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«Je me réjouis comme vous, mon cher Béranger, du succès de notre ami, et
de l'intérêt de cœur et de talent qui s'attache à son _Histoire de Marie
Stuart_. Je lis ce livre en ce moment, et j'y trouve à la fois
instruction et charme. Vous savez que j'aime les récits et que je n'aime
pas les annales. L'histoire est pour moi le drame des choses humaines.
J'ai dit quelque part: «Il n'y a rien de plus convaincant qu'une larme:
la pitié est le jugement du cœur.» Il y a beaucoup de larmes dans les
salles d'Holyrood, ce palais des amours tragiques. Il y en aura
davantage sur ces pages. Ce sera là le succès de cette histoire; c'est
le plus grand.
«L'humanité est pathétique. Vraiment, le chef-d'œuvre de notre ami
n'est-il pas d'avoir exhumé un pareil sujet? Quel personnage qu'une
enfant des Guise, veuve à seize ans d'un roi de France, transportée en
Écosse sur un trône barbare, disputée comme Hélène entre deux patries,
déchirée par deux religions qui s'arrachent sa conscience, adorée,
enviée, enlevée par des prétendants qui possèdent ou perdent son cœur,
épiée par une Agrippine jalouse à la fois de son trône, de sa jeunesse,
de sa beauté; tour à tour amante, guerrière, captive comme une héroïne
du Tasse, assez poëte elle-même pour immortaliser ses peines dans ses
vers, délivrée d'un premier cachot par l'amour, réemprisonnée par la
trahison, inspirant encore des passions à ses bourreaux à travers les
grilles de ses tours et les larmes de son supplice; entraînant ses
libérateurs dans sa perte, et finissant par monter en reine sur un
échafaud, pour s'élancer au ciel purifiée du soupçon par le martyre?...
«Ah! si nous avions eu, vous ou moi, une pareille héroïne à vingt ans,
quelles chansons et quels poëmes!... Notre ami a mieux choisi que vous
et moi, et bien que son poëme soit une histoire, il raconte, il chante
et il pleure comme nos strophes. Il a une raison sévère, morale,
incorruptible dans ses appréciations, mais il a surtout une âme. Voilà
pourquoi son livre sera lu, discuté, loué, attaqué, haï et aimé. C'est
le sort des ouvrages qui remuent autant de sentiments que d'idées.
«On lui adressera bien des critiques, on lui dira qu'il est trop jeune,
trop coloriste, trop attendri de style, qu'il émeut trop son lecteur
pour lui laisser tout le sang-froid et toute l'impartialité du jugement.
Dites-lui de ne pas se corriger. Il faut répéter, au contraire, à
l'écrivain qui grave l'histoire d'une femme, le mot de Tacite: _Ventrem
feri!_ visez au cœur! Dargaud a visé au cœur et il a touché! quoi de
plus?
«Il y a deux manières d'écrire l'histoire: celle qui instruit et celle
qui intéresse! Je suis comme vous pour celle qui intéresse; car celle
qui n'intéresse pas n'instruit pas. Qui la lit?
«Adieu; faites mes compliments à l'auteur. Le livre a de la vie, car il
remue. Il vivra...
«LAMARTINE.»
Saint-Point, décembre 1850.
(_La Presse_, 31 avril 1851.)
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