LIVRE XII.

Sir Thomas Gorges.--Marie Stuart à Tixall.--Ramenée à Chartley.--Saisie

de ses papiers.--Arrestation de Nau et de Curle.--Marie Stuart

transférée à Fotheringay.--Vieille route.--Église.--Château.--Le Nen

coule au pied.--Dernier horizon de Marie Stuart.--Poésie.--Ronsard.--Les

_Misères du temps_.--D'Aubigné.--Les _Tragiques_.--Marie Stuart et

Élisabeth.--Renouvellement de l'association protestante pour la sûreté

d'Élisabeth.--Procès de Marie Stuart.--Sa condamnation à mort.--Sir

Amyas Pawlet fait enlever le dais de la reine.--Lettres de Marie Stuart

à Élisabeth;--au pape Sixte-Quint; à l'archevêque de Glasgow;--au duc de

Guise.--Enthousiasme religieux de la reine d'Écosse.--Hypocrisie

d'Élisabeth.--Acharnement du parti protestant contre Marie

Stuart.--Indifférence ou connivence de la France et de l'Écosse.--Les

hauts commissaires à Fotheringay.--Lord Shrewsbury.--Le comte de

Kent.--Détails.--Le dernier jour.--Les dernières heures.--Sensibilité,

courage, ferveur de Marie Stuart.--Désespoir de ses

serviteurs.--Supplice.--Le bourreau.--Le doyen de Peterborough.--Le

comte de Kent.--Douleur feinte d'Élisabeth.--Joie du protestantisme.--Le

cercueil de Marie Stuart à Fotheringay;--à Peterborough;--à Westminster.

Cependant Marie Stuart, ignorante des événements, resserrée de plus en

plus à Chartley, vit arriver, le 8 août, un messager dans la cour du

château. C'était sir Thomas Gorges, qui apportait l'ordre de la

transporter à Tixall, donjon voisin de Chartley et qui appartenait à

Walter Aston.

La reine d'Écosse interrogea vainement ses gardiens sur ce messager. Le

même jour, selon son habitude, elle monta à cheval, et son œil inquiet

sondait l'espace, désespérant d'y apercevoir ses libérateurs, lorsque,

par une manœuvre de son escorte, elle fut séparée de ses gens et

conduite à sa nouvelle résidence. Elle y fut enfermée seule dans une

petite chambre, sans plumes, encre, ni livres. C'est là qu'elle apprit

la découverte de la conspiration, la saisie de tous ses meubles, de tous

ses coffres, de tous ses papiers, l'arrestation de Nau et de Curle, ses

deux secrétaires.

Sir Amyas Pawlet ne ramena sa prisonnière à Chartley que le 30 août.

Soumise à une surveillance plus rigoureuse, à des humiliations plus

cruelles, elle pressentit le dénoûment terrible. Waad, assisté des

agents de Walsingham, avait traversé cette prison royale. Ils avaient

tout emporté: lettres, argent, bijoux. Quand Marie rentra dans son

appartement, elle le trouva violé et dépouillé. Ses serviteurs étaient

noyés dans les larmes, ses parures et son linge inventoriés, ses bahuts

vides. Ces pauvres chambres que le malheur et la majesté royale auraient

dû rendre sacrées, la brutalité d'une police ignoble les avait

saccagées, et l'insulte s'était mêlée au pillage. Marie, dont l'âme

était plus dévastée que sa demeure, ne se fit aucune illusion. Elle

comprit toute sa destinée, et s'y résigna en princesse d'Écosse et de

Lorraine. «Sir Amyas, dit-elle à Pawlet dont elle rencontra le regard,

il me reste encore deux choses: dans mes veines le sang royal qui me

donne droit à la succession du trône d'Angleterre, et dans mon cœur un

dévouement sans bornes à la religion de mes aïeux.»

Elle comprenait maintenant que ce sang serait bientôt tari et que ce

cœur ne battrait pas longtemps. Elle écrivit et parvint à faire passer à

son cousin le duc de Guise une lettre où elle épancha tous les

sentiments qui l'oppressaient. «Mon bon cousin, dit-elle, ayez pityé de

mes pauvres serviteurs destituez, car l'on m'a tout osté icy, et

m'attends à quelque poison ou autre telle mort secrette... Je désire que

mon corps soyt à Reims, auprès de feue ma bonne mère, et le cœur auprès

du feu roy mon seigneur (François II).»

La reine d'Écosse allait être transférée au château de Fotheringay, dans

le comté de Northampton, à quelques milles de Peterborough. Ce fut la

dernière hôtellerie anglaise où la conduisit l'hospitalité d'Élisabeth.

Depuis plusieurs années cette question s'agitait dans les conseils de

Greenwich et se prolongeait d'irrésolutions en irrésolutions.

Dès 1581, Burleigh écrivait à Walsingham: «Le conseil, aussi variable

que l'atmosphère, n'est parvenu à aucune conclusion, car Sa Majesté

elle-même ne s'est prononcée sur aucun point. Tellement que, fatigués de

parler, les membres se sont séparés, et que la reine a remis le tout à

une autre époque. On a délibéré longtemps pour savoir dans quel lieu on

confinerait la reine d'Écosse, pour instruire et juger son procès. On ne

voulut pas de la Tour. Le conseil recommanda à l'unanimité le château de

Hertford, et la reine y consentit durant tout un jour; mais elle changea

bientôt d'avis, et dit qu'il était trop près de Londres. Alors on parla

de Fotheringay, qu'elle trouva trop éloigné; puis successivement de

Grafton, de Woodstock, de Northampton, de Coventry et de Huntingdon,

qu'elle refusa tous, les uns, parce qu'ils n'étaient pas assez

fortifiés, les autres à défaut de convenance. Le parlement sera

probablement dissous, et sa prochaine réunion fixée au 10 décembre

prochain; mais la reine veut que la cause de la reine d'Écosse soit

entendue et terminée avant cette réunion; néanmoins on ne peut rien

faire jusqu'à ce que le lieu de sa translation soit choisi.»

Le 25 septembre 1586, Élisabeth s'était enfin déterminée. Marie Stuart

monta dans son coche par un ciel couvert et s'achemina vers Fotheringay.

«Ce temps ressemble, dit-elle, au temps des vendanges à Fontainebleau.

Seulement ici j'ai le cœur moins joyeux.» Elle était escortée par deux

délégués du conseil privé, Mildmay et Barker, et par cinquante hommes

d'armes sous les ordres de sir Amyas Pawlet.

La reine examina curieusement en prisonnière l'aspect du pays, soigné

comme un parc. Elle remarqua les châteaux, les maisons, les villages

d'une rare propreté, et dont la pauvreté se cachait, comme aujourd'hui,

sous les fleurs. Elle oublia un instant ses longs ennuis sur la vieille

route solitaire. Elle admira des paysages d'une incomparable verdure.

Malgré elle, une impression de fraîcheur pénétra un instant jusqu'à son

âme au milieu de ces délicieux comtés où l'Angleterre, qui a la religion

des héritages et pour qui les limites sont sacrées, cultivait les haies

avec une sorte de piété domestique et nationale; tandis qu'en Allemagne

la secte insensée des anabaptistes sapait tous les fondements de la

propriété, cette base divine des familles et des États.

Quand Marie Stuart toucha au terme de son voyage, le pays changea un

peu. La route tourna dans la prairie, où le sable fin remplace la terre

durcie et rugueuse. Les grands chênes se groupèrent par bouquets çà et

là, et les buissons devinrent touffus comme des taillis. La reine versa

quelques larmes dans l'avenue qui la conduisit à la grille de l'église

peuplée de tant de vieux tombeaux. Son coche s'étant arrêté un instant à

cette grille, l'escorte prit sur la gauche et mena Marie jusqu'aux

fossés de Fotheringay. A un signal, le pont-levis s'abaissa, et la

reine, descendue de voiture près du tertre, nu maintenant, couronné

alors de batteries, entra pour jamais dans le château. Elle monta les

degrés de l'appartement qu'on lui avait préparé. Malgré le feu qui

brûlait dans l'âtre, sa chambre était humide. Elle désigna d'un geste à

ses femmes la fenêtre fermée de barreaux de fer; elle s'y accouda en

soupirant, puis, à travers les petites vitres encadrées dans des lames

de plomb, elle jeta un regard morne sur la campagne.

Le Nen, presque immobile au pied du château, coulait lentement sous une

pluie de feuilles d'automne que le vent secouait des arbres. Par delà

s'étendaient quelques champs de houblon, vigne amère du nord, et

d'immenses prairies où galopaient des poulains sauvages, où paissaient

les moutons gras, les vaches brunes et les chevaux noirs particuliers à

ce comté. Sur le dernier plan, des collines boisées s'élevaient et

répandaient leurs grandes ombres mélancoliques.

Tel fut le dernier horizon de Marie Stuart. Tel il lui apparut de sa

fenêtre pendant les sombres mois qui précédèrent son jugement. Tel il se

déroula, après trois siècles, la même semaine de l'arrivée de Marie, à

celui qui écrit ces lignes. Seulement, pour le voyageur, il n'y avait

plus de château, plus de garnison, plus d'armes. Il n'y avait sur

l'ancien emplacement du donjon qu'un sol bouleversé, qu'un fourré

d'orties d'où s'envola pesamment, à l'approche de pas humains, une nuée

de corbeaux.

La reine fut forcée de renoncer aux meilleures habitudes de ses prisons,

les promenades, les correspondances. La vie lui était bien lourde.

Inquiète, isolée, murée, sans amis, sans messagers, elle se dévorait

silencieusement. Les sourdes menées politiques lui étaient impossibles.

La réalité lui manquait. La poésie elle-même semblait l'abandonner. Son

imagination était tarie.

Si la reine prêtait encore l'oreille aux mélodies de la muse, ce

n'étaient plus des vers d'amour, les vers de sa jeunesse qu'elle lisait.

Non, l'accent de la poésie tintait grave, lugubre comme le chant des

funérailles. Marie, après de longs détours et bien des stations

sanglantes, se retrouvait épuisée dans une prison, vestibule obscur et

tragique du sépulcre.

Deux voix lui arrivaient encore par les barreaux de sa fenêtre, et ses

geôliers laissaient passer jusqu'à elle quelques vers, dernière

tristesse de sa captivité.

Quels étaient ces deux poëtes qui lui parvenaient au bord du Nen?

C'était d'abord Ronsard, ce père de toute poésie française, ce génie

lyrique de la renaissance. Ses strophes n'étaient plus que sanglots. Il

était sinistre comme un prophète hébreu:

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Morte est l'authorité; chacun vit en sa guise;

Au vice déréglé la licence est permise;

Le désir, l'avarice, et l'erreur insensé,

Ont sens dessus dessous le monde renversé.

On fait des temples saints une horrible voirie,

Une grange, une estable et une porcherie;

Si bien que rien n'est seur en sa propre maison.

Au ciel est revolée et justice et raison,

Et en leur place, hélas! règne le brigandage,

La haine, la rancune, le sang et le carnage.

Tout va de pis en pis: le sujet a brisé

Le serment qu'il devoit à son roy mesprisé;

Mars, enflé de faux zèle et de vaine apparance,

Ainsi qu'une furie agite nostre France,

Qui, farouche à son prince, opiniastre suit

L'erreur d'un estranger (Calvin), et soy-mesmes destruit.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Ne preschez plus en France une doctrine armée,

Un Christ empistolé tout noirci de fumée,

Qui comme un Mehemet va portant à la main

Un large coutelas rouge de sang humain.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

De là toute hérésie au monde prit naissance,

De là vient que l'Église a perdu sa puissance,

De là vient que les rois ont le sceptre esbranlé,

De là vient que le foible est du fort violé;

De là sont procédez des géans qui eschellent

Le ciel, et au combat les dieux mesmes appellent.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

(_Discours des Misères du temps._)

Voilà le poëte que des amis voyageurs transmettaient à Marie Stuart par

quelque secrétaire, par quelque officier de sa maison.

C'était le poëte catholique.

Les gardiens de la reine eurent soin de lui apporter eux-mêmes les

fragments inédits qui couraient déjà du poëme des _Tragiques_, comme

autrefois ils lui envoyaient à Chartley le pamphlet injurieux de

Buchanan.

L'auteur de ce poëme était Agrippa d'Aubigné. Blessé grièvement en 1577,

retiré dans un désert de Saintonge, tout ébranlé de ses combats et des

scènes de la Saint-Barthélemy, il fut, sans le savoir, le Job sectaire,

le Juvénal huguenot des guerres civiles après en avoir été l'un des

héros. Abrupt et grand poëte, ignoré mais immortel, qui, de la main qui

traça ses Mémoires, agitait le glaive du saint Évangile, et faisait

résonner la lyre aux cordes de fer. Homme terrible, qui, sous un

extérieur rigide, recélait tous les courages, tous les talents, comme

cet airain de Corinthe, qui, sous une sombre apparence, était composé

des métaux les plus précieux!

Ce poëme des _Tragiques_ fut vraiment écrit au cliquetis des épées, à la

lueur des bûchers, aux éclaboussures du sang des martyrs.

C'était comme une prophétie de vengeance sur Marie Stuart.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

O France désolée! ô terre sanguinaire!

Non pas terre, mais cendre. . . . . .

Je veux peindre la France, une mère affligée

Qui est entre ses bras de deux enfants chargée.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Ni les soupirs ardents, les pitoïables cris,

Ni les pleurs réchauffez ne calment leurs esprits;

Mais leur rage les guide et leur poison les trouble,

Si bien que leur courroux par leurs coups se redouble.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Cette femme esplorée en sa douleur plus forte,

Succombe à la douleur mi-vivante, mi-morte;

Elle voit les mutins tout déchirez, sanglants,

Qui ainsi que du cœur des mains se vont cherchants.

Quand pressant à son sein d'un'amour maternelle

Celui qui a le droit et la juste querelle,

Elle veut le sauver; l'autre qui n'est pas las,

Viole en poursuivant l'asile de ses bras;

Adonc se perd le laict, le suc de sa poictrine,

Puis aux derniers abois de sa proche ruine

Elle dit: «Vous avez, félons, ensanglanté

Le sein qui vous nourrit et qui vous a porté;

Or vivez de venin, sanglante géniture!

Je n'ai plus que du sang pour vostre nourriture.»

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Les Sceneques chenus ont encor en ce temps

Mors et mourants, servi aux rois de passe-temps,

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

O enfants de ce siècle! ô abusez moqueurs!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Vos esprits trouveront en la fosse profonde

Vray ce qu'ils ont pensé une fable en ce monde.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Mais n'espérez-vous point fin à vostre souffrance?

Poinct n'esclaire aux enfers l'aube de l'espérance.

Transis, desesperez, il n'y a plus de mort

Qui soyt pour vostre mer des orages le port:

Que si vos yeux de feu jettent l'ardente veüe

A l'espoir de poignard, le poignard plus ne tue.

Que la mort (direz-vous) estoit un doux plaisir!

La mort morte ne peut vous tuer, vous saisir.

Voulez-vous du poison? en vain cet artifice;

Vous vous précipitez, en vain le précipice;

Courez au feu brusler, le feu vous gellera:

Noyez-vous, l'eau est feu, l'eau vous embrasera;

La peste n'aura plus de vous miséricorde;

Estranglez-vous, en vain vous tendez une corde;

Clamez après l'enfer, de l'enfer il ne sort

Que l'éternelle soif de l'impossible mort.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Ainsi, pendant que Ronsard gémissait, d'Aubigné criait vers le ciel et

maudissait. La poésie même n'était plus une distraction, un

adoucissement. Le nectar païen s'était changé en ce vin de colère et de

sang que versent les anges de l'Apocalypse. Comment donc s'étonner du

redoublement de ferveur de la reine? Rien n'était plus naturel; il ne

lui arrivait de partout que des récits atroces, que des chants affligés

ou irrités. Quel autre refuge lui restait-il que son oratoire, où elle

avait déposé ses derniers trésors, ses dernières consolations: son livre

d'heures et son crucifix?

Quand Marie entra dans ce château, qui n'est plus aujourd'hui qu'un

souvenir tragique, Élisabeth était décidée, et le dénoûment si longtemps

attendu de cet affreux drame royal allait éclater après tant de

lenteurs.

Ces deux femmes inspiraient un attachement passionné et une sainte

haine. Les partisans de Marie voulaient assassiner Élisabeth, cette

fille de Satan; les partisans d'Élisabeth voulaient juger et tuer Marie,

cette nièce des Guise, cette alliée de l'Espagne, cette amie du pape et

cette ennemie de la réforme.

Il y avait dans chaque parti une fidélité chevaleresque, un fanatisme

religieux; il y avait de plus dans l'âme des Anglais un fanatisme

politique.

Cette raison d'État, la mollesse des cours étrangères occupées ailleurs,

l'ascendant d'une doctrine jeune qui était sûre de l'avenir, et qui

s'efforçait d'immoler le passé avec ses emblèmes; la supériorité de la

situation d'Élisabeth, qui tenait Marie sous la hache; la violence

aveugle de tout un peuple, dont les délais stimulaient l'impatience;

toutes ces causes étaient menaçantes pour Marie, et ne présageaient que

trop une catastrophe.

Le parlement anglais avait fait et renouvela, dans l'ardeur de son zèle,

l'association pour la sûreté de la reine. Il institua vingt-quatre

commissaires pour rechercher tous les fauteurs de révolte contre

Élisabeth. Il avait aussi été réglé que la personne pour laquelle

s'ourdiraient de pareils complots pourrait être poursuivie, si elle les

avait connus et encouragés.

Cette disposition, nous l'avons dit, était une arme forgée contre Marie

Stuart.

On ne tarda pas à l'en frapper. On saisit l'occasion de la conspiration

de Babington, dont tous les fils étaient dans les mains de Walsingham.

Après la condamnation et l'exécution des conjurés, on instruisit le

procès de la reine d'Écosse, leur complice. Le statut d'association

autorisait cette étrange procédure. Élisabeth nomma, le 6 octobre 1586,

quarante-six juges, au nombre desquels étaient les premiers pairs du

royaume et ses principaux conseillers. Ils se rendirent à Fotheringay au

nombre de trente-six. Arrivés le 12, ils notifièrent à Marie Stuart, par

sir Walter Mildmay, par sir Edward Barker, et par sir Amyas Pawlet, leur

commission scellée du grand sceau, et une lettre d'Élisabeth, qui

annonçait sa détermination à la reine d'Écosse.

Marie lut cette lettre et cet acte sans émotion extérieure, et rejeta

fièrement toute compétence des juges anglais. «Une chose me surprend,

dit-elle, c'est qu'Élisabeth, ma bonne sœur, veuille me traiter comme sa

sujette, et m'ordonne de comparaître en jugement, moi qui suis reine, et

qui ai appris à ne rien faire qui soit indigne de moi ou de mon fils.»

Marie Stuart protesta trois fois contre toute juridiction anglaise. Elle

fut sourde aux instigations de Bromley, lord chancelier, et de Burleigh,

lord trésorier, qui se présentèrent devant elle, le 13 octobre, avec

quelques autres commissaires et le vice-chancelier Hatton. Elle dédaigna

la menace qu'ils lui firent de passer outre au jugement, en son absence,

et sa résolution paraissait inébranlable, lorsque le vice-chancelier

prit la parole. Il s'exprima avec insinuation, avec respect, et il mêla

une feinte pitié à son argumentation perfide. «Vous êtes prévenue,

dit-il en finissant, mais non convaincue d'avoir conspiré la mort de

notre glorieuse souveraine. Justifiez-vous, Madame, nous en serons

heureux. Les lois vous y invitent, votre dignité vous le commande. Si

vous vous taisiez, votre mémoire en serait flétrie à jamais, et le monde

expliquerait votre silence par le sentiment accablant de votre crime. Ne

permettez pas, Madame, une telle interprétation.»

Ce raisonnement insidieux fit une vive impression sur Marie, et elle

consentit à être interrogée.

Les commissaires, après s'être retirés, donnèrent leurs ordres, et dans

la nuit du 13 au 14 (octobre 1586), un mouvement inaccoutumé remplit le

château de Fotheringay. Des ouvriers et des soldats allèrent et vinrent

aux flambeaux, portant des planches, des échelles, des étoffes et des

tentures.

Le 14, à neuf heures du matin, un dais aux longs plis de velours rouge,

surmonté du léopard, et semblable à celui qui se voit aujourd'hui à

Saint-James, était dressé au rez-de-chaussée, dans la grande salle du

château. Sous ce dais splendide un fauteuil à franges d'or, siége

d'Élisabeth absente, avait été préparé comme une insulte à l'infortune

de Marie Stuart. Autour de ce trône féodal s'élevaient en amphithéâtre

des gradins recouverts aussi de velours rouge, où étaient rangés: à

droite, dix-huit commissaires, parmi lesquels on remarquait Bromley,

lord chancelier, Burleigh, lord trésorier, les comtes de Kent, d'Oxford,

de Rutland; à gauche, dix-huit autres commissaires, au nombre desquels

étaient les comtes de Stafford et de Morley, Walsingham, Saddler, et le

vice-chancelier Hatton.

En avant du trône de justice était assis, à une table chargée des pièces

du procès, l'attorney général, secondé de quelques magistrats et de deux

greffiers.

Une foule de gentilshommes protestants des comtés voisins, se pressaient

en ennemis plutôt qu'en spectateurs, de la grande porte jusqu'à la

barre. Tels étaient le tribunal et l'auditoire de Marie Stuart. Le

peuple n'avait pas été admis.

Quand la reine fut introduite, les lords s'inclinèrent et elle les salua

avec une majesté triste. De son bras droit, autour duquel s'enlaçait un

carcan de perles en écharpe, elle s'appuyait sur le bras dévoué d'André

Melvil, son maître d'hôtel. Elle s'arrêta un instant comme pour

considérer cette pompe du prétoire, et dit: «C'est donc ainsi que la

reine Élisabeth fait juger les princes par les sujets.» Après ces

paroles, Marie suivit Pawlet jusqu'au simple escabeau qui l'attendait,

et Pawlet monta au tribunal sur un gradin plus bas que ceux des lords.

Marie, touchant de la main l'escabeau de velours qui lui était destiné:

«Je n'accepte ce siége que comme chrétienne; ma place est là, dit-elle,

en montrant le fauteuil du dais. Je ne suis pas seulement reine, ainsi

que d'autres; je suis reine dès le berceau, et le premier jour qui m'a

vue femme, m'a vue reine.» Puis se tournant vers Melvil, qui se tenait

debout à son côté: «Voilà bien des commissaires, dit-elle encore en

secouant la tête, et parmi eux pas un ami!»

Le chancelier Bromley ouvrit la séance par un discours pédantesque de

puritain et de courtisan. Il honora, en les développant, les motifs qui

avaient guidé la reine d'Angleterre dans la mise en accusation de la

reine d'Écosse. Il soutint que leur souveraine Élisabeth aurait trahi

Dieu et l'Église de Dieu si elle eût reculé devant une telle cause, et

si elle eût laissé dans le fourreau le glaive de la loi.

Marie Stuart exigea, avant de répondre, que ses protestations contre

l'incompétence des juges fussent enregistrées.

«J'ai abordé en Angleterre, s'écria-t-elle, pour y chercher la

protection qui m'était due. On m'a jetée dans des prisons où j'ai langui

pendant dix-huit années, où l'on m'a présenté du fiel pour ma faim, du

vinaigre pour ma soif. Je ne reconnais ni l'autorité d'Élisabeth ni la

vôtre. Je n'ai de pairs que les rois, de juge que Dieu; et si je

m'abaisse à me défendre devant vous, moi, deux fois reine, deux fois

ointe, ce n'est que pour faire éclater mon innocence.»

Gawdy, un des magistrats de la couronne, accusa la reine d'Écosse de

n'avoir pas repoussé le titre de reine de la Grande-Bretagne; d'avoir

noué avec lord Paget, Charles Paget et d'autres agents, une intrigue qui

devait aboutir à son évasion, à la conquête de l'Angleterre et à la

destruction du protestantisme par les Espagnols; il l'accusa d'avoir,

dans sa correspondance avec don Bernard de Mendoça, promis de transférer

les droits de Jacques VI à Philippe II sur la couronne d'Élisabeth, si

Jacques n'embrassait pas le catholicisme; il l'accusa d'avoir conféré la

régence d'Écosse à lord Claude Hamilton, et d'avoir autorisé un parti

séditieux à se saisir de la personne de Jacques pour le livrer au pape

ou au roi d'Espagne comme captif jusqu'à sa conversion. Marie réfuta

toutes les charges élevées contre elle, en éludant celles qui

concernaient les desseins sur son fils. Elle déclara qu'on était libre

de lui appliquer des qualifications quelconques sans qu'elle en fût

responsable; que, du reste, détenue contre le droit des gens, durant de

si longues années, elle n'avait commis aucun délit en appelant l'aide de

ses amis et des princes ses alliés pour sa délivrance.

Lord Burleigh reprenant la parole, reprocha à Marie ses relations

séditieuses avec Babington. Marie les ayant niées avec force, Burleigh

ordonna qu'il fût donné lecture à la reine de la lettre que Babington

lui avait adressée le 6 juillet, et de la longue réponse qu'elle y avait

faite le 17.--«Que signifient ces pièces mauvaises? reprit la reine; où

sont les originaux? S'ils existaient, vous les produiriez.--La

confession de Babington a certifié ces pièces, Madame.--Pourquoi, dit

Marie, vous êtes-vous hâté de tuer ce jeune gentilhomme? Il fallait

l'interroger en ma présence.--Le témoignage de Curle et de Nau confirme

celui de Babington, reprit lord Burleigh.--Curle et Nau ont parlé sous

les menaces de la torture, mais ils sont vivants; mandez-les ici, et

nous verrons s'ils ne désavoueront pas ces mensonges. Quand tout ce que

j'ai écrit est innocent, comment prouverez-vous que mes secrétaires

n'ont pas pu ajouter ce qui est coupable? D'ailleurs, milords, songez-y.

Il y va de l'intérêt des princes sacrés de l'huile sainte.

N'attenterez-vous pas à leur honneur, à leur sécurité, en les livrant à

la merci de leurs moindres serviteurs?»

Le point sur lequel Marie Stuart se défendit avec la plus ardente

obstination fut le projet d'assassinat contre Élisabeth. Elle affirma

qu'elle y était entièrement étrangère. «Je n'ignore point, dit-elle, les

devoirs que m'imposent l'humanité, la religion. J'abhorre l'assassinat,

qu'elles réprouvent. Bien loin d'avoir excité personne à un tel crime,

j'ai souvent modéré le zèle de mes partisans exaspérés par leurs propres

persécutions ou par les miennes. J'ai souhaité seulement d'adoucir

l'oppression où gémissent les catholiques d'Angleterre; mais par quels

moyens? En implorant la justice de la reine Élisabeth. Pour rien au

monde je n'aurais voulu imiter Judith; j'aimais mieux suivre l'exemple

d'Esther, et intercéder comme elle.»

Il y eut un moment, à la fin de cette première et mortelle audience, où

Marie, dont l'indignation triomphait de la fatigue, attaqua Walsingham

sans ménagement. Cédant à son ressentiment légitime, et lançant un

regard de feu sur le secrétaire d'État toujours impassible, elle poussa

un de ces cris perçants de victime qui montent jusqu'à Dieu, et qui

rejaillissent en remords dans la conscience endurcie des oppresseurs.

«Vous, Monsieur le secrétaire, dit-elle, vous qui m'avez entourée

d'espions, de calomnies, de piéges, comment me persuaderez-vous que mes

papiers et chiffres enlevés de ma prison de Chartley n'ont pas été

altérés? Je vous connais, poursuivit-elle avec une véhémence croissante,

vous n'avez cessé de tramer la mort de mon fils et la mienne.»

Walsingham, troublé, répondit vivement que, comme particulier, il était

honnête homme, et que, comme ministre, il avait agi selon la fidélité

qu'il devait à sa glorieuse souveraine et à son pays.

Le secrétaire d'État, à l'étonnement de l'assemblée, perdit son

sang-froid en cette occasion. L'émotion de Marie Stuart l'avait remué,

et cette voix royale que l'historien entend à travers les siècles,

Walsingham l'entendit peut-être plus d'une fois sur sa couche dans la

solitude de ses nuits.

Le second jour, 15 octobre, la reine se défendit de nouveau. Elle défia

ses accusateurs de lui apporter les originaux de ses lettres, et de lui

confronter ses deux secrétaires Nau et Curle. Lord Burleigh, avec une

opiniâtreté cruelle, reprit une à une les charges qui pesaient sur Marie

Stuart, et l'en accabla sans relâche et sans pitié, comme si Élisabeth

eût rempli le fauteuil vide placé sous le dais. Marie releva le gant que

lui jetait le vieux homme d'État. Elle eut toutes les éloquences: elle

fut hardie, subtile, pathétique, impétueuse; puis, la faiblesse de la

femme surmontant la dignité de la reine, des larmes coulèrent le long de

ses joues, et souvent des soupirs profonds s'échappèrent de sa poitrine.

«Quand je vins en Écosse, s'écria-t-elle, j'offris à votre maîtresse,

par Lethington, une bague en cœur comme gage de mon amitié; et quand,

vaincue par mes rebelles, j'entrai en Angleterre, j'avais reçu à mon

tour un gage d'encouragement et de protection.» En disant ces paroles,

elle tira de son doigt une bague que lui avait envoyée Élisabeth.

«Regardez ce gage, milords, et répondez. Depuis dix-huit années que je

suis sous vos verrous, de combien de manières votre reine et le peuple

anglais ne l'ont-ils pas méconnu en ma personne?»

Attaquée par le lord chancelier, par le lord trésorier et par d'autres

commissaires, Marie déploya, dans ses répliques soudaines, des

ressources d'esprit admirables. Ce duel terrible, où la parole adroite,

aiguë, se croisait comme l'acier, dura pendant deux jours. De tous les

attendrissements dont il fut entremêlé, le plus profond fut réveillé

dans le sein de Marie par un souvenir de son cœur. Au nom du comte

d'Arundel et de ses frères, tous fils du duc de Norfolk, Marie

tressaillit. Des pleurs mouillèrent ses yeux, et elle s'écria

douloureusement: «O maison de Howard, illustre au-dessus des plus

illustres, combien tu as souffert pour ma cause! combien tu as saigné

pour l'amour de moi!»

L'instruction de ce grand procès, où tous les légistes, tous les lords,

tous les hommes d'État d'un royaume se réunirent dans une lutte inégale

contre une faible femme, était terminée. Lord Burleigh ne laissa pas

prononcer la sentence à Fotheringay. Il lut une dépêche de la reine

Élisabeth qui ajournait la commission au 25 octobre.

«Que décideront-ils?» demandait avec anxiété Melvil à sa maîtresse.

Marie, répondant par ces versets bibliques dont elle nourrissait son

âme: «Les taureaux de Basan m'ont obsédée, dit-elle; et maintenant ils

vont se ruer sur moi, comme le lion ravisseur et rugissant, _sicut leo

rapiens et rugiens_.»

Cette impression de la reine était malheureusement prophétique.

Les juges étaient retournés à Londres. Ils s'assemblèrent à Westminster,

dans la chambre étoilée. Ils déclarèrent que Marie Stuart avait eu

connaissance de la conjuration, et que même elle y avait trempé; qu'elle

avait eu l'intention d'usurper, par le meurtre d'Élisabeth, la couronne

d'Angleterre et de ruiner la religion évangélique. Ils prononcèrent à

l'unanimité la peine de mort contre la reine d'Écosse. La politique

dépravant encore la cruauté par une amorce infâme au parricide, ils

ajoutèrent que cet arrêt ne préjudicierait en rien soit à l'honneur,

soit aux droits de Jacques VI.

Les deux chambres donnèrent à cette décision sanguinaire l'autorité de

leur sanction. Elles envoyèrent un message à Élisabeth, et la prièrent

d'exécuter le jugement.

Ce fut le 19 novembre (1586) que lord Buckhurst, et Beale, clerc du

conseil, arrivèrent à Fotheringay, et annoncèrent à Marie la fatale

nouvelle. Elle la reçut avec une sérénité digne de ses plus généreux

ancêtres, et elle continua de nier toute complicité de meurtre, en

congédiant les agents officiels d'Élisabeth.

L'une des scènes les plus émouvantes qui suivirent la sentence de Marie,

ce fut en quelque sorte la dégradation royale infligée par ordre

d'Élisabeth, bien que plus tard la reine d'Angleterre ait désavoué cette

brutalité tyrannique.

Sir Amyas Pawlet vint avec Drury, qu'on lui avait adjoint pour la garde

de Fotheringay. Il s'enquit de Marie avec une brusque sécheresse, si

elle persistait dans son impénitence papiste, et si elle ne se repentait

pas de ses crimes envers Élisabeth. Marie le regarda d'un grand cœur, et

lui répondit qu'elle était catholique plus que jamais; que, pour le

reste, elle souhaitait à la reine d'Angleterre une conscience aussi

tranquille qu'à la reine d'Écosse. «Puisqu'il en est ainsi, reprit

Pawlet, sachez, Madame, que ma maîtresse m'a notifié de détendre votre

dais, en vous déclarant qu'autrefois reine, vous n'êtes plus désormais

qu'une femme morte civilement.»

«M'ôter mon dais! s'écria Marie, mon dais, le symbole de la souveraineté

dont Dieu lui-même a sacré mon front dès mon berceau! Apprenez, sir

Amyas, que mon titre est hors de toute atteinte humaine. Je suis née

reine, j'ai vécu et je mourrai reine, en dépit de votre maîtresse

hérétique. Vous, le conseil d'Élisabeth, et son parlement, vous avez la

puissance qu'ont les voleurs au coin d'un bois sur le voyageur, la

puissance de la force, la puissance que les assassins de Richard avaient

sur ce malheureux prince: mais j'ai comme lui mon droit; je saurai

mourir avec mon droit comme Richard et comme tant d'autres princes de ce

royaume injustement immolés.»

La reine s'était animée, sa voix s'était élevée peu à peu; une vive

rougeur colorait ses joues, l'indignation éclatait dans son expressive

physionomie, et ses yeux lançaient des éclairs. Ses femmes et ses

domestiques étaient accourus. Pawlet leur ordonna de détendre le dais.

Tous ensemble s'y refusèrent, et pas un ne voulut toucher à cet auguste

emblème. Les filles de la reine invoquèrent même la vengeance du ciel

sur ceux qui avaient commandé et qui exécuteraient cet acte impie.

Pawlet fut obligé d'appeler sept ou huit soldats. Il fit enlever le

dais, et, pour mieux dégrader la reine, il se couvrit et s'assit devant

elle. Cette exécution accomplie, il sortit, laissant Marie muette de

surprise, mais si noble et si imposante sous cet outrage qu'il n'aurait

pu supporter plus longtemps sa présence. Quand il fut parti, on crut que

Marie allait céder à un de ces accès de colère qui dégénéraient

quelquefois chez elle en crises nerveuses. On fut trompé. Loin de

succomber à son emportement, elle le domina; et, se recueillant avec une

majesté sereine, religieuse, elle pria Melvil de remplacer par le

crucifix ces insignes qu'on avait profanés, ces tristes insignes de la

royauté terrestre.

Dans ces cruelles extrémités, en face de la hache et du billot, déjà

sous l'ombre de l'échafaud qui se dressait, abandonnée de tous, Marie ne

s'abandonna pas elle-même, ne cessa pas un instant de se posséder. Elle

pensa à tout. Elle n'oublia pas la moindre chose, le plus infime détail,

le plus humble serviteur. Par une bonté touchante, elle régla jusqu'au

sort d'un pauvre idiot attaché à ses domaines et incapable même de

reconnaissance.

Elle écrivit à Élisabeth:

Novembre 1586.

«Madame, je rends grasces à Dieu de tout mon cœur de ce qu'il luy

plaist de mettre fin par vos arretz au pèlerinage ennuyeux de ma vie;

je ne demande point qu'elle me soyt prolongée, n'ayant eu que trop de

temps pour expérimenter ses amertumes. Je supplie seulement Vostre

Majesté que, puisque je ne dois attendre aucune faveur de quelques

ministres zélez qui tiennent les premiers rangs dans l'Estat

d'Angleterre, je puisse tenir de vous seule, et non d'autres, les

bienfaits qui s'ensuivent.

«Premièrement, comme il ne m'est pas loisible d'espérer une sépulture

en Angleterre selon les solennités catholiques practiquées par les

anciens roys vos ancêtres et les miens, et comme dans l'Escosse on a

forcé et violenté les cendres de mes ayeuls, quand mes adversaires

seront saoulez de mon sang innocent, je vous demande que mon corps

soyt porté par mes domestiques en quelque terre saincte pour y estre

enterré, et surtout en France, où sont les os de la royne ma

très-honorée mère, afin que ce pauvre corps, qui n'a jamais eu de

repos tant qu'il a esté joint à mon âme, le puisse finalement

rencontrer lorsqu'il en sera séparé.

«Secondement, je prie Vostre Majesté, pour l'appréhension que j'ay de

la tyrannie de ceux au pouvoir desquels vous m'avez abandonnée, que je

ne sois point suppliciée en quelque endroit caché, mais à la veue de

mes domestiques et autres personnes qui puissent rendre tesmoignage de

ma foy et de mon obeissance envers la vraye Église, et défendre les

restes de ma vie et mes derniers soupirs contre les faux bruits que

mes adversaires pourroient faire courir.

«En troisième lieu, je requiers que mes domestiques, qui m'ont servy

parmy tant de tribulations, se puissent retirer librement où ils

voudront et jouyr des petites commodités que ma pauvreté leur a

léguées dans mon testament.

«Je vous conjure, Madame, par le sang de Jésus-Christ, par nostre

parenté, par la mémoire de Henry septiesme, nostre père commun, et par

le tiltre de royne que je porte encore jusques à la mort, de ne me

point refuser des demandes si raisonnables et me les asseurer par un

mot de vostre main, et là dessus je mourray comme j'ay vescu,

«Votre affectionnée sœur et prisonnière,

«MARIE, royne.»

Elle écrivit au pape Sixte-Quint, se confessant être une grande

pécheresse, s'humiliant devant le chef des fidèles, et implorant une

absolution générale pour «son âme, entre laquelle et la justice de Dieu

elle interposoit la croix du Sauveur.»

Elle écrivit à don Bernard de Mendoça, ambassadeur d'Espagne en France,

le meilleur catholique de l'Europe et son ami éprouvé, le chargeant de

signifier au roi, qu'il représentait si bien, qu'elle allait recevoir

avec joie le coup de la mort de la main des hérétiques et pour la sainte

Église, s'avouant heureuse de périr en si bonne querelle, et, puisque

son fils ne retournait pas au giron de Rome, se félicitant d'avoir

transmis son droit sur la couronne d'Angleterre à Philippe II, le prince

le plus digne du gouvernement de cette île. «Faites, ajoutait-elle, que

les Églises d'Espagne aient mémoire de moi en leurs prières. Vous

recevrez un token (un présent) d'un diamant que j'avois cher pour estre

celui dont le feu duc de Norfolk m'obligea sa foy et que j'ay toujours

porté. Gardez-le pour l'amour de moy.

«MARIE, R.»

Elle écrivit à l'archevêque de Glasgow, le principal et le plus ancien

de ses partisans:

«... Je vous recommande mes serviteurs, tant souvent recommandez; de

nouveau je vous les recommande au nom de Dieu. Ils ont tout perdu, me

perdant. Dites leur adieu de ma part, et les consolez par charité.

Recommandez moy à la Ruhe, et lui dictes qu'il se souvienne que je luy

avois promis de mourir pour la religion, et que je suis quicte de ma

promesse. Je le requiers de me ramentevoir à tous ceux de son ordre

(aux jésuites).

«Dieu soit avec vous et tous mes serviteurs, que je vous laisse comme

enfants.

«Votre affectionnée et bonne maistresse,

«MARIE, R.»

Elle écrivit au duc de Guise:

De Fotheringay, le 24 novembre 1586.

«Mon bon cousin, celuy que j'ay le plus cher au monde, je vous dis

adieu, estant preste par injuste jugement d'estre mise à mort, telle

que personne de nostre race, grasces à Dieu, n'a jamays receue, et

moins une de ma qualité; mais, mon bon cousin, louez en Dieu, car

j'estois inutile au monde en la cause de Dieu et de son Église, estant

en l'estat où j'étois. J'espère que ma mort et promptitude de mourir

pour le maintien et restauration de l'Église catholique en ceste

infortunée isle témoigneront ma constance en la foy; et, bien que

jamais bourreau n'ait mis la main en nostre sang, n'en ayez honte, mon

amy, car le jugement des hérétiques, et qui n'ont nulle jurisdiction

sur moy, royne libre, est profitable devant Dieu aux enfants de son

Église; si je leur adhérois, je n'aurois ce coup. Tous ceux de nostre

maison ont tous esté persécutez par cette secte: témoin vostre bon

père, avec lequel j'espère estre reçeue à mercy du juste Juge. Je vous

recommande donc mes serviteurs, la décharge de mes dettes, et de faire

fonder quelque obit annuel pour mon âme, non à vos dépens, mais faire

la sollicitation et ordonnance comme sera requis, et qu'entendrez mon

intention par ces miens désolez serviteurs, spectateurs de ceste

mienne dernière tragédie.

«Dieu vous veuille prospérer, vostre femme, enfants et frères, et

cousins, et surtout nostre chef, mon bon frère et cousin, et tous les

siens; la bénédiction de Dieu et celle que je donnerois à mes enfants

puisse estre sur les vostres, que je ne recommande moins à Dieu que le

mien, mal fortuné et abusé.

«Vous recepvrez des tokens de moy pour vous rappeler de faire prier

pour l'âme de vostre pauvre cousine, destituée de tout ayde et

conseil, que de celuy de Dieu, qui me donne force et courage de

résister seule à tant de loups hurlants après moy: à Dieu en soyt la

gloire!

«Croyez en particulier ce qui vous sera dit par une personne qui vous

remettra une bague de rubis de ma part, car je prens sur ma conscience

qu'il vous sera dit la vérité de ce que je l'ay chargée, spécialement

de ce qui touche mes pauvres serviteurs et la part d'aulcun. Je vous

recommande ceste personne, pour sa simple sincerité et honnesteté, à

ce qu'elle puisse estre placée en quelque bon lieu. Je l'aie choisie

pour la moins partiale, et qui plus simplement rapportera mes

commandements. Je vous prye qu'elle ne soyt cognue vous avoir rien dit

en particulier, car l'envye lui pourroit nuire.

«J'ay beaucoup souffert depuis deux ans et plus, et ne vous l'ay pu

faire savoir pour cause importante. Dieu soit loué de tout et vous

donne la grasce de persévérer au service de son Église tant que vous

vivrez, et jamays ne puisse cet honneur sortir de nostre race, que,

tant hommes que femmes, soyons prompts de respandre nostre sang pour

maintenir la querelle de la foy, tous aultres respects humains mis à

part; et, quant à moy, je m'estime née du costé paternel et maternel,

pour offrir mon sang en icelle, et je n'ay intention de dégénérer.

Jésus crucifié pour nous et tous les saints martyrs nous rendent, par

leur intercession, dignes de la volontaire offerte de nos corps à sa

gloire!

«L'on m'avoit, pensant me dégrader, fayt abattre mon days; et, depuis,

mon gardien m'est venu offrir d'écrire à la royne, disant n'avoir fait

cet acte par son commandement, mais par l'avis de quelques uns du

conseil. Je leur ay monstré, au lieu du dit days, l'image de mon

rédempteur. Vous entendrez tout le discours: ils ont été plus doux

depuis.

«Vostre affectionnée cousine et parfaite amye,

«MARIE,

«R. d'Écosse, D. de France.»

On voit par ces lettres combien Marie Stuart conservait toute sa

présence d'esprit et de cœur, toute la liberté de son courage, toute la

plénitude de sa sensibilité. Elle sanctifiait son émotion en face de la

hache; elle acceptait d'être immolée pour le catholicisme, après avoir

été chassée, exilée, prisonnière pour lui; elle tombait victime aussi

des priviléges des trônes. Tous les princes orthodoxes, sa mère au ciel,

la maison de Lorraine sur la terre, le pape, la postérité la béniraient.

Dans l'exaltation de son dévouement, elle défiait la vengeance des

hérétiques. Il lui suffisait de savoir qu'ils frappaient en elle bien

plus qu'elle-même, les deux causes de toute sa vie, l'honneur des

sceptres et la sainteté de la croix.

L'enthousiasme religieux de Marie Stuart étouffait en elle jusqu'à la

nature. Ses droits à la succession d'Élisabeth, ses droits en Angleterre

et ailleurs, elle en dépouillait le presbytérien Jacques VI, le fruit de

ses entrailles, pour en revêtir qui? le grand inquisiteur couronné du

catholicisme: le roi d'Espagne. Tant elle était résolue dans ses

convictions, obstinée dans le rôle de la maison de Lorraine! Tant

l'héritage d'un fils, cet orgueil des mères, surtout lorsque cet

héritage est un trône, lui paraissait vain au prix de l'héritage du

Christ!

Cependant l'opinion publique réclamait impérieusement la mort de Marie.

Élisabeth s'enveloppa de scrupules, d'hypocrisie, parla de son affection

pour sa bonne sœur d'Écosse, et ajourna indéfiniment la passion publique

afin de l'animer davantage.

M. de Châteauneuf, ambassadeur de France à Londres, et tout dévoué aux

Guise, intervint en faveur de Marie Stuart.

Divers bruits dont il serait peu téméraire d'accuser la police

d'Élisabeth, se répandirent alors de toutes parts. Une nouvelle

conspiration allait fondre sur la reine d'Angleterre. Les ambassadeurs

de toutes les cours papistes en étaient; une flotte espagnole avait

débarqué dans le pays de Galles; le duc de Guise traversait avec une

armée le comté d'Essex; Marie avait tenté de s'évader pour le rejoindre;

mille poignards s'aiguisaient dans l'ombre contre Élisabeth. Il fallait

se défendre. La multitude, débordée dans les rues de Londres, demanda

tumultueusement la mort de Marie Stuart. Le parlement se réunit et

témoigna son mécontentement à Élisabeth, la menaçant, si elle différait

encore satisfaction à son peuple, de refuser tout subside pour la guerre

des Pays-Bas. Les puritains de sa cour la supplièrent au nom du saint

Évangile, les flatteurs et les ambitieux au nom de sa vie, si nécessaire

à la prospérité, à l'existence même de l'Angleterre.

En même temps, pour constater devant l'Europe l'assentiment irrésistible

de son peuple, Élisabeth fit crier dans tout le royaume la condamnation

juridique de Marie Stuart. A Londres, le comte de Pembrock, accompagné

de six comtes, du lord maire et des aldermen, présida lui-même à cette

solennité barbare. Le fanatisme anglais salua d'applaudissements

frénétiques l'arrêt de la chambre étoilée. Les cloches sonnèrent, les

feux s'allumèrent, vingt-quatre heures durant, dans tous les quartiers

de Londres, dans toutes les villes et dans tous les hameaux de

l'Angleterre réformée.

Les comtés limitrophes du château de Fotheringay, les comtés de Rutland,

de Warwick, de Cambridge, et surtout le comté de Northampton, sur

lesquels s'exerçait plus immédiatement l'influence violente de Flechter,

doyen de Peterborough, se distinguèrent par leur féroce enthousiasme de

secte au milieu de cette fête d'inquisition protestante. La pauvre reine

Marie vit les reflets des feux de joie sur les vitres de son donjon, et

elle entendit, ô terreur! les carillons tragiques sonner sa mort du haut

de tous les clochers voisins.

Élisabeth, avec une imagination d'hypocrisie qui n'a peut-être jamais

été égalée, lutta jusqu'au bout contre toutes les manifestations,

étalant toujours sa tendresse pour celle qui lui était si proche et

qu'elle aimait en sœur. A la fin, après mille instances, elle céda comme

vaincue par la justice divine et par le cri public.

Les ambassadeurs de France et d'Écosse, MM. de Châteauneuf et de

Bellièvre d'une part, et de l'autre M. de Gray, sir Robert Melvil et sir

William Keith, n'obtinrent rien, malgré leur protestation contre la

condamnation de la reine d'Écosse, et contre l'exécution fatale.

Élisabeth savait que son cousin Henri III lui pardonnerait d'abaisser et

de dégrader, en la personne de Marie Stuart, la maison de Guise; elle

savait que Jacques VI, faible, dénaturé, gouverné par des favoris vendus

à l'Angleterre, ne tirerait point vengeance de la mort de sa mère. On

conjectura que M. de Bellièvre et M. de Gray avaient une mission occulte

fort différente de leur mission ostensible, le premier autorisé par le

roi de France lui-même, le second par les ministres de Jacques VI.

Il paraît avéré que M. de Bellièvre avait des instructions secrètes

hostiles à Marie Stuart.

Dans des lettres qui m'ont été communiquées, inédites il y a trois mois,

et dont quelques-unes viennent de paraître, j'ai noté deux petits

fragments qui confirment cette hypothèse, et qui témoignent assez des

dispositions de la cour de France à l'égard de la reine d'Écosse.

«Monsieur,» mandait M. de Châteauneuf, ambassadeur en Angleterre, à M.

d'Esneval, ambassadeur en Écosse, «je depesche encore ce porteur exprès

vers le roy pour le faict de la reine d'Écosse, laquelle a, je vous

asseure, bien besoin d'estre secourue et assistée de S. M.; et je crains

que le peu de souci que l'on a de delà des affaires d'Angleterre _ayde

bien à perdre cette pauvre princesse_.»

Et ailleurs:

«Je la tientz pour perdue. J'ay adverty expressément et diligemment,

comme vous sçavez... _J'en demeurerai deschargé._»

«La reyne d'Angleterre,» dit un écrivain contemporain, «lui a fait

trouver bon (à Henri III) le complot de la mort de sa belle sœur la

royne d'Escosse, que sans son adveu elle n'eust jamais osé attenter.»

M. de Bellièvre n'ignorait assurément pas le désir de Catherine de

Médicis et de Henri III. Ce désir n'avait peut-être pas été formellement

exprimé par le roi de France, ni approuvé par l'ambassadeur; mais, dans

ce siècle terrible, on s'entendait à demi-mot.

Il est probable que Bellièvre partit, sinon avec la mission de pousser

au meurtre de Marie Stuart, du moins avec l'intention de ne pas le

déconseiller efficacement. Arrivé à Londres, quand il eut sondé

Burleigh, Walsingham, Élisabeth elle-même, quelque chose de fort,

d'inconnu, se passa dans son âme, et il écrivit deux lettres, l'une à la

reine d'Écosse, l'autre à Henri III.

Il pressa Marie Stuart, qu'il avait _longtemps déjà vénérée comme la

femme de son roy et comme sa royne_, de chercher à toucher Élisabeth. Il

n'apercevait aucune autre chance de salut.

«Je désire, Madame, qu'il vous playse lui écrire dès à présent une bonne

lettre dans laquelle elle lise la syncérité de vostre cœur royal,

l'amitié et le respect que vous lui promectrés sainctement de continuer

en son endroit tout le demourant de vostre vie. Ce ne sont pas les

seules prières des roys et aultres princes vos parents et amys qui la

fleschiront, elle ne peult être surmontée d'aultre que d'elle-même.»

Bellièvre écrivit une seconde lettre, qu'il adressa, de concert avec M.

de Châteauneuf, à Brulart, par le vicomte de Genlis, fils de ce

secrétaire d'État:

«... Nous vous pryons, tant qu'il nous est possible, de nous renvoyer la

response du roy par courrier exprès. Car, comme vous jugés, l'affaire

est infiniment pressée; il y va de la vie ou de la mort de la royne

(d'Écosse). Le roi sera à ses dévotions (pour la fête de Noël); mais

c'est une belle dévotion de préserver la vie de sa belle sœur, et

m'asseure que Sa Majesté ne prendra à importunité d'employer le temps à

œuvre si charitable. Je vous prie de rechef de haster la response du

roy, tant pour la nécessité de la royne d'Escosse, qui est réduicte en

un danger extresme, que aussi pour me deslivrer de cette captivité. Nous

n'avons que douze jours de terme.»

Cette lettre et la précédente à Marie Stuart furent-elles, de la part de

Bellièvre, un élan de cœur? ou bien furent-elles un remords? Il est

permis d'hésiter.

La réponse de Henri III fut telle qu'on devait l'attendre officiellement

de lui. Il intercéda pour Marie Stuart. De là, des harangues pompeuses

de M. de Bellièvre, des fureurs jouées d'Élisabeth, une comédie

d'éloquence de la part du diplomate français, et de la part de la reine

d'Angleterre une comédie de majesté que l'histoire ne saurait trop

démasquer. Ce qui reste de tous ces beaux semblants, ce sont ces deux

petits textes anticipés de M. de Châteauneuf, que j'ai cités plus haut,

et que l'ambassadeur a soulignés lui-même, comme pour mieux faire

comprendre sa pensée. Ce qui reste de toutes ces parades d'étiquette,

c'est, de l'autre côté du détroit, une vengeance assouvie dans le sang,

un mensonge impudent jeté au monde et à la postérité; et de ce côté-ci,

un deuil ostensible, une joie secrète, et, dans un siècle où l'on se

parlait à cheval et en armes, une résignation que l'on ne peut

victorieusement expliquer que par une connivence.

Pour quiconque a eu quelque temps une intimité historique sérieuse avec

des hommes de la trempe de Bellièvre, il n'est pas possible de s'abuser

sur la portée de ses discours à Élisabeth. Il soutenait un rôle, et rien

de plus. Sentant la reine d'Écosse perdue, il croyait avoir assez fait

par sa pitié d'un moment et par ses deux lettres. Il se lava les mains

sur l'assassinat monstrueux, et ne se méprit pas sur le plaisir qu'en

ressentirait Henri III. Il songea seulement à sauver les apparences, à

couvrir de belles paroles devant l'Europe l'honneur de son maître et son

propre honneur.

Pomponne de Bellièvre était l'un des plus grands personnages de la cour

et de l'État. Il avait manié les plus tragiques affaires. Froid, habile,

un peu emphatique, il cachait sous l'autorité du magistrat toutes les

souplesses du courtisan et du diplomate. Serviteur de quatre rois de la

branche des Valois, leur ministre avisé et ambitieux, soit à

l'intérieur, soit à l'étranger, il se trouva le premier prêt à

l'avénement des Bourbons, et Henri IV fut son cinquième maître. Le

Béarnais, qui connaissait toutes les aptitudes de Bellièvre, l'employa

au conseil, aux ambassades, et le nomma chancelier. C'est lui qui traita

de la paix avec l'Espagne, qui présida le parlement, qui détermina et

qui prononça la sentence de mort «droit et ferme en sa barbe,» dans le

procès du duc de Biron.

Tel était l'homme que Henri III envoya pour négocier on ne sait quoi

auprès d'Élisabeth, et à qui il faut tenir grand compte du court

attendrissement que nous venons de signaler.

La lettre qu'il écrivit alors à Marie Stuart parut accablante à la

reine. Sa confiance en l'intervention des princes acheva de s'évanouir.

Elle avait encore un pas à faire dans la résignation; elle le fit sans

effort.

L'adversité avait rendu son cœur plus doux, plus pur, plus chrétien.

Elle ressemblait à ces sources d'eau exquise qui filtrent de terre entre

les rochers sur les grèves de sa patrie. La mer d'Écosse couvre à

certaines heures ces sources limpides de lames salées et d'écume; à

d'autres heures, en se retirant, elle leur restitue leur suavité

première. Ainsi l'âme de Marie Stuart, douée d'une beauté native,

retrouva sa vertu et sa sublimité originelles, lorsque les fanges de

l'éducation et le flot orageux des passions qui l'avaient submergée

d'abord, se furent écoulés.

M. de Bellièvre, arrivé à Londres le 1er décembre 1586, en repartit le

13 janvier 1587.

Élisabeth, cependant, n'appréhendait pas beaucoup plus Jacques VI que

Henri III. Jacques, après ses parties de chasse, soutenait gravement à

table, entre ses favoris, qu'un roi était plus qu'un fils, et que, sur

le trône, on était moins tenu envers une mère qu'envers une alliée.

Il avait choisi pour son diplomate à Greenwich M. de Gray, qui fit aussi

de beaux discours, mais qui disait à l'oreille d'Élisabeth: «Il n'y a

que les morts qui ne mordent pas.»

Élisabeth avait goûté ce mot, et ne tarda pas à l'appliquer. Elle était

alors assaillie de préoccupations moitié feintes, moitié réelles. Elle

aurait voulu, tout en se vengeant, sauver sa réputation et sa mémoire.

Elle exagérait son agitation pour la communiquer. Elle espérait qu'une

étincelle tomberait de ses paroles, de ses gestes. Elle fuyait la cour

et les courtisans. Elle s'égarait dans les recoins les plus secrets du

palais, sombre, la tête baissée, dans des attitudes mornes, laissant

échapper des soupirs mystérieux, comptant bien que ses intentions

seraient devinées comme autrefois celles de Henri II, si tragiquement

suivies de la mort de Thomas Becket. La reine, allant et venant, sortait

tout à coup de ses rêveries silencieuses et prononçait quelques-unes des

devises si à la mode au XVIe siècle, entre autres celle-ci:

«Frappe ou sois frappée; si tu ne frappes, tu seras frappée.»

Lasse enfin d'être comprise et de n'être pas obéie, elle se résolut à

des mesures plus directes. Elle tendit un piége royal à sir Amyas

Pawlet. Par la flatterie, par l'affection, par l'appât de sa

reconnaissance, elle essaya de le pousser à un régicide ténébreux: «Mon

très-loyal et très-zélé serviteur Amyas, que Dieu vous récompense de

vous acquitter si bien de vos difficiles fonctions! Si vous saviez, mon

cher Amyas, avec quels sentiments de bienveillance mon cœur agrée vos

efforts louables, et la fidélité de votre conduite dans une charge si

périlleuse, vos peines s'adouciraient et vous vous réjouiriez en

vous-même. Soyez donc constamment persuadé que rien ne surpassera jamais

l'estime que j'ai pour vous, et que je ne connais point de prix

proportionné à vos services.

«Aussi, puissé-je moi-même manquer de ressources au moment où j'en aurai

le plus besoin, si je ne m'empresse pas à reconnaître un tel mérite!

_Non omnibus datum_...»

Cette lettre d'Élisabeth, Walsingham la mit sous un pli avec ce billet

signé de lui et de Davison, faible instrument, tantôt de la reine,

tantôt du conseil privé:

«A vous nos cordiales salutations.

«Dans un entretien que nous avons eu dernièrement avec Sa Majesté,

elle nous a donné à entendre qu'elle n'avoit point encore reçu de vous

les preuves de zèle qu'elle attendoit, en ce que, dans les

circonstances présentes, vous n'avez pas trouvé de vous-même (et sans

autre provocation) le moyen d'abréger la vie de la reine d'Écosse,

sachant à quel danger votre souveraine sera exposée aussi longtemps

que Marie Stuart existera. Votre conscience seroit tranquille devant

Dieu et irréprochable devant le monde, puisque vous avez prêté le

serment solennel de l'_association_, et que les accusations contre

cette reine ont été nettement prouvées. Par ce motif, Sa Majesté

ressent un grand déplaisir de ce que des hommes qui professent de

l'attachement pour elle, comme vous faites, manquent ainsi à leurs

devoirs, et cherchent à mettre sur elle le poids de cette affaire,

n'ignorant pas sa répugnance à verser le sang, surtout celui d'une

personne de ce sexe, de ce rang, et d'une aussi proche parente.

«Nous voyons que ces considérations troublent beaucoup Sa Majesté.

Nous croyons qu'il est très-nécessaire de vous instruire de ses

paroles prononcées il y a peu de temps, et de les soumettre à vos bons

jugements. Nous vous recommandons à la protection du Tout-Puissant.

«Vos bons amis.

«Nous vous prions de brûler cette lettre et celle qu'elle renferme.

Nous brûlerons votre réponse dès qu'elle aura été communiquée à la

reine.»

Pawlet était un dur puritain, mais un honnête homme; il se hâta de

répondre, le 2 février 1587:

«J'ai reçu votre lettre d'hier cejourd'hui à cinq heures de

l'après-midi, et je vous fais parvenir ma détermination avec toute la

célérité possible. Je vous la transmets dans toute l'amertume de mon

cœur. Faut-il que je sois assez malheureux pour compter au nombre de mes

jours celui où ma gracieuse souveraine m'ordonne de commettre une action

défendue par les lois divines et humaines? Ma vie, ma place et mes biens

sont à Sa Majesté, et je suis prêt à les lui sacrifier dès demain, si ce

sacrifice peut lui être agréable; mais Dieu me garde de faire un aussi

effroyable naufrage de ma conscience, et d'imprimer une si grande tache

à ma postérité que de verser le sang, si ce n'est par l'autorisation de

la loi, et en vertu d'un acte public! Je me flatte que Sa Majesté, selon

sa clémence accoutumée, prendra en bonne part ma réponse!»

Élisabeth, trompée dans son désir d'un assassinat mystérieux, se vit

réduite à l'exécution publique qu'elle avait voulu éviter. Elle avait

congédié les ambassadeurs de France et d'Écosse; elle avait résisté à

toute intervention officielle en faveur de Marie Stuart; elle fit

appeler Davison, secrétaire d'État, dans son cabinet. C'était un homme

de bien peu d'expérience politique. Élisabeth lui demanda le warrant

rédigé par Burleigh pour l'exécution de la reine d'Écosse, et, l'ayant

signé en souriant, elle ordonna à Davison de le porter au chancelier,

afin qu'il y apposât le grand sceau. La joie d'Élisabeth éclatait dans

sa physionomie. Elle dit à Davison que, malgré tous les retards qu'elle

avait mis par bonté à cette grande mesure, elle en avait toujours senti

la nécessité. Elle désapprouva hautement sir Amyas Pawlet et sir Drue

Drury de n'avoir pas prévenu le scandale d'une exécution publique par

une exécution secrète, selon le vœu de son gouvernement. Elle déclara

que leur pusillanimité était presque une trahison; puis, reprenant sa

bonne humeur, elle congédia Davison en ajoutant, avec une atroce ironie:

«Faites ce que je vous ai commandé. Allez apprendre tout ceci à

Walsingham, bien qu'il soit malade et que je redoute pour lui l'émotion

d'une si fâcheuse nouvelle. Je crains vraiment que le coup ne le tue sur

l'heure.»

Davison se rendit à la chancellerie et fit apposer le sceau royal au

warrant. Élisabeth lui envoya le lendemain un messager pour l'engager à

différer ce qu'elle lui avait prescrit la veille. Davison s'empressa de

venir s'excuser, en avouant à la reine que le warrant était revêtu déjà

du grand sceau. La reine parut mécontente et blâma tant de

précipitation. Davison, inquiet et livré à toutes les perplexités du

doute, s'adressa au conseil. Les lords qui le composaient lui

persuadèrent qu'il avait bien agi, qu'il lui restait à dépêcher le

warrant à son adresse, et qu'ils se chargeraient de toute responsabilité

auprès de leur souveraine. Entraîné par ces vieux courtisans, qui

étaient en même temps de si habiles ministres, et dont la plupart le

traitaient en ami, Davison expédia le warrant:

«Élisabeth, par la grâce de Dieu, reine d'Angleterre, de France et

d'Irlande, à nos amis et féaux cousins George, comte de Shrewsbury,

grand maréchal d'Angleterre; Henri, comte de Kent; Henri, comte de

Derby; George, comte de Cumberland; Henri, comte de Pembrock, salut.

«Vu la sentence rendue par nos conseillers, par les nobles et par les

commissaires contre Marie, ci-devant reine d'Écosse, fille et héritière

de Jacques V, reine douairière de France; laquelle sentence

non-seulement a été portée, par tous les ordres de notre royaume, dans

le dernier parlement, mais approuvée comme juste et légitime, et

maintenue par les mêmes ordres après mûre délibération; vu pareillement

les sollicitations pressantes de nos sujets, quoique de telles instances

s'accordent mal avec la clémence qui nous est naturelle; cependant, ne

pouvant résister à ces sollicitations qui n'ont pour objet que notre

conservation, le bien public et particulier de ce royaume, nous avons

consenti à ne plus arrêter le cours de la justice.

«A ces causes, nous vous enjoignons, comme aux plus nobles et aux plus

considérables membres de notre royaume, de vous transporter à

Fotheringay aussitôt les présentes reçues, et de faire exécuter la

sentence dans la personne de ladite Marie, au lieu, dans le temps et de

la manière que vous le jugerez convenable, en présence d'Amyas Pawlet,

gouverneur du château, nonobstant toute loi ou tout ordre contraire.

«Greenwich, le 1er février 1587, la vingt-neuvième année de notre

règne.»

Signé le 2 février par la reine, et le 3 par Burleigh, Leicester,

Hunsdon, Knollys, Walsingham, Howard et Hatton, cet acte fut remis le 4

par Davison à Beale, clerc du conseil, qui partit aussitôt pour

Fotheringay avec le bourreau de Londres et un autre exécuteur.

Il semble que les grands événements, les grands crimes, et surtout les

tragédies royales, soient annoncés dans le monde par des symptômes

alarmants et des signes précurseurs.

Quelques jours avant qu'Élisabeth eût marqué l'heure de son régicide,

les vieillards d'Édimbourg remarquèrent avec consternation que le plus

ancien et le plus beau lierre d'Holyrood s'était dépouillé de ses

feuilles, et que le tronc s'était flétri le long de la tour orientale du

château. Cette tour, d'où les faucons des Stuarts s'élançaient, parut

chanceler sur ses fondements, et l'on s'attendit aux plus terribles

catastrophes. La superstition populaire ne s'abusait point. Marie Stuart

avait trouvé le toit de sa dernière prison et touchait au dénoûment

suprême de sa destinée.

Elle vivait depuis quelques semaines en proie à tous les tourments,

malade de corps et encore plus d'esprit et d'âme. Le 7 février, les

hauts commissaires arrivèrent avec leur suite à Fotheringay. Les

serviteurs de la reine furent saisis d'épouvante. Marie était couchée et

commençait à s'endormir. On la réveilla. Elle se leva, s'habilla

lentement, s'entoura de ses officiers, de ses femmes, s'assit à sa

petite table de travail chargée de livres pieux, et prépara tout pour

recevoir royalement les hauts commissaires. Il était deux heures de

l'après-midi. Les messagers d'Élisabeth s'avancèrent avec une sorte de

solennité triste qui apprit tout à Marie. Le comte de Shrewsbury, dont

elle avait été si longtemps la prisonnière, la tête découverte et

inclinée, lui exposa en quelques paroles sourdes sa mission, et Beale

lut le warrant. Marie fit le signe de la croix, et portant à ses lèvres

le Christ de son rosaire:

«C'est bien, dit-elle tranquillement; voilà la générosité de la reine

Élisabeth! Aurait-on jamais cru qu'elle osât en venir à ces extrémités

avec moi qui suis sa sœur, son égale, et qui ne saurais être sa sujette?

Dieu soit glorifié de tout, cependant, puisqu'il m'octroie cet honneur

de mourir pour lui et pour son Église!»

Elle se disculpa de toute participation au complot contre la vie

d'Élisabeth. Elle choisit parmi les livres qui étaient devant elle, sur

sa table, le livre des Évangiles; elle l'ouvrit et dit, en étendant la

main:

«Je jure de n'avoir pas conspiré la mort de la reine d'Angleterre.

--Votre livre romain, répondit le comte de Kent, est faux, et votre

serment est aussi faux que votre livre.

--C'est le livre de ma foi, repartit la reine; pensez-vous que mon

serment eût été meilleur sur votre livre hérétique auquel je ne crois

pas?

--Votre foi est mauvaise, ajouta l'impitoyable comte; souffrez donc que

le doyen de Peterborough vous enseigne la bonne et vous dispose demain

au sacrifice.»

La reine rejeta cette proposition, qui révoltait sa conscience, et

demanda Préau, son aumônier, retenu aux arrêts dans une chambre du

château. Les comtes, alléguant les instructions du conseil privé, furent

inflexibles à ce désir. L'expression du tourment intérieur que lui

causait ce refus contracta un instant les traits de la reine, mais elle

se remit aussitôt et dit:

«Que mon Seigneur Jésus me soutienne, car la tribulation est proche, et

j'espère en lui!»

Alors s'engagea une conversation moins amère entre Marie et le comte de

Kent, qui ne put s'empêcher de dire encore dans son fanatisme:

«Ce warrant que nous apportons extirpera le papisme en Angleterre et en

Écosse.»

Marie soupira sans répondre. Elle adressa successivement la parole à

plusieurs commissaires et à quelques gentilshommes des environs qui

avaient accompagné les comtes de Kent et de Shrewsbury jusque dans sa

chambre. Elle s'enquit des sentiments de son fils, de l'intérêt que les

cours étrangères avaient montré pour elle; puis regardant le lord

maréchal, elle s'informa de l'heure du supplice. A cette question le

comte Shrewsbury pâlit, et pria très-bas la reine de se tenir prête pour

le lendemain à huit heures du matin. Elle entendit sans trouble ce

terrible rendez-vous.

Quand les comtes se retirèrent, Marie leur dit:

«Béni soit le moment qui terminera mon cruel pèlerinage! L'âme assez

lâche pour ne pas accepter ce combat suprême sur la terre ne serait pas

digne du ciel.»

Il était tard. La reine entra dans son oratoire et pria Dieu, les genoux

nus sur les dalles nues. Elle dit à ses femmes:

«Je souhaiterais manger quelque chose, afin que demain le cœur ne me

faille pas, et que je ne fasse rien dont puissent rougir mes amis.»

Ce dernier repas fut sobre, solennel, avec quelques éclairs d'affectueux

enjouement.

«Pourquoi, dit Marie à Bastien, autrefois le chef de ses bouffons, ne

cherches-tu pas à m'égayer? Tu es cependant un bon mime, mais tu es un

meilleur serviteur.»

Revenant bientôt à cette pensée que sa mort était un martyre, et

s'adressant à Bourgoing, son médecin, qui la servait, Melvil, son maître

d'hôtel, étant retenu aux arrêts, ainsi que Préau, son aumônier:

«Bourgoing, dit-elle, n'avez-vous pas entendu le comte de Kent? Il

aurait fallu un autre docteur pour me convaincre. Il a avoué, du reste,

que le warrant de mon exécution était le triomphe de l'hérésie dans ce

pays. C'est la vérité, reprit-elle avec une satisfaction religieuse. Ils

ne me tuent pas comme complice de cette conspiration, mais comme reine

dévouée à l'Église. A leur tribunal, mon crime, c'est ma foi; ce sera ma

justification devant mon souverain juge.»

Ses filles, ses officiers, tous ses gens étaient navrés et la

considéraient en silence. Ils avaient peine à se contenir. Au dessert,

Marie parla de son testament où pas un nom ne devait être omis. Elle

réclama les bijoux qui lui restaient. Elle les distribua de la main et

du cœur. Elle adressa ses adieux à chacun avec ce tact délicat qui lui

était si naturel, avec bonté, avec émotion. Elle leur demanda pardon, et

pardonna aux présents et aux absents, Nau excepté. Tous alors éclatèrent

en sanglots, et se jetèrent à genoux autour de la table. La reine,

attendrie, but à leur santé, les invitant à boire à son salut. Ils

obéirent en pleurant, et à leur tour ils burent à leur maîtresse, en

portant à leurs lèvres leurs coupes où les larmes se mêlèrent avec le

vin.

La reine, affectée de ce spectacle douloureux, voulut être seule.

Elle traça son testament et un billet à son aumônier, qu'on lui avait

barbarement refusé pour les derniers moments. Ce refus avait été une

grande épreuve.

Histoire de Marie Stuart · 第 62 / 86 题