_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
Le duc de Reggio, avec les douzième, septième et quatrième corps, s'est
porté le 23 août sur Berlin. Il a fait attaquer le village de Trebbin,
défendu par l'armée ennemie, et l'a forcé. Il a continué son mouvement.
Le 24 août, le septième corps n'ayant pas réussi dans le combat de
Gross-Beeren, le duc de Reggio s'est reporté sur Wittemberg.
Le 3 septembre, le prince de la Moskwa a pris le commandement de
l'armée, et s'est porté sur Interbock. Le 5, il a attaqué et battu le
général Tauensien; mais le 6, il a été attaqué en marche par l'armée
ennemie, commandée par le général Bulow. Des charges de cavalerie sur
ses derrières ont mis le désordre dans ses parcs. Il a dû se retirer sur
Torgau. Il a perdu huit mille hommes tués, blessés ou prisonniers, et
douze pièces de canon. La perte de l'ennemi doit avoir été aussi très
forte.
Le 11 septembre 1813.
_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
La grande armée ennemie, battue à Dresde, s'était réfugiée en Bohême.
Instruits que l'empereur s'était porté en Silésie, les alliés ont réuni
un corps de quatre-vingt mille hommes, composé de Russes, de Prussiens
et d'Autrichiens, et se sont portés, le 5, sur Hottendorf; le 6, sur
Gieshubel, et le 7, sur Pirna.
Le 9, l'armée française marcha sur Borna et Furstenwalde. Le
quartier-général de l'empereur fut à Liebstadt.
Le 10, le maréchal Saint-Cyr se porta du village de Furstenwalde sur le
Geyersberg, qui domine la plaine de la Bohême. Le général Bonnet,
avec la quarante-troisième division, descendit dans la plaine près de
Toeplitz. L'on aperçut l'armée ennemie qui cherchait à se rallier
après avoir rappelé tous ses détachemens de la Saxe. Si le débouché du
Geyersberg avait été praticable pour l'artillerie, cette armée aurait
été attaquée en flanc pendant sa marche; mais tous les efforts faits
pour descendre du canon furent inutiles.
Le général Ornano déboucha sur les hauteurs de Peterswalde, pendant que
le général Dumonceau y arrivait par Hollendorff.
Nous avons fait quelques centaines de prisonniers, dont plusieurs
officiers. L'ennemi a constamment évité la bataille, et s'est retiré
précipitamment dans toutes les directions.
Le 11, l'empereur est retourné à Dresde.
Le 13 septembre 1813.
_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
Le quartier-général de l'empereur était à Dresde.
Le duc de Tarente, avec les cinquième, onzième et troisième corps,
s'était placé sur la rive gauche de la Sprée. Le prince Poniatowski,
avec le huitième corps, était à Stolpen. Toutes ces forces étaient ainsi
concentrées à une journée de Dresde, sur la rive droite de l'Elbe.
Le comte de Lobau, avec le premier corps, était à Hollendorff, en avant
de Peterswalde; le duc de Trévise, à Pirna; le maréchal Saint-Cyr, sur
les hauteurs de Borna, occupant les débouchés de Furstenwalde et du
Geyersberg; le duc de Bellune, à Altenberg.
Le prince de la Moskwa était à Torgau avec les quatrième, septième et
douzième corps.
Le duc de Raguse et le roi de Naples, avec la cavalerie du général
Latour-Maubourg, se portaient sur Grossen-Hayn.
Le prince d'Eckmülh était sur Ratzeburg.
L'armée ennemie de Silésie était sur la droite de la Sprée. Celle de la
Bohême était: les Russes et les Prussiens, dans la plaine de Toeplitz,
et un corps autrichien à Marienberg. L'armée ennemie de Berlin était à
Interbock.
Le général français Margaron, avec un corps d'observation, occupait
Leipsick.
Le château de Sonnenstein, au-dessus de Pirna, avait été occupé,
fortifié et armé.
S. M. avait donné le commandement de Torgau au comte de Narbonne.
Les quatre régimens des gardes-d'honneur avaient été attachés, le
premier, aux chasseurs à cheval de la garde; le deuxième, aux dragons;
le troisième, aux grenadiers à cheval; et le quatrième, au premier
régiment de lanciers. Ces régimens de la garde leur fournissaient des
instructeurs, et toutes les fois qu'on marchait au combat, y joignaient
de vieux soldats pour renforcer leurs cadres et les guider. Un escadron
de chaque régiment des gardes-d'honneur était toujours de service auprès
de l'empereur, avec l'escadron que fournit chaque régiment de la garde;
ce qui portait à huit le nombre des escadrons de service.
Le 17 septembre 1813.
_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
Le 14, l'ennemi déboucha de Toeplitz sur Nollendorf, et menaça de
tourner la division Dumonceau, qui était sur la hauteur. Cette division
se retira en bon ordre sur Gushabel, où le comte de Lobau réunit son
corps. L'ennemi ayant voulu attaquer le camp de Gushabel, fut repoussé
et perdit beaucoup de monde.
Le 15, l'empereur partit de Dresde, et se porta au camp de Pirna. Il
dirigea le général Mouton-Duvernet, commandant la quarante-deuxième
division, par les villages de Langenhenersdorf et de Bera, tournant
ainsi la droite de l'ennemi. En même temps, le comte de Lobau l'attaqua
de front. L'ennemi fut mené l'épée dans les reins tout le reste de la
journée.
Le 16, il occupait encore les hauteurs au-delà de Peterswalde. A midi,
on se mit à sa poursuite, et il fut délogé de sa position. Le général
Ornano fit faire de belles charges à sa division de cavalerie de la
garde et à la brigade de chevau-légers polonais du prince Poniatowski.
L'ennemi fut poussé et jeté en Bohême dans le plus grand désordre. Il
a fait sa retraite avec tant d'activité, qu'on n'a pu lui prendre que
quelques prisonniers, parmi lesquels se trouve le général Blucher,
commandant l'avant-garde, et fils du général en chef prussien Blucher.
Notre perte a été peu considérable.
Le 16, l'empereur a couché à Péterswalde, et le 17, S. M. était de
retour à Pirna.
Thielmann, général transfuge du service de Saxe, avec un corps de
partisans et de transfuges, s'est porté sur la Saale. Un colonel
autrichien s'est aussi porté en partisan sur Colditz.
Les généraux Margaron, Lefèvre-Desnouettes et Piré se sont mis avec des
colonnes de cavalerie et d'infanterie à la poursuite de ces partis,
espérant en avoir bon compte.
Le 19 septembre 1813.
_A S. M. l'impératrice-reine et régente_
Le 17, à deux heures après-midi, l'empereur est monté à cheval, et au
lieu de se rendre à Pirna, est allé aux avant-postes. Ayant aperçu que
l'ennemi avait fait une grande quantité d'abattis pour défendre la
descente de la montagne, S. M. le fit attaquer par le général Duvernet,
qui, avec la quarante-deuxième division, s'empara du village d'Abessau
et repoussa l'ennemi dans la plaine de Toeplitz. Il était chargé de
manoeuvrer de manière à bien reconnaître la position de l'ennemi, et à
l'obliger de démasquer ses forces. Ce général réussit parfaitement à
exécuter ses instructions. Il s'engagea une vive canonnade hors de
portée, et qui fit peu de mal; mais une batterie autrichienne de 24
pièces ayant quitté sa position pour se rapprocher de la division
Duvernet, le général Ornano l'a fait charger par les lanciers rouges
de la garde: ils ont enlevé ces vingt-quatre pièces, et sabré tous les
canonniers, mais on n'a pu ramener que les chevaux, deux pièces de canon
et un avant-train.
Le 18, le comte de Lobau était resté dans la même position, occupant le
village d'Arbessau et tous les débouchés de la plaine. A quatre heures
après-midi, l'ennemi envoya une division pour tâcher de surprendre la
hauteur au village de Keinitz. Cette division fut repoussée l'épée dans
les reins, et mitraillée pendant une heure.
Le 18, à neuf heures du soir, S. M. est arrivée à Pirna, et le 19, le
comte de Lobau a repris ses positions en avant de Nollendorf et au camp
de Gushabel.
La pluie tombait par torrent.
Le prince de Neufchâtel est un peu incommodé d'un accès de fièvre.
S. M. se porte très-bien.
Le 26 septembre 1813.
_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
L'empereur a passé les journées du 19 et du 20 à Pirna, S. M. y a fait
jeter un pont, et établir une tête de pont sur la rive droite.
Le 21, l'empereur est venu coucher à Dresde, et le 22, il s'est porté
à Hartau: il a sur-le-champ fait déboucher au-delà de la forêt de
Bischoffswerda, le onzième corps, commandé par le duc de Tarente, le
cinquième corps, commandé par le général Lauriston, et le troisième
corps, commandé par le général Souham.
L'armée ennemie de Silésie qui s'était portée, la droite, commandée par
Sacken, sur Kamenz, la gauche, commandée par Langeron, sur Neustadt
aux débouchés de Bohême, et le centre, commandé par Yorck, sur
Bischoffswerda, se mit sur le champ en retraite de tous côtés. Le
général Gérard, commandant notre avant-garde, la poussa vivement, et lui
fit quelques prisonniers. L'ennemi fut mené battant jusqu'à la Sprée. Le
général Lauriston entra dans Neustadt.
L'ennemi refusant ainsi la bataille, l'empereur est revenu le 24 à
Dresde, et a ordonné au duc de Tarente de prendre position sur les
hauteurs de Weissig.
Le huitième corps, commandé par le prince Poniatowski, a repassé sur la
rive gauche.
Le comte de Lobau, avec le premier corps, occupe toujours Gushabel.
Le maréchal Saint-Cyr occupe Pirna et la position de Borna.
Le duc de Bellune occupe la position de Freyberg.
Le duc de Raguse, avec le sixième corps et la cavalerie du général
Latour-Maubourg, était au-delà de Grossenhayn. Il avait repoussé
l'ennemi sur la rive droite au-delà de Torgau, pour faciliter le passage
d'un convoi de vingt mille quintaux de farine qui remontait l'Elbe sur
des bateaux, et qui est arrivé à Dresde.
Le duc de Padoue est à Leipsick; le prince de la Moskwa entre Wittenberg
et Torgau.
Le général comte Lefèvre-Desnouettes était, avec quatre mille chevaux, à
la suite du transfuge Thielmann. Ce Thielmann est Saxon, et comblé
des bienfaits du roi. Pour prix de tant de bienfaits, il s'est montré
l'ennemi le plus irréconciliable de son roi et de son pays. A la tête de
trois mille coureurs, partie Prussiens, partie cosaques et Autrichiens,
il a pillé les haras du roi, levé partout des contributions à son
profit, et traité ses compatriotes avec toute la haine d'un homme qui
est tourmenté par le crime. Ce transfuge, décoré de l'uniforme de
lieutenant-général russe, s'était porté à Naumbourg, où il n'y avait ni
commandant ni garnison, mais où il avait surpris trois à quatre cents
malades. Cependant le général Lefèvre-Desnouettes l'avait rencontré à
Freybourg le 19, lui avait repris les trois ou quatre cents malades que
ce misérable avait arrachés de leurs lits pour s'en faire un trophée;
lui avait fait quelques centaines de prisonniers, pris quelques bagages,
et repris quelques voitures dont il s'était emparé. Thielmann s'était
alors réfugié sur Zeitz, où le colonel Munsdorff, partisan autrichien
qui parcourait le pays, s'était réuni à lui: le général comte
Lefèvre-Desnouettes les a attaqués le 24, à Altenbourg, les a rejetés
en Bohême, leur a tué beaucoup de monde, entre autres un prince de
Hohenzollernn et un colonel.
La marche de Thielmann avait apporté quelques retards dans les
communications d'Erfurth et de Leipsick.
L'armée ennemie de Berlin paraissait faire des préparatifs pour jeter un
pont à Dessau.
Le prince de Neufchâtel est malade d'une fièvre bilieuse; il garde le
lit depuis plusieurs jours.
S. M. ne s'est jamais mieux portée.
Le 29 septembre 1813.
_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
L'empereur a donné le commandement d'un corps de la jeune garde au duc
de Reggio.
Le duc de Castiglione s'est mis en marche avec son corps pour venir
prendre position sur les débouchés de la Saale.
Le prince Poniatowski s'est porté avec son corps sur Penig.
Le général comte Bertrand a attaqué, le 26, le corps de l'armée ennemie
de Berlin qui couvrait le pont jeté sur Wartenbourg, l'a forcé, lui a
fait des prisonniers, et l'a mené battant jusque sur la tête de pont.
L'ennemi a évacué la rive gauche et a coupé son pont. Le général
Bertrand a sur-le-champ fait détruire la tête de pont.
Le prince de la Moskwa s'est porté sur Oranienbaum, et le septième corps
sur Dessau. Une division suédoise qui était à Dessau s'est empressée de
repasser sur la rive droite. L'ennemi a été également obligé de couper
son pont, et on a rasé sa tête de pont.
L'ennemi a jeté des obus sur Wittenberg par la rive droite.
Dans la journée du 28, l'empereur a passé la revue du deuxième corps de
cavalerie sur les hauteurs de Weissig.
Le mois de septembre a été très-mauvais, très-pluvieux, contre
l'ordinaire de ce pays. On espère que le mois d'octobre sera meilleur.
La fièvre bilieuse du prince de Neufchâtel a cessé: le prince est en
convalescence.
Le 4 octobre 1813.
_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
Le général comte Lefèvre-Desnouettes a été attaqué le 28 septembre, à
sept heures du matin, à Altenbourg par dix mille hommes de cavalerie et
trois mille hommes d'infanterie. Il a fait sa retraite devant des forces
aussi supérieures; il a opéré de belles charges, et a fait beaucoup de
mal à l'ennemi. Il a perdu trois cents hommes de son infanterie; il est
arrivé sur la Saale. L'ennemi était commandé par l'hetman Platow et
le général Thielmann. Le prince Poniatowski s'est porté le 2 sur
Altenbourg, par Nossan, Waldheim et Colditz. Il a culbuté l'ennemi, lui
a fait plus de quatre cents prisonniers et l'a chassé en Bohême.
Le 27, le prince de la Moskwa s'est emparé de Dessau, qu'occupait une
division, et a rejeté cette division sur sa tête de pont. Le lendemain,
les Suédois sont arrivés pour reprendre la ville. Le général Guilleminot
les a laissés avancer à portée de mitraille, a démasqué alors ses
batteries, et les a repoussés en leur faisant beaucoup de mal.
Le 3 octobre, l'armée ennemie de Silésie s'est portée par Koenigsbruck
et Elterswerda, sur Elster, a jeté un pont au coude que forme l'Elbe à
Wartembourg, et a passé le fleuve. Le général Bertrand était placé sur
l'isthme, dans une fort belle position, environnée de digues et de
marais. Depuis neuf heures du matin, jusqu'à cinq heures du soir,
l'ennemi a faits sept attaques et a toujours été repoussé. Il a laissé
six mille morts sur le champ de bataille; notre perte a été de cinq
cents hommes tués ou blessés. Cette grande différence est due à la bonne
position que les divisions Morand et Fontanelli occupaient. Le soir,
le général Bertrand voyant déboucher de nouvelles forces, jugea devoir
opérer sa retraite, et prit position sur la Mulde avec le prince de la
Moskwa.
Le 4 le prince de la Moskwa était sur la rive gauche de la Mulde
à Dalitzch. Le duc de Raguse et le corps de cavalerie du général
Latour-Maubourg étaient à Eulenbourg, le troisième corps était sur
Torgau.
Deux cent cinquante partisans commandés par un général-major russe, se
sont portés sur Mulhausen, et apprenant que Cassel était dégarni de
troupes, ils ont tenté une surprise sur les portes de Cassel. Ils ont
été repoussés; mais le lendemain les troupes westphaliennes s'étant
dissoutes, les partisans entrèrent dans Cassel, ils livrèrent au pillage
tout ce qui leur tomba sous la main, et peu de jours après en sortirent.
Le roi de Westphalie s'était retiré sur le Rhin.
Paris, 7 octobre 1813.
_Discours de l'impératrice au sénat_[2].
«Sénateurs,
»Les principales puissances de l'Europe, révoltées des prétentions de
l'Angleterre, avaient, l'année dernière, réuni leurs armées aux nôtres
pour obtenir la paix du monde et le rétablissement des droits de tous
les peuples. Aux premières chances de la guerre, des passions assoupies
se réveillèrent. L'Angleterre et la Russie ont entraîné la Prusse et
l'Autriche dans leur cause. Nos ennemis veulent détruire nos alliés,
pour les punir de leur fidélité. Ils veulent porter la guerre au sein
de notre belle patrie, pour se venger des triomphes qui ont conduit nos
aigles victorieuses au milieu de leurs états. Je connais, mieux que
personne, ce que nos peuples auraient à redouter, s'ils se laissaient
jamais vaincre.
Avant de monter sur le trône où m'ont appelée le choix de mon auguste
époux et la volonté de mon père, j'avais la plus grande opinion du
courage et de l'énergie de ce grand peuple. Cette opinion s'est accrue
tous les jours par tout ce que j'ai vu se passer sous mes yeux. Associée
depuis quatre ans aux pensées les plus intimes de mon époux, je sais de
quels sentimens il serait agité sur un trône flétri et sous une couronne
sans gloire.
«Français! votre empereur, la patrie et l'honneur vous appellent!»
[Note 2: Nous insérons ce discours de Marie-Louise parce que
personne n'ignore qu'il fut dicté par Napoléon.]
Le 15 octobre 1813.
_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
Le 7, l'empereur est parti de Dresde. Le 8, il a couché à Wurzen; le 9,
à Eulenbourg, et le 10, à Duben.
L'armée ennemie de Silésie, qui se portait sur Wurzen, a sur-le-champ
battu en retraite et repassé sur la rive gauche de la Mulde; elle a
eu quelques engagemens où nous lui avons fait des prisonniers et pris
plusieurs centaines de voitures de bagages.
Le général Reynier s'est porté sur Wittenberg, a passé l'Elbe, a marché
sur Roslau, a tourné le pont de Dessau, s'en est emparé, s'est ensuite
porté sur Aken et s'est emparé du pont. Le général Bertrand s'est porté
sur les ponts de Wartenbourg et s'en est emparé. Le prince de la
Moskwa s'est porté sur la ville de Dessau; il a rencontré une division
prussienne; le général Delmas l'a culbutée, et lui a pris trois mille
hommes et six pièces de canon.
Plusieurs courriers du cabinet, entr'autres le sieur Kraft, avec des
dépêches de haute importance, ont été pris.
Après s'être ainsi emparé de tous les ponts de l'ennemi, le projet de
l'empereur était de passer l'Elbe, de manoeuvrer sur la rive droite,
depuis Hambourg jusqu'à Dresde; de menacer Potsdam et Berlin, et de
prendre pour centre d'opération Magdebourg, qui, dans ce dessein, avait
été approvisionné en munitions de guerre et de bouche. Mais le 13,
l'empereur apprit à Deiben que l'armée bavaroise était réunie à l'armée
autrichienne et menaçait le Bas-Rhin. Cette inconcevable défection fit
prévoir la défection d'autres princes, et fit prendre à l'empereur le
parti de retourner sur le Rhin; changement fâcheux, puisque tout avait
été préparé pour opérer sur Magdebourg; mais il aurait fallu rester
séparé et sans communication avec la France pendant un mois; ce n'avait
pas d'inconvénient au moment où l'empereur avait arrêté ses projets; il
n'en était plus de même lorsque l'Autriche allait se trouver avoir deux
nouvelles armées disponibles: l'armée bavaroise et l'armée opposée à la
Bavière. L'empereur changea donc avec ces circonstances imprévues, et
porta son quartier-général à Leipsick.
Cependant le roi de Naples, qui était resté en observation à Freyberg,
avait reçu le 7 l'ordre de faire un changement de front, et de se porter
sur Gernig et Frohbourg, opérant sur Wurzen et Vittenberg. Une division
autrichienne, qui occupait Angustusbourg, rendant difficile ce
mouvement, le roi reçut l'ordre de l'attaquer, la défit, lui prit
plusieurs bataillons, et après cela opéra sa conversion à droite.
Cependant la droite de l'armée ennemie de Bohème, composée du corps
russe de Wittgenstein, s'était portée sur Altenbourg, à la nouvelle du
changement de front du roi de Naples. Elle se porta sur Frohbourg, et
ensuite par la gauche sur Borna, se plaçant entre le roi de Naples et
Leipsick. Le roi n'hésita pas sur la manoeuvre qu'il devait faire; il
fit volte face, marcha sur l'ennemi, le culbuta, lui prit neuf pièces de
canon, un millier de prisonniers, et le jeta au-delà de l'Elster, après
lui avoir fait éprouver une perte de quatre à cinq mille hommes. Le 15,
la position de l'armée était la suivante:
Le quartier-général de l'empereur était à Reidnitz, à une demi-lieue de
Leipsick.
Le quatrième corps, commandé par le général Bertrand, était au village
de Lindenau.
Le sixième corps était à Libenthal.
Le roi de Naples, avec les deuxième, huitième et cinquième corps, avait
sa droite à Doelitz et sa gauche à Liberwolkowitz.
Les troisième et septième corps étaient en marche d'Eulenbourg pour
flanquer le sixième corps.
La grande armée autrichienne de Bohême avait le corps de Giulay
vis-à-vis Lindenau; un corps à Zwenckau, et le reste de l'armée, la
gauche appuyée à Grobern, et la droite à Neuendorf.
Les ponts de Wurzen et d'Eulenbourg sur la Mulde, et la position de
Taucha sur la Partha, étaient occupés par nos troupes. Tout annonçait
une grande bataille.
Le résultat de nos divers mouvemens dans ces six jours, a été cinq
mille prisonniers, plusieurs pièces de canon, et beaucoup de mal fait à
l'ennemi. Le prince Poniatowski s'est dans ces circonstances couvert de
gloire.
Le 16 octobre au soir.
_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
Le 15, le prince de Schwartzenberg, commandant l'armée ennemie, annonça
à l'ordre du jour, que le lendemain 16, il y aurait une bataille
générale et décisive.
Effectivement le 16, à neuf heures du matin, la grande armée alliée
déboucha sur nous. Elle opérait constamment pour s'étendre sur sa
droite. On vit d'abord trois grosses colonnes se porter, l'une le long
de la rivière de l'Elster, contre le village de Doelitz; la seconde
contre le village de Wachau, et la troisième contre celui de
Liberwolkowitz. Ces trois colonnes étaient précédées par deux cents
pièces de canon.
L'empereur fit aussitôt ses dispositions.
A dix heures, la canonnade était des plus fortes, et à onze heures
les deux armées étaient engagées aux villages de Doelitz, Wachau et
Liberwolkowitz. Ces villages furent attaqués six à sept fois; l'ennemi
fut constamment repoussé et couvrit les avenues de ses cadavres. Le
comte Lauriston, avec le cinquième corps, défendait le village de gauche
(Liberwolkowitz); le prince Poniatowski, avec ses braves Polonais,
défendait le village de droite (Doelitz), et le duc de Bellune défendait
Wachau.
A midi, la sixième attaque de l'ennemi avait été repoussée, nous étions
maîtres des trois villages, et nous avions fait deux mille prisonniers.
A peu près au même moment, le duc de Tarente débouchait par Holzhausen,
se portant sur une redoute de l'ennemi, que le général Charpentier
enleva au pas de charge, en s'emparant de l'artillerie et faisant
quelques prisonniers.
Le moment parut décisif.
L'empereur ordonna au duc de Reggio de se porter sur Wachau avec deux
divisions de la jeune garde. Il ordonna également au duc de Trévise de
se porter sur Liberwolkowitz avec deux autres divisions de la jeune
garde, et de s'emparer d'un grand bois qui est sur la gauche du village.
En même temps, il fit avancer sur le centre une batterie de cent
cinquante pièces de canon, que dirigea le général Drouot.
L'ensemble de ces dispositions eut le succès qu'on en attendait.
L'artillerie ennemie s'éloigna. L'ennemi se retira, et le champ de
bataille nous resta en entier.
Il était trois heures après midi. Toutes les troupes de l'ennemi avaient
été engagées. Il eut recours à sa réserve. Le comte de Merfeld qui
commandait en chef la réserve autrichienne, releva avec six divisions
toutes les troupes sur toutes les attaques, et la garde impériale russe,
qui formait la réserve de l'armée russe, les releva au centre.
La cavalerie de la garde russe et les cuirassiers autrichiens se
précipitèrent par leur gauche sur notre droite, s'emparèrent de Doelitz
et vinrent caracoler autour des carrés du duc de Bellune.
Le roi de Naples marcha avec les cuirassiers de Latour-Maubourg, et
chargea la cavalerie ennemie par la gauche de Wachau, dans le temps que
la cavalerie polonaise et les dragons de la garde, commandés par le
général Letort, chargeaient par la droite. La cavalerie ennemie fut
défaite; deux régimens entiers restèrent sur le champ de bataille. Le
général Letort fit trois cents prisonniers russes et autrichiens. Le
général Latour-Maubourg prit quelques centaines d'hommes de la garde
russe.
L'empereur fit sur-le-champ avancer la division Curial de la garde, pour
renforcer le prince Poniatowski. Le général Curial se porta au village
de Doelitz, l'attaqua à la baïonnette, le prit sans coup férir, et fit
douze cents prisonniers, parmi lesquels s'est trouvé le général en chef
Merfeld.
Les affaires ainsi rétablis à notre droite, l'ennemi se mit en retraite,
et le champ de bataille ne nous fut pas disputé.
Les pièces de la réserve de la garde, que commandait le général Drouot,
étaient avec les tirailleurs; la cavalerie ennemi vint les charger.
Les canonniers rangèrent en carré leurs pièces, qu'ils avaient eu la
précaution de charger à mitraille, et tirèrent avec tant d'agilité,
qu'en un instant l'ennemi fut repoussé. Sur ces entrefaites, la
cavalerie française s'avança pour soutenir ces batteries.
Le général Maison, commandant une division du cinquième corps, officier
de la plus grande distinction, fut blessé. Le général Latour-Maubourg,
commandant la cavalerie, eut la cuisse emportée d'un boulet. Notre
perte, dans cette journée, a été de deux mille cinq cents hommes, tant
tués que blessés. Ce n'est pas exagérer que de porter celle de l'ennemi
à vingt-cinq mille hommes.
On ne saurait trop faire l'éloge de la conduite du comte Lauriston et
du prince Poniatowski dans cette journée. Pour donner à ce dernier une
preuve de sa satisfaction, l'empereur l'a nommé sur le champ de bataille
maréchal de France, et a accordé un grand nombre de décorations aux
régimens de son corps.
Le général Bertrand était en même temps attaqué au village de Lindenau
par les généraux Giulay, Thielmann et Liechtenstein. On déploya de part
et d'autre une cinquantaine de pièces de canon. Le combat dura six
heures, sans que l'ennemi pût gagner un pouce de terrain. A cinq heures
du soir, le général Bertrand décida la victoire en faisant une charge
avec sa réserve, et non-seulement il rendit vains les projets de
l'ennemi, qui voulait s'emparer des ponts de Lindenau et des faubourgs
de Leipsick, mais encore il le contraignit à évacuer son champ de
bataille.
Sur la droite de la Partha, à une lieue de Leipsick, et à peu près à
quatre lieues du champ de bataille, où se trouvait l'empereur, le duc de
Raguse fut engagé. Par une de ces circonstances fatales, qui influent
souvent sur les affaires les plus importantes, le troisième corps, qui
devait soutenir le duc de Raguse, n'entendant rien de ce côté, à dix
heures du matin, et entendant au contraire une effroyable canonnade du
côté où se trouvait l'empereur, crut bien faire de s'y porter, et perdit
ainsi sa journée on marches. Le duc de Raguse, livré à ses propres
forces, défendit Leipsick et soutint sa position pendant toute la
journée, mais il éprouva des pertes qui n'ont point été compensées
par celles qu'il a fait éprouver à l'ennemi, quelque grandes qu'elles
fussent. Des bataillons de canonniers de la marine se sont faiblement
comportés. Les généraux Compans et Frederichs ont été blessés. Le soir,
le duc de Raguse, légèrement blessé lui-même, a été obligé de resserrer
sa position sur la Partha. Il a dû abandonner dans ce mouvement
plusieurs pièces démontées et plusieurs voitures.
Le 24 octobre 1813.
_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
La bataille de Wachau avait déconcerté tous les projets de l'ennemi;
mais son armée était tellement nombreuse, qu'il avait encore des
ressources. Il rappela en toute hâte, dans la nuit, les corps qu'il
avait laissés sur sa ligne d'opération et les divisions restées sur la
Saale; et il pressa la marche du général Benigsen, gui arrivait avec
quarante mille hommes.
Après le mouvement de retraite qu'il avait fait le 16 au soir et pendant
la nuit, l'ennemi occupa une belle position à deux lieues en arrière. Il
fallut employer la journée du 17 à le reconnaître et à bien déterminer
le point d'attaque. Cette journée était d'ailleurs nécessaire pour faire
venir les parcs de réserve et remplacer les quatre-vingt mille coups de
canon qui avaient été consommés dans la bataille. L'ennemi eut donc le
temps de rassembler ses troupes qu'il avait disséminées lorsqu'il se
livrait à des projets chimériques, et de recevoir les renforts qu'il
attendait.
Ayant eu avis de l'arrivée de ces renforts, et ayant reconnu que la
position de l'ennemi était très-forte, l'empereur résolut de l'attirer
sur un autre terrain. Le 18, à deux heures du matin, il se rapprocha de
Leipsick de deux lieues, et plaça son armée, la droite à Connewitz,
le centre à Probstheide, la gauche à Staetteritz, en se plaçant de sa
personne au moulin de Ta. De son côté, le prince de la Moskwa avait
placé ses troupes vis-à-vis l'armée de Silésie, sur la Partha; le
sixième corps à Schoenfeld, et le troisième et le septième le long de
la Partha à Neutsch et à Teckla. Le duc de Padoue avec le général
Dombrowski, gardait la position et le faubourg de Leipsick, sur la route
de Halle.
A trois heures du matin, l'empereur était au village de Lindenau. Il
ordonna au général Bertrand de se porter sur Lutzen et Weissenfels, de
balayer la plaine et de s'assurer des débouchés sur la Saale et de
la communication avec Erfurt. Les troupes légères de l'ennemi se
dispersèrent; et à midi, le général Bertrand était maître de Weissenfels
et du pont sur la Saale.
Ayant ainsi assuré ses communications, l'empereur attendit de pied ferme
l'ennemi.
A neuf heures, les coureurs annoncèrent qu'il marchait sur toute la
ligne. A dix heures, la canonnade s'engagea.
Le prince Poniatowski et le général Lefol défendaient le pont
de Connewitz. Le roi de Naples, avec le deuxième corps, était à
Probstheide, et le duc de Tarente à Holzhausen.
Tous tes efforts de l'ennemi, pendant la journée, contre Connewitz et
Probstheide, échouèrent. Le duc de Tarente fut débordé à Holzhausen.
L'empereur ordonna qu'il se plaçât au village de Staetteritz. La
canonnade fut terrible. Le duc de Castiglione qui défendait un bois sur
le centre, s'y soutint toute la journée.
La vieille garde était rangée en réserve sur une élévation, formant
quatre grosses colonnes dirigées sur les quatre principaux points
d'attaque.
Le duc de Reggio fut envoyé pour soutenir le prince Poniatowski, et le
duc de Trévise pour garder les débouchés de la ville de Leipsick.
Le succès de la bataille était dans le village de Probstheide. L'ennemi
l'attaqua quatre fois avec des forces considérables, quatre fois il fut
repoussé avec une grande perte.
A cinq heures du soir, l'empereur fit avancer ses réserves d'artillerie,
et reploya tout le feu de l'ennemi, qui s'éloigna à une lieue du champ
de bataille.
Pendant ce temps, l'armée de Silésie attaqua le faubourg de Halle.
Ses attaques, renouvelées un grand nombre de fois dans la journée,
échouèrent toutes. Elle essaya, avec la plus grande partie de ses
forces, de passer la Partha à Schoenfeld et à Saint-Teekla. Trois fois
elle parvint, à se placer sur la rive gauche, et trois fois le prince de
la Moskwa la chassa et la culbuta à la baïonnette.
A trois heures après-midi, la victoire était pour nous de ce côté contre
l'armée de Silésie, comme du côté où était l'empereur contre la grande
armée. Mais en ce moment l'armée saxonne, infanterie, cavalerie et
artillerie, et la cavalerie wurtembergeoise, passèrent toutes entières à
l'ennemi. Il ne resta de l'armée saxonne que le général Zeschau, qui la
commandait en chef, et cinq cents hommes. Cette trahison, non-seulement,
mit le vide dans nos lignes, mais livra à l'ennemi le débouché important
confié à l'armée saxonne, qui poussa l'infamie au point de tourner
sur-le-champ ses quarante pièces de canon rentre la division Durutte. Un
moment de désordre s'ensuivit; l'ennemi passa la Partha et marcha sur
Reidnitz, dont il s'empara: il ne se trouvait plus qu'à une demi-lieue
de Leipsick.
L'empereur envoya sa garde à cheval, commandée par le général Nansouty,
avec vingt pièces d'artillerie, afin de prendre en flanc les troupes qui
s'avançaient le long de la Partha pour attaquer Leipsick. Il se porta
lui-même avec une division de la garde, au village de Reidnitz. La
promptitude de ces mouvemens rétablit l'ordre, le village fut repris, et
l'ennemi poussé fort loin.
Le champ de bataille resta en entier en notre pouvoir, et l'armée
française resta victorieuse aux champs de Leipsick, comme elle l'avait
été aux champs de Wachau.
A la nuit, le feu de nos canons avait, sur tous les points, repoussé à
une lieue du champ de bataille le feu de l'ennemi.
Les généraux de division Vial et Rochambeau sont morts glorieusement.
Notre perte dans cette journée peut s'évaluer à quatre mille tués ou
blessés; celle de l'ennemi doit avoir été extrêmement considérable.
Il ne nous a fait aucun prisonnier, et nous lui avons pris cinq cents
hommes.
A six heures du soir, l'empereur ordonna les dispositions pour la
journée du lendemain. Mais à sept heures, les généraux Sorbier et
Dulauloy, commandant l'artillerie de l'armée et de la garde, vinrent à
son bivouac lui rendre compte des consommations de la journée: on avait
tiré quatre-vingt-quinze mille coups de canon: ils dirent que les
réserves étaient épuisées, qu'il ne restait pas plus de seize mille
coups de canon; que cela suffisait à peine pour entretenir le feu
pendant deux heures, et qu'en suite on serait sans munitions pour les
événemens ultérieurs; que l'armée, depuis cinq jours, avait tiré plus
de deux cent vingt mille coups de canon, et qu'on ne pourrait se
réapprovisionner qu'à Magdebourg ou à Erfurt.
Cet état de choses rendait nécessaire un prompt mouvement sur un de nos
deux grands dépôts: l'empereur se décida pour Erfurt, par la même raison
qui l'avait décidé à venir sur Leipsick, pour être à portée d'apprécier
l'influence de la défection de la Bavière.
L'empereur donna sur-le-champ les ordres pour que les bagages, les
parcs, l'artillerie, passassent les défilés de Lindenau; il donna le
même ordre à la cavalerie et à différens corps d'armée; et il vint dans
les faubourgs de Leipsick, à l'hôtel de Prusse, où il arriva à neuf
heures du soir.
Cette circonstance obligea l'armée française à renoncer aux fruits des
deux victoires où elle avait; avec tant de gloire, battu des troupes de
beaucoup supérieures en nombre et les armées de tout le continent.
Mais ce mouvement n'était pas sans difficulté. De Leipsick à Lindenau,
il y a un défilé de deux lieues, traversé par cinq ou six ponts. On
proposa de mettre six mille hommes et soixante pièces de canon dans la
ville de Leipsick, qui a des remparts, d'occuper cette ville comme tête
de défilé, et d'incendier ses vastes faubourgs, afin d'empêcher l'ennemi
de s'y loger, et de donner jeu à noire artillerie placée sur les
remparts.
Quelque odieuse que fût la trahison de l'armée saxonne, l'empereur ne
put se résoudre à détruire une des belles villes de l'Allemagne, à la
livrer à tous les genres de désordre inséparables d'une telle défense,
et cela sous les yeux du roi, qui, depuis Dresde, avait voulu
accompagner l'empereur, et qui était si vivement affligé de la conduite
de son armée. L'empereur aima mieux s'exposer à perdre quelques
centaines de voitures que d'adopter ce parti barbare.
A la pointe du jour, tous les parcs, les bagages, toute l'artillerie,
la cavalerie, la garde et les deux tiers de l'armée avaient passé le
défilé.
Le duc de Tarente et le prince Poniatowski furent chargés de garder les
faubourgs, de les défendre assez de temps pour laisser tout déboucher,
et d'exécuter eux-mêmes le passage du défilé vers onze heures.
Le magistrat de Leipsick envoya, à six heures du matin, une députation
au prince de Schwartzenberg, pour lui demander de ne pas rendre la ville
le théâtre d'un combat qui entraînerait sa ruine.
A neuf heures, l'empereur monta à cheval, entra dans Leipsick et alla
voir le roi. Il a laissé ce prince maître de faire ce qu'il voudrait,
et de ne pas quitter ses états, en les laissant exposés à cet esprit de
sédition qu'on avait fomenté parmi les soldats. Un bataillon saxon avait
été formé à Dresde, et joint à la jeune garde. L'empereur le fit ranger
à Leipsick, devant le palais du roi, pour lui servir de garde, et pour
le mettre à l'abri du premier mouvement de l'ennemi.
Une demi-heure après, l'empereur se rendit à Lindenau, pour y attendre
l'évacuation de Leipsick, et voir les dernières troupes passer les ponts
avant de se mettre en marche.
Cependant l'ennemi ne tarda pas à apprendre que la plus grande partie
de l'armée avait évacué Leipsick, et qu'il n'y restait qu'une forte
arrière-garde. Il attaqua vivement le duc de Tarente et le prince
Poniatowski; il fut plusieurs fois repoussé; et, tout en défendant les
faubourgs, notre arrière-garde opéra sa retraite. Mais les Saxons restés
dans la ville tirèrent sur nos troupes de dessus les remparts; ce qui
obligea d'accélérer la retraite et mit un peu de désordre.
L'empereur avait ordonné au génie de pratiquer des fougasses sous le
grand pont qui est entre Leipsick et Lindenau, afin de le faire sauter
au dernier moment; de retarder ainsi la marche de l'ennemi, et de
laisser le temps aux bagages de filer. Le général Dulauloy avait chargé
le colonel Monfort de cette opération. Ce colonel, au lieu de rester sur
les lieux pour la diriger et pour donner le signal, ordonna à un caporal
et à quatre sapeurs de faire sauter le pont aussitôt que l'ennemi se
présenterait. Le caporal, homme sans intelligence, et comprenant mal sa
mission, entendant les premiers coups de fusil tirés des remparts de la
ville, mit le feu aux fougasses, et fit sauter le pont: une partie de
l'armée était encore de l'autre côté, avec un parc de quatre-vingt
bouches à feu et de quelques centaines de voitures.
La tête de cette partie de l'armée, qui arrivait au pont, le voyant
sauter, crut qu'il était au pouvoir de l'ennemi. Un cri d'épouvante se
propagea de rang en rang: _L'ennemi est sur nos derrières, et les ponts
sont coupés!_--Ces malheureux se débandèrent et cherchèrent à se sauver.
Le duc de Tarente passa la rivière à la nage; le comte Lauriston moins
heureux, se noya; le prince Poniatowski monté sur un cheval fougueux,
s'élança dans l'eau et n'a plus reparu. L'empereur n'apprit ce désastre
que lorsqu'il n'était plus temps d'y remédier; aucun remède même n'eût
été possible. Le colonel Monfort et le caporal de sapeurs sont traduits
à un conseil de guerre.
On ne peut encore évaluer les pertes occasionnées par ce malheureux
événement; mais on les porte, par approximation, à douze mille hommes,
et à plusieurs centaines de voitures. Les désordres qu'il a portés
dans l'armée ont changé la situation des choses: l'armée française
victorieuse arrive à Erfurt comme y arriverait une armée battue. Il
est impossible de peindre les regrets que l'armée a donnés au prince
Poniatowski, au comte Lauriston et à tous les braves qui ont péri par la
suite de ce funeste événement.
On n'a pas de nouvelles du général Reynier; on ignore s'il a été pris ou
tué. On se figurera facilement la profonde douleur de l'empereur,
qui voit, par un oubli de ses prudentes dispositions, s'évanouir les
résultats de tant de fatigues et de travaux.
Le 19, l'empereur a couché à Markraustaed; le duc de Reggio était resté
à Lindenau.
Le 20, l'empereur a passé la Saale à Weissenfels.
Le 21, l'armée a passé l'Unstrut à Frybourg; le général Bertrand a pris
position sur les hauteurs de Coesen.
Le 22, l'empereur a couché au village d'Ollendorf.
Le 23, il est arrivé à Erfurt.
L'ennemi, qui avait été consterné des batailles du 16 et du 18, a
repris, par le désastre du 19, du courage et l'ascendant de la victoire.
L'armée française, après de si brillans succès, a perdu son attitude
victorieuse.
Nous avons trouvé à Erfurt, en vivres, munitions, habits, souliers, tout
ce dont l'armée pouvait avoir besoin.
L'état-major publiera les rapports des différens chefs d'armée sur les
officiers qui se sont distingués dans les grandes journées de Wachau et
de Leipsick.
Le 31 octobre 1813.
_A S. M. l'impératrice-reine et régente._
Les deux régimens de cuirassiers du roi de Saxe, faisant partie du
premier corps de cavalerie, étaient restés avec l'armée française.
Lorsque l'empereur eut quitté Leipsick, il leur fit écrire par le duc de
Vicence, et les renvoya à Leipsick, pour servir de garde au roi.
Lorsqu'on fut certain de la défection de la Bavière, un bataillon
bavarois était encore avec l'armée: S. M. a fait écrire au commandant de
ce bataillon par le major-général.
L'empereur est parti d'Erfurt le 25.
Notre armée a opéré tranquillement son mouvement sur le Mein. Arrivé le
29 à Gelnhausen, on aperçut un corps ennemi de cinq à six mille hommes,
cavalerie, infanterie et artillerie, qu'on sut par les prisonniers être
l'avant-garde de l'armée autrichienne et bavaroise. Cette avant-garde
fut poussée et obligée de se retirer. On rétablit promptement le pont
que l'ennemi avait coupé. On apprit aussi par les prisonniers que
l'armée autrichienne et bavaroise, annoncée forte de soixante à
soixante-dix mille hommes, venant de Braunau, était arrivée à Hanau, et
prétendait barrer le chemin à l'armée française.
Le 29 au soir, les tirailleurs de l'avant-garde ennemie furent poussés
au-delà du village de Langensebolde; et à sept heures du soir,
l'empereur et son quartier-général étaient dans ce village au château
d'Issenbourg.
Le lendemain 30, à neuf heures du matin, l'empereur monta à cheval. Le
duc de Tarente se porta en avant avec 5,000 tirailleurs sous les ordres
du général Charpentier. La cavalerie du général Sébastiani, la division
de la garde, commandée par le général Friant, et la cavalerie de la
vieille garde, suivirent; le reste de l'armée était en arrière d'une
marche.
L'ennemi avait placé six bataillons au village de Ruchingen, afin de
couper toutes les routes qui pouvaient conduire sur le Rhin. Quelques
coups de mitraille et une charge de cavalerie firent reculer
précipitamment ces bataillons.
Arrivés sur la lisières du bois, à deux lieues de Hanau, les tirailleurs
ne tardèrent pas à s'engager. L'ennemi fut acculé dans le bois jusqu'au
point de jonction de la vieille et de la nouvelle route. Ne pouvant rien
opposer à la supériorité de notre infanterie, il essaya de tirer parti
de son grand nombre; il étendit le feu sur sa droite. Une brigade de
deux mille tirailleurs du deuxième corps, commandée par le général
Dubreton, fut engagée pour le contenir, et le général Sébastiani fit
exécuter avec succès, dans l'éclairci du bois, plusieurs charges sur les
tirailleurs ennemis. Nos cinq mille tirailleurs continrent ainsi toute
l'armée ennemie, en gagnant insensiblement du temps, jusqu'à trois
heures de l'après-midi.
L'artillerie étant arrivée, l'empereur ordonna au général Curial de se
porter au pas de charge sur l'ennemi avec deux bataillons de chasseurs
de la vieille garde, et de le culbuter au-delà du débouché; au général
Drouot de déboucher sur-le-champ avec cinquante pièces de canon; au
général Nansouty, avec tout le corps du général Sébastiani et la
cavalerie de la vieille garde, décharger vigoureusement l'ennemi dans la
plaine.
Toutes ces dispositions furent exécutées exactement.
Le général Curial culbuta plusieurs bataillons ennemis.
Au seul aspect de la vieille garde, les Autrichiens et les Bavarois
fuirent épouvantés.
Quinze pièces de canon, et successivement jusqu'à cinquante, furent
placées en batterie avec l'activité et l'intrépide sang-froid qui
distinguent le général Drouot. Le général Nansouty se porta sur la
droite de ces batteries et fit charger dix mille hommes de cavalerie
ennemie par le général Levêque, major de la vieille garde, par la
division de cuirassiers Saint-Germain, et successivement par les
grenadiers et les dragons de la cavalerie de la garde. Toutes ces
charges eurent le plus heureux résultat. La cavalerie ennemie fut
culbutée et sabrée; plusieurs carrés d'infanterie furent enfoncés; le
régiment autrichien Jordis et les hulans du prince de Schwartzenberg ont
été entièrement détruits. L'ennemi abandonna précipitamment le chemin de
Francfort qu'il barrait, et tout le terrain qu'occupait sa gauche. Il se
mit en retraite et bientôt après en complète déroute.
Il était cinq heures. Les ennemis firent un effort sur leur droite pour
dégager leur gauche et donner le temps à celle-ci de se reployer. Le
général Friant envoya deux bataillons de la vieille garde à une ferme
située sur le vieux chemin de Hanau. L'ennemi en fut promptement
débusqué et sa droite fut obligée de plier et de se mettre en retraite.
Avant six heures du soir, il repassa en déroute la petite rivière de la
Kintzig.
La victoire fut complète.
L'ennemi, qui prétendait barrer tout le pays, fut obligé d'évacuer le
chemin de Francfort et de Hanau.
Nous avons fait six mille prisonniers et pris plusieurs drapeaux et
plusieurs pièces de canon. L'ennemi a eu six généraux tués ou blessés.
Sa perte a été d'environ dix mille hommes tués, blessés ou prisonniers.
La nôtre n'est que de quatre à cinq cents hommes tués ou blessés. Nous
n'avons eu d'engagés que cinq mille tirailleurs, quatre bataillons de
la vieille garde, et à peu près quatre-vingts escadrons de cavalerie et
cent vingt pièces de canon.
A la pointe du jour, le 31, l'ennemi s'est retiré, se dirigeant sur
Aschaffenbourg. L'empereur a continué son mouvement, et à trois heures
après-midi, S. M. était à Francfort.
Les drapeaux pris à cette bataille et ceux qui ont été pris aux
batailles de Wachau et de Leipsick, sont partis pour Paris.
Les cuirassiers, les grenadiers à cheval, les dragons ont fait de
brillantes charges. Deux escadrons de gardes-d'honneur du troisième
régiment, commandés par le major Saluces, se sont spécialement
distingués, et font présumer ce qu'on doit attendre de ce corps au
printemps prochain, lorsqu'il sera parfaitement organisé et instruit.
Le général d'artillerie de l'armée Nourrit, et le général Devaux, major
d'artillerie de la garde, ont mérité d'être distingués; le général
Letort, major des dragons de la garde, quoique blessé à la bataille de
Wachau, a voulu charger à la tête de son régiment, et a eu son cheval
tué.
Le 31 au soir, le grand quartier-général était à Francfort.
Le duc de Trévise, avec deux divisions de la jeune garde et le premier
corps de cavalerie, était à Gelnhaussen. Le duc de Reggio arrivait à
Francfort.
Le comte Bertrand et le duc de Raguse étaient à Hanau.
Le général Sébastiani était sur la Nida.
Francfort, le 1er novembre 1813.
_Extrait d'une lettre de l'empereur à l'impératrice._
«Madame et très-chère épouse, je vous envoie vingt drapeaux pris par mes
armes aux batailles de Wachau, de Leipsick et de Hanau; c'est un hommage
que j'aime à vous rendre. Je désire que vous y voyiez une marque de ma
grande satisfaction de votre conduite pendant la régence que je vous ai
confiée.»