«... Je vous recommande encore mes serviteurs. Vous ordonnerez, s'il
vous plaist, que, pour mon ame, je soys payée de partie de ce que me
debvez, et qu'en l'honneur de Jésus-Christ, lequel je prieray demain,
à ma mort, pour vous, me soyt laissé de quoy fonder un obit et faire
les aumosnes requises.
«Ce mercredy, à deux heures après minuit.
«M. R.»
Marie sentit la nécessité de se reposer. Elle se mit au lit. Ses femmes
s'étant approchées: «J'aurois préféré, dit-elle, à cette hache, une épée
à la françoise.» Puis elle s'assoupit. Elle dormit un peu, et même
alors, au mouvement de ses lèvres, son sommeil paraissait une prière.
Son visage, pénétré d'une béatitude intérieure et comme éclairé du
dedans, n'avait jamais brillé d'une beauté si charmante et si pure. Il
était tellement illuminé d'un ravissement doux, tellement baigné de la
grâce de Dieu, qu'il «semblait rire aux anges,» selon l'expression de la
bonne Élisabeth Curle. La reine dormit ainsi et pria; elle pria plus
qu'elle ne dormit, à la lueur d'une petite lampe d'argent que Henri II
lui avait donnée, et qu'elle avait gardée dans toutes ses fortunes.
Cette petite lampe fut la dernière lumière de Marie dans sa prison, et
comme le crépuscule de sa tombe.
Éveillée avant le jour, la reine se leva. Sa première pensée fut
l'éternité. Elle consulta l'horloge et dit: «Je n'ai plus que deux
heures à vivre ici-bas.» Il était six heures du matin.
Dès que la pensée de la reine se détournait un instant de la mort, sa
plus grande préoccupation la ramenait au sort de ses serviteurs.
Désormais privés de leur maîtresse, ils allaient être dispersés sans
appui dans le monde. Elle les avait déjà recommandés bien souvent aux
ambassadeurs et aux princes. Dans cette cruelle nuit, elle avait écrit
une lettre; elle écrivit encore un petit mémoire au roi de France pour
les lui recommander de nouveau, et pour se réserver à elle-même des
prières.
Après avoir exprimé le vœu que les revenus de son douaire fussent payés
après sa mort à ses serviteurs; que leurs gages et pensions leur fussent
payés leur vie durant; que son médecin (Bourgoing) fût reçu au service
du roi; que Didier, un vieux officier de sa bouche, conservât le greffe
qu'elle lui avait donné, Marie ajouta: «Plus, que mon aumosnier soyt
remis à son estat, et, en ma faveur, pourveu de quelque petit bénéfice
afin de prier Dieu pour mon ame le reste de sa vie.
«Faict le matin de ma mort, ce mercredy huictiesme février 1587.
«MARIE, royne.»
Une pâle aube d'hiver éclaira ces dernières lignes. Marie s'en aperçut.
Elle appela Élisabeth Curle et Jeanne Kennethy. Elle leur fit signe de
la revêtir de sa dernière robe, pour ce dernier cérémonial de la
royauté.
Pendant que ces mains amies l'habillaient, Marie fut silencieuse. Son
esprit errait sans doute loin des illusions de la terre dans les
espérances du ciel.
Quand elle fut parée, elle passa devant l'un de ses deux grands miroirs
incrustés de nacre, et sembla se considérer avec commisération. Elle se
retourna et dit à ses filles: «Voici le moment de ne pas faiblir. Je me
souviens que, dans ma jeunesse, M. mon oncle François me dit un jour à
sa maison de Meudon: «Ma nièce, il y a surtout une marque à laquelle je
vous reconnais de mon sang. Vous êtes brave comme le meilleur de mes
hommes d'armes; et si les femmes se battaient comme aux temps anciens,
j'estime que vous sauriez bien mourir.» Il me reste à montrer,
reprit-elle, à mes amis et à mes ennemis de quel lieu je sors.»
Elle avait revendiqué son aumônier Préau; on lui envoya deux ministres
protestants. «Madame, nous venons vous consoler, dirent-ils en
franchissant le seuil de la chambre.--Êtes-vous des prêtres catholiques?
s'écria-t-elle.--Non, répondirent-ils.--Je n'aurai donc que mon Seigneur
Jésus pour consolateur,» reprit-elle avec fermeté; et elle les congédia.
Elle entra dans son oratoire. Elle y avait façonné elle-même un autel,
où son aumônier lui disait quelquefois la messe en secret. Là, s'étant
agenouillée, elle fit plusieurs prières à demi-voix. Elle récitait les
prières des agonisants, lorsqu'un coup frappé à la porte de sa chambre
l'interrompit brusquement. «Que me veut-on?» demanda la reine en se
levant. Bourgoing lui répondit de la chambre où il était avec les autres
serviteurs, que les lords attendaient Sa Majesté. «Il n'est pas temps
encore, reprit la reine; qu'on revienne à l'heure convenue.» Alors, se
précipitant de nouveau à genoux entre Élisabeth Curle et Jeanne
Kennethy, elle fondit en larmes, se frappant la poitrine, rendant grâce
à Dieu de tout, le sollicitant avec ferveur, avec sanglots, de la
soutenir durant les dernières épreuves. S'étant calmée peu à peu en
essayant de calmer ses deux compagnes, elle se recueillit profondément.
Que se passa-t-il dans sa conscience? De quoi se confessa-t-elle?
Fit-elle un retour sur ses fugitifs plaisirs, ses rapides amours, sa
longue captivité? Pleura-t-elle sa vie si cruellement déçue, destinée à
trois trônes, et usée dans vingt prisons? Le remords se mêla-t-il à ses
repentirs? Remit-elle son âme à son juge éternel avec tremblement ou
avec confiance? Invoqua-t-elle la justice? Implora-t-elle la
miséricorde? Eut-elle, pour prix de sa résignation, l'intuition du ciel,
comme elle en avait la foi? Quoi qu'il en puisse être, elle médita,
s'attendrit, soupira, pria, et finit par communier de sa propre main
avec une hostie qu'elle tenait du pape Pie V.
Quand elle se releva, une sublimité grave brillait sur son visage. Elle
rentra dans sa chambre, où ses serviteurs étaient réunis. Elle remit son
testament signé à Bourgoing, à d'autres des papiers et des souvenirs
pour ses parents ou pour ses amis de Lorraine, de France, d'Italie et
d'Espagne. Par une habitude de toute sa vie, elle qui ne donna jamais
assez à son gré, elle voulut ajouter à ses dons. Elle donna et donna
encore; elle donna des rubans, lorsqu'il ne lui resta plus rien ni de
son linge, ni de ses robes, ni de ses joyaux, ni des bourses qu'elle
avait préparées la veille et qui contenaient jusqu'à son dernier écu.
N'ayant plus un denier à donner, elle se donna elle-même: elle donna à
l'un un sourire, à l'autre une caresse, à l'autre un mot du cœur, à tous
des consolations. Bien qu'elle fût touchée, elle était tranquille; elle
semblait seulement, dit un témoin de ce grand moment, s'occuper d'un
départ, comme autrefois lorsqu'elle se rendait d'Holyrood à Stirling ou
à Falkland, d'une résidence à une résidence.
Tout en causant, elle alla jusqu'à sa fenêtre, regarda le paisible
horizon, la rivière, la prairie, le bois; puis, revenant au milieu de sa
chambre, et jetant un coup d'œil sur son horloge appelée _la Reale_,
elle dit: «Jeanne, l'heure est sonnée; ils ne tarderont pas.»
A peine avait-elle prononcé ces mots, qu'Andrews, shériff du comté de
Northampton, frappa une seconde fois à la porte. «Ce sont eux,» dit
Marie; et comme ses femmes refusaient d'ouvrir, elle le leur ordonna
doucement. L'officier de justice s'avança en habit de deuil, le bâton
blanc dans la main droite, et, s'inclinant devant la reine, il dit à
deux reprises: «Me voici.»