Une faible rougeur monta aux joues de la reine, qui répondit: «Allons.»

Elle prit le crucifix d'ivoire qui ne l'avait pas quittée depuis

dix-sept ans, et qu'elle avait transporté de donjon en donjon, le

suspendant partout à ses oratoires de captive. Comme elle souffrait de

douleurs contractées dans l'humidité de ses prisons, elle s'appuya sur

deux de ses domestiques, qui la menèrent jusqu'au seuil de sa chambre.

Là, ils s'arrêtèrent, et Bourgoing expliqua à la reine le scrupule

étrange de ses gens, qui désiraient ne pas avoir l'air de la conduire à

la boucherie. La reine, bien qu'elle eût mieux aimé s'appuyer encore sur

eux, compatit à leur faiblesse, et se contenta, pour la soutenir, de

deux gardes de Pawlet. Alors tous les serviteurs de Marie Stuart

s'acheminèrent avec elle jusqu'à la rampe supérieure de l'escalier, où

les arquebusiers leur barrèrent le passage malgré leurs supplications,

leur désespoir, leurs bras étendus vers leur chère maîtresse, aux

vestiges de laquelle il fallut les arracher.

La reine, profondément peinée, se hâta un peu dans le dessein de

réclamer contre cette violence.

Sir Amyas Pawlet et sir Drue Drury, les gouverneurs de Fotheringay, le

comte de Shrewsbury, le comte de Kent, les autres commissaires et

plusieurs seigneurs de distinction, parmi lesquels sir Henri Talbot,

Édouard et Guillaume Montague, sir Richard Knightly, Thomas Brudnell,

Beuil, Robert et Jean Wingfield, la reçurent au bas de l'escalier.

Dès qu'ils l'aperçurent, ils se découvrirent en la saluant. Sa

contenance était triste et fière. Elle avait conservé toute sa dignité

de reine et toute sa grâce de femme, cette grâce incomparable qu'elle

portait autrefois dans ses fêtes de cour, et qui ne l'abandonnait pas

dans cette fête du martyre.

L'attendrissement fut général. Ces lords puritains et ces lords

courtisans, ses ennemis austères ou corrompus, se sentirent émus, remués

jusqu'aux entrailles.

Ce noble front où la souffrance disparaissait dans la sérénité d'une

résolution suprême;

Ces lèvres, qui s'étaient tant de fois plissées de colère ou de mépris,

et qui souriaient à la mort, au sacrifice;

Ces yeux, qui avaient pleuré devant Dieu pendant toutes les nuits des

dix-huit années de sa captivité, et qui ne pleuraient plus devant les

hommes;

Ce cœur qui avait tant battu, battu jusqu'à se rompre dans les ténèbres

des cachots, dans les affres de la solitude, et qui battait plus fort

ses pulsations héroïques à quelques pas de l'échafaud... Toutes ces

choses étaient électriques.

C'était une admiration, une pitié involontaire. Ce premier mouvement,

que plusieurs eurent bientôt comprimé, n'échappa point à la reine. Mais

son regard traversa ce groupe hostile au fond pour s'arrêter au delà sur

un gentilhomme tout en pleurs, courbé sous une douleur qu'il cherchait

vainement à dissimuler. C'était André Melvil, son maître d'hôtel, exclu

depuis quelques jours de son intimité par l'ombrageuse police de

Fotheringay.

«Melvil, mon fidèle ami, apprends de moi à te résigner!

--Oh! madame, s'écria Melvil en se rapprochant de sa maîtresse et en

tombant à ses pieds, j'ai trop vécu, puisque mes yeux étaient réservés à

vous voir la proie du bourreau, et que ma bouche devra redire à l'Écosse

l'affreux supplice...»

Des sanglots s'exhalèrent de sa poitrine au lieu de paroles.

«Courage, Melvil! Plains ceux qui ont été altérés de mon sang comme le

cerf de l'eau des fontaines et qui le répandent injustement. Mais moi,

ne me plains pas. La vie n'est qu'une vallée d'angoisses, et je la

quitte sans regret. Je meurs pour la foi et dans la foi catholique; je

meurs amie de l'Écosse et de la France. Rends partout témoignage de la

vérité, et cesse de t'affliger; réjouis-toi plutôt de ce que tous les

malheurs de Marie Stuart vont finir. Dis à mon fils qu'il se souvienne

de sa mère.»

Tandis que la reine parlait, Melvil à genoux versait des torrents de

larmes. Marie l'ayant relevé, lui prit la main et se penchant vers lui,

elle l'embrassa. «Adieu, ajouta-t-elle, adieu; ne m'oublie jamais ni

dans ton cœur ni dans tes prières.»

S'adressant ensuite aux comtes de Shrewsbury et de Kent, elle les

supplia de délivrer son secrétaire Curle: Nau fut omis. Les comtes ayant

gardé le silence, elle les supplia encore de permettre que ses femmes et

ses serviteurs pussent l'accompagner et assister à sa mort. Le comte de

Kent répondit que cela serait insolite et même dangereux; que les plus

hardis voudraient tremper leurs mouchoirs dans son sang; que les plus

timides, les femmes surtout, troubleraient au moins par leurs cris le

cours de la justice d'Élisabeth. Marie persista. «Milords, dit-elle, si

votre reine était ici, votre reine vierge, elle trouverait convenable à

notre rang et à notre sexe que je ne fusse pas seule pour mourir au

milieu de tant de gentilshommes, et elle m'accorderait quelques-unes de

mes femmes à mon dur et dernier chevet.» Chacun pensa au billot. Elle

était si éloquente et si touchante, que tous les seigneurs qui

l'entouraient auraient cédé, sans l'attitude obstinée du comte de Kent.

La reine s'en aperçut, et, regardant le comte puritain, elle s'écria

d'une voix profonde: «Versez le sang de Henri VII, mais ne le

méconnaissez pas. Ne suis-je plus Marie Stuart? une sœur de votre

maîtresse, et sa pareille, deux fois sacrée, deux fois reine: reine

douairière de France, reine légitime d'Écosse.»

Le comte de Kent ne fut pas attendri, mais ébranlé; le sectaire en lui

résistait, mais le patricien était vaincu.

Marie alors, adoucissant de plus en plus son accent: «Milords, dit-elle,

je vous engage ma parole que mes serviteurs éviteront tout ce que vous

craignez. Hélas! les pauvres âmes ne feront rien que prendre adieu de

moi. Certainement vous ne refuserez ni à moi ni à eux cette

satisfaction. Songez, milords, à vos propres serviteurs, à ceux qui vous

plaisent le mieux, aux nourrices qui vous ont allaités, aux écuyers qui

ont porté vos armes à la guerre; ces serviteurs de vos prospérités vous

sont moins chers qu'à moi les serviteurs de mes infortunes. Encore une

fois, milords, n'écartez pas les miens de mon agonie. Ils ne désirent

rien que m'aimer jusqu'au bout, que ne point m'abandonner et que me voir

mourir.»

Les comtes, après s'être consultés, obtempérèrent au souhait de Marie

Stuart. Le comte de Kent dit pourtant encore qu'il redoutait les

lamentations des femmes pour les assistants et pour la reine. «Je

réponds d'elles, dit Marie. Leur amour pour moi leur prêtera des forces,

et je leur donnerai l'exemple du courage. Il me sera doux de savoir que

les miens sont là, et que j'ai des témoins de ma persévérance dans la

foi.»

Les commissaires n'insistèrent plus, et concédèrent à la reine quatre

serviteurs et deux de ses filles. La reine choisit Melvil, son maître

d'hôtel; Bourgoing, son médecin; Gervais, son chirurgien; Gorion, son

pharmacien; Jeanne Kennethy et Élisabeth Curle, les deux compagnes qui

avaient remplacé dans son cœur et dans sa vie Élisabeth de Pierrepont.

Melvil, qui était là, fut averti par la reine elle-même. Les autres

serviteurs, qui étaient restés au balcon supérieur de l'escalier, furent

mandés par un huissier de Pawlet. Ils s'empressèrent de descendre,

soulagés un peu par ce dernier devoir offert à leur dévouement et à leur

fidélité.

Cette complaisance des comtes ayant apaisé la reine, elle fit signe au

shériff et au cortége d'avancer. Ce fut elle qui interrompit cette halte

lugubre entre la prison et l'échafaud. Arrivée à la salle de

l'exécution, elle considéra, non sans pâleur, mais sans défaillance,

partout le deuil, les apprêts lugubres, le billot, la hache, le bourreau

et son aide; la sciure de chêne répandue sur le parquet pour boire son

sang; et, dans un coin obscur, la bière, sa dernière prison.

Il était neuf heures lorsque la reine parut dans la salle funèbre.

Flechter, doyen de Peterborough, et des curieux privilégiés, au nombre

de plus de deux cents, y étaient réunis. Cette salle était toute

tapissée de drap noir; l'échafaud, qu'on y avait dressé à deux pieds et

demi de terre, était tendu de frise noire de Lancastre; le fauteuil où

devait s'asseoir Marie, le carreau où elle devait s'agenouiller, le

billot où elle devait poser sa tête, étaient aussi recouverts de noir.

La reine était vêtue de noir comme la salle et tous les insignes du

supplice. Sa robe de velours à haut collet et à manches pendantes était

bordée d'hermine. Son manteau, doublé de martre zibeline, était de satin

à boutons de perles et à longue queue. Une chaîne de boules odorantes, à

laquelle se rattachait un scapulaire et qui se terminait par une croix

d'or, descendait sur sa poitrine. Deux rosaires étaient suspendus à sa

ceinture, et un long voile de dentelle blanche, qui adoucissait un peu

son costume de veuve et de condamnée, l'enveloppait. Elle était précédée

du shériff, de Drury et de Pawlet, des comtes et des nobles

d'Angleterre; elle était suivie de ses deux femmes et de ses quatre

dignitaires, parmi lesquels on remarquait Melvil, qui portait la queue

du manteau royal. La démarche de Marie était assurée et majestueuse. Un

moment elle releva son voile, et sa figure où brillait une espérance qui

n'était plus de ce monde, parut belle comme aux jours de sa jeunesse.

L'assemblée fut éblouie. Elle tenait un de ses chapelets d'une main et

le crucifix de l'autre. Le comte de Kent lui dit rudement: «Il faudrait

avoir Christ dans son cœur.

--Et comment, reprit vivement la reine, l'aurais-je dans la main si je

ne l'avais pas dans le cœur?» Pawlet l'aidant à monter les degrés de

l'échafaud, elle jeta sur lui un regard plein de douceur: «Sir Amyas,

dit-elle, je vous remercie de votre courtoisie; c'est la dernière

fatigue que je vous causerai et le plus agréable office que vous

puissiez me rendre.»

Parvenue à l'échafaud, Marie Stuart prit place dans le fauteuil qui lui

avait été préparé, le visage tourné vers les spectateurs. Après elle, le

doyen de Peterborough en grand costume ecclésiastique, s'assit à droite

de la reine sur un pliant sans dossier, un carreau de velours noir à ses

pieds. Les comtes de Kent et de Shrewsbury s'assirent comme lui, à

droite, mais sur des pliants à dossiers. De l'autre côté de la reine, le

shériff Andrews était debout avec sa baguette blanche. En face de Marie

Stuart, on distinguait le bourreau et son aide à leurs vêtements de

velours noir, à leur crêpe rouge au bras gauche. Derrière le fauteuil,

adossés à la muraille, pleuraient les serviteurs et les filles de Marie

Stuart. Dans la salle, l'auditoire de nobles et de bourgeois des comtés

voisins était contenu par les arquebusiers de sir Amyas Pawlet et de sir

Drue Drury, au delà d'une balustrade qui avait été la barre du tribunal.

Marie entendit tranquillement sa sentence; elle dit seulement, lorsque

Beale en eut terminé la lecture:

«Milords, je suis née reine d'Écosse, j'ai été reine de France, j'aurais

droit à être reine d'Angleterre. J'ai été détenue prisonnière de longues

années contre toute loi, malgré tant de titres, et j'ai beaucoup

souffert durant cette captivité. Quoi qu'il en soit, je ne me souviens

plus du mal, et je ne hais personne. Je loue mon Dieu de tout ce qu'il

m'a infligé dans sa justice. Ce qu'il n'a pas empêché est bien. Je

m'estime heureuse de ce qu'il m'accorde cette occasion de mourir pour

l'expiation de mes fautes et de déclarer devant cette assemblée que je

suis innocente de tout complot contre la vie de la reine d'Angleterre.»

Le doyen de Peterborough l'ayant adjurée de se repentir et de renoncer à

ses erreurs sous peine de la damnation éternelle, elle affirma qu'elle

mourait inébranlable dans la religion catholique. Flechter éleva la

voix, et infligea à Marie un interminable sermon où il la menaça de

l'enfer si elle ne se convertissait à la foi réformée, comme l'y

conviait la bonté d'Élisabeth, dont il était l'organe indigne. «Vos

dogmes, répondit la reine d'Écosse, m'ont privée du trône, de la

liberté; ils vont m'ôter la vie. Ils ne perdront pas du moins mon âme.»

Flechter, irrité, s'emporta jusqu'à des violences brutales, accabla

Marie de reproches sur son ignorance. Enfin il la somma d'abjurer le

papisme et toutes les impostures romaines. «Assez! assez! s'écria Marie

avec impétuosité; ne blasphémez pas. J'ai vécu et je mourrai dans la

religion catholique.» Le comte de Shrewsbury réprima le doyen de

Peterborough, et lui enjoignit de prier au lieu de prêcher. La reine

elle-même se mit à genoux et pria. Elle serra son crucifix sur sa

poitrine, récita en latin les sept psaumes de la pénitence, et comme si

tant de prières ne suffisaient pas à l'ardente extase dont elle était

embrasée, elle redit les trois psaumes: _Miserere mei, Deus.--In te,

Domine, speravi.--Qui habitat in adjutorio._ Puis elle pria tout haut en

anglais, et cette prière nous a été conservée textuellement par une

dépêche des comtes commissaires:

«Seigneur, envoyez-moi votre Saint-Esprit. Ma confiance est dans le sang

de Jésus-Christ, et mon espérance dans votre royaume céleste. Pardonnez,

Seigneur, à mes ennemis. Répandez vos bénédictions sur la reine

d'Angleterre, afin qu'elle vous serve. Regardez mon fils dans votre

miséricorde. Ayez compassion de votre Église. Exaucez-moi, bien que je

sois indigne d'être exaucée; et puissent tous les saints intercéder mon

Sauveur pour qu'il me reçoive!»

Ensuite elle haussa le crucifix des deux mains, et dit en le contemplant

avec amour: «Seigneur! par ces bras divins étendus sur la croix pour

racheter le monde, remettez-moi tous mes péchés.»

S'étant relevée, le bourreau voulut lui retirer son voile. Elle l'arrêta

et le repoussa du geste; puis se tournant vers les comtes et la rougeur

au front: «Je ne suis point accoutumée à me déshabiller en si nombreuse

compagnie et par de tels valets de chambre.» Elle appela Jeanne Kennethy

et Élisabeth Curle. Ce furent elles qui lui ôtèrent son manteau, son

voile, ses chaînes, sa croix et son scapulaire. Comme elles touchaient à

sa robe, la reine leur dit d'en dégager seulement le corsage et d'en

rabattre le collet d'hermine, afin de laisser son cou nu à la hache. Ses

filles lui rendirent ces tristes soins en pleurant. Melvil et les trois

autres serviteurs pleuraient aussi et criaient. Marie posa un doigt sur

sa bouche pour les inviter au silence. «Mes amis, s'écria-t-elle, j'ai

répondu de vous; ne m'amollissez point. Ne devriez-vous pas plutôt bénir

Dieu de ce qu'il inspire à votre maîtresse courage et résignation?» A

son tour néanmoins, cédant à sa propre sensibilité, elle embrassa ses

filles avec effusion; puis les pressant de quitter l'échafaud, où toutes

deux se collaient à ses mains, qu'elles baignaient de larmes, elle leur

adressa un tendre et dernier adieu. Melvil et ses compagnons demeurèrent

comme suffoqués à peu de distance de la reine. Entraînés, subjugués par

l'accent de Marie Stuart, les exécuteurs eux-mêmes la supplièrent à

genoux de leur pardonner. «Je vous pardonne, leur dit-elle, à l'exemple

de mon Rédempteur.»

Alors elle arrangea le mouchoir brodé de chardons d'or dont elle s'était

fait bander les yeux par Jeanne Kennethy. Elle baisa trois fois le

crucifix, disant à chaque étreinte: «Seigneur, je vous remets mon âme.»

Elle s'agenouilla de nouveau et s'inclina sur le billot déjà sillonné de

profondes entailles à son arête supérieure, à l'endroit où Marie posa

son col délicat, entre la double échancrure creusée pour recevoir d'un

côté la poitrine et de l'autre le visage. La reine, dans cette attitude

suprême, récita encore quelques versets du soixante-dixième psaume:

J'espère en vous, Seigneur; ne me confondez pas à jamais;

secourez-moi...

Ne me rejetez pas, ne m'abandonnez pas quand mes forces m'abandonnent.

Seigneur, vous me rendrez la vie, vous me rappellerez du fond de

l'abîme...

Comme elle en était à ces paroles, s'unissant au Christ par l'amour,

commençant sous le bras de l'exécuteur une prière qui devait s'achever

dans le sein de Dieu, le bourreau la frappa d'un premier coup. La hache

étant tombée à faux sur la nuque, la reine blessée seulement poussa un

cri qui se perdit au milieu des gémissements de l'assemblée. Le

bourreau, ému de l'émotion générale, honteux de sa maladresse, et

puisant dans son trouble même une énergie tardive, trancha la tête du

second coup. Il saisit cette tête sanglante, et, tandis qu'il la tenait

suspendue devant les nobles dans l'assemblée, et par la fenêtre devant

le peuple, il s'écria: «Vive la reine Élisabeth!--Ainsi périssent tous

les ennemis de notre reine!» répéta le doyen de Peterborough. «Ainsi

périssent tous les ennemis du saint Évangile et de l'Angleterre!» ajouta

le farouche comte de Kent.

Le comte de Shrewsbury appliqua son gant à ses yeux pour dérober ses

larmes.

L'assemblée tout entière demeura muette d'horreur, et ce silence ne fut

rompu que par les sanglots des serviteurs de la reine. Là du moins, dans

cette salle tragique, autour de l'échafaud, la pitié fit taire la haine.

Aux grilles du château, un contentement sauvage éclata et se prolongea

dans toute l'Angleterre fanatique. La nouvelle de la mort de Marie se

répandit comme naguère sa sentence, de comté en comté, partout

accueillie avec des élans de triomphe; mais cette fois du moins la

pauvre reine n'entendit pas les carillons des cloches, elle ne vit pas

les feux de joie!

L'exécution était accomplie depuis quatre heures que le pont-levis

n'était pas encore baissé, que la poterne était encore fermée. Personne

ne put sortir que longtemps après Henry Talbot, fils du comte de

Shrewsbury, qui porta le récit officiel des deux comtes à Élisabeth.

Parti le 8 vers midi, il arriva le lendemain matin à Greenwich. Dans les

villes, dans les moindres hameaux, sur son passage, la funèbre nouvelle

était connue d'avance, comme si le vent en avait été le premier

messager.

Ce fut en Angleterre une fête nationale et royale que cette affreuse

tragédie. Il n'y eut qu'une différence: le peuple montra son allégresse,

Élisabeth cacha la sienne sous de longs vêtements de deuil et sous des

regrets affectés. Elle accabla d'imprécations ses ministres; elle fit

emprisonner, ruina, disgracia sans retour Davison, coupable d'avoir obéi

à ses ordres. Elle joua devant l'Europe, devant l'Angleterre, et jusque

dans son intimité, la plus odieuse des comédies, celle du désespoir.

Un jour, prenant par la main l'ambassadeur de France, M. de Châteauneuf,

elle le conduisit dans l'embrasure d'une fenêtre. «Là, elle protesta par

mille serments qu'elle était innocente; qu'elle était déterminée à

n'exécuter la sentence contre la reine d'Écosse qu'en cas de rébellion

ou d'invasion; que quatre membres du conseil (ils étaient alors dans la

chambre) l'avaient abusée d'une manière qu'elle n'oublierait jamais. Ils

avaient vieilli à son service et avaient agi par de bons motifs, ou,

sans cela, par Dieu! ils y auraient laissé leurs têtes...»

Elle parla ainsi pendant trois heures. Elle renouvelait sans cesse ces

scènes d'hypocrisie et de mensonge.

Elle vainquit, grâce à l'Océan, la puissance et les ressentiments de

Philippe II. Elle désarma facilement la colère officielle de Henri III,

probablement son complice, heureux au moins d'une si terrible atteinte

portée à la maison de Guise. Elle réussit avec plus de peine, sans de

trop grands efforts cependant, à calmer Jacques VI. Entre sir John

Maitland, son chancelier, qui lui montrait en perspective la couronne

d'Angleterre, et le comte d'Argyle, qui parut à la cour d'Holyrood armé

de pied en cap, excitation muette, mais expressive à la vengeance,

Jacques ne balança pas longtemps, s'adoucit par degrés, et renoua ses

liens d'amitié avec Élisabeth, comme s'il n'y avait pas eu entre elle et

lui le cadavre de sa mère.

Les filles d'honneur de Marie et ses serviteurs la regrettèrent plus que

son fils. Élisabeth Curle et Jeanne Kennethy coupèrent leurs cheveux

afin de les déposer sur le cercueil de leur maîtresse, comme dans les

trépas antiques; mais cette piété fut trompée. Les deux comtes

ordonnèrent de brûler ces chevelures amies avec la croix d'or, les

chapelets, le crucifix, le scapulaire, les deux chaînes, et tous les

vêtements de Marie Stuart à ses derniers moments. Ils ne tolérèrent pas

une seule de ces reliques, partage ordinaire du bourreau, et qu'il

aurait pu vendre à grand prix. Tout ce qui avait été taché du sang de la

reine fut brûlé aussi, et la sciure du bois qui en était imbibée fut

jetée dans le Nen. J'ai visité cette partie tragique de la rivière, où

la terrasse du château plongeait alors ses piliers. Le bord en est

toujours attristé. Il y croît parmi les herbes une petite fleur rouge

qui, selon la légende du comté, est née là des gouttes du sang de Marie

Stuart.

Melvil et Bourgoing réclamèrent vainement le corps de leur maîtresse

pour le transporter en France. Ce beau corps leur fut refusé. Plusieurs

contemporains ont écrit qu'il fut touché avec irrévérence et profané par

le bourreau. Ce fut une erreur de l'indignation européenne, qui

supposait toutes les atrocités dans un si barbare attentat.

Un vieux tapis vert arraché d'un billard fut d'abord jeté sur Marie

Stuart. Sa chienne favorite, aux longs poils noirs, aux yeux de feu,

dont j'ai vu l'esquisse à l'huile, et qui était de cette race charmante

appelée plus tard du nom de Charles Ier, _King-Charles_, s'étant glissée

sous le tapis, elle y demeura et on la trouva blottie dans la robe de

velours de sa maîtresse, entre le bras et le sein, à côté de ce cœur qui

ne battait plus, lorsqu'on vint le soir embaumer précipitamment la

reine. Au moment où l'on souleva l'indigne tapis qui recouvrait celle

qui fut Marie Stuart, la pauvre petite chienne se serra contre la

poitrine inanimée de sa maîtresse, et poussa des hurlements plaintifs,

qui baissaient ou montaient à mesure que l'on s'éloignait ou que l'on se

rapprochait d'elle. On fut obligé de l'emporter de force. Recueillie par

les serviteurs de la reine, elle ne voulut jamais être consolée par eux,

refusant les aliments et jusqu'aux caresses, flairant le vent, les

siéges, les robes des femmes. Elle languit ainsi, après quoi elle

mourut, suivant la tradition de Fotheringay, sans autre maladie qu'un

petit gémissement et qu'un tremblement alternatifs.

Le corps de Marie Stuart fut mis avec la tête dans un cercueil de plomb,

et ce cercueil dans une bière de bois. La bière fut placée dans la

chambre de parade du château jusqu'au 29 juillet. Cette chambre fut

fermée, sans que personne, soit des serviteurs de Marie Stuart, soit des

gardiens anglais, pût y pénétrer. Il arriva même que Jeanne Kennethy,

Élisabeth Curle, et quelques autres de leurs compagnes et de leurs

compagnons, s'étant agenouillés près de la porte, et ayant regardé en

pleurant et en priant le cercueil par le trou de la serrure, Pawlet et

Drury le firent boucher. Geôliers impitoyables et jaloux même de la

mort!

Le 29 juillet seulement, une rumeur sourde, mystérieuse, apprit à

Peterborough que le tragique cercueil allait arriver. La ville s'émut.

Les balcons, les fenêtres, les rues se remplirent. La foule déborda

jusque dans le cimetière qui entoure l'église.

L'attente ne fut pas longue.

La bière ne tarda pas à paraître sur la route. Aucun des serviteurs de

Marie n'obtint d'accompagner le char. Le convoi traversa lentement

Peterborough jusqu'au vieux portail de l'abbaye, où la bière fut exposée

quarante-huit heures. Le 31, l'évêque mena le deuil par la grande cour,

vers la majestueuse façade de la cathédrale. Il entra sous les voûtes

séculaires de l'église, et se dirigea du côté d'un vieillard qui

s'empara du cercueil. Ce vieillard était Scarlett, le fossoyeur, dont on

voit encore aujourd'hui le portrait suspendu au-dessous de la principale

rosace de l'église. Il est vêtu de rouge, avec une longue barbe blanche,

et s'appuie sur sa bêche. Il mourut à quatre-vingt-dix-huit ans, après

avoir creusé la sépulture de deux reines. Aidé par quatre maîtres

maçons, il avait préparé le caveau de Marie Stuart à droite du chœur, en

face de la tombe de Catherine d'Aragon, première femme de Henri VIII. La

bière fut descendue dans l'étroit caveau, et scellée d'une pierre sans

armoiries et sans nom. Tel était l'ordre de l'évêque, qui connaissait la

volonté de la reine d'Angleterre.

Je me suis agenouillé au bord de cette pierre nue, et une larme de mon

cœur a roulé sur la poussière qui la recouvre. En omettant le nom de

Marie Stuart, Élisabeth se flattait d'ensevelir son régicide dans le

silence et dans l'oubli. Elle y a fait penser davantage.

Après avoir langui pendant six mois, séparés par quatre murs du cercueil

de Marie, ses serviteurs purent enfin partir du château de Fotheringay

le 3 août, cinq jours plus tard que leur maîtresse. Tout dès lors était

consommé.

Malgré l'indifférence des princes, Élisabeth ne jouit pas sans trouble

de son forfait. Les deux coups de hache qui frappèrent sa rivale

retentirent plus fort dans le reste de l'Europe qu'en Angleterre et en

Écosse; comme l'écho est plus terrible, plus lointain et plus universel

que le bruit. Élisabeth apprit par l'indignation des pays catholiques,

par la stupeur des pays calvinistes, quel crime inouï elle venait de

commettre.

Ce fut son premier châtiment.

Le second fut de survivre à l'amour du peuple anglais. Elle vieillit

lentement sans perdre la prétention d'être jeune, la vanité de la

taille, de la danse et du chant. Ces ridicules qu'Élisabeth sentait

sourdement ajoutaient à ses ennuis atrabilaires. Elle s'irritait de

trouver dans ses sujets, parmi ses courtisans, la prévision de l'avenir

prochain où elle ne serait plus. On la pressait de régler la succession

à la couronne comme si cette succession devait être bientôt vacante.

Si l'on en croit les contemporains, surtout sir John Harrington, qui l'a

si bien connue, son humeur était devenue intraitable. Elle se promenait

souvent dans sa chambre avec agitation, elle s'emportait aux moindres

contrariétés, frappait du pied, jurait contre ceux qu'elle n'aimait

point, et plongeait de colère dans les tapisseries de son appartement

une épée qu'elle gardait toujours près d'elle.

Dans l'effroi de sa vieillesse, elle faisait arborer les têtes de ses

ennemis aux poteaux de la Tour et s'environnait des trophées d'une

impitoyable justice, semblable à ces Libyens qui suspendaient à leurs

seuils les dépouilles des lions, afin de se protéger par la terreur.

Le règne d'une femme aigrie, violente, pesait à chacun, et on aspirait

au gouvernement d'un roi. Tous les partis saluaient Jacques VI à

l'horizon.

Quand, par la mort d'Élisabeth, il fut devenu Jacques Ier d'Angleterre,

il fit transporter, en 1612, Marie Stuart, sa mère, dans l'abbaye de

Westminster.

Le corps partit de Peterborough sur un carrosse royal attelé de six

chevaux couverts de velours noir. Deux comtes anglais et deux comtes

écossais portaient les quatre coins du poêle. Le grand écuyer menait un

palefroi d'honneur représentant le cheval de Marie Stuart. Le capitaine

des gardes et ses archers tenaient tournés contre terre la pointe de

l'épée et le fer des hallebardes. Une musique funèbre marchait en tête

du convoi, que cent gentilshommes anglais, écossais, français et

espagnols vinrent recevoir au faubourg de Londres.

Le carrosse s'arrêta à la porte de Westminster, et la bière fut

descendue dans l'église, puis dans un caveau, non loin du caveau

d'Élisabeth. Ces irréconciliables ennemies eurent leur première et leur

unique entrevue, sans suite et sans cour, là, dans l'éternité, entre les

lambris de la maison du Christ.

La reine d'Écosse avait reposé vingt-quatre ans sous l'humble dalle de

Peterborough.

Ce second trajet du cercueil de Marie Stuart ne blessa pas les

protestants et satisfit les catholiques. Si la vie de la reine d'Écosse

avait été d'une princesse de la cour des Valois, sa captivité fut d'une

victime, et sa mort d'une sainte. Cette double expiation a racheté et

transfiguré Marie Stuart. La poésie l'a chantée, la religion l'a bénie,

l'histoire l'a racontée. La postérité la pleure et l'admire plus qu'elle

ne la juge. Dieu lui a sans doute pardonné dans le ciel comme elle avait

pardonné sur la terre!

Histoire de Marie Stuart · 第 65 / 86 题