G. SAND A J. M. DARGAUD.

«Oui, monsieur, c'est un beau livre. C'est l'histoire réelle la plus

émouvante que j'aie jamais lue. C'est aussi saisissant que le meilleur

roman de Walter Scott, et les esprits qui s'attachent difficilement à la

réalité, comme le mien, par exemple, sont ici pénétrés de tout

l'intérêt, de tout l'enchantement qui ressortent de la fiction. Pourquoi

ce charme, pourquoi cette couleur, pourquoi ce sentiment profond? Ce

n'est pas seulement le sujet qui vous les a donnés, ce n'est pas

seulement la magie de votre style qui les y a mis, c'est que vous avez

demandé autant de part à la tradition qu'aux monuments dans cette

création originale et charmante. La tradition populaire est la source de

toute poésie dans le passé, la légende, comme dit Michelet, cette preuve

des preuves, à mon avis. Jusqu'ici l'histoire n'a pas donné assez

d'attention et de respect aux souvenirs inédits des peuples. Il faut

être artiste comme vous l'êtes pour avoir compris la valeur de cet

élément historique. Cela, aidé des monuments, de la peinture et de la

gravure, apporte à votre manière d'envisager le passé un cachet de

vérité, une apparence de vie qui nous y reportent comme si nous avions

vu de nos yeux les types et les événements. Enfin, vous avez résolu un

problème aussi sérieux que charmant, c'est de faire de l'histoire un

roman et un poëme, sans sortir des lois et des sévérités de l'histoire.

«Quant à Marie Stuart, vous me demandez de la juger; mais est-il

possible d'en avoir une autre opinion que la vôtre quand on vous a lu?

J'ai été élevée dans un couvent d'Anglaises et d'Écossaises catholiques,

en face d'un portrait fort dramatique de Marie Stuart en pied, dans le

costume qu'elle avait pour monter à l'échafaud, et autant que je me le

rappelle, exactement tel que vous le décrivez.

«C'était une peinture du temps, avec de longues inscriptions en lettres

d'or sur des fonds noirs, qui laissaient cependant voir dans un coin,

comme dans un lointain fantastique, la scène de l'échafaud. Marie était

belle, mais rousse. Je ne sais si la peinture était bonne, mais elle

était saisissante comme tout ce qui est un témoignage contemporain. Nos

vieilles nonnes écossaises la vénéraient comme une sainte image; nos

vieilles nonnes anglaises disaient en souriant que la sainte de l'image

avait beaucoup péché. Dans ce couvent fondé à Paris par la veuve de

Charles Ier, le procès n'était pas encore jugé. Nos Écossaises, les

sœurs converses surtout, qui avaient l'imagination populaire, me

racontaient des détails que j'ai retrouvés dans votre livre avec un

plaisir exquis, l'histoire de la petite chienne entre autres. Je ne

savais donc pas autrement l'histoire de la belle reine, car, dans les

couvents, on n'apprend pas l'histoire. Mais je me souviens d'avoir

regardé ce tableau, et d'avoir rêvé à cette destinée mystérieuse pendant

des heures entières; d'avoir cherché dans les traits de cette beauté le

mot de l'énigme, et d'avoir senti de profondes tristesses dans mon cœur

d'enfant.

«Depuis, j'avoue que je n'ai guère pensé à la définir, peut-être

craignant à mon insu de voir détruire en moi le charme des vagues

émotions du passé par un examen approfondi. Mais j'ai fait l'examen avec

vous, et le charme détruit au premier volume est revenu à la fin du

second. Ce long martyre, cette belle mort doivent racheter les plus

grands crimes; et si le sentiment humain est mortellement blessé par les

feintes caresses au pauvre Darnley, par l'abandon de Chastelard et par

l'oubli envers Bothwell (ce sont là pour moi les trois taches

capitales), le sentiment chrétien nous force à la pitié et au respect

quand le drame finit sous la hache.

«Je vous suis bien reconnaissante pour ma part d'avoir peint de main de

maître cette odieuse Élisabeth, cette personnification toujours vivante

de la traître politique anglaise, de l'égoïsme des hommes de ce pays, et

de l'hypocrisie de leurs femmes. Knox, Calvin, Giordano, sont

admirablement compris, admirablement montrés. Il y a partout une

grandeur de sentiment, un bonheur d'expression qui me frappent dans les

moindres détails. Quelquefois, très-rarement, trois fois au plus

peut-être dans tout l'ouvrage, un peu de recherche puérile. Vous voyez

que je dis tout ce que je pense, et par là vous devez voir combien mon

approbation et mon admiration sont sincères.

«A présent, qu'allez-vous faire pour nous? Soyez sûr que cette manière

d'instruire va donner la passion d'être instruit. Est-ce que vous ne

nous compléterez pas la vie de cet homme antique dont le nom n'est pas

populaire, et dont les gens peu instruits ne savent presque rien,

d'Agrippa d'Aubigné, qui a dit de plus beaux mots que tous les anciens,

et qui m'a toujours semblé un héros de toutes pièces? Vous nous en avez

dit autant que vous pouviez pour l'harmonie des proportions que votre

cadre devait contenir, et c'est une heureuse citation que celle de ce

vers qui vaut les plus beaux du Dante:

... L'enfer, d'où ne sort

Que l'éternelle soif de l'impossible mort.

«Mais ce n'est pas assez pour l'envie que j'ai de le voir mettre tout

entier dans sa lumière, avec l'art moderne si nécessaire pour que le

public sente ce que l'art et la science du passé nous ont laissé sur les

hommes et sur les choses.

«Adieu, monsieur. Je vous remercie de tout mon cœur de m'avoir envoyé ce

beau livre, et vous prie en grâce de ne pas m'oublier quand vous en

publierez un autre. Moi qui n'ai ni la volonté, ni le temps de lire

beaucoup, il me semble que je vous lirais toujours.

«GEORGE SAND.»

Nohant, 10 avril 1851.

(_Constitutionnel_, 10 mai 1851.)

Histoire de Marie Stuart · 第 81 / 86 题