
la violence, les crimes et les ravages de l'ennemi, ils lui font une
guerre acharnée, qui est pour lui du plus grand danger.
Le 1er avril 1814.
L'empereur qui avait porté son quartier-général à Troyes le 29, s'est
dirigé à marches forcées par Sens sur la capitale. S. M. était le 31 à
Fontainebleau; elle a appris que l'ennemi, arrivé vingt-quatre heures
avant l'armée française, occupait Paris, après avoir éprouvé une forte
résistance, qui lui a coûté beaucoup de monde.
Les corps des ducs de Trévise, de Raguse et celui du général Compans,
qui ont concouru à la défense de la capitale, se sont réunis entre
Essonne et Paris, où S.M. a pris position avec toute l'armée qui arrive
de Troyes.
L'occupation de la capitale par l'ennemi est un malheur qui afflige
profondément le coeur de S.M., mais dont il ne faut pas concevoir
d'alarmes; la présence de l'empereur avec son armée, aux portes de
Paris, empêchera l'ennemi de se porter à ses excès accoutumés, dans une
ville si populeuse, qu'il ne saurait garder sans rendre sa position
très-dangereuse.
_Proclamation._
L'empereur se porte bien et veille pour le salut de tous.
S.M. l'impératrice et le roi de Rome sont en sûreté.
Les rois frères de l'empereur, les grands dignitaires, les ministres, le
sénat et le conseil d'état, se sont portés sur les rives de la Loire, où
le centre du gouvernement s'établit provisoirement.
Ainsi l'action du gouvernement ne sera pas paralysée; les bons citoyens,
les vrais Français, peuvent être affligés de l'occupation de la
capitale; mais ils n'en doivent pas concevoir de trop vives alarmes;
qu'ils se reposent sur l'activité de l'empereur, et sur son génie, du
soin de notre délivrance! Mais qu'ils sentent bien que c'est dans ces
grandes circonstances que l'honneur national, et nos intérêts bien
entendus, nous commandent plus que jamais de nous rallier autour de
notre souverain! Secondons ses efforts, et ne regrettons aucun sacrifice
pour terminer enfin cette lutte terrible contre des ennemis qui, non
contens de combattre nos armées, viennent encore frapper chaque citoyen
dans ce qu'il a de plus cher, et ravager ce beau pays dont la gloire
et la prospérité furent, dans tous les temps, l'objet de leur haine
jalouse.
Malgré les succès que l'armée coalisée vient d'obtenir et dont elle ne
s'enorgueillira pas long-temps, le théâtre de la guerre est encore loin
de nous; mais si quelques coureurs, attirés par l'espoir du pillage,
osaient se répandre dans vos campagnes, ils vous trouveraient armés pour
défendre _vos femmes, vos enfans, vos propriétés_.
Blois, 3 avril 1814.
_Proclamation de l'impératrice-reine et régente._
Français,
Les événemens de la guerre ont mis la capitale au pouvoir de l'étranger.
L'empereur, accouru pour la défendre, est à la tête de ses armées si
souvent victorieuses.
Elles sont en présence de l'ennemi, sous les murs de Paris. C'est de la
résidence que j'ai choisie, et des ministres de l'empereur, qu'émaneront
les seuls ordres que vous puissiez reconnaître.
Toute ville au pouvoir de l'ennemi cesse d'être libre; toute direction
qui en émane est le langage de l'étranger, ou celui qu'il convient à ses
vues hostiles de propager.
Vous serez fidèles à vos sermens, vous écouterez la voix d'une princesse
qui fut remise à votre foi, qui fait sa gloire d'être Française, d'être
associée aux destinées du souverain que vous avez librement choisi.
Mon fils était moins sûr de vos coeurs au temps de nos prospérités.
Ses droits et sa personne sont sous votre sauve-garde.