«Féal et bien aymé, suivant le zèle et entière affection dont j'ay
remarqué qu'avez esté poussé en ce qui concerne la cause commune de la
religion et la mienne aussy en particulier, j'ay toujours faict
asseurance de vous, comme d'un principal et très digne instrument pour
estre employé et en l'un et en l'autre. Ce ne m'a esté moindre
consolation d'avoir esté avertie de vostre estat, comme vous l'avez
faict par vos dernières lettres, et trouvé moyen de renouveller noz
intelligences...
«Je ne puis que louer pour plusieurs grandes et importantes
considérations, qui seroyent icy trop longues à réciter, le désir que
vous avez en général d'empescher de bonne heure les desseings de nos
ennemys qui taschent d'abolir nostre religion en ce royaulme, en nous
ruynant tous ensemble.
«Quant à mon particulier, je vous prye de temoigner à noz principaux
amis que, quand je n'auroys aulcun intérest pour moy mesmes en ceste
affaire (car je n'estime ce que je prétends que peu au priz du bien
publicq de cest Estat), je serois toujours très affectionnée à y
employer ma vie et tout ce que j'ay ou pourray avoir de plus en ce
monde.
«Or, pour donner un bon fondement à ceste entreprise, afin de la
conduire à un heureux succez, il fault que vous consideriez, de point
en point, quel nombre de gens, tant de pied que de cheval, pourrés
lever entre tous, et quels capitaynes vous leur donnerés en chasque
comté, en cas qu'on ne puisse avoir un général en chef; de quelles
villes, ports et havres vous vous tenez certains, tant vers le nord
qu'aux pays de l'est et du sud, pour y recevoir secours des Pays-Bas,
de France et d'Espagne; quel endroit vous estimés le plus propre et
adventageux pour le rendez vous de toutes vos forces, et de quel côté
estes d'avis qu'il fauldra puis après marcher (comment les six
gentilshomes sont délibérez de procéder); et le moyen qu'il fauldra
aussi prendre pour me délivrer de ceste prison.
«Ayant fixé une bonne résolution entre vous mesmes (qui estes les
principaulx instruments, et le moins en nombre qu'il vous sera
possible) sur toutes ces particularités, je suis d'advis que la
communiquiez en toute diligence à Bernardino de Mendoza, ambassadeur
ordinaire du roy d'Espagne en France, lequel, outre l'expérience qu'il
a des affaires de par deçà, ne fauldra, je vous puis asseurer, de s'y
employer de tout son pouvoir. J'auray soin de l'advertir de cette
affaire, et de la luy recommander bien instamment, comme à telz
aultres que je trouveray estre nécessaire.
«Mais il fault que fassiez choiz bien à propos de quelque personnage
fidèle pour manier cette affaire avecq Mendoza et aultres hors du
royaulme, duquel seul vous vous puissiés tous fier, afin que la
négociation soyt tenue tant plus secrète, ce que je vous recommande
sur toutes choses pour vostre propre seureté... Ces choses estant
ainsy préparées, et les forces, tant dedans que dehors le royaulme
toutes _prestes, il fauldra alors mettre les six gentilshommes en
besoigne_, et donner ordre que _leur desseing estant effectué_, je
puisse estre tirée hors d'icy, et que toutes vos forces soyent en ung
mesmes temps en campaigne pour me recevoir pendant qu'on attendra le
secours étranger, qu'il fauldra alors haster en toute diligence...
«C'est le projet que je trouve le plus à propos pour cette entreprise,
afin de la conduyre avec esgard de nostre propre seureté. De
s'esmouvoyr de ce costé devant que vous soyez asseurés d'un bon
secours estranger, ne seroyt que vous mettre, sans aulcun propos, en
danger de participer à la misérable fortune d'aultres qui ont par cy
devant entrepris sur ce sujet; et de me tirer hors d'icy, sans estre
premièrement bien asseurez de me pouvoir mettre au milieu d'une bonne
armée ou en quelque lieu de seureté, jusques à ce que noz forces
fussent assemblées et les estrangers arrivés, ne seroyt que donner
assez d'occasion à cette Royne là, si elle me prenoit de rechef, de
m'enclorre en quelque fosse d'où je ne pourrois jamais sortir, si pour
le moins, j'en pouvois eschapper à ce prix là, et de persécuter avec
toute extresmité ceulx qui m'auroient assistée, dont j'aurois plus de
regret que d'adversité quelconque qui me pourroyt eschoir à
moi-mesme...
«J'ay jusques à présent fait instance qu'on changeast mon logis; et
pour response on a nommé le seul chasteau de Dudley, comme le plus
propre pour m'y loger, tellement qu'il y a apparence que dedans la fin
de cest esté on m'y mènera. Pourtant advisez, aussy tost que j'y
seray, sur les moyens dont on pourra user ès environs pour m'en faire
eschapper. Si je demeure icy, on ne se peut servir que d'un de ces
trois expédients qui s'ensuyvent: le premier qu'à un jour préfix,
comme je seray sortie pour prendre l'air à cheval sur la plaine qui
est entre ce lieu et Stafford, où vous sçavez qu'il se rencontre
ordinairement bien peu de personnes, quelques cinquante ou soixante
hommes bien montez et armez me viennent prendre; ce qu'ilz pourront
aysément faire, mon gardien n'ayant communément aveq luy que dix huict
ou vingt chevaulx, pourveus seullement de pistollets. Le second est
qu'on vienne à minuict, ou tost après, mettre le feu ès granges et
estables que vous sçavez estre auprès de la maison, afin que les
serviteurs de mon gardien y estant accourus, vos gens ayant chacun une
marque pour se recognoistre de nuict, puissent cependant surprendre la
maison, où j'espère vous pouvoir seconder avec ce peu de serviteurs
que j'y ay. Le troisième est que les charrettes qui viennent icy
ordinairement arrivant de grand matin, on les pourroyt accommoder de
façon et y apposter tels charretiers, qu'estant soubz la grande porte
les charrettes se renverseroyent tellement qu'i accourant avec ceulx
de vostre suyte, vous vous pourriés fayre maistre de la maison et
m'enlever incontinent. Ce qui ne seroyt difficile à exécuter, devant
qu'il y pût arriver aulcun nombre de soldats au secours, d'aultant
qu'ilz sont logés en plusieurs endroicts hors d'icy, quelques uns à
demy mille et d'aultres à un mille entier.
«Quelle qu'en soyt l'yssue, je vous ay et auray tousjours très grande
obligation pour l'offre qu'avez faict de vous mettre en péril, comme
faictes, pour ma délivrance, et j'essaieray par tous les moyens que je
pourray, de le recognoistre en vostre endroict comme méritez. J'ay
commandé qu'on vous feist un plus ample alphabet, lequel vous sera
baillé avec la présente. Dieu tout puissant vous ayt en sa saincte
garde!
«Vostre entierement bonne amye à jamays.
«Ne faillez brûler la présente quant et quant.»
Voilà, dans sa gravité funèbre, la dernière lettre de Marie Stuart à
Babington.
Elle fut attestée par Babington lui-même, puis par Nau et par Curle, les
deux secrétaires de Marie.
Dès que Phelipps eut cette formidable lettre, il jugea que tout était
accompli. Il avertit Gilbert Gifford, qui toucha la récompense promise,
le prix du sang, et qui se hâta de mettre le détroit entre lui et les
malheureux qu'il avait si tortueusement conduits à la boucherie. Maude
et les autres espions s'éclipsèrent comme Gifford.
Phelipps quitta Chartley le 24 juillet. Il apportait à son maître les
lettres de Babington à Marie Stuart et la réponse, avec les lettres de
cette princesse à ses autres amis en Écosse et sur le continent.
C'était assez, c'était trop de preuves. Ballard sollicitait
indirectement des passe-ports. Il était impatient de retourner à Reims.
Walsingham donna l'ordre de l'arrêter. Instruit de cette mesure,
Babington fut saisi d'une soudaine et vague terreur. Son premier
mouvement fut de regagner son hôtellerie. Il fit seller précipitamment
son cheval, et prit au hasard la route qui s'offrit à lui. Il courut
quelques milles avant de retrouver son sang-froid. Le grand air
cependant ne tarda pas à dissiper cette panique, et, comme au fond
Babington était brave, dévoué, il revint sur ses pas, décidé à jouer
intrépidement cette dernière partie, résolu à la mort plutôt qu'au
déshonneur.
Il se présenta hardiment à l'hôtel du ministre de la police, le pria de
délivrer des passe-ports à Ballard, lui déclara qu'il était lui-même
catholique; que, par ses relations avec les catholiques et son influence
sur eux, il pouvait et voulait le servir. Walsingham, feignant de le
croire, le remercia, et l'engagea à loger en son propre hôtel, pour que
leurs communications fussent plus faciles et plus promptes. Babington
ayant accédé à ce désir ou plutôt à ce commandement, s'aperçut bientôt
qu'il était gardé à vue, et s'évada.
Ballard fut arrêté. On connaissait les autres conspirateurs. Gifford les
avait nommés, signalés. Babington d'ailleurs s'était fait peindre avec
les six gentilshommes qui devaient assassiner Élisabeth. Le tableau
était surmonté de cette inscription: «Nos périls communs sont les nœuds
de notre amitié.» Walsingham, par Gifford, était parvenu à en faire
tirer une copie que garda la reine d'Angleterre.
Après l'arrestation de Ballard, les conjurés, se sentant sous la main et
sous les yeux de la police, ni Savage, ni aucun autre n'eut l'audace
inutile d'attendre dans les jardins, soit à Richmond, soit à Windsor,
Élisabeth, pour la frapper. Ils s'échappèrent tous, mais ils furent
bientôt pris ainsi que Babington dans un massif de Saint-John's-Wood, où
ils s'étaient réfugiés. On les ramena à Londres, et ils furent jetés à
la Tour. Jeunes gens du monde pour la plupart, ils avaient acquiescé à
un complot comme à une partie de chasse, pour ne se pas séparer et sans
se rendre compte de la portée de leur ligue. Le fanatisme chevaleresque
de Babington souriait à leur imagination. C'était une chose agréable aux
dames de leurs comtés: ce serait une séduction auprès d'elles; c'était
d'ailleurs un lien de plus entre eux. Ils se firent donc presque tous
conspirateurs par imitation, par emphase, par affectation de belles
manières, par camaraderie, par fougue de tempérament et d'âge, par
émulation de bonne compagnie.
«C'était mon triste destin, s'écria Jones devant ses juges, ou de trahir
mon ami, ou de rompre mon allégeance et de me perdre, moi et ma
postérité. J'ai voulu être compté au nombre des amis fidèles, et je suis
condamné comme un traître!...»
«Avant que ceci arrivât, disait Tichbourne au pied de l'échafaud, nous
vivions ensemble dans la situation la plus brillante. De qui parlait-on
dans le Strand, à Fleet-street, et dans tout autre quartier de Londres,
si ce n'est de Babington et de Tichbourne? Dieu sait combien peu les
affaires d'État entraient dans ma tête! J'ai toujours refusé de m'en
mêler; mais, par égard pour mon ami, je me suis tu, et j'ai consenti.»
Mis en jugement le 13 septembre 1586, condamnés le 17, ces téméraires
compagnons de plaisir et d'intrigue furent exécutés en deux actes: le
20, Babington, Barnewell, Tichbourne, Dunn, Charnock, Savage, Ballard,
et les autres le 21.
Les raffinements de cruauté légale, si familiers à la procédure
criminelle du XVIe siècle, furent épuisés sur les conjurés. Ils furent
conduits tout chancelants à Saint-Giles, et éventrés vivants. Leur mort
fut le triomphe du tourmenteur fanatique s'acharnant sur des proies
humaines. Ce fut la vengeance brutale de l'esprit puritain contre des
cadavres. Tous ces hommes furent courageux, mais ils étaient moribonds
avant le supplice. Il y eut cependant encore je ne sais quoi de
chevaleresque dans le trépas de Babington, et dans celui de Ballard je
ne sais quoi de religieux; lueurs suprêmes, pâles et derniers reflets
des habitudes de ces âmes dont les corps étaient brisés par la torture!
Quelques historiens ont pensé qu'il y eut deux conspirations: une
conspiration contre la vie d'Élisabeth, à laquelle Marie fut étrangère,
et une conspiration pour la délivrance de Marie, la seule dont elle fut
complice. Par suite de leur système, ces historiens estiment que tous
les passages de la lettre de Marie qui ont trait à l'assassinat
d'Élisabeth ont été interpolés par Phelipps, établi à Chartley.
D'autres historiens soutiennent l'avis contraire. Selon eux, la
contradiction apparente qu'on relève dans cette lettre pouvait échapper
à Marie au milieu du trouble où elle était, tandis que Phelipps, cet
esprit froid, logique, toujours si maître de lui, l'aurait certainement
évitée. Elle n'est, au reste, que dans les termes. Marie, lorsqu'elle
parle d'Élisabeth, après avoir parlé de _la besogne des six
gentilshommes_, suppose, sans l'exprimer, que le coup a manqué, et alors
elle, ses amis et les catholiques auront tout à redouter des vengeances
de la reine d'Angleterre. Ce qui achève de convaincre que Phelipps n'eut
pas recours aux interpolations, c'est qu'elles lui étaient inutiles. Le
dernier bill du parlement dirigé contre Marie ne la rendait-elle pas
responsable de toute conspiration tentée en sa faveur? Phelipps n'avait
pas besoin, pour perdre la reine d'Écosse, d'une conspiration contre la
vie d'Élisabeth, il lui suffisait d'une conspiration destinée à
bouleverser les institutions religieuses de l'Angleterre avec le secours
de l'étranger.
Pour moi, ces probabilités contradictoires, m'inclineraient au doute
sans les aveux formels de Babington. Nau et Curle confirmèrent à
plusieurs reprises ces aveux. «Une partie de la lettre incriminée avait,
déposèrent-ils, été écrite par Nau sous l'inspiration de Marie; l'autre
partie avait été écrite de la main même de la reine, et la lettre
entière avait été chiffrée par Curle.» Nau alla plus loin. Il convint
que sa maîtresse lui avait dicté, entre autres paragraphes, le
paragraphe relatif à l'intervention des six gentilshommes qui devaient
tuer Élisabeth.
Ces témoignages de Babington, de Curle et de Nau prisonniers, ont été
repoussés et admis tour à tour. Mais leur véracité fût-elle une
certitude historique, Marie Stuart n'eût-elle pas été plus sage que ses
amis, elle trouverait encore grâce devant la postérité.
Captive depuis tant d'années contre tout droit humain et divin; privée
des égards dus à son rang et à sa naissance; blessée dans ses amitiés,
dans ses antipathies, dans les moindres élans de sa liberté, dans les
plus minutieux détails de sa vie intime; opprimée comme femme, outragée
comme reine, torturée comme mère, il n'y aurait pas beaucoup à s'étonner
qu'elle eût accepté tout entière la conspiration de Babington. Il
faudrait l'en blâmer et l'en excuser; ceux qu'il faut blâmer et flétrir,
sans les excuser jamais, ce sont les ennemis qui la retinrent
prisonnière, qui l'abreuvèrent d'humiliations, qui la jetèrent au delà
de tous les conseils de la prudence, qui l'entourèrent d'espions, qui
préparèrent le complot, et qui, en immolant cette grande victime, ne
furent pas des prêtres, ainsi que des sectaires l'ont écrit, mais des
geôliers, des provocateurs, des bourreaux.