TRAVAIL RADIOLOGIQUE DANS LES HOPITAUX

Quels sont donc les services que l'on pouvait attendre pendant la guerre

de l'examen radiologique d'un blessé ou d'un malade? Voici la réponse à

cette question:

La présence d'un corps étranger: balle, éclat d'obus, peut être

constatée, en général très facilement, à l'aide des rayons X. On peut

donc s'assurer si le projectile est effectivement resté dans le corps,

ce qui est, dans bien des cas, matière à discussion, surtout quand il

s'agit de projectiles multiples. Ayant résolu ce premier point, on peut

aller plus loin et préciser très exactement la position du projectile,

au moyen de méthodes spécialement étudiées dans ce but. Le chirurgien

peut alors procéder à l'extraction du projectile avec de grandes chances

de succès. Au contraire, en l'absence de l'examen radiologique, il

arrive souvent que l'extraction ne peut être tentée, ou bien qu'elle

est essayée infructueusement une ou plusieurs fois.

L'examen radiologique est également très utile dans le cas de fractures

osseuses. Il permet de se rendre compte de l'aspect de la fracture,

d'effectuer une réduction et d'en suivre les progrès,--de reconnaître la

présence d'esquilles, d'examiner l'état des articulations, de surveiller

la formation normale ou anormale de la matière osseuse.

Enfin, on peut se servir des rayons X, non seulement pour leur demander

un renseignement préalable, mais aussi au cours même des opérations,

pour guider à chaque instant l'action du chirurgien. On dit alors que

l'opération est effectuée _sous le contrôle des rayons_.

Quand il s'agit d'un malade, l'examen radiologique permet, dans bien des

cas, de reconnaître des lésions internes, telles que des maladies de

l'estomac ou des poumons. L'examen de lésions pulmonaires a eu, pendant

la guerre, une importance considérable. Quand il s'agit d'un homme guéri

mais ayant contracté une infirmité, on a recours à l'examen radiologique

pour constater celle-ci, en vue d'un certificat de réforme.

On peut affirmer que l'examen radiologique a sauvé la vie à un grand

nombre de blessés et en a préservé beaucoup d'autres d'infirmités

futures. Les projectiles qui séjournent dans le corps y occasionnent

souvent des suppurations persistantes, quelquefois des phénomènes

de paralysie; leur extraction sans localisation exacte est souvent

dangereuse. D'autre part, les fractures doivent être surveillées

très attentivement pour que la guérison se fasse avec un minimum de

déformation ultérieure.

Nous examinerons successivement les points principaux qui méritent

d'attirer l'attention dans le domaine de la technique radiologique.

* * * * *

CARACTÈRES GÉOMÉTRIQUES DE L'IMAGE.--La source des rayons X est au

_foyer_ de l'ampoule productrice; ce foyer étant de petites dimensions,

on peut considérer que la source d'émissions est _ponctuelle_. Les

rayons issus du foyer forment donc un cône et, en rencontrant l'écran

radioscopique ou la plaque radiographique, ils déterminent une figure

qui a les propriétés d'une _projection conique_.

[Illustration: Fig. 3 et Fig. 4.]

La projection conique a pour effet de donner d'un objet une image

agrandie et déformée, et cela d'autant plus que les rayons sont plus

obliques. L'ensemble de ces déformations rappelle celles bien connues

des ombres dites «chinoises» que nous observons sur un mur éclairé

par une lampe ou une bougie, avec interposition d'objets opaques à la

lumière. Les figures 3 et 4 représentent l'aspect des ombres projetées

par deux sphères métalliques de même volume, par exemple, par deux

balles de shrapnell, inégalement distantes de l'écran ou de la plaque

qui servent de plan de projection. Dans la figure 3, les rayons issus

du foyer F sont, en moyenne, perpendiculaires au plan de projection P.

Les ombres ont des dimensions inégales: la balle B qui est proche du

plan P, donne une ombre à peine agrandie, tandis que la balle B qui en

est plus éloignée donne une ombre agrandie dans le rapport de 1 à 2:

les deux ombres sont à peu près circulaires. La figure 4 nous montre,

au contraire, l'effet d'une projection oblique; l'ombre de la balle B

est agrandie dans le même rapport que précédemment dans la direction

perpendiculaire aux rayons, mais l'agrandissement est plus important

suivant la direction OX qui est la trace sur le plan de projection de

la direction moyenne du faisceau de rayons passant par la balle. De

sorte que, non seulement, la balle paraît plus agrandie que dans le cas

précédent. mais elle paraît, de plus, déformée; son ombre s'allonge dans

la direction OX.

[Illustration: Fig. 5.]

Quant à la balle B, très proche du plan de projection, son ombre est

également déformée, tout en étant moins agrandie.

Supposons que l'on place une haltère dans une position oblique par

rapport à l'écran radioscopique, qui lui-même reçoit les rayons passant

par cette haltère suivant une direction moyenne oblique. On voit que

l'apparence de l'ombre donnera une opinion inexacte sur la forme de

l'objet; les deux boules paraîtront de forme allongée, et de dimensions

inégales; la barre de jonction pourra paraître allongée ou raccourcie

selon l'inclinaison qu'elle possède par rapport à l'écran (fig. 5).

[Illustration: PLANCHE V.--p. 46--Radiographie d'une épaule. Les parties

des côtes qui sont les plus rapprochées de la plaque donnent des ombres

nettes et étroites; les parties plus éloignées donnent des ombres moins

nettes et élargies.]

La planche V nous montre la radiographie d'un thorax, sur laquelle on

reconnaît les déformations inévitables de la projection. Les côtes

apparaissent très élargies dans leurs portions éloignées de la plaque,

par rapport aux portions rapprochées de la plaque.

Pour réduire au minimum les déformations des images radioscopiques

et radiographiques, il convient de les obtenir, autant que possible,

en projection normale, c'est-à-dire en utilisant des rayons, dont la

direction est, en moyenne, perpendiculaire à l'écran radioscopique

ou à la plaque radiographique. Si, par exemple, la plaque est placée

sur une table, au-dessus de laquelle se trouve l'ampoule, il est

facile de s'assurer, à l'aide d'un fil à plomb, que la condition est

approximativement réalisée. De plus, il y a avantage à appliquer sur

la plaque la région à radiographier, de manière à ne point exagérer

l'agrandissement; pour la même raison, on peut éloigner l'ampoule de la

plaque autant que le permet la diminution d'intensité qui en résulte.

Dans les applications pratiques, la distance de l'ampoule à la plaque ou

à l'écran est d'environ 50 centimètres. Un dispositif spécial permet de

centrer l'ampoule à l'intérieur d'une calotte sphérique tenue dans le

pied porte-ampoule et munie d'un diaphragme opaque à ouverture variable

(fig. 6). Quand le diaphragme est presque entièrement fermé, le faisceau

étroit de rayons qui passe par son orifice doit être perpendiculaire

au plan du diaphragme si l'ampoule est bien centrée; ce faisceau prend

alors le nom de _rayon normal_ et on doit le diriger vers la partie

centrale de la région examinée, après quoi on peut ouvrir le diaphragme

autant qu'il est nécessaire pour irradier toute la région. En règle

générale, le diaphragme est parallèle à l'écran radioscopique ou à la

plaque, de sorte que le rayon normal leur est perpendiculaire; on ne

s'écarte de cette règle que dans des circonstances particulières.

[Illustration: Fig. 6.]

RADIOSCOPIE ET RADIOGRAPHIE.--Puisque l'emploi de rayons X nous offre

deux méthodes d'examen, quelles sont les considérations qui doivent

guider notre choix et nos préférences pour l'emploi de chacune de ces

méthodes?

L'expérience des années de guerre a grandement contribué à nous éclairer

sur la réponse qui peut être faite à cette question, plus spécialement

en ce qui concerne la radioscopie. Cette méthode d'examen n'était pas

encore très employée en France avant la guerre; elle faisait cependant

déjà l'objet d'un excellent enseignement fait à l'hôpital Saint-Antoine,

par M. le Dr Béclère,--enseignement qui mettait clairement en

évidence la valeur fondamentale des procédés radioscopiques.

La comparaison de la radioscopie et de la radiographie peut être faite

à divers points de vue. Ainsi tout d'abord il est clair que l'examen

radioscopique, ne comportant pas de manipulations de prises de plaques

et de leur développement, doit être préféré dans tous les cas où il est

important de réduire le temps consacré à l'examen et l'encombrement du

matériel employé. C'est donc ce mode d'observation qui peut rendre

le plus de services lors des affluences de blessés qui se produisent

pendant les batailles, dans les hôpitaux du front ou à l'arrière. En

effet, à mesure que la valeur de la radiologie a été reconnue, on a

compris que l'examen radiologique ne devait pas être réservé à certains

blessés, mais que tous sans exception devaient en bénéficier, pour

éviter des erreurs de diagnostic, toujours possibles, et des lacunes

d'observation dont les conséquences peuvent être funestes. Compris de

cette manière, l'examen radiologique joue un rôle important déjà lors du

premier triage des blessés dans les hôpitaux d'évacuation; tel blessé

qui aurait pu être sauvé par des soins immédiats, succombera si, par

inadvertance, on le soumet à un transport fatigant dans un hôpital

éloigné.

Pendant les longues batailles de la grande guerre la tâche des hôpitaux

qui recevaient le flot des blessés était souvent écrasante. Jour et

nuit, des équipes de chirurgiens, accompagnés de leurs aides, se

relayaient dans une besogne incessante. Il fallait faire face au plus

pressé, assurer toutes les interventions indispensables, et cependant

renvoyer à l'arrière tous les blessés susceptibles d'être transportés,

pour éviter la menace constante de «l'embouteillage»: encombrement

et impossibilité de recevoir les nouveaux arrivants. C'est lors de

la bataille de la Somme que l'examen radiologique a commencé à être

pratiqué dans ces conditions si difficiles: des équipes radiologiques

travaillant concurremment avec les équipes chirurgicales et transmettant

aux chirurgiens les résultats de chaque examen radioscopique.

Ainsi, l'examen radioscopique joue, dans ce cas, le rôle de l'examen

d'urgence, le seul que permettent les circonstances, le seul compatible

avec la nécessité de ne point consacrer, en moyenne, plus de quelques

minutes à chaque blessé. Pourtant, ce n'est pas là son rôle unique;

son application est bien plus vaste, et nous allons facilement nous

rendre compte que _l'examen radioscopique doit, en principe, précéder

l'examen radiographique_, quelles que soient les conditions de travail

particulières de l'hôpital, au front ou à l'arrière.

Pour que la radiographie donne un résultat satisfaisant, il est

nécessaire, en effet, que l'endroit exact de la lésion soit

préalablement connu, de sorte que l'on puisse placer la plaque dans la

position la plus favorable par rapport au corps du blessé et donner

ensuite la meilleure direction aux rayons. Mais, le plus souvent, ce

renseignement préalable sur la lésion est très sommaire, ce dont on peut

donner de nombreux exemples. S'il s'agit d'une fracture, on n'en connaît

pas à l'avance l'extension exacte. S'il s'agit de la présence de corps

étrangers, balles ou éclats d'obus, la présomption dont on dispose le

plus souvent consiste à observer un orifice d'entrée sans orifice de

sortie correspondant. C'est là une indication bien précaire, car elle

ne renseigne ni sur le nombre des éclats qui ont pu pénétrer, ni sur

leur position même approximative. Il arrive qu'un projectile ne pénètre

pas, mais rebondit à la surface. Il arrive, au contraire, qu'il pénètre

très loin de son point d'entrée, ayant accompli quelquefois un trajet

véritablement décevant; il arrive encore qu'ayant pénétré, il se déplace

ensuite à l'intérieur du corps.

La radioscopie pratiquée avec déplacement de l'ampoule le long du corps

du blessé permet d'examiner toute l'étendue de la région atteinte et

des régions voisines. Elle permet de découvrir tous les corps étrangers

qui ont des dimensions de quelque importance, et d'en obtenir la

localisation précise; elle détermine l'étendue des fractures et leur

aspect qu'on peut fixer par des dessins nommés _calques_; elle révèle

des lésions pulmonaires ou autres. Souvent, elle suffit pour fournir

un premier renseignement sur l'état du blessé, tout au moins avant son

transport dans l'hôpital où il devra séjourner jusqu'à sa guérison.

Si l'on juge utile de compléter ce renseignement par la radiographie,

celle-ci pourra être exécutée en connaissance de cause, sur une région

exactement délimitée et avec une plaque de dimensions suffisantes, mais

non exagérées.

On pouvait rencontrer, au début de la guerre, des services radiologiques

où l'emploi de la radioscopie était inconnu. On y trouvait à profusion

des plaques de grandes dimensions, 24 >< 30 et 30 >< 40 centimètres.

Un coup d'œil suffisait pour juger de l'utilisation de ces plaques.

Parfois, il en avait fallu plusieurs, prises successivement, pour

découvrir la lésion cherchée; d'autres fois, celle-ci occupait un coin

ou une extrémité de la plaque. Avec l'extension de la radioscopie, cet

abus de plaques a disparu; le nombre des plaques utilisées par blessé

a diminué considérablement, leurs dimensions ont diminué de même; les

plaques 30 >< 40, fort coûteuses et d'un maniement peu commode, sont

devenues d'un emploi rare, cédant la place aux formats inférieurs: 20 ><

30, 24 >< 18 et même 13 >< 18 centimètres.

Tous ceux qui ont pratiqué la radiologie de guerre, pourraient citer de

nombreux exemples qui prouvent la nécessité de l'examen radioscopique

préalable et dont plusieurs ont été signalés dans des publications

spéciales. Il m'est arrivé de retrouver sous l'omoplate un éclat d'obus

qui avait pénétré par la face externe du bras et qui avait dû ensuite

passer par l'aisselle. Une balle qu'on supposait dans le thorax, a été

trouvée dans le bassin. Il est clair que dans ces cas, la radiographie

aurait pu conduire à un échec, sans le secours de la radioscopie. Il

peut en être de même quand le projectile situé dans le thorax, se

déplace beaucoup avec la respiration et ne peut être radiographié qu'au

moyen d'un instantané exigeant un appareil plus puissant que celui dont

on dispose. Enfin, les examens de poumons et les opérations sous le

contrôle des rayons, sur lesquels je reviendrai plus loin, utilisent la

radioscopie.

Est-ce à dire que la radiographie doive être considérée comme

superflue? Ce serait, certes, une grande faute, au contraire, que d'en

méconnaître l'importance. La radiographie nous donne des images sur

lesquelles les détails peuvent être appréciés avec plus de précision

qu'en radioscopie. Ces images peuvent être conservées à titre de

documents toujours disponibles en cas de besoin. La radiographie peut,

de plus, être pratiquée avec moins de danger pour l'opérateur, en ce

qui concerne les radiodermites qui peuvent être provoquées par les

rayons. Elle est pratiquée en plein jour avec des plaques enveloppées

de papier noir. Enfin, la technique de la radiographie n'exige pas

l'intervention constante du médecin spécialiste; celui-ci peut se faire

aider par un manipulateur plus facilement qu'en radioscopie où la

compétence médicale est presque constamment exigée, sauf dans des cas

particulièrement simples.

Ainsi la radioscopie et la radiographie ont chacune leur domaine et

leur utilisation; elles s'entr'aident et se complètent mutuellement, la

radioscopie ayant pour mission l'examen préliminaire, la radiographie

ayant un rôle de perfectionnement et d'enregistrement des résultats.

* * * * *

QUELQUES DÉTAILS SUR LA RADIOSCOPIE.--Pour être efficace, l'examen

radioscopique doit être pratiqué dans de bonnes conditions. L'opérateur

doit disposer d'une intensité de rayonnement suffisante; l'expérience

a montré qu'on peut examiner toutes les parties du corps humain au

moyen d'une ampoule traversée par un courant d'environ 2 milliampères

sous une différence de potentiel d'environ 50.000 volts (10 centimètres

environ d'étincelle équivalente au spintermètre à pointes). Mais pour

que l'opérateur puisse se servir utilement de cette intensité, il est

indispensable que son œil soit adapté à la vision radioscopique par un

séjour dans l'obscurité de plusieurs minutes et même d'un quart d'heure,

quand la lumière extérieure est très vive. L'impatient qui n'observe

pas cette règle ne gagne rien à regarder prématurément; il n'aperçoit

aucun détail et s'expose à douter du réglage de ses appareils, alors

qu'au bout de quelques minutes l'image radioscopique s'éclaircit pour

lui comme par miracle. Une bonne obscurité est donc de rigueur dans

une salle où l'on fait de la radioscopie. Si l'on ne veut ou ne peut

faire l'obscurité, l'opérateur peut employer un écran radioscopique à

_bonnette_, dispositif qui permet de garantir complètement les yeux de

la lumière ambiante, en les appliquant sur les deux ouvertures d'une

chambre noire au fond de laquelle se trouve l'écran.

Dans la pratique de l'examen radioscopique, l'emploi du diaphragme

est de la plus grande utilité. On constate, en effet, qu'en réduisant

le champ de vision autour du rayon normal, on augmente dans une large

mesure la netteté de la vision. On pourra, par exemple, distinguer

les détails des articulations que l'on ne voit pas aussi bien quand

le diaphragme est grand ouvert. On pourra de même découvrir des corps

étrangers de petites dimensions dans les régions épaisses du corps où

ils passent facilement inaperçus. Le bénéfice de la réduction du champ

tient en partie à la suppression des régions éclairées environnantes,

en partie à la suppression d'un effet nuisible dû aux rayons dits

_secondaires_. Ces rayons prennent naissance dans les parties du corps

traversées par les rayons directs issus du foyer de l'ampoule; ils

forment une sorte de rayonnement diffus qui compromet l'apparition des

contrastes sur l'image, mais dont l'importance est grandement réduite

par le diaphragme quand celui-ci a une faible ouverture.

* * * * *

EXAMEN DES FRACTURES.--On peut dire que les soins nécessités par les

fractures d'os ont absorbé la plus grande partie du temps consacré

aux blessés dans les hôpitaux. Non seulement ces fractures se sont

produites en nombre considérable, mais de plus, elles ont été souvent

très longues à atteindre un état de guérison plus ou moins complète et

ont occasionné aux blessés des souffrances longues et souvent cruelles.

Même quand elles offrent peu de gravité, qu'il n'y a ni esquille ni

perte de matière osseuse, ni suppuration, la réparation qui se fait par

soudure des fragments grâce à la formation d'os nouveau demande tout

au moins plusieurs semaines. Après un repos suffisant, avec maintien

de l'os fracturé dans la position dans laquelle il doit se consolider,

il se forme un _cal_, région de soudure très parfaite dans les cas

les plus favorables. Quand la fracture est grave, quand elle porte

sur des os très importants, quand il y a eu broiement ou solution de

continuité importante, la guérison est beaucoup plus longue et plus

difficile. Ces terribles fractures dont on a tant vu pendant la guerre,

comportent souvent de nombreuses esquilles qui entretiennent une

suppuration persistante, et nécessitent des interventions de nettoyage.

Les os, très profondément atteints, ne sont pas toujours en état de se

reformer; la science chirurgicale réussit cependant à obtenir dans bien

des cas des résultats merveilleux, par l'emploi de «greffes osseuses»

qui facilitent la soudure en comblant les vides au moyen de portions

d'os sain, et par l'application d'agrafes qui maintiennent en liaison

les fragments d'os jusqu'à la réparation. Toutes ces fractures graves

nécessitent des précautions spéciales pour que le cal tant souhaité

se forme correctement, de manière à conserver aux fragments d'os une

bonne position, et à ne point entraîner de déformations exagérées qui

occasionnent des infirmités. La chirurgie dispose pour cela d'appareils

spéciaux destinés à maintenir en position normale les os fracturés:

gouttières, appareils plâtrés, etc.; elle emploie aussi des méthodes de

travail telles que l'extension permanente, fréquemment pratiquée dans

les fractures du fémur.

Dans toutes les phases de ces efforts laborieux pour obtenir la

guérison dans les meilleures conditions possibles, et pour réparer dans

une certaine mesure même ce qui paraît irréparable, le chirurgien a

constamment recours aux rayons X, guide et conseil le plus parfait qu'il

puisse avoir à sa disposition. Le blessé est généralement apporté sur un

brancard dans la salle de radiologie et couché sur la table, au-dessous

de laquelle se trouve l'ampoule à rayons X; l'écran radioscopique est

placé sur le corps dans la région de la fracture. Le premier coup d'œil

jeté sur la fracture à l'aide de l'écran radioscopique nous apprend

sa gravité, son extension, le degré de délabrement, l'importance des

esquilles, l'écart des os de la position normale. Cet aspect est

généralement aussitôt fixé au moyen d'un dessein fait sur le verre qui

recouvre l'écran et reporté ensuite par transparence sur un papier

calque.

Pour avoir une opinion juste sur la direction des os, il est utile

de faire deux calques dans des plans différents, par exemple une vue

de face et une vue de profil, quand le déplacement du blessé est

possible. Et même si la souffrance éprouvée par le malade ne permet pas

un retournement, on peut encore dans bien des cas, obtenir un calque

de profil, en plaçant l'ampoule au niveau du corps, latéralement, de

manière à envoyer les rayons dans une direction horizontale, par exemple

au travers d'une cuisse ou d'une jambe, de l'autre côté de laquelle

l'écran est disposé verticalement. Si l'on a eu soin de bien centrer

l'ampoule, pour opérer avec les rayons voisins du rayon normal, on se

trouvera dans de bonnes conditions pour obtenir des images nettes et

pour tracer des calques corrects.

Les calques obtenus sont conservés comme documents, et il y a lieu d'en

prendre de temps en temps de nouveaux, soit pour suivre les progrès

de la guérison, soit pour constater les résultats d'une intervention

chirurgicale, destinée à nettoyer le foyer de fracture ou à rectifier la

position des os. L'ensemble de ces calques reproduit l'histoire de la

lésion, histoire parfois douloureuse, mais plus souvent réconfortante,

car l'effort persévérant conduit à améliorer dans une large mesure des

cas qui paraissent désespérés.

Le travail qui vient d'être décrit peut se faire par la radioscopie

seule. Toutefois, la radiographie est d'un grand secours, et il est

désirable de la pratiquer quand les conditions le permettent; elle est

même, quelquefois, d'une véritable nécessité. Les plaques peuvent être

prises dans les positions les plus favorables, reconnues à l'aide de

la radioscopie; les dimensions des plaques peuvent donc être réduites

au strict nécessaire. Le rayon normal passe en général par la région

centrale de la plaque. L'image obtenue peut être examinée à loisir; elle

offre des détails plus fins que ceux qu'il est possible de distinguer

en radioscopie. Certaines fractures très fines, sans déplacement

des fragments d'os, peuvent passer inaperçues pour l'observation

radioscopique, mais apparaissent très nettement sur une bonne

radiographie[1]. Celle-ci peut donc donner un complément d'information

et, de plus, elle fournit, à partir des clichés négatifs, des tirages

positifs, très supérieurs en perfection aux calques les mieux dessinés

et, de plus, indépendants de l'interprétation du dessinateur.

[Illustration: PLANCHE VI.--Radiographie d'une jambe dans du plâtre.

Fracture des deux os avec déplacement. A gauche: vue de face. A droite:

vue de profil.]

[Illustration: PLANCHE VII.--Radiographie d'un avant-bras. Fracture du

radius avec perte de substance. A gauche: vue de face. A droite: vue de

profil.]

Les épreuves radiographiques sont obtenues, le plus couramment, en

plaçant l'ampoule au-dessus de la table sur laquelle repose le malade;

la plaque est alors introduite entre la table et le corps, enfermée

dans un châssis ou enveloppée d'une pochette de papier noir. Mais on

peut aussi placer l'ampoule sous la table, comme pour la radioscopie et

la plaque sur le corps du malade à la place de l'écran radioscopique.

Ce procédé est très avantageux lorsqu'on veut compléter un examen

radioscopique par une radiographie, sans perte de temps et sans fatigue

supplémentaire pour le blessé, avec la certitude de reproduire sur la

plaque la région même que l'on vient d'observer sur l'écran.

Les planches VI et VII reproduisent des radiographies de fractures

suivant des documents originaux. On peut s'y rendre compte de la

différence d'aspect d'images obtenues de face et de profil. Les planches

VIII et IX représentent des fractures en voie de guérison, avec

formation de cal.

La radioscopie offre encore, en ce qui concerne les fractures, une

application particulièrement intéressante. On peut s'en servir pour

procéder sous le contrôle des rayons, à la remise en position,

c'est-à-dire à la «réduction» des os fracturés. Cette réduction faite au

jugé, quand on n'opère pas sous ce contrôle, présente quelquefois des

difficultés et il y a peu de chance de la réussir du premier coup. On

conçoit qu'un meilleur résultat puisse être obtenu quand on est guidé

par la vision directe. Il est nécessaire seulement de voir les os sous

des aspects différents, de manière à éviter les erreurs résultant du

manque de perspective. C'est ce qu'on réalise, en déplaçant l'ampoule

sous la table dans une direction perpendiculaire aux os; si leur

position relative reste correcte lors de ce mouvement de va-et-vient,

on peut avoir confiance que la réduction a été obtenue d'une manière

satisfaisante.

Il m'est arrivé de suivre pendant un temps assez long des fractures

graves soignées en vue d'amélioration progressive. Ainsi, plusieurs

fractures de fémur, qui comportaient primitivement des déplacements

et des chevauchements très grands ont cédé à une réduction

convenablement exercée et se sont consolidées finalement dans des

conditions plus favorables qu'on n'aurait osé l'espérer. Le progrès de

ces guérisons a été fréquemment contrôlé par la radiographie, et, grâce

à la facilité de transport de l'appareillage, tous les clichés de cette

série ont été pris sur les malades couchés dans leurs lits, avec les

appareils d'extension.

[Illustration: PLANCHE VIII.--Radiographie d'un avant-bras. Fracture

consolidée par un cal.]

[Illustration: PLANCHE IX.--Fracture du tibia. Cal lacunaire. Esquilles

osseuses libres.]

Les os qui ont souffert d'une fracture grave, sont sujets à devenir

transparents aux rayons X par suite de la perte de chaux résultant de la

suppuration. Les os ainsi «décalcifiés» se voient mieux sur un cliché

obtenu avec des rayons «mous» qu'en radioscopie, et c'est là une raison

sérieuse en faveur de l'emploi de la radiographie. La même observation

s'applique à «l'os nouveau» ou cal en voie de formation, qui n'a pas

encore accumulé les sels de chaux de la constitution normale; un cal

semblable peut passer inaperçu sur une image radioscopique.

* * * * *

LA LOCALISATION DES PROJECTILES.--Parmi toutes les applications de

guerre de la radiologie, c'est la localisation des corps étrangers,

balles ou éclats d'obus, qui a excité le plus vivement l'intérêt du

public aussi bien que celui des spécialistes chargés des examens

radiologiques. Cet intérêt se comprend facilement, car non seulement

il s'agit là d'une opération très utile dont dépend parfois la vie du

blessé, mais, de plus, l'apparition du corps étranger dans le champ de

vision produit un effet particulièrement saisissant; la découverte de

ce corps et la détermination de sa position constituent un problème

qui excite à un très haut point l'ingéniosité de l'opérateur. Aussi

les méthodes employées se sont-elles multipliées; leur variété peut

paraître quelque peu déconcertante aux personnes qui connaissent peu la

question. Il est facile cependant de dégager quelques principes généraux

sur lesquels reposent toutes ces méthodes; c'est à ces principes qu'il

faut accorder une importance prépondérante, plutôt qu'aux dispositifs

spéciaux dont chacun entre les mains d'un opérateur habile peut rendre

de grands services, sans cependant pouvoir prétendre à représenter la

seule méthode efficace, à l'exclusion de toutes les autres. Je dirai

même qu'à mon avis, l'opérateur doit connaître et pratiquer plusieurs

méthodes, car leurs avantages respectifs sont variables suivant le cas à

considérer.

Avant d'aborder l'exposé des principes de localisation, demandons-nous

d'abord s'il y a une utilité réelle à extraire les corps étrangers.

L'opinion des médecins à ce sujet a subi quelques fluctuations au

cours de la guerre, les uns affirmant qu'un projectile qui ne semble

pas occasionner de perturbation doit être laissé en repos, les autres

préconisant l'extraction obligatoire.

Il est clair que la question ne peut être discutée utilement sous une

forme aussi absolue. En effet, une première restriction est à faire,

eu égard aux conditions de l'extraction. Il est préférable de renoncer

à une extraction non urgente, plutôt que de la faire dans de mauvaises

conditions, avec un matériel ou un personnel insuffisant. Si nous

supposons qu'à ce point de vue la sécurité est complète, on pourra

affirmer, en se basant sur l'ensemble des opinions les plus autorisées,

que, tout au moins, quand la blessure est récente, il y a toujours

intérêt à tenter l'extraction.

En effet, les corps étrangers sont, dans l'organisme, une cause

fréquente de suppurations, soit parce qu'ils ont entraîné avec eux des

germes d'infection, des débris de terre ou de vêtements souillés, soit

même seulement parce que par leur contact ils irritent les tissus et en

empêchent la guérison. D'autre part, quand la plaie est neuve, le trajet

ouvert, l'extraction est souvent très facile; souvent le chirurgien peut

suivre le trajet, sans délabrement supplémentaire, quand il est aidé

par l'examen radiologique; il peut, dans bien des cas, retirer en peu

de minutes un ou plusieurs éclats qui se trouvent dans la plaie. Ainsi,

toute cause d'infection se trouve supprimée par une opération facile et

bénigne, alors qu'ayant abandonné un projectile dans la plaie, on risque

la nécessité d'une opération à faire plus tard dans des conditions moins

favorables, souvent avec fièvre et suppuration. Ces corps étrangers

faciles à atteindre, formaient la grande majorité du nombre total;

l'utilité de leur extraction immédiate a été si bien reconnue par les

chirurgiens que, dans les dernières années de la guerre, on les opérait

fréquemment quelques heures seulement après la blessure, dans des

ambulances toutes proches de la ligne de feu. Les blessés ainsi opérés

guérissent très rapidement.

Quand la blessure est grave, et que le corps étranger a pénétré plus

profondément, la décision à prendre est moins évidente. Certains blessés

ne peuvent, pendant quelque temps, être opérés sans danger, et il peut

être plus prudent de s'abstenir de toute intervention. Pourtant, il est

rare que l'on ait intérêt à abandonner dans le corps des éclats d'obus

ou des balles; il est, en tout cas, évident qu'il n'aurait pu être

question d'y abandonner des fragments de grosses dimensions, fréquemment

observés pendant la guerre (voir planche X). J'en ai vu, à plusieurs

reprises, qui ne mesuraient pas moins de 10 centimètres dans leur

plus grande dimension, et l'on peut s'étonner qu'une masse semblable,

pénétrant à la vitesse de quelques centaines de mètres à la seconde, ne

produise pas de résultats encore plus meurtriers que ceux que nous avons

eu à déplorer.

[Illustration: PLANCHE X.--Radiographie d'une main. On voit un gros

éclat d'obus dont la présence a été révélée par la radiographie.

Fractures de deux os du carpe et du métacarpe.]

Les éclats d'obus peuvent occasionner des troubles, non seulement par

leurs dimensions, mais aussi par leur forme irrégulière, leur surface

rugueuse, leurs arêtes vives, pointes ou crochets; ils ne sauraient,

même quand ils sont petits, être tolérés dans les articulations dont

ils empêchent le fonctionnement. On doit de même, si possible, retirer

de l'œil le plus petit grain métallique qui risquerait de compromettre

la vue. Enfin, certains corps étrangers mettent le blessé en danger

de mort, par le trouble qu'ils apportent dans des régions vitales

telles que le cerveau, la moelle épinière, le cœur, les poumons, ou par

la pression qu'ils exercent sur les troncs nerveux ou les vaisseaux

sanguins. Dans des cas de ce genre, non seulement l'extraction doit

être tentée, mais il peut même arriver que le salut du blessé par

cette opération soit une question d'heures, et que la plus grande hâte

s'impose, ainsi que la plus grande perfection de l'intervention. Je puis

citer comme exemple le cas d'un blessé dont la fin paraissait proche

et qui a, néanmoins, pu être sauvé grâce à un examen radiologique

logique qui a permis l'extraction d'un éclat d'obus situé dans la région

postérieure du crâne.

Je crois avoir fait comprendre par ce qui précède l'importance de

l'extraction des projectiles pendant la guerre. Je suis disposée à

croire que cette importance n'a pu encore qu'être sous-estimée, car

les causes de souffrance des blessés ont été multiples et n'ont pu,

dans tous les cas, être discernées complètement. J'ai gardé le souvenir

d'une séance d'examens radiologiques dans un hôpital où se trouvait,

entre autres, un jeune blessé, dépérissant depuis quelques semaines,

avec le bassin fracturé. On avait peu d'espoir de le sauver. L'examen

radiologique fut très pénible, en raison de la difficulté de placer ce

pauvre malade qui souffrait cruellement et ne pouvait être redressé.

Ayant pris, tout d'abord, la radiographie du bassin, on procéda à la

radioscopie des membres inférieurs. Celle-ci fit apercevoir au-dessus

du genou un éclat d'obus de dimensions considérables qui fut repéré et

aussitôt extrait d'une poche de pus à grande quantité de liquide. On

ne croyait pas sur le moment que cette opération, quoique nécessaire,

aurait une grande répercussion sur l'état du blessé qui semblait

souffrir surtout de sa fracture du bassin. Pourtant, après quelques

semaines, j'appris que, du jour même de l'opération, l'état du blessé

s'améliora avec rapidité et devint bientôt tout à fait satisfaisant.

Le bloc de fonte contenu dans la cuisse avait évidemment entretenu une

grosse suppuration et un empoisonnement régulier de l'organisme; dès que

cette cause d'état morbide eut disparu, le jeune organisme reprit le

dessus, et le blessé qu'on avait jugé perdu fut en état de réparer ses

graves lésions osseuses.

Ayant ainsi reconnu l'importance de l'extraction des projectiles, nous

pouvons aussitôt affirmer que pour leur extraction, l'emploi de la

radiologie est indispensable. Cette vérité, peu répandue au début de

la guerre, ne serait plus aujourd'hui contestée par personne; et nul

chirurgien n'accepterait plus aujourd'hui d'opérer un projectile sans

connaître les renseignements fournis par le radiologiste. Trop souvent,

en effet, uniquement guidé par la position de la plaie, le chirurgien

a vainement cherché l'éclat d'obus ou la balle dont il n'avait pu

apprécier le trajet, parfois considérable; trop souvent, malgré de

multiples entailles et des délabrements de grande étendue, le projectile

s'est dérobé à une recherche longue et obstinée. Nul n'accepterait plus

de tenter cette aventure décevante de chercher à tâtons et à coups

de bistouri le corps étranger souvent englobé dans des tissus qui en

interceptent le contact. Et qui donc, en effet, pourrait s'y résoudre,

sachant que, grâce aux rayons X, il lui est possible de _voir_ de

ses propres yeux l'objet caché et d'avoir une indication exacte de

la position de celui-ci? Seule, la pénurie de matériel et le manque

d'information ont pu, au début de la guerre, permettre les opérations

sans examen radiologique préalable, que, plus tard, on eût considérées

comme criminelles. Ainsi il m'est arrivé de faire l'examen du crâne d'un

soldat qui avait été trépané pour l'extraction d'un éclat d'obus, alors

qu'il avait aussi dans la tête une balle de fusil dont on n'avait pas

soupçonné l'existence.

Est-ce à dire que, grâce à l'emploi des rayons, on sera toujours

assuré du succès? Assurément non, car la technique n'est pas encore

parfaite, et l'on peut manquer même un projectile bien repéré par

l'examen radiologique. Mais la proportion des insuccès est changée du

tout au tout; au lieu d'opérer à l'aveuglette, on opère à bon escient.

Quand un bon chirurgien est bien renseigné par un radiologiste habile,

les insuccès sont une exception et ne se présentent que dans des cas

difficiles. J'indiquerai dans la suite quelques-unes des conditions qui

peuvent influer sur le résultat.

Passons maintenant à l'examen des méthodes qui permettent de déterminer

la position d'un projectile.

Remarquons tout d'abord, que cette position ne saurait être déduite

d'une seule image radioscopique ou radiographique, pas plus que l'ombre

d'un objet sur un mur ne nous fait connaître la position exacte de

cet objet; celui-ci peut, en effet, se déplacer le long de la ligne

qui joint son ombre au foyer lumineux, sans que l'ombre se déplace

appréciablement. Pour juger de la position du projectile, il nous

faudra en principe, _deux images_ radioscopiques ou radiographiques qui

constituent deux _vues_ suffisamment différentes l'une de l'autre pour

être susceptibles d'une interprétation utile.

Au début de la guerre, la connaissance de la radioscopie était très peu

répandue; celle de la radiographie l'était davantage, mais seulement

sous forme de notions très sommaires. Certains se contentaient à

cette époque de la radiographie simple de la région de la plaie, sans

radioscopie préalable. Un cliché ainsi obtenu non seulement ne peut

suffire, mais il peut même conduire une personne non avertie à des

interprétations erronées, car les rapports du projectile et des os se

trouvent déformés par le mode de projection conique.

Les opérateurs qui se rendaient compte de l'insuffisance de la

radiographie simple, la complétaient à cette époque par une deuxième

radiographie prise dans une position différente; les deux vues

étaient prises, en général, l'une de face, l'autre de profil. Les

résultats ainsi obtenus sont très supérieurs à ce que peut donner

une radiographie simple. Si, par exemple, un éclat d'obus est contenu

dans un genou, les vues prises de face et de profil nous apprendront

si l'éclat est situé par rapport aux os dans une position antérieure,

postérieure, interne ou externe ou s'il a pénétré à l'intérieur d'un os

ou de l'articulation (pl. XI).

Pourtant, malgré ce perfectionnement important, l'interprétation exacte

restait encore difficile et incertaine, car chacune des images était

déformée par la projection, généralement oblique. De plus, il existe

des régions qui, en raison de leur épaisseur, ne se prêtent pas à la

radiographie de profil; c'est ce qui a lieu pour le thorax, le bassin et

la région lombaire. On peut dire, au total, que le système de clichés de

face et de profil, sans radioscopie préalable, entraîne une consommation

de plaques et de temps, tout à fait en disproportion avec la valeur

des résultats obtenus. Les chirurgiens à qui l'on donnait ainsi un

renseignement incomplet sans qu'ils aient pu, en général, se rendre

compte des erreurs d'interprétation possibles, ont été très fréquemment

déçus par la vaine recherche de projectiles dont ils croyaient connaître

la position par les vues radiographiques; leur confiance dans la

valeur de l'examen radiologique a été diminuée d'autant, et il a été

quelquefois difficile de la rétablir à nouveau. «Cette radiographie

nous a complètement trompés» disait, je m'en souviens, l'un d'eux

avec une conviction profonde, après une opération manquée qui l'avait

particulièrement affecté. La radiographie était, il est vrai, innocente,

cependant le chirurgien était tout de même fondé de se plaindre.

[Illustration: PLANCHE XI.--Radiographie d'un genou. Petit éclat

d'obus; les deux plaques permettent de se rendre compte de sa position

approximative. La radiographie de profil montre que l'éclat est à une

très faible profondeur à l'avant du genou, circonstance dont on ne

peut se rendre compte sur la radiographie prise de face. A gauche: vue

de face.--A droite: vue de profil.]

Tout procédé de localisation précis exige que la position du projectile

puisse être indiquée par une figure géométrique simple, ayant, autant

que possible, des rapports avec des repères anatomiques liés au corps,

tels que les repères osseux. La localisation peut être faite par la

radioscopie seule ou par la radioscopie suivie de radiographie. Sauf

dans des cas d'impossibilité, la radioscopie doit toujours être faite en

premier lieu, parce qu'elle nous renseigne immédiatement sur la position

approximative du projectile et parce que, dans bien des cas, elle

suffit seule pour obtenir une localisation rapide et précise. Si l'on a

ensuite recours à la radiographie pour obtenir des résultats encore plus

parfaits, celle-ci se fait dans de bonnes conditions et n'utilise que

des plaques de dimensions réduites.

L'observation radioscopique préalable comprend, tout d'abord, la

recherche du projectile. Le blessé est le plus souvent couché sur la

table au-dessous de laquelle se trouve l'ampoule; l'écran radioscopique

est placé au-dessus du corps du blessé. L'opérateur explore la région

dans laquelle on soupçonne la présence du projectile, en amenant

l'ampoule au-dessous de cette région et en actionnant le diaphragme,

de manière à restreindre le champ de vision autour du rayon normal,

pour examiner tel ou tel détail. Le plus souvent, les projectiles

s'aperçoivent facilement comme des taches sombres sur le fond éclairé

des chairs, mais dans certains cas, la recherche présente quelques

difficultés, soit qu'il s'agisse de petits grains, soit que l'ombre du

projectile se projette sur celle d'un os, soit encore que la région

à examiner soit épaisse et opaque, comme la région lombaire. Plus

l'examen paraît difficile, plus il est nécessaire d'obtenir de l'œil sa

sensibilité maximum, par un séjour suffisant dans l'obscurité.

Un opérateur exercé peut faire rapidement cette exploration

préliminaire; elle lui apprend s'il y a présence d'un ou plusieurs corps

étrangers et elle lui permet de marquer approximativement leur position,

afin de procéder à leur localisation précise. Celle-ci est obtenue

par des procédés qui utilisent soit le déplacement du blessé, soit le

déplacement de l'ampoule, dans le but d'obtenir deux vues du projectile

qui permettent d'en rapporter la position à des repères marqués sur la

peau. Voici la description de quelques-uns de ces procédés.

Une excellente méthode de localisation radioscopique est la _méthode des

axes_. L'opérateur observe le projectile sur l'écran radioscopique pour

une certaine position du blessé; il marque sur la peau le point d'entrée

A et le point de sortie A' du rayon normal qui passe par le projectile P

(fig. 7). Il se sert pour cela d'index opaques dont l'ombre se confond

avec celle du projectile. On obtient ainsi un _axe_ AA' sur lequel se

trouve le projectile, dans une vue prise, par exemple, de face. S'il est

possible de tourner le blessé, on recommence la même opération dans une

vue de profil et l'on obtient un deuxième axe BB' qui coupe le premier

au point même P où se trouve le projectile. Pour mieux interpréter le

résultat, on reproduit la figure géométrique formée par les extrémités

des axes marqués sur la peau, et l'on tend entre ces points des fils qui

matérialisent les axes (fig. 8). Quand on ne peut tourner le blessé

pour obtenir le deuxième axe, on déplace l'ampoule de manière à faire

varier le point d'entrée et le point de sortie du rayon qui passe par le

projectile. Sur la figure 9 F et F' sont les deux positions successives

du foyer de l'ampoule; AA' et BB' sont les axes relatifs à ces positions.

[Illustration: Fig. 7--Fig. 8--Fig. 9]

La reproduction de la figure AA'BB' se fait facilement, en mesurant sur

la peau au compas les distances des points A, A', B, B' et en utilisant

ces distances pour la construction du quadrilatère formé par les quatre

points.

La méthode des axes peut être pratiquée avec une ampoule dépourvue de

diaphragme, dont la présence est cependant très utile au point de vue de

la précision des résultats et de la protection de l'opérateur contre les

rayons émis par l'ampoule.

La figure étant construite, on peut mesurer la distance du projectile P

à l'un quelconque des 4 repères, et l'on sait ainsi que l'on trouvera

le projectile, en pénétrant par exemple, à partir du point A dans la

direction AA, sur une profondeur égale à AP. Le point d'accès choisi

est celui qui est le plus rapproché du projectile quand les conditions

anatomiques le permettent; sinon, c'est celui qui offre, au point de vue

chirurgical, l'accès le plus facile.

La méthode des axes peut s'appliquer à tout le corps, mais elle est

particulièrement indiquée pour l'examen des membres. Quand il s'agit de

projectiles assez superficiels, dont la profondeur de pénétration dans

les membres ne dépasse guère 2 centimètres, cette méthode permet une

extraction très rapide et très facile, sans qu'il soit même nécessaire

de construire le graphique. Et comme les projectiles peu profonds ont

été très nombreux pendant la guerre, la méthode des axes a trouvé une

application très étendue. Cette méthode a, d'ailleurs, servi aussi pour

la localisation de projectiles plus profonds, et en ce cas, son emploi

a été associé avantageusement avec celui d'un compas spécial, dont je

dirai quelques mots plus loin.

_Méthode de la double image_.--Cette méthode consiste à obtenir pour le

projectile deux images qui correspondent à deux positions différentes

de l'ampoule, et à en déduire la position réelle du projectile. Voici

comment on peut opérer par la radioscopie seule.

L'ampoule étant placée sous la table que traversent les rayons, dirigés

de bas vers le haut, on amène l'ampoule dans une position telle que

le rayon normal passe par le projectile; c'est ce qui arrive quand

l'ombre de celui-ci se voit au centre de l'ouverture du diaphragme.

On marque alors sur la peau le point de sortie du rayon normal et on

donne à l'ampoule un déplacement connu (10 centimètres par exemple),

parallèlement à l'un des bords de la table. L'image du projectile se

déplace sur l'écran, et ce déplacement peut être mesuré. La profondeur

du projectile au-dessous de l'écran se déduit alors d'une construction

géométrique simple (fig. 10).

[Illustration: Fig. 10]

Soit _x_ cette profondeur;

δ la distance du foyer F de l'ampoule à l'écran;

D le déplacement FF' du foyer de l'ampoule; _d_ le déplacement OO' de

l'image sur l'écran.

_d_

On a _x_ = δ ―――――.

_d_ + D

En retranchant de la profondeur ainsi calculée _x_, la distance de

l'écran à la peau (généralement très petite), on trouve la profondeur

du projectile au-dessous de la marque tracée sur la peau. Ce résultat

n'est valable, bien entendu, que pour la position actuelle du blessé.

Cette position aura donc été choisie bien régulière, de manière à être

facilement retrouvée.

La méthode convient parfaitement pour la localisation de projectiles

situés dans le thorax, la région lombaire ou le bassin. On évaluera

la profondeur à partir de la face antérieure ou postérieure du corps,

suivant que le projectile est plus rapproché de la première ou de la

seconde.

Si à partir des extrémités d'une règle divisée de longueur δ on porte,

de part et d'autre, le déplacement de l'ampoule D et celui _d_ du

projectile et qu'on joigne les points ainsi obtenus F' et O' par une

ligne droite ou un fil tendu, on lit sans calcul la profondeur du

projectile indiquée par le fil sur la règle.

La double image est d'une excellente utilisation en radiographie. On

prend sur une même plaque deux épreuves qui correspondent aux deux

positions de l'ampoule. Pour cela, il convient d'abord d'exécuter la

radioscopie pour amener le rayon normal à passer parle projectile; la

première épreuve est prise dans cette position. Ensuite, on effectue le

déplacement de l'ampoule et on prend sur la même plaque une deuxième

épreuve, sans que la plaque ait été déplacée. Dans certains cas, on

préfère prendre les deux épreuves pour deux positions de l'ampoule,

symétriques par rapport à la verticale qui passe par le projectile (fig.

11). L'écart des deux images peut se mesurer avec une grande précision

sur la plaque (pl. XII).

[Illustration: Fig. 11 p. 80]

Contrairement à ce que l'on aurait pu craindre, la prise de deux

radiographies sur une même plaque ne donne point lieu à une confusion

exagérée, et l'on distingue très bien les détails relatifs à chacune des

images.

[Illustration: PLANCHE XII.--Radiographie d'un thorax. Deux poses sur

la même plaque avec déplacement latéral de l'ampoule après la première

pose. On voit la double image de deux éclats d'obus et d'une croix de

plomb servant de repère. On peut mesurer avec précision le déplacement

de chaque image.]

[Illustration: PLANCHE XIII.--Radiographie d'une main contenant 4 éclats

d'obus. Fracture d'un métacarpien.]

Radiographie de la même main avec déplacement d'ampoule

perpendiculairement à la direction des os. La face dorsale de la main

repose sur une plaque. D'après le déplacement de l'image des os et de

celle des éclats, on peut juger que l'éclat qui se projette entre le

4e et 5e métacarpien est palmaire; les autres sont dorsaux. Ces

indications ont suffi pour leur extraction.]

La méthode de la double image permet de situer le projectile par rapport

à des repères anatomiques. Les os, comme le projectile, donnent deux

images dont l'écart permet de juger de la profondeur. Ainsi l'on peut se

rendre compte si un projectile est placé au-dessus ou au-dessous d'un

os voisin, indication particulièrement précieuse dans bien des cas.

On en voit l'exemple dans la radiographie d'une main (planche XIII)

contenant plusieurs éclats d'obus; le cliché double obtenu permet de

reconnaître les éclats situés sur la face palmaire et ceux situés sur

la face dorsale car, pour les premiers, le déplacement de l'image est

plus petit que pour l'os voisin, tandis que pour les derniers il est,

au contraire, plus grand. Aucune autre méthode n'aurait pu fournir ce

renseignement important d'une manière aussi simple et aussi rapide.

La méthode du déplacement de l'image a reçu de nombreux

perfectionnements destinés à en rendre l'application plus facile, à

éviter tout calcul et à réduire au minimum les mesures indispensables.

Certains dispositifs ont été particulièrement en faveur dans les

formations sanitaires (dispositifs de l'écran percé, du diaphragme à

deux fils, etc.) Cette méthode est aussi pratiquée en combinant un

déplacement de l'ampoule avec une rotation de celle-ci autour de son axe.

* * * * *

LOCALISATION ANATOMIQUE.--Quel que soit le procédé de localisation

employé, il risque d'être insuffisant, s'il n'est pas accompagné de

renseignements d'ordre anatomique. Le chirurgien n'a pas uniquement

besoin de connaître la position géométrique du projectile; il lui faut

savoir comment celui-ci est placé par rapport aux os et aux muscles

de la région. L'opérateur doit donc s'appliquer à le documenter aussi

complètement que possible.

L'examen radioscopique accompagné de déplacements de l'ampoule ou du

malade, permet à un radiologiste expérimenté de recueillir de nombreux

renseignements sur la situation du projectile. Par exemple, en examinant

le mouvement respiratoire des côtes, on se rend compte si un projectile

situé dans leur région se trouve en dehors ou en dedans du thorax. De

même, en essayant-de mobiliser le projectile, on arrive quelquefois

à savoir qu'il se trouve dans tel muscle. Une connaissance sérieuse

de l'anatomie est une condition importante de bon rendement pour le

travail du radiologiste. Dans les services radiologiques de guerre l'on

manquait souvent de médecins radiologistes et le service était alors

assuré par un manipulateur; ceux d'entre eux qui avaient fait des études

de sciences naturelles ont été tout particulièrement appréciés par les

chirurgiens, à qui ils pouvaient donner des indications efficaces.

_Observation stéréoscopique_.--Si le radiologiste est obligé d'avoir

recours à des procédés variés pour connaître la position d'un

projectile, c'est que la simple vision de l'image radioscopique ou

radiographique ne peut le renseigner aussi complètement que le

pourrait la vision directe; l'avantage de cette dernière est d'utiliser

simultanément les deux yeux pour obtenir l'effet du relief. Un effort

très ingénieux a été fait pour procurer le même avantage au radiologiste.

Pour cela, on prend deux épreuves de la région à radiographier, sur deux

plaques différentes, et avec deux positions différentes de l'ampoule

distantes de quelques centimètres. Ces clichés sont ensuite observés

dans un appareil spécial, nommé stéréoscope, qui fait voir l'un des

clichés directement, tandis que l'autre est vu par réflexion dans un

miroir; les deux images se superposent et donnent une impression de

relief tout à fait saisissante. On voit immédiatement quel parti on

peut tirer de ce mode d'observation qui est d'un grand secours pour

l'interprétation anatomique de l'examen radiologique. On peut, par ce

moyen, apprécier la position des projectiles par rapport aux os et

reconnaître les aspects compliqués de certaines fractures.

La radiographie stéréoscopique a été appliquée à quelques dispositifs

de localisation. On a aussi essayé d'obtenir directement la vision

radioscopique en relief, par l'emploi de _deux ampoules_ comme sources

de rayons simultanées. On obtient ainsi des résultats très intéressants,

mais l'appareillage, nécessairement plus compliqué, n'a pu encore être

généralisé.

* * * * *

COMPAS ET APPAREILS INDICATEURS.--Quand une localisation a été faite

par un bon spécialiste et que les renseignements anatomiques ont été

soigneusement consignés, l'extraction du projectile est, le plus

souvent, facile. Mais il subsiste toujours des cas, où le projectile ne

peut être trouvé facilement. Il en est ainsi quand le projectile est

très petit ou quand il est englobé dans des tissus au point d'échapper

au contact de la pince. Il en est encore ainsi quand il est profondément

enfoncé dans les chairs et que, pendant l'opération, celles-ci se

déforment. Enfin, il en est toujours ainsi quand l'opération est

dangereuse et qu'elle risque de léser des éléments vitaux. Aussi, bien

des chirurgiens sont heureux de pouvoir bénéficier du secours d'un

appareil indicateur qui les guide pendant l'opération.

Parmi ces appareils, il faut signaler en premier lieu, les divers

_compas radiologiques_ munis d'une aiguille indicatrice. Quand

l'appareil a été réglé et appliqué sur le corps du blessé, l'aiguille se

dirige vers le projectile qu'elle doit atteindre quand elle est enfoncée

dans la plaie d'une quantité connue.

Avant la guerre, on connaissait déjà le compas très précis du Dr

Hirtz utilisant une méthode radiographique d'image double[2].

[Illustration: PLANCHE XIV.--Plaque modèle pour une extraction de

projectile au moyen du compas de Hirtz. On voit la double image du

projectile et de chacun des trois repères. On a effectué sur la figure

la construction qui détermine les positions du projectile et des repères

en projection horizontale. (Cette plaque a été obligeamment prêtée par

M. le docteur Hirtz.)]

[Illustration: PLANCHE XV.--Compas de Hirtz en position

opératoire.--Compas de Debierne en position opératoire.]

De nombreux compas ont été inventés et construits pendant la guerre[3].

Je ne pourrais songer à les décrire tous. Ils ont tous pu rendre service

dans la main d'opérateurs habiles. J'ai eu à constater une illusion

fréquente relative à l'amélioration des services de radiologie; elle

consistait à demander instamment tel compas, avec la conviction que, dès

le jour où le service en posséderait un, les localisations deviendraient

parfaites. Certains semblaient croire à la vertu des compas souhaités

comme si ces appareils avaient pu effectuer la localisation par leurs

propres moyens. Il était difficile quelquefois de faire comprendre aux

intéressés qu'il fallait avant tout améliorer les connaissances de

l'opérateur en matière de radiologie.

En dehors des compas radiologiques, d'autres appareils indicateurs

eurent des succès plus ou moins prononcés. On utilisa des sondes faisant

partie d'un circuit téléphonique dans lequel un son se produisait quand

la sonde venait à toucher le projectile. On utilisa aussi des appareils

avertisseurs munis d'un téléphone actionné par une bobine dans laquelle

un courant d'induction se produisait à l'approche du projectile. Enfin,

on se servit beaucoup d'un appareil dû à M. le Dr Bergonié,

appareil qui reçut le nom d'_électro-vibreur_, en raison de la curieuse

vibration excitée dans un éclat d'obus de fer, par l'approche d'une

bobine à noyau de fer parcourue par un courant alternatif. Cette

vibration permet au chirurgien de reconnaître au travers d'une certaine

épaisseur de chair la présence du projectile. On se servit aussi de

l'électro-aimant, pour extraire de petits grains de fer situés dans des

organes délicats tels que les yeux.

* * * * *

OPÉRATION SOUS LE CONTRÔLE DES RAYONS.--La multiplicité même des

appareils précédemment cités prouve que l'on cherchait constamment à

augmenter la sécurité des extractions de projectiles, et à s'affranchir

des difficultés qui se rencontraient de temps en temps. C'est à ce désir

qu'on doit attribuer l'extension progressive des méthodes d'opération

sous le contrôle des rayons dites, plus brièvement, «opérations sous le

contrôle».

Une opération sous le contrôle peut être faite de deux manières. Le

chirurgien peut opérer au grand jour, étant constamment guidé par un

radiologiste qui observe au moyen d'une bonnette (voir p. 56); ou

bien, au contraire, l'opération est faite à une faible lumière rouge

ou violette que l'on supprime de temps en temps pour permettre au

chirurgien, assisté du radiologiste, d'examiner lui-même sur l'écran

la région qu'il opère. Dans les deux cas, le contrôle doit être

_intermittent_, c'est-à-dire que les rayons ne doivent être donnés

que pendant de courts intervalles de temps, entre lesquels peut se

poursuivre le travail chirurgical à l'aide des renseignements obtenus;

on évite ainsi la détérioration de l'ampoule, et le danger des rayons

pour l'opérateur se trouve atténué.

La méthode d'opération sous le contrôle est applicable, comme nous

l'avons déjà vu plus haut, à la réduction des fractures; mais elle

a été principalement employée pour l'extraction des projectiles.

Elle a trouvé, à ce point de vue, des adhérents enthousiastes et a,

d'ailleurs, rendu des services incontestables.

Examinons, toutefois, les conditions d'application de cette méthode, ses

avantages et ses inconvénients.

L'opération sous contrôle consiste à observer sur l'écran un projectile

dont la position est connue par une localisation préalable. En même

temps on fait pénétrer dans la plaie une pince coudée destinée à saisir

le projectile. Quand l'ombre de l'extrémité de cette pince s'aperçoit

sur l'écran au contact du projectile, cette extrémité peut cependant

être plus haut ou plus bas que celui-ci, ce dont on s'assure en

déplaçant l'ampoule; les deux ombres se séparent si le contact n'existe

pas effectivement, elles restent superposées, si la pince est au but.

De plus, d'après le déplacement relatif des deux ombres, on peut juger

si la pince doit être remontée ou descendue. Ainsi guidé, le chirurgien

arrive rapidement à amener la pince sur le projectile et il ne reste

plus qu'à extraire celui-ci de la plaie. Si l'opération est conduite

correctement, le délabrement est réduit au minimum et le travail peut

être fait dans un champ de vision restreint, limité par l'ouverture

du diaphragme, de sorte que le chirurgien et le radiologiste ne sont

exposés aux rayons que dans une faible mesure, surtout s'ils ont soin de

couper les rayons pendant chaque instant de travail où la vision n'est

pas indispensable (contrôle intermittent).

Remarquons cependant que malgré l'observation la plus stricte des

conditions indiquées et malgré l'emploi de moyens de protection dont

je parlerai plus loin, le danger de l'absorption de rayons par les

opérateurs ne se trouve pas supprimé, mais seulement atténué. Quand on

fait un grand nombre d'opérations par jour et que l'on n'observe pas

les précautions avec assez de soin, ce danger devient très sérieux. De

plus, l'emploi d'opérations sous le contrôle comporte encore un autre

inconvénient: la présence dans la salle d'opération de l'appareillage

radiologique qui ne se prête pas à la stérilisation complète demandée

par la technique opératoire moderne. Enfin, dans le cas où le chirurgien

tient à observer lui-même, l'opération chirurgicale est faite à l'aide

d'un éclairage très précaire, rouge ou bleu, alors que, cependant, on

peut affirmer, en général, qu'une salle d'opération n'est jamais trop

bien éclairée.

Eu égard à ces inconvénients, il y a lieu de se demander dans quelle

mesure la grande vogue des opérations sous le contrôle est justifiée par

l'utilité de la méthode.

On peut remarquer, tout d'abord, que, dans bien des cas, les chirurgiens

ont été poussés vers les opérations sous le contrôle par les déboires

qu'ils avaient eu dans la recherche de projectiles et par la défiance

qu'ils ont conçue à l'égard des méthodes de localisation, pratiquées

dans leur service. Les conversations que l'on pouvait avoir à ce

sujet avec des chirurgiens, prouvaient, dans bien des cas, qu'ayant

été fréquemment mal renseignés, ils ne croyaient guère à la valeur

des renseignements qu'on leur offrait. Si alors, pour la première

fois, ils se trouvaient en relation avec quelque personne capable

de localiser exactement un projectile et de leur en expliquer la

position, les premiers succès obtenus leur paraissaient tenir du

miracle, et le scepticisme cédait à la confiance la plus complète.

Mais si cet événement tardait à se produire, plus d'un chirurgien se

disait, qu'après tout, s'il pouvait _voir_ le projectile, il saurait

bien le prendre avec sa pince. Ainsi ont débuté de nombreux essais

d'opérations sous le contrôle, mais le raisonnement qui y a conduit,

quoique plausible en apparence, était insuffisant pour assurer une bonne

exécution.

Il n'était pas rare, en effet, de voir des opérations sous le contrôle

faites sans localisation sérieuse préalable, sans l'emploi du

déplacement d'ampoule et à diaphragme grand ouvert, sans autre guide que

l'ombre du projectile et de la pince sur l'écran radioscopique. Dans

ces conditions, on trouve le projectile, parfois même très vite, si

celui-ci est situé à une faible profondeur, si on peut le mobiliser avec

les doigts ou s'il est facilement atteint par la voie du trajet. Mais si

les conditions sont plus difficiles, la recherche devient une question

de chance, elle est quelquefois d'autant plus décevante que le but reste

constamment visible; et pendant que la recherche se prolonge, les rayons

inondent les mains et la figure de l'opérateur, ainsi que le corps du

malade. On pourrait citer de fréquents exemples de ces opérations mal

conduites; entre autres, le cas d'un blessé ayant une plaie à l'épaule,

à qui l'on fit une entaille considérable sur la face antérieure; ne

trouvant pas le projectile, on le chercha du côté de la face postérieure

avec non moins de délabrement et tout aussi peu de succès, après quoi

la recherche dût être abandonnée; le projectile se trouvait dans la

tête de l'humérus, résultat que l'on aurait pu prévoir à l'aide d'une

localisation préalable faite avec quelque soin.

On peut donc dire qu'il y a un danger réel à pratiquer l'opération sous

le contrôle sans les garanties qu'elle exige.

Quand toutes ces garanties sont acquises et que l'opération est conduite

d'une manière irréprochable, l'avantage de la méthode n'est pas encore

nécessairement évident. Il est vrai que la plupart des projectiles

peuvent être extraits très rapidement sous le contrôle avec un

délabrement minime; mais ce résultat est tout aussi bien obtenu dans des

opérations ordinaires faites d'après de bonnes localisations. Y a-t-il

donc des cas où l'opération sous le contrôle bénéficie d'une supériorité

réelle?

Il ne paraît pas douteux que de tels cas existent effectivement, et

l'on peut citer en premier lieu les opérations faites en très grand

nombre dans les hôpitaux du front pendant les jours de batailles, où il

importe de ne point perdre une minute. La radioscopie peut alors être

immédiatement suivie de l'extraction sous le contrôle, et les blessures

étant très récentes, une localisation très sommaire est généralement

suffisante pour que la pince aille cueillir le projectile, quelquefois

en moins d'une minute. Mais même en dehors de ces terribles journées

d'hécatombes, l'opération sous le contrôle doit être considérée comme

une méthode de secours, applicable à tous les cas où un insuccès est

à craindre, et, de plus, particulièrement désignée dans certaines

circonstances. Elle seule permet de mener à bien l'extraction de

nombreux éclats qui se trouvent parfois dans la même plaie et qu'il est

presque impossible de localiser et de marquer individuellement. Elle

est aussi très indiquée pour la recherche de projectiles susceptibles

de se déplacer dans les tissus; elle a été appliquée avec succès à

l'extraction de ceux situés dans les poumons. Il est utile aussi

d'avoir recours à cette méthode quand le projectile situé dans une

région étendue de chairs, par exemple, dans les muscles du haut de la

cuisse, ne peut être localisé avec une grande précision, eu égard à

la déformation des chairs, et se trouve cependant à une assez grande

profondeur, de sorte que sa recherche présente des difficultés.

Au total, la méthode d'opération sous le contrôle est très précieuse

dans bien des cas, sans qu'il paraisse nécessaire d'en préconiser

l'emploi exclusif.

* * * * *

DANGER DES RAYONS X ET DISPOSITIFS DE PROTECTION.--Les rayons X qui

nous rendent des services si précieux sont loin d'être inoffensifs, et

c'est à leurs dépens que ceux qui les ont maniés en premier lieu ont

expérimenté leurs effets physiologiques. Ces rayons agissent sur les

tissus du corps humain, plus particulièrement sur la peau. Absorbés

à forte dose ils provoquent des affections dites «radiodermites» qui

se manifestent à la manière de brûlures. Cependant, la personne qui

reçoit les rayons ne ressent aucune douleur qui puisse l'avertir qu'elle

est exposée à un effet nocif. De plus, la radiodermite n'apparaît pas

aussitôt que cet effet a été produit, mais seulement quelque temps

après, subissant en quelque sorte une période d'incubation d'autant

plus courte que l'effet a été plus profond. Les radiodermites guérissent

d'autant plus difficilement que l'action des rayons a été plus intense

et plus prolongée; elles peuvent être incurables et ont, dans un certain

nombre de cas, provoqué la gangrène et la mort.

Il est donc très important de connaître exactement le danger, afin d'en

préserver les opérateurs et les malades, sans renoncer aux bienfaits de

la radiologie. La sécurité est obtenue, d'une part, grâce à l'emploi

d'appareils de protection, d'autre part, grâce à une série de règles que

l'on doit s'imposer quand on manipule les ravons.

Toute matière à fort poids atomique est opaque aux rayons X et peut

protéger contre ces rayons; le plomb est particulièrement utilisé à

ce point de vue; à l'aide de feuilles de plomb et de sels de plomb on

prépare des écrans protecteurs et des tissus opaques. L'ampoule est

placée dans une cupule opaque, munie d'un diaphragme également opaque,

de sorte que les rayons ne s'échappent guère que par l'ouverture du

diaphragme. L'opérateur dispose d'un tablier opaque pour la protection

de son corps, de lunettes opaques aux rayons (mais transparentes à la

lumière) et de gants opaques pour la protection des yeux et des mains.

Enfin l'écran radioscopique est recouvert d'une glace épaisse en

cristal, opaque aux rayons X parce que contenant des sels de plomb[4].

En ce qui concerne la salle de radiologie, il y a lieu de remarquer que

les dimensions de celle-ci ont une importance très réelle. Les parois de

la salle qui reçoivent les rayons X diffusent ceux-ci et les renvoient à

l'état de _rayons secondaires_. Ces rayons sont d'autant plus nuisibles

que les parois sont plus rapprochées; de sorte que dans une petite

pièce, l'opérateur est plongé dans un bain de rayons de faible intensité

dont l'effet prolongé peut cependant devenir nuisible. L'opacité de la

cupule et du diaphragme est, en effet, relative; une faible fraction du

rayonnement traverse ces appareils auxquels on ne peut donner un poids

trop considérable; l'effet des rayons qui les traversent est accru par

la diffusion sur les parois de la pièce, à moins que celle-ci n'ait des

dimensions assez vastes.

Examinons maintenant quelles sont les conditions de travail qui offrent

le moins de danger. On peut dire, que, sauf exceptions, la radiographie

n'est à craindre ni pour le malade ni pour l'opérateur. A condition de

réussir les épreuves et de ne point s'obstiner à recommencer plusieurs

fois de suite un cliché manqué, on ne risque point de donner pour la

radiographie une dose de rayons exagérée. D'autre part, l'opérateur

qui a réglé les appareils pour l'obtention du cliché, peut se tenir à

distance de l'ampoule quand celle-ci est en fonctionnement; il ne reçoit

presque pas de rayons directs et si la pièce est assez grande, il n'a

pas à craindre les rayons diffusés.

Le cas de la radioscopie est tout à fait différent, et c'est elle qui

a occasionné jusqu'ici presque toutes les radiodermites. L'opérateur,

penché sur l'écran, cherche à distinguer les détails qui l'intéressent;

il oublie facilement le temps et prolonge l'observation; il oublie aussi

les précautions nécessaires, rejette le gant de protection rigide,

manipule les accessoires avec la main nue, se sert de ses doigts pour

indiquer à quelque autre personne les détails du champ de vision.

Comme résultat, le malade est exposé au danger, et l'observateur

l'est encore bien davantage s'il lui arrive de faire de nombreux

examens radioscopiques pendant quelque temps. C'est donc seulement en

s'obligeant à observer des règles très strictes que l'opérateur peut

échapper aux dangers de la radioscopie.

Ces règles sont très simples, d'ailleurs. Elles consistent à ne jamais

donner les rayons un instant de plus qu'il n'est indispensable et à ne

jamais s'exposer aux rayons directs. L'opérateur doit donc s'adapter à

la vision radioscopique par un séjour dans l'obscurité, ensuite donner

les rayons par intermittence, les coupant pendant chaque manœuvre pour

laquelle ils ne sont pas nécessaires. Il doit trouver rapidement à

diaphragme ouvert la région à examiner, et réduire aussitôt le champ

de vision autant qu'il est possible. Pour examiner, il peut éviter de

recevoir les rayons dans les yeux et placer ceux-ci un peu en dehors

du faisceau. Toute manipulation doit être faite à l'aide d'outils

convenables, sans que les mains pénètrent dans le champ des rayons,

à moins d'être suffisamment protégées; _l'opérateur ne doit jamais

apercevoir l'ombre de ses mains nues sur l'écran._

De cette manière, on peut réduire considérablement le danger de

radiodermite, qui pendant la guerre a été une menace sérieuse aussi

bien pour les radiologistes que pour les chirurgiens opérant sous le

contrôle. Cependant ce danger subsiste dans une certaine mesure pour

tous ceux qui pratiquent la radioscopie d'une manière très continue.

Il était difficile d'éviter l'abus de travail radioscopique pendant

la guerre, mais en temps de paix aucune organisation rationnelle ne

doit imposer ni tolérer des abus de ce genre; la radioscopie ne doit

être pratiquée qu'en quantité limitée et avec une intensité de rayons

limitée. Avec une bonne adaptation, une intensité de 2 à 3 milliampères

dans l'ampoule sur une différence de potentiel d'environ 50.000 volts

est, en général, suffisante.

Le malade reçoit nécessairement les rayons directs; on doit donc

seulement veiller a ne point en abuser. Une cause d'abus fréquente

est la présence de plusieurs personnes qui se communiquent leurs

observations. C'est une question de conscience que de limiter l'examen

au strict nécessaire. Le malade n'est averti du danger par aucune

douleur, c'est donc à l'opérateur à songer à le ménager.

Les blessés de guerre qui n'avaient encore jamais été soumis à l'examen

radiologique, craignaient, en général, cet examen et demandaient si on

les ferait souffrir. Il fallait parfois les rassurer et leur promettre

qu'ils ne souffriraient pas plus que d'une photographie. Plus tard,

quand l'usage de la radiologie fût généralisé, beaucoup d'entre eux

étaient déjà familiarisés avec les rayons. Pourtant, jusqu'à la fin de

la guerre, il m'est arrivé de voir des soldats blessés qui n'avaient

encore jamais subi d'examen radiologique et qui demandaient avec

inquiétude ce qu'ils avaient à craindre de ces appareils à l'aspect

inusité.

[Footnote 1: Tel est le cas de la fracture dite «des chauffeurs»;

fracture du poignet par retour de manivelle.]

[Footnote 2: Sur la même plaque, on obtenait deux épreuves pour deux

positions de l'ampoule au-dessus de la table d'opération. Les pieds

des verticales abaissées sur la plaque de chacune des deux positions

du foyer de l'ampoule, étaient marqués par des repères reproduits dans

la radiographie. De plus, on avait soin de radiographier sur la même

plaque trois repères placés en des points marqués sur la peau, choisis

de préférence sur des saillies osseuses. La plaque développée offre

deux images du projectile et deux images de chacun des trois repères.

Par une construction géométrique simple, on détermine sur la plaque la

projection horizontale du projectile et de chaque repère. On calcule

ensuite par le déplacement de chaque image, la hauteur du projectile et

de chaque repère au-dessus de la plaque. On peut alors régler le compas

de manière que ses trois pointes reposent sur les trois repères et

qu'une aiguille indicatrice se dirige vers le projectile. La planche XIV

représente un cliché Hirtz avec la construction géométrique. L'image du

compas est vue dans la planche XV.]

[Footnote 3: Au-dessous du compas de Hirtz on voit dans la planche XV

l'image d'un compas très simple destiné à opérer par la radioscopie et

plus spécialement par la méthode des axes. Il est construit et réglé de

telle manière que quand deux pointes A et B reposent sur les extrémités

d'un des axes, l'aiguille se dirige vers le projectile (compas

Debierne).]

[Footnote 4: La protection peut être rendue encore plus efficace,

dans certains cas, grâce à des dispositifs spéciaux. Ainsi, en vue

d'opérations sous le contrôle, l'ampoule est parfois placée dans une

boîte à paroi de plomb, munie d'un orifice pour la sortie des rayons.]

V

La Radiologie et La Guerre · 第 10 / 21 题