17 juillet 1586.

«Féal et bien aymé, suivant le zèle et entière affection dont j'ay

remarqué qu'avez esté poussé en ce qui concerne la cause commune de la

religion et la mienne aussy en particulier, j'ay toujours faict

asseurance de vous, comme d'un principal et très digne instrument pour

estre employé et en l'un et en l'autre. Ce ne m'a esté moindre

consolation d'avoir esté avertie de vostre estat, comme vous l'avez

faict par vos dernières lettres, et trouvé moyen de renouveller noz

intelligences...

«Je ne puis que louer pour plusieurs grandes et importantes

considérations, qui seroyent icy trop longues à réciter, le désir que

vous avez en général d'empescher de bonne heure les desseings de nos

ennemys qui taschent d'abolir nostre religion en ce royaulme, en nous

ruynant tous ensemble.

«Quant à mon particulier, je vous prye de temoigner à noz principaux

amis que, quand je n'auroys aulcun intérest pour moy mesmes en ceste

affaire (car je n'estime ce que je prétends que peu au priz du bien

publicq de cest Estat), je serois toujours très affectionnée à y

employer ma vie et tout ce que j'ay ou pourray avoir de plus en ce

monde.

«Or, pour donner un bon fondement à ceste entreprise, afin de la

conduire à un heureux succez, il fault que vous consideriez, de point

en point, quel nombre de gens, tant de pied que de cheval, pourrés

lever entre tous, et quels capitaynes vous leur donnerés en chasque

comté, en cas qu'on ne puisse avoir un général en chef; de quelles

villes, ports et havres vous vous tenez certains, tant vers le nord

qu'aux pays de l'est et du sud, pour y recevoir secours des Pays-Bas,

de France et d'Espagne; quel endroit vous estimés le plus propre et

adventageux pour le rendez vous de toutes vos forces, et de quel côté

estes d'avis qu'il fauldra puis après marcher (comment les six

gentilshomes sont délibérez de procéder); et le moyen qu'il fauldra

aussi prendre pour me délivrer de ceste prison.

«Ayant fixé une bonne résolution entre vous mesmes (qui estes les

principaulx instruments, et le moins en nombre qu'il vous sera

possible) sur toutes ces particularités, je suis d'advis que la

communiquiez en toute diligence à Bernardino de Mendoza, ambassadeur

ordinaire du roy d'Espagne en France, lequel, outre l'expérience qu'il

a des affaires de par deçà, ne fauldra, je vous puis asseurer, de s'y

employer de tout son pouvoir. J'auray soin de l'advertir de cette

affaire, et de la luy recommander bien instamment, comme à telz

aultres que je trouveray estre nécessaire.

«Mais il fault que fassiez choiz bien à propos de quelque personnage

fidèle pour manier cette affaire avecq Mendoza et aultres hors du

royaulme, duquel seul vous vous puissiés tous fier, afin que la

négociation soyt tenue tant plus secrète, ce que je vous recommande

sur toutes choses pour vostre propre seureté... Ces choses estant

ainsy préparées, et les forces, tant dedans que dehors le royaulme

toutes _prestes, il fauldra alors mettre les six gentilshommes en

besoigne_, et donner ordre que _leur desseing estant effectué_, je

puisse estre tirée hors d'icy, et que toutes vos forces soyent en ung

mesmes temps en campaigne pour me recevoir pendant qu'on attendra le

secours étranger, qu'il fauldra alors haster en toute diligence...

«C'est le projet que je trouve le plus à propos pour cette entreprise,

afin de la conduyre avec esgard de nostre propre seureté. De

s'esmouvoyr de ce costé devant que vous soyez asseurés d'un bon

secours estranger, ne seroyt que vous mettre, sans aulcun propos, en

danger de participer à la misérable fortune d'aultres qui ont par cy

devant entrepris sur ce sujet; et de me tirer hors d'icy, sans estre

premièrement bien asseurez de me pouvoir mettre au milieu d'une bonne

armée ou en quelque lieu de seureté, jusques à ce que noz forces

fussent assemblées et les estrangers arrivés, ne seroyt que donner

assez d'occasion à cette Royne là, si elle me prenoit de rechef, de

m'enclorre en quelque fosse d'où je ne pourrois jamais sortir, si pour

le moins, j'en pouvois eschapper à ce prix là, et de persécuter avec

toute extresmité ceulx qui m'auroient assistée, dont j'aurois plus de

regret que d'adversité quelconque qui me pourroyt eschoir à

moi-mesme...

«J'ay jusques à présent fait instance qu'on changeast mon logis; et

pour response on a nommé le seul chasteau de Dudley, comme le plus

propre pour m'y loger, tellement qu'il y a apparence que dedans la fin

de cest esté on m'y mènera. Pourtant advisez, aussy tost que j'y

seray, sur les moyens dont on pourra user ès environs pour m'en faire

eschapper. Si je demeure icy, on ne se peut servir que d'un de ces

trois expédients qui s'ensuyvent: le premier qu'à un jour préfix,

comme je seray sortie pour prendre l'air à cheval sur la plaine qui

est entre ce lieu et Stafford, où vous sçavez qu'il se rencontre

ordinairement bien peu de personnes, quelques cinquante ou soixante

hommes bien montez et armez me viennent prendre; ce qu'ilz pourront

aysément faire, mon gardien n'ayant communément aveq luy que dix huict

ou vingt chevaulx, pourveus seullement de pistollets. Le second est

qu'on vienne à minuict, ou tost après, mettre le feu ès granges et

estables que vous sçavez estre auprès de la maison, afin que les

serviteurs de mon gardien y estant accourus, vos gens ayant chacun une

marque pour se recognoistre de nuict, puissent cependant surprendre la

maison, où j'espère vous pouvoir seconder avec ce peu de serviteurs

que j'y ay. Le troisième est que les charrettes qui viennent icy

ordinairement arrivant de grand matin, on les pourroyt accommoder de

façon et y apposter tels charretiers, qu'estant soubz la grande porte

les charrettes se renverseroyent tellement qu'i accourant avec ceulx

de vostre suyte, vous vous pourriés fayre maistre de la maison et

m'enlever incontinent. Ce qui ne seroyt difficile à exécuter, devant

qu'il y pût arriver aulcun nombre de soldats au secours, d'aultant

qu'ilz sont logés en plusieurs endroicts hors d'icy, quelques uns à

demy mille et d'aultres à un mille entier.

«Quelle qu'en soyt l'yssue, je vous ay et auray tousjours très grande

obligation pour l'offre qu'avez faict de vous mettre en péril, comme

faictes, pour ma délivrance, et j'essaieray par tous les moyens que je

pourray, de le recognoistre en vostre endroict comme méritez. J'ay

commandé qu'on vous feist un plus ample alphabet, lequel vous sera

baillé avec la présente. Dieu tout puissant vous ayt en sa saincte

garde!

«Vostre entierement bonne amye à jamays.

«Ne faillez brûler la présente quant et quant.»

Voilà, dans sa gravité funèbre, la dernière lettre de Marie Stuart à

Babington.

Elle fut attestée par Babington lui-même, puis par Nau et par Curle, les

deux secrétaires de Marie.

Dès que Phelipps eut cette formidable lettre, il jugea que tout était

accompli. Il avertit Gilbert Gifford, qui toucha la récompense promise,

le prix du sang, et qui se hâta de mettre le détroit entre lui et les

malheureux qu'il avait si tortueusement conduits à la boucherie. Maude

et les autres espions s'éclipsèrent comme Gifford.

Phelipps quitta Chartley le 24 juillet. Il apportait à son maître les

lettres de Babington à Marie Stuart et la réponse, avec les lettres de

cette princesse à ses autres amis en Écosse et sur le continent.

C'était assez, c'était trop de preuves. Ballard sollicitait

indirectement des passe-ports. Il était impatient de retourner à Reims.

Walsingham donna l'ordre de l'arrêter. Instruit de cette mesure,

Babington fut saisi d'une soudaine et vague terreur. Son premier

mouvement fut de regagner son hôtellerie. Il fit seller précipitamment

son cheval, et prit au hasard la route qui s'offrit à lui. Il courut

quelques milles avant de retrouver son sang-froid. Le grand air

cependant ne tarda pas à dissiper cette panique, et, comme au fond

Babington était brave, dévoué, il revint sur ses pas, décidé à jouer

intrépidement cette dernière partie, résolu à la mort plutôt qu'au

déshonneur.

Il se présenta hardiment à l'hôtel du ministre de la police, le pria de

délivrer des passe-ports à Ballard, lui déclara qu'il était lui-même

catholique; que, par ses relations avec les catholiques et son influence

sur eux, il pouvait et voulait le servir. Walsingham, feignant de le

croire, le remercia, et l'engagea à loger en son propre hôtel, pour que

leurs communications fussent plus faciles et plus promptes. Babington

ayant accédé à ce désir ou plutôt à ce commandement, s'aperçut bientôt

qu'il était gardé à vue, et s'évada.

Ballard fut arrêté. On connaissait les autres conspirateurs. Gifford les

avait nommés, signalés. Babington d'ailleurs s'était fait peindre avec

les six gentilshommes qui devaient assassiner Élisabeth. Le tableau

était surmonté de cette inscription: «Nos périls communs sont les nœuds

de notre amitié.» Walsingham, par Gifford, était parvenu à en faire

tirer une copie que garda la reine d'Angleterre.

Après l'arrestation de Ballard, les conjurés, se sentant sous la main et

sous les yeux de la police, ni Savage, ni aucun autre n'eut l'audace

inutile d'attendre dans les jardins, soit à Richmond, soit à Windsor,

Élisabeth, pour la frapper. Ils s'échappèrent tous, mais ils furent

bientôt pris ainsi que Babington dans un massif de Saint-John's-Wood, où

ils s'étaient réfugiés. On les ramena à Londres, et ils furent jetés à

la Tour. Jeunes gens du monde pour la plupart, ils avaient acquiescé à

un complot comme à une partie de chasse, pour ne se pas séparer et sans

se rendre compte de la portée de leur ligue. Le fanatisme chevaleresque

de Babington souriait à leur imagination. C'était une chose agréable aux

dames de leurs comtés: ce serait une séduction auprès d'elles; c'était

d'ailleurs un lien de plus entre eux. Ils se firent donc presque tous

conspirateurs par imitation, par emphase, par affectation de belles

manières, par camaraderie, par fougue de tempérament et d'âge, par

émulation de bonne compagnie.

«C'était mon triste destin, s'écria Jones devant ses juges, ou de trahir

mon ami, ou de rompre mon allégeance et de me perdre, moi et ma

postérité. J'ai voulu être compté au nombre des amis fidèles, et je suis

condamné comme un traître!...»

«Avant que ceci arrivât, disait Tichbourne au pied de l'échafaud, nous

vivions ensemble dans la situation la plus brillante. De qui parlait-on

dans le Strand, à Fleet-street, et dans tout autre quartier de Londres,

si ce n'est de Babington et de Tichbourne? Dieu sait combien peu les

affaires d'État entraient dans ma tête! J'ai toujours refusé de m'en

mêler; mais, par égard pour mon ami, je me suis tu, et j'ai consenti.»

Mis en jugement le 13 septembre 1586, condamnés le 17, ces téméraires

compagnons de plaisir et d'intrigue furent exécutés en deux actes: le

20, Babington, Barnewell, Tichbourne, Dunn, Charnock, Savage, Ballard,

et les autres le 21.

Les raffinements de cruauté légale, si familiers à la procédure

criminelle du XVIe siècle, furent épuisés sur les conjurés. Ils furent

conduits tout chancelants à Saint-Giles, et éventrés vivants. Leur mort

fut le triomphe du tourmenteur fanatique s'acharnant sur des proies

humaines. Ce fut la vengeance brutale de l'esprit puritain contre des

cadavres. Tous ces hommes furent courageux, mais ils étaient moribonds

avant le supplice. Il y eut cependant encore je ne sais quoi de

chevaleresque dans le trépas de Babington, et dans celui de Ballard je

ne sais quoi de religieux; lueurs suprêmes, pâles et derniers reflets

des habitudes de ces âmes dont les corps étaient brisés par la torture!

Quelques historiens ont pensé qu'il y eut deux conspirations: une

conspiration contre la vie d'Élisabeth, à laquelle Marie fut étrangère,

et une conspiration pour la délivrance de Marie, la seule dont elle fut

complice. Par suite de leur système, ces historiens estiment que tous

les passages de la lettre de Marie qui ont trait à l'assassinat

d'Élisabeth ont été interpolés par Phelipps, établi à Chartley.

D'autres historiens soutiennent l'avis contraire. Selon eux, la

contradiction apparente qu'on relève dans cette lettre pouvait échapper

à Marie au milieu du trouble où elle était, tandis que Phelipps, cet

esprit froid, logique, toujours si maître de lui, l'aurait certainement

évitée. Elle n'est, au reste, que dans les termes. Marie, lorsqu'elle

parle d'Élisabeth, après avoir parlé de _la besogne des six

gentilshommes_, suppose, sans l'exprimer, que le coup a manqué, et alors

elle, ses amis et les catholiques auront tout à redouter des vengeances

de la reine d'Angleterre. Ce qui achève de convaincre que Phelipps n'eut

pas recours aux interpolations, c'est qu'elles lui étaient inutiles. Le

dernier bill du parlement dirigé contre Marie ne la rendait-elle pas

responsable de toute conspiration tentée en sa faveur? Phelipps n'avait

pas besoin, pour perdre la reine d'Écosse, d'une conspiration contre la

vie d'Élisabeth, il lui suffisait d'une conspiration destinée à

bouleverser les institutions religieuses de l'Angleterre avec le secours

de l'étranger.

Pour moi, ces probabilités contradictoires, m'inclineraient au doute

sans les aveux formels de Babington. Nau et Curle confirmèrent à

plusieurs reprises ces aveux. «Une partie de la lettre incriminée avait,

déposèrent-ils, été écrite par Nau sous l'inspiration de Marie; l'autre

partie avait été écrite de la main même de la reine, et la lettre

entière avait été chiffrée par Curle.» Nau alla plus loin. Il convint

que sa maîtresse lui avait dicté, entre autres paragraphes, le

paragraphe relatif à l'intervention des six gentilshommes qui devaient

tuer Élisabeth.

Ces témoignages de Babington, de Curle et de Nau prisonniers, ont été

repoussés et admis tour à tour. Mais leur véracité fût-elle une

certitude historique, Marie Stuart n'eût-elle pas été plus sage que ses

amis, elle trouverait encore grâce devant la postérité.

Captive depuis tant d'années contre tout droit humain et divin; privée

des égards dus à son rang et à sa naissance; blessée dans ses amitiés,

dans ses antipathies, dans les moindres élans de sa liberté, dans les

plus minutieux détails de sa vie intime; opprimée comme femme, outragée

comme reine, torturée comme mère, il n'y aurait pas beaucoup à s'étonner

qu'elle eût accepté tout entière la conspiration de Babington. Il

faudrait l'en blâmer et l'en excuser; ceux qu'il faut blâmer et flétrir,

sans les excuser jamais, ce sont les ennemis qui la retinrent

prisonnière, qui l'abreuvèrent d'humiliations, qui la jetèrent au delà

de tous les conseils de la prudence, qui l'entourèrent d'espions, qui

préparèrent le complot, et qui, en immolant cette grande victime, ne

furent pas des prêtres, ainsi que des sectaires l'ont écrit, mais des

geôliers, des provocateurs, des bourreaux.

Histoire de Marie Stuart · 第 61 / 86 题