PERSONNEL RADIOLOGIQUE

Je crois avoir fait comprendre dans les chapitres précédents la valeur

des méthodes de la radiologie de guerre. J'ai exposé aussi le rôle de

l'outillage nécessaire pour l'application de ces méthodes. Il convient

maintenant d'aborder une question d'importance fondamentale, qui est

celle du personnel radiologique.

Quelle que soit la valeur de l'appareillage et des méthodes, c'est

du personnel chargé de leur utilisation que dépend, en définitive,

le rendement efficace. L'appareillage radiologique doit être manié

par des mains expertes, et les méthodes doivent être appliquées avec

intelligence; sinon, les résultats ne répondent, en aucune manière, au

but à atteindre. Autrement dit, la radiologie est un métier, que l'on ne

peut exercer sans l'avoir appris.

Le personnel radiologique, proprement dit, comprend les médecins

radiologistes et les manipulateurs. De plus, il convient d'insister sur

le rôle du chirurgien et sur la nécessité d'une collaboration étroite

entre le chirurgien et le radiologiste.

Au début de la guerre, les conditions relatives au personnel étaient

aussi précaires que celles concernant l'appareillage. Il y avait à

Paris et dans les autres grandes villes de France un certain nombre de

médecins radiologistes parmi lesquels des spécialistes très compétents.

Ceux-ci n'auraient pu, en aucun cas, former un contingent suffisant pour

les besoins, mais comme, de plus, ces besoins n'avaient pas été prévus,

ils furent, pour la plupart, mobilisés dans des services sans rapport

avec leur spécialité. Quelques-uns seulement furent affectés, dès le

début, aux voitures radiologiques ou aux Services centraux; les autres

ne retrouvèrent que plus tard une affectation conforme à leurs aptitudes.

Il n'existait pour les médecins radiologistes aucun entraînement les

initiant au Service radiologique pratiqué dans les conditions spéciales

créées par la guerre. Un tel entraînement aurait pu être prévu par le

Service de Santé militaire. On peut aussi concevoir que si la France eût

possédé déjà une organisation de radiologie pour la campagne et pour les

centres d'usines, on aurait pu tout naturellement disposer d'un certain

nombre de médecins radiologistes très habitués à travailler dans des

circonstances variées et capables de faire face aux difficultés de la

situation nouvelle.

Il y a en effet, une grande différence entre le travail du médecin

radiologiste dans une ville, avec un appareillage installé à poste fixe

et, à proximité, des constructeurs ou des ingénieurs toujours prêts à

rectifier un défaut de fonctionnement,--et le travail sur une voiture

radiologique, ou même avec un appareil fixe, dans un coin retiré où

l'on ne peut espérer aucune aide d'un autre que de soi-même. On voit

immédiatement qu'il faut, pour réussir, une réelle connaissance des

appareils, de leur manipulation, de leur réglage,--ainsi qu'une faculté

d'initiative pratique qui n'accompagne pas toujours la compétence. Ces

qualités pratiques et efficaces ont grandement fait défaut au début de

la guerre, tandis qu'au point de vue purement technique, ce qui a le

plus manqué, c'était l'habitude de la radioscopie et la connaissance

des principes de localisation. On rencontrait aux hôpitaux des médecins

radiologistes très familiers avec la radiographie, mais n'ayant jamais

fait une radioscopie, ne pouvant ni régler ni faire fonctionner sans

aide l'appareil dont ils devaient se servir et ne connaissant aucun

procédé de localisation. Il est juste de dire que, là comme ailleurs,

l'effort individuel suppléa souvent au manque de préparation; beaucoup

de médecins surent acquérir les connaissances qui leur manquaient et

perfectionner leur technique.

Si le personnel médical était insuffisant et, pour une part,

insuffisamment préparé, le personnel subalterne de «manipulateurs»

n'était guère constitué. Le manipulateur est l'aide qui fait fonctionner

les appareils pour le médecin radiologiste; c'est lui qui entretient

l'appareillage en bon état, développe les plaques, manipule le

porte-ampoule, répare les défauts de l'installation électrique. Son rôle

est, en principe, celui d'un ingénieur technicien; quand il est affecté

à un poste mobile, il doit, comme le médecin, être particulièrement

actif, habile et «débrouillard».

Une confusion s'est d'ailleurs introduite, dès le début, dans la

conception du rôle des manipulateurs. Il a fallu en donner, tout

d'abord, aux médecins chargés des voitures et aux services principaux.

Or, le personnel disponible se réduisait à un petit nombre d'infirmiers

militaires ayant quelque connaissance des appareils. On chercha donc

d'urgence les manipulateurs indispensables et on en trouva parmi les

ingénieurs et les professeurs mobilisés dont quelques-uns étaient

au courant de la technique, tandis que d'autres purent l'assimiler

rapidement, grâce à leur instruction adéquate. C'est ainsi que les

meilleurs manipulateurs furent désignés, pour la plupart, sur les

indications. fournies par le Patronage National des blessés: des

physiciens qui, en territoriaux, gardaient les ponts et les voies

furent acheminés dans les laboratoires de radiologie ou affectés aux

voitures. Parmi ces hommes de haute culture, animés d'un grand désir

d'être utiles, beaucoup devinrent des opérateurs de premier ordre et

s'appliquèrent à acquérir la technique de la radiologie de guerre,

tout en complétant leurs connaissances en anatomie. Et bien qu'en

principe, ils n'eussent jamais dû opérer autrement qu'en aidant les

médecins radiologistes, néanmoins en pratique, devant la pénurie de ces

derniers, ils ont souvent été seuls à assurer le service radiologique

d'une formation sanitaire, cette charge leur ayant été confiée par le

chirurgien ou le médecin chef qui avaient apprécié la valeur de leur

collaboration.

De même, entre les manipulateurs affectés aux voitures radiologiques et

les médecins chargés de celles-ci, il s'établit dans certains cas, une

collaboration si étroite, qu'en cas de travail extrêmement soutenu, le

service était assuré totalement et alternativement par chacun d'eux.

On voit, par ces exemples, comment le rôle du manipulateur, dans le

cas de la radiologie de guerre, a pu subir une extension qui allait

parfois jusqu'à une indépendance de travail presque entière. Cet état

des choses qui eût été entièrement anormal en temps de paix, était lié

aux conditions dans lesquelles les médecins chefs des hôpitaux et les

chirurgiens sont entrés en relation avec la radiologie. Ceux-ci, tout au

début de la guerre, n'avaient, en général, qu'une confiance très limitée

dans l'utilité de la radiologie. Parfois, ils en refusaient ouvertement

le secours, par crainte d'encombrement et de perte de temps. Le plus

souvent, ils la considéraient comme applicable dans les grands centres

seulement, à l'arrière du front, conformément à l'opinion adoptée alors

par la Direction du Service de Santé.

Il ne suffisait pas, à cette époque, d'offrir l'appareillage

radiologique aux hôpitaux: toute une éducation était à faire. Dans des

hôpitaux du front surchargés de blessés, tel chef de service n'acceptait

pas l'installation de rayons X, parce qu'il la considérait comme un luxe

et parce qu'il n'en réalisait pas l'efficacité bienfaisante.

Pour peu qu'au premier essai d'adjonction d'un service radiologique à

une formation les résultats se soient montrés médiocres, le scepticisme

se trouvait augmenté. Si, au contraire, quelque opérateur actif et

intelligent, tantôt un médecin, tantôt un manipulateur, tantôt quelque

particulier civil, professeur, ingénieur, pharmacien, élève d'une école

supérieure,--réussissait à rendre quelques services réels au moyen d'un

appareil radiologique parfois bricolé à grand'peine avec des éléments

disparates,--aussitôt la confiance la plus complète venait remplacer

les préventions ultérieures. Dès lors, l'avenir de la radiologie était

assuré dans cette formation, à condition de bénéficier des services

de celui qui en avait fait reconnaître les bienfaits; tout changement

paraissait devoir être funeste au fonctionnement du nouveau service.

C'est seulement avec le temps et avec le développement des compétences

que ce point de vue très particulier fut peu à peu abandonné et que

commencèrent à se faire sentir les effets d'une organisation centrale

qui se constituait peu à peu à la Direction du Service de Santé.

J'étais moi-même chargée de la direction du Service radiologique de la

Croix Rouge (U.F.F.), et j'avais, de plus, assumé auprès du Patronage

National des Blessés, la tâche d'établir, aux frais de cette Œuvre, des

installations radiologiques, partout où il y en avait un besoin urgent.

A ce double titre, j'ai pris part à l'effort des premières années et

j'ai accompli, dans ce but, de nombreux voyages, transportant presque

toujours du matériel radiologique, soit en voiture, soit en chemin de

fer. Ces voyages comportaient généralement l'installation provisoire

ou définitive d'appareils et l'examen des blessés de la région. Mais

ils permettaient, de plus, d'acquérir une documentation sur les besoins

les plus urgents de la région considérée et sur les moyens propres à

améliorer la situation.

Il était facile de constater, en particulier, que le personnel compétent

faisait presque toujours défaut. Il fallait faire par ses propres moyens

l'installation des appareils et quand celle-ci venait d'être établie,

il était presque toujours nécessaire d'en expliquer le fonctionnement

dans tous les détails soit au médecin soit à quelque manipulateur de

bonne volonté et d'intelligence vive qui, au prix d'un travail intensif,

assimilait rapidement cette technique nouvelle pour lui.

Au cours de ces voyages j'ai été très frappée de l'admiration que les

médecins et les chirurgiens des hôpitaux, manifestaient fréquemment

pour la vision radioscopique que pouvaient leur offrir les appareils

mis à leur disposition. Plusieurs d'entre eux affirmaient qu'ils

n'avaient «jamais aussi bien vu», et que l'appareillage devait être

exceptionnellement parfait. Or les appareils, quoique effectivement

bons, étaient d'un type normal, et la facilité de vision ne tenait qu'au

réglage qui pouvait être réalisé par toute personne bien au courant des

appareils, tandis que, dans la région, on n'avait vu jusque-là que

des appareils en fonctionnement défectueux, maniés par des personnes

insuffisamment documentées. Par exemple, dans une localité importante,

où je m'étais rendue pour installer un appareil, le service avait été

fait jusque-là par une voiture radiologique, dirigée par un médecin qui

n'employait jamais de soupapes; l'ampoule fonctionnait donc dans de

mauvaises conditions et l'on ne pouvait rien voir à la radioscopie. Il

m'arrivait aussi d'être appelée d'urgence dans quelque localité isolée

pour remédier au mauvais fonctionnement d'un des appareils radiologiques

du Patronage; il suffisait parfois de manipuler l'appareil pendant une

heure pour rétablir le fonctionnement normal; seul, le réglage faisait

défaut, alors qu'on croyait le transformateur percé et l'ampoule

détériorée.

On peut donner des exemples analogues, en ce qui concerne la pratique

des localisations. Une manipulatrice, placée depuis peu de temps dans

un hôpital, ayant localisé un éclat d'obus qui avait traversé en le

broyant le fémur d'une cuisse, le chirurgien qui avait eu à se plaindre

de son radiologiste précédent, ne voulut point chercher l'éclat d'obus

du côté où on le lui avait indiqué comme accessible, mais le chercha

d'abord du côté de la plaie. Ne le trouvant point, il se décida à faire

l'exploration de la région indiquée par l'examen radiologique et retira

aussitôt le projectile. Il ne fit aucune difficulté pour reconnaître que

s'il n'avait pas suivi l'indication, c'est qu'il n'avait accordé aucune

confiance à la localisation; par contre, depuis cet événement, il se

montra aussi confiant qu'il avait été prévenu précédemment.

On peut dire, d'une manière générale, que dans les premiers temps, les

chirurgiens qui trouvaient un projectile dans la position exacte où il

avait été localisé, manifestaient un étonnement et une admiration, comme

à la vue d'un miracle. Il n'est pas douteux que ce ne fût là un résultat

du manque général de compétence et d'adaptation, et cet état de choses

ne cessa qu'avec l'extension de la radiologie et l'établissement d'une

collaboration entre les radiologistes et les chirurgiens.

Signalons enfin, que si un manipulateur n'ayant pas fait d'études

médicales, ne peut et ne doit pas remplacer un médecin, néanmoins,

dans le cas spécial de la radiologie de guerre la collaboration entre

un manipulateur et un chirurgien, tous les deux intelligents et

habiles, pouvait suffire pour les besoins du service. Les opérations

radiologiques à effectuer avaient souvent un caractère principalement

géométrique, tandis que dans la radiologie du temps de paix le

radio-diagnostic médical joue un rôle prépondérant.

L'extension constante des services radiologiques pendant la guerre

exigeant impérieusement une formation de personnel correspondant, un

enseignement pour les médecins radiologistes fut créé à l'hôpital

militaire du Val-de-Grâce sous la direction de M. le Dr

Béclère. Le nombre de médecins, qui suivirent cet enseignement et

reçurent des affectations aux services radiologiques de guerre, fut

environ 300; n'étant pas en nombre suffisant pour suffire à tous les

besoins, ils furent, en général, envoyés aux armées.

Une école de manipulateurs fut également créée par le Service de Santé;

y étaient admis seulement des mobilisés appartenant à des classes

relativement anciennes. Le recrutement laissait, en général, à désirer,

en ce qui concerne les aptitudes nécessaires pour recevoir cette

instruction spéciale. L'école forma quelques centaines de manipulateurs

tous utilisés dans les services radiologiques des armées et du

territoire.

Malgré ces mesures, la pénurie de personnel restait extrême et l'on

ne pouvait satisfaire aux besoins. Ayant pu me rendre compte de cette

insuffisance qui menaçait de rendre inefficace l'extension des services

radiologiques et la création de postes nouveaux, j'offris au Service

de Santé de créer à l'Institut du Radium une école de manipulatrices

choisies parmi les jeunes filles ou jeunes femmes reconnues aptes à

assurer ce service après avoir reçu une instruction convenable. Cette

proposition fut acceptée, et l'école fut organisée, en relation avec

un enseignement pour les infirmières militaires qui fut établi en même

temps à l'hôpital Edith Cavell, sous la direction de la regrettée

Mme Girard-Mangin, Docteur en Médecine.

L'enseignement était donné par séries comprenant chacune environ

20 élèves. En raison de l'urgence des besoins, la durée des cours

d'une série était limitée à six semaines ou deux mois. En revanche,

l'enseignement était très intensif, les élèves étant occupées pendant

toute la journée. L'enseignement comportait une partie théorique,

comprenant les notions élémentaires indispensables (électricité, courant

électrique, mesures de courant et de potentiel, phénomènes d'induction,

appareillage radiologique, théorie du fonctionnement des ampoules et des

soupapes, méthodes d'observation radioscopiques et radiographiques).

La partie pratique de l'enseignement consistait en manipulations qui

familiarisaient les élèves avec tous les détails du service radiologique

dont le principe était exposé dans le cours théorique.

En outre, un enseignement élémentaire d'anatomie et de lectures de

clichés radiographiques était adjoint à l'enseignement technique.

Le recrutement était assez varié. L'Ecole recevait les infirmières

militaires dont la demande d'admission avait été approuvée par leurs

chefs de service; elle accueillait également des infirmières de Croix

Rouge envoyées par la Société dont elles faisaient partie. Enfin, un

appel fut fait à des jeunes filles ou jeunes femmes qui pouvaient,

sans être infirmières, suivre les cours pour devenir manipulatrices de

radiologie dans les hôpitaux militaires. Le niveau des connaissances

des candidates n'était pas uniforme; toutefois, un nombre assez grand

d'entre elles possédaient une instruction assez solide, primaire ou même

secondaire.

On pouvait se demander ce qu'il serait possible d'obtenir d'un

enseignement technique très spécial et comprenant des notions

scientifiques assez délicates et difficiles, cet enseignement

s'adressant à des élèves d'un niveau atteignant rarement celui du

baccalauréat ou du brevet supérieur. L'expérience montra que, à

condition de donner à l'enseignement une forme très pratique, on peut

adapter les notions essentielles de manière à les rendre parfaitement

assimilables pour les élèves auxquelles elles s'adressent. Celles-ci

en tirent, d'ailleurs, un profit proportionnel à leur instruction et à

leurs capacités.

L'école eut un succès presque inespéré et forma depuis l'année 1917

jusqu'à la fin de la guerre environ 150 manipulatrices qui reçurent des

affectations immédiates, principalement dans les Services du territoire;

quelques-unes, cependant, obtinrent sur leur demande des affectations

aux services des armées. Elles donnèrent, en général, toute satisfaction

par leur travail. Quelques-unes se trouvèrent même obligées d'assurer un

service radiologique en l'absence de médecins radiologistes, et firent

face à cette tâche avec un effort si consciencieux qu'elles méritèrent

l'approbation et la confiance entière de leurs chefs de service.

L'expérience ainsi faite semble très concluante. Il n'est pas douteux

que le métier de manipulatrice en radiologie convient parfaitement

bien à des femmes d'instruction moyenne, à condition qu'elles aient de

l'intelligence, de l'activité et une certaine capacité de dévouement

indispensable dans les relations avec les malades.

Encouragée par les résultats obtenus, la Direction du Service de Santé

a décidé la continuation de l'enseignement après la guerre, afin de

pouvoir disposer d'un personnel de manipulatrices pour le service

de radiologie des hôpitaux militaires en temps de paix. Ce service,

considérablement réduit par rapport aux services de guerre, est

cependant beaucoup plus important que celui d'avant-guerre, par suite

de la conception nouvelle du rôle de la radiologie sur laquelle je

reviendrai plus loin. Par un accord établi avec le Service de Santé,

l'Ecole de Radiologie des manipulatrices continue à fonctionner

provisoirement à l'Institut du Radium. La planche XVI représente l'une

des salles de travail de l'Ecole.

[Illustration: PLANCHE XVI.--Salle de travail à l'école des

manipulatrices en radiologie.]

La Radiologie et La Guerre · 第 11 / 21 题