LIVRE XI.

Les princes égoïstes et distraits.--Marie Stuart fatalement mêlée à la

politique du XVIe siècle.--Ligue protestante contre Marie Stuart.--Marie

cherche à fléchir Élisabeth.--M. de Gray.--Marie Stuart de nouveau à

Tutbury.--Persécutions.--Trahison de Gray.--Ingratitude de Jacques

VI.--Profonde tristesse de la reine d'Écosse.--Morts successives.--La

«bonne Rallet.»--Les Beatoun.--Raullet.--Le comte de Bothwell.--Don Juan

d'Autriche.--Antoinette de Bourbon.--François de Guise.--Le cardinal

de Lorraine.--Regrets.--Rêveries de la reine.--Sa soif de

la liberté.--Sa lettre à lord Burleigh.--Marie Stuart au

château de Chartley.--Maison de la reine.--Élisabeth de

Pierrepont.--Détails d'intérieur.--Marie gardée par cent hommes d'armes,

sous le commandement de sir Amyas Pawlet.--Promenades de

Marie.--Délibération d'Élisabeth et de ses ministres contre la reine

d'Écosse.--Hatton.--Burleigh.--Leicester.--Walsingham.--Comité

catholique de Paris.--Séminaire de Reims.--Conspiration de

Babington.--Babington.--Savage.--Ballard.--Gifford.--Lettres de Marie

Stuart à Babington.--Trahisons.--Phelipps, secrétaire de

Walsingham.--Arrestation des conspirateurs.--Leur exécution.

Les princes étaient égoïstes; ils étaient distraits, les uns par leurs

affaires intérieures, les autres par le plaisir, les autres par

l'ambition. Aucun d'eux n'était sincèrement dévoué à Marie Stuart. Mais

comme elle personnifiait dans la Grande-Bretagne le catholicisme et le

pouvoir absolu, son nom se trouvait mêlé aux plans sérieux du pape, du

roi de France, du roi d'Espagne, et, de plus, à toutes les menées, à

toutes les intrigues de ses partisans ou des sectaires de sa cause, en

deçà et au delà du détroit.

Ce nom fatal était un symbole, un drapeau. Importun à Élisabeth,

menaçant au protestantisme, il était pour l'envieuse souveraine de

l'Angleterre, et pour la fanatique Angleterre elle-même, une tentation

renaissante de meurtre, une perpétuelle provocation au régicide. Il y

avait, dans cette situation politique et religieuse de Marie Stuart, un

immense danger.

Environ à cette époque, Creighton, jésuite, et Abdy, prêtre, tous deux

Écossais, furent pris en mer et conduits à la Tour de Londres. Creighton

était un agent infatigable de conjurations; des pièces citées par le

prince Labanoff, et d'autres pièces trouvées aux archives de Simancas,

en font foi. C'était lui qui avait déjà été envoyé par le pape et par le

roi d'Espagne à d'Aubigny pour organiser un double complot contre le

protestantisme et contre Élisabeth. Il avait rapporté, dans le mois de

mars 1582, l'engagement de d'Aubigny à cette expédition en faveur du

catholicisme et de Marie Stuart, que le général des jésuites appelait

l'_expédition sacrée_.

Cette fois, lorsque le croiseur anglais par lequel les deux prêtres

furent capturés eut donné la chasse au navire qui les transportait en

France, Creighton, troublé, déchira des lettres dont il jeta les

fragments hors du vaisseau, et que le vent y rejeta. Quelques-uns des

passagers qui se trouvaient avec Creighton ramassèrent ces lambeaux de

papier, et les portèrent à Wade, secrétaire du conseil privé. Wade ayant

rajusté les lettres, y découvrit le plan d'un vaste complot, formé par

Philippe II et par le duc de Guise, pour tenter une invasion en

Angleterre.

Creighton et Abdy avouèrent, au milieu des tortures, les liaisons de

Marie Stuart avec le continent, et l'accord des puissances méridionales

pour la délivrer.

L'opinion protestante, facilement crédule, s'alluma. Une ligue se forma

dans toutes les classes, afin de poursuivre jusqu'à la mort, et ceux qui

conspireraient contre la sûreté d'Élisabeth, et ceux pour qui l'on

tramerait des complots. Marie était par là clairement indiquée.

De sa triste demeure de Wingfield, malgré ses récentes colères, elle

cherchait à se glisser dans les bonnes grâces de sa redoutable rivale.

Élisabeth souriait de mépris à toutes les avances de sa captive, et ne

se souvenait que des injures. Le désir de Marie était toujours d'arriver

avec son fils, sous la garantie de la France et de l'aveu de

l'Angleterre, à un traité d'association au trône d'Écosse. Ce traité,

accompli du consentement d'Élisabeth et du conseil privé, aurait été le

gage de la liberté de Marie Stuart. Aussi, le pressait-elle de toute sa

passion. Elle s'adressait à son fils, à M. de Gray, le négociateur de

son fils. Elle écrivait à l'ambassadeur de France et à lord Burleigh.

Elle alla même jusqu'à signer la ligue fameuse pour la défense

d'Élisabeth, ajoutant: «Qu'elle tiendra pour ses mortels ennemis tous

ceulx, sans nul excepter, qui par conseil, procurement, consentement ou

aultre acte quelconque, attempteront ou exécuteront (ce que Dieu ne

veuille) aulcune chose au préjudice de la vye de la royne, sa bonne

sœur; et comme tels les poursuivra par tous moyens jusqu'à

l'extresmité.»

Élisabeth laissait Marie se livrer elle-même, se compromettre, légitimer

l'arme perfide qui devait la frapper, et en même temps elle gagnait de

Gray, le diplomate de Jacques VI.

M. de Gray était l'esprit le plus fin, le plus avisé, le plus insinuant,

le caractère le plus double, le plus corrompu, relevé par des manières

engageantes et polies, par un visage ouvert, un abord charmant et des

saillies de gaieté qui ne dégénéraient jamais en épigrammes. Sous une

légèreté apparente, sous un abandon joué, il avait une logique féroce,

une persévérance invincible. C'était le plus aimable des courtisans,

mais aussi le plus âpre des ambitieux, le plus hypocrite, le plus

arrière-penseur des gentilshommes.

Les vieux ministres d'Élisabeth s'entendirent bientôt avec lui.

Personnellement engagé envers la reine d'Angleterre, envers Burleigh et

Walsingham, il repartit pour Édimbourg, résolu à trahir Marie Stuart, et

à saper le traité d'association qui aurait rendu la liberté à cette

infortunée princesse.

Sur ces entrefaites, Marie reçut l'ordre de quitter Wingfield pour

Tutbury, dans le comté de Stafford. Toujours préoccupée d'amener

Élisabeth à sanctionner un traité qui l'admettrait avec son fils au

partage de l'autorité royale en Écosse; de plus en plus soigneuse de la

fléchir en lui obéissant et en la caressant, la pauvre prisonnière se

soumit de bonne grâce à ce nouveau déplacement, malgré tous les

inconvénients dont il la menaçait. Elle connaissait Tutbury, et elle

redoutait cette demeure. C'était un affreux château, mal bâti, mal

joint, lézardé de toutes parts, et moins bien meublé que les chaumières

d'aujourd'hui. Toutefois, et quel que fût son dégoût de cette odieuse

prison, Marie écrivit une lettre amicale à Élisabeth:

«Madame ma bonne sœur, pour vous complaire, comme je désire en toutes

choses, je pars présentement pour m'acheminer à Tutbury. Preste à entrer

en mon cosche, je vous bayse les mayns.»

Partie le 13 janvier 1585 de Wingfield, Marie arriva le lendemain à

Tutbury.

Alors l'horreur de ce séjour la saisit. Elle pria Burleigh d'intercéder

auprès de la reine d'Angleterre, afin qu'on réparât Tutbury. Elle

demanda aussi ses chevaux restés à Sheffield, insistant sans cesse pour

que son écurie fût transportée près d'elle: «Mon écurie, dit-elle, sans

laquelle je suis plus prisonnière que jamays.» Elle écrivait lettres sur

lettres, tantôt à Élisabeth, tantôt à lord Burleigh, tantôt à M. de

Mauvissière. Elle voulait envoyer directement en Écosse un serviteur

pour s'entendre avec son fils, et puis elle revenait aux incommodités de

Tutbury, et puis elle sollicitait de nouveau «l'establissement d'une

petite écurye de douze chevaulx, oultre mon coche, dit-elle, m'estant du

tout impossible de pouvoir prendre l'air sans cela, d'aultant que je ne

puis aller à pied cinquante pas ensemble.»

On lui refusa tout. On lui retint ses chevaux à Sheffield; on la priva

d'exercice; on lui interdit l'aumône, les consolations de la charité, le

soulagement des misères qui l'entouraient. On empêcha toute

communication entre elle et son enfant, excepté celles qui devaient la

désespérer. Ainsi, on lui remit avec empressement une lettre de Jacques

VI, écrite sous l'impression de M. de Gray, dans laquelle le fils

repoussait la mère de tout partage d'autorité, et ne lui accordait pas

même une moitié de trône qu'elle réclamait, non certes pour l'occuper,

mais afin d'obtenir par là sa liberté.

Cette conduite de son fils pénétra Marie Stuart de douleur. «Je suis si

grievement offencée et navrée au cœur de l'impiété et ingratitude que

l'on contrainct mon enfant à commectre contre moy, que s'il persiste en

cela, j'invoqueray la malédiction de Dieu sur luy, et luy donneray,

non-seulement la mienne, avec telles circonstances qui luy toucheront au

vif, mais aussi le désériteray-je et donnerai-je mon droit (à la

couronne d'Angleterre), quel qu'il soyt, au plus grand ennemy qu'il aye,

avant que jamays il en jouisse par usurpation comme il fait de ma

couronne, à laquelle il n'a aulcun droict, refusant le mien, comme je

montreray qu'il confesse de sa propre main.»

La reine était abreuvée d'angoisses physiques et morales. On diminua ses

serviteurs, on augmenta le nombre de ses espions. On reçut ses lettres

et on ne daigna pas lui répondre. On l'isola dans son donjon délabré

comme dans un tombeau. L'argent lui manqua, et sa table fut réduite à la

plus vile économie. Elle écrivait à l'ambassadeur de France: «Pour vous

dire encores plus librement, la nécessité me faisant en cela à mon grand

regret passer la honte, je commence à estre fort mal servye pour ma

personne propre, et sans aulcune considération de mon estat maladif qui

m'oste quasi ordinairement tout appétit.»

Son appartement était triste et malsain. «Je me trouve, écrivait-elle à

M. de Mauvissière, en très grande perplexité pour ma demeure en cette

maison, s'il m'y faut passer l'hyver prochain; car n'estant, comme je

vous l'ai autrefoys mandé, que de meschante vieille charpenterie,

entr'ouverte de demy pied en demy pied, de sorte que le vent entre de

tous costez en ma chambre, je ne sais comme il sera en ma puissance d'y

conserver si peu de santé que j'ay recouverte; et mon médecin, qui en a

esté en extresme peine durant ma diette, m'a protesté qu'il se

déchargeroit tout à fait de ma curation, s'il ne m'est pourveu de

meilleur logis, luy mesme me veillant, ayant expérimenté la froydure

incroyable qu'il faisoit la nuit en ma chambre, nonobstant les estuves

et feu continuel qu'il y avoit et la chaleur de la saison de l'année; je

vous laisse à juger quel il y fera au milieu de l'hyver, cette maison

assise sur une montagne au millieu d'une plaine de dix milles à

l'entour, estant exposée à tous ventz et injures du ciel. Je vous prye

luy faire requeste en mon nom (à la reine Élisabeth), l'asseurant qu'il

y a cent païsans en ce villaige, au pied de ce chasteau, mieuz logez que

moy, n'ayant pour tout logis que deux méchantes petites chambres. De

sorte que je n'ay lieu quelconque pour me retirer à part, comme je peux

en avoir diverses occasions, ni de me promener à couvert: et pour vous

dire, je n'ay esté oncques si mal commodément logée en Angleterre, qui

est le piz où j'avois séjourné auparavant.»

Et puis des scènes de violence et de meurtre avaient jeté sur cette

maison une ombre sinistre. Un soir, la reine, appuyée à sa fenêtre, vit

retirer d'un puits de sa cour un catholique dont la constance avait

irrité les puritains qui avaient puni de mort ce martyr. Un autre jour,

à son lever, Marie apprit qu'un jeune prêtre, catholique aussi, qu'elle

avait remarqué plusieurs fois se débattant au milieu de ses gardes et

luttant avec eux pour ne point assister aux offices protestants, avait

été étranglé dans une tour de Tutbury, à quelques pas de son

appartement.

De tels attentats contre les catholiques, dans le château qu'elle

habitait, et qui était ainsi transformé en geôle publique, la remplirent

d'indignation, de trouble et de noirs pressentiments.

Ce qui accroissait encore son aversion pour cette demeure, c'est que

l'une des femmes qu'elle aima le mieux, et qui lui adoucit le plus la

captivité, sa _bonne Rallet_, y mourut.

L'imagination de Marie était frappée. A combien d'ennemis et d'amis elle

survivait! Nous les avons comptés ailleurs. Le sort impitoyable avait

ajouté à cette liste, déjà si longue, ses serviteurs, ses nobles, ses

parents les plus proches, les plus intimes dans son cœur.

Elle avait perdu successivement les Beatoun, John et André, frères de

l'archevêque de Glasgow, tous deux ses maîtres d'hôtel, ses conseillers,

et dont l'aîné était l'un de ses libérateurs de Lochleven. Elle avait

perdu Raullet, l'un de ses secrétaires, un homme d'un caractère

difficile, mais tout consumé du feu de son zèle pour sa maîtresse et

pour la maison de Lorraine.

Elle avait perdu, en avril 1576, le comte de Bothwell, dont la raison

succomba d'abord, et dont la vie s'éteignit enfin au fort de Dragsholm,

où le retenait le roi de Danemark. Revenu à lui-même un peu avant

l'agonie, le comte justifia, dit-on, Marie Stuart du meurtre de Darnley

dans une déclaration authentique et suprême. Cette pièce, il est vrai,

n'existe plus en original, si toutefois elle a jamais existé. Le bruit

néanmoins se répandit en Europe que Bothwell avait juré _sur la

damnation de son âme pour l'innocence de la reine d'Écosse_. Marie crut

à cette générosité de Bothwell, et, bien qu'elle ne l'aimât plus, sa

reconnaissance pour ce dernier acte de tendresse, le souvenir

d'Holyrood, de Dunbar, de ses folles amours, de ses bonheurs si vite

évanouis, tant d'impressions terribles réveillées par ce trépas fatal et

lointain, la plongèrent dans une sombre tristesse. Cette tristesse,

mêlée de scrupules et sans doute de remords, sembla saigner sous un

aiguillon mystérieux, et rappelle involontairement un souhait adressé

par Marie Stuart, en 1575, au pape Grégoire XIII. La reine priait le

chef de l'Église d'autoriser le chapelain qu'elle choisirait à lui

donner l'absolution de certains cas réservés au saint-père seul, et que

nul prêtre n'a le droit de remettre, si ce n'est à l'article de la mort.

Il y a là peut-être un aveu indirect, le cri étouffé d'une conscience en

détresse. Toutefois, Marie ne fit en aucune autre circonstance

d'allusion à son crime que pour le nier. Si elle l'avoua plus

explicitement, ce ne fut qu'à Dieu.

Elle avait perdu don Juan d'Autriche, empoisonné dans son camp devant

Namur.

Don Juan n'était pas un sentiment pour Marie Stuart, c'était plutôt,

soit un calcul d'ambition, soit un songe de gloire qu'elle caressait

dans ses prisons. Elle savait qu'elle était plainte du héros de Lépante,

et l'on disait tout bas qu'il voulait se faire roi des Flandres, dont il

était gouverneur, pour offrir un trône à l'auguste captive. Quoi qu'il

en soit de ses projets, le vainqueur de l'islamisme portait ombrage à

Philippe II. Ce Tibère de l'Escurial, sur un simple soupçon, prépara et

infligea, de la nuit du cloître royal, à son ambitieux frère, le sort de

Germanicus.

Marie Stuart avait perdu sa grand'mère, qui l'avait bercée sur ses

genoux, qui l'avait gâtée enfant, jeune fille et reine; seule faiblesse

qu'ait montrée durant sa longue vie cette duchesse de Guise, la Cornélie

de tant de Gracques féodaux.

Sans reparler de l'illustre et tragique duc François, que Marie pleurait

encore, elle avait perdu le cardinal de Lorraine, dont elle était

l'élève et comme la fille. Sa santé en fut ébranlée: ce fut l'un des

derniers et des plus rudes assauts de son cœur.

«Je suis prisonnière, écrivait-elle à l'archevêque de Glasgow, et Dieu

prend l'âme des créatures que j'aimoys le mieux. Que diray-je plus? il

m'a osté, d'un coup, mon père et mon oncle: je le suivray avecques moins

de regrets. Il n'a pas esté besoing m'en dire les nouvelles (de la

mort), car j'en ay eu l'effroy en mon somme, qui me fit éveiller en la

mesme opinion que depuis j'entendis estre vray. Je vous prie m'en

escrire la façon particulièrement, et s'il n'a pas parlé de moy à

l'heure, car ce me seroyt consolation.»

Tant de morts après tant d'autres que nous avons racontées; les soucis

d'une reine découronnée, les jalousies d'une mère dédaignée par son fils

devenu l'admirateur et le courtisan d'Élisabeth; les ennuis d'une femme

si ardente, qui avait senti ses jours et ses années se flétrir dans des

prisons innombrables; le remords, l'isolement, la maladie,

l'humiliation, le pire des maux pour ce caractère altier, toutes les

angoisses d'un passé irréparable, d'un présent odieux, d'un avenir

incertain, avaient torturé Marie Stuart et imprimé leurs blessures dans

son âme, mais sans creuser un pli sur son front.

Elle était restée belle, grâce à une espérance, à une passion:

l'espérance, la passion de la liberté.

A l'époque où nous sommes (1585), sa tristesse augmentait sous les

voûtes délabrées de Tutbury, et, en même temps que sa tristesse,

croissait son désir de traverser la mer et d'aborder à l'un des rivages

du continent. Elle n'avait plus que cette préoccupation. Elle dont la

nature était d'agir, elle s'abandonnait à la rêverie. Tous ceux qui

l'entouraient remarquaient les distractions de la reine. Elle s'en

apercevait elle-même. «Je ne says ce que je vous écris, mandait-elle à

l'un de ses oncles. Pardonnez aux prisonnières accusées si souvent de

resver...»

Elle rêvait aux joies écoulées, aux joies de sa jeunesse. Elle décrivait

avec complaisance les lieux qu'elle habitait alors: Saint-Germain et ses

balcons légers, dominant le bois et le fleuve; Fontainebleau, ce palais

et cette forêt dont elle avait été la reine; Meudon, où Ronsard envoyait

des vers, et où se tenaient les rendez-vous politiques de ses six

oncles. Elle avait vu dans cette résidence tous les seigneurs et tous

les beaux esprits de la cour. Elle ne se lassait pas de célébrer le

héros dont elle avait été la nièce bien-aimée, le duc François de Guise,

un plus grand homme qu'aucun de ceux qu'elle avait connus depuis! Elle

était heureuse de redire et leurs conversations et leurs longues

promenades à cheval, tous deux le faucon au poing, lui toujours auprès

d'elle, et quelquefois en tiers Chantonnay, l'ambassadeur espagnol, si

zélé aux affaires de la religion.

Quand la reine avait déroulé tant de chers souvenirs, elle retombait en

un morne silence, et paraissait plus désolée que de coutume. Dans un de

ces moments douloureux où elle réfléchissait amèrement, Marie Seaton se

hasarda de l'interrompre, en lui disant avec affection: «A quoi

songez-vous, Madame? Vous donnez envie de pleurer à vos filles.

--Je songe à Saint-Denis, répondit la reine, à Saint-Denis où je veux

être inhumée, je le demanderai par testament, près de mon très-honoré

seigneur et mari, le roi de France.»

Elle pensait à la vie, à la mort; elle pensait surtout à la liberté.

La liberté par une négociation ou par une évasion, telle était son idée

fixe, comme l'ingratitude de son fils était son chagrin profond,

incurable.

On rapporte qu'un jour elle aperçut à travers les lourds barreaux de sa

chambre une troupe de cigognes que leurs petits suivaient

instinctivement dans les airs: «Voilà, dit-elle en les montrant du doigt

à ses femmes, les images de deux biens qui me manquent: la liberté

premièrement, et la piété filiale dont Jacques me prive.» Puis, se

reprenant avec l'accent d'une résolution inébranlable: «S'il persiste

dans l'hérésie, je le déshériterai de mes droits à la couronne

d'Angleterre, et je les transmettrai au roi catholique.»

Le désir de la liberté remplissait son âme et s'en échappait à tout

instant.

Elle écrivait à lord Burleigh (mars 1585): «... Ma liberté est

aujourd'hui la seule chose en ce monde qui me peut contenter en esprit

et en corps; sentant l'un et l'autre si affligés par ma prison de

dix-sept ans, qu'il n'est en ma puissance de la supporter plus

longuement. Je vous prie donc, encores un coup, très affectueusement

qu'il y soit mis une foys fin, sans me laisser davantage ici traynant à

la mort.»

Ce fut à peu près en ce temps-là (septembre 1585) que Castelnau quitta

l'Angleterre et fut remplacé par M. de Châteauneuf. Avant de partir, il

obtint la promesse que Marie Stuart serait conduite en un château moins

délabré et plus salubre que Tutbury. Ce fut un dernier service qu'il

rendit à la prisonnière.

De 1575 à 1585, Castelnau avait lutté pour sauver du naufrage des

révolutions religieuses la tête de Marie Stuart et cette vieille

fraternité de l'Écosse avec la France, qui remontait jusqu'à

Charlemagne. Il fut peu secondé, il fut même entravé par son

gouvernement. Ses efforts furent grands, généreux, habiles, mais vains.

Sa trace glorieuse mérite d'être honorée par l'histoire. Il fut l'un des

plus sérieux et des plus puissants diplomates du XVIe siècle, la plus

grande époque de la diplomatie du monde. Ce ne fut pas lui, ce ne fut

pas la diplomatie qui manqua à Marie Stuart et à l'alliance de la France

et de l'Écosse; ce fut le levier du protestantisme, ce furent Catherine

de Médicis et Henri III, ce fut la royauté déloyale et fourbe des

Valois.

L'union des deux royaumes de la même île par l'alliance anglaise,

substituée en Écosse, à cause de la conformité de religion, à l'alliance

française, tel fut le but profond que la politique britannique

poursuivit dans l'ombre longtemps avant de l'atteindre sous Jacques VI.

Les ambassadeurs français combattirent cette politique tortueuse et

persévérante. On n'a pas assez loué les ressources d'intelligence et de

fermeté qu'ils déployèrent dans cette tâche impossible. Michel de

Castelnau s'y distingua entre tous, et nous lui devons ce témoignage au

moment où il se sépare de Marie Stuart.

La reine d'Écosse s'affligea du départ de l'ambassadeur, et son

isolement s'empira de l'absence d'un ami si ancien, si éprouvé.

Visitée par toutes les adversités, malade, désabusée, pauvre, écrasée

sous les pierres de ses donjons, rejetée par l'Écosse, abandonnée de ses

proches, même de son fils, mais toujours courageuse et charmante,

n'aspirant qu'à dénouer sa chaîne ou à la briser, prête à tout pour

conquérir la liberté; telle était Marie Stuart, lorsque, le 24 décembre,

d'après l'engagement pris envers Castelnau par le conseil privé, elle

fut transférée à Chartley, un château du comte d'Essex, dans le comté de

Stafford. Elle s'y établit avec toute sa maison, encore nombreuse,

malgré les réductions successives dont la tyrannie d'Élisabeth l'avait

décimée.

La reine d'Écosse avait un maître d'hôtel, dignité qui répond à celle de

maréchal du palais; c'était Melvil, chargé du gouvernement intérieur et

de la direction suprême. Marie avait aussi un médecin, un chirurgien, un

apothicaire, et un valet de chambre. Pasquier, son argentier, était

chargé de sa cassette et de tous ses joyaux.

Douze filles d'honneur étaient engagées à son service. La reine les

avait formées aux belles manières, les avait initiées aux lettres, et

l'atticisme de cette petite cour captive n'était surpassé nulle part.

Parmi ces femmes, on distinguait l'une de ses amies d'enfance, lady

Seaton. Mais la favorite de la reine, celle qu'elle chérissait entre

toutes avec cette flamme de cœur qu'elle ne sut jamais voiler, c'était

une jeune fille anglaise d'une rare beauté, dont le portrait est

conservé à Hampton-Court. Elle était nièce du comte de Shrewsbury. Elle

s'appelait Élisabeth de Pierrepont. Son admiration exclusive, sa

reconnaissance et son dévouement pour la reine étaient une idolâtrie.

Marie l'admettait dans sa plus tendre intimité: elle la faisait manger à

sa table et coucher dans son lit. Cette belle personne, à l'âme fraîche,

aux yeux bleus et purs, était devenue la poésie vivante des prisons de

Marie Stuart.

La reine lui écrivait avec une caressante familiarité:

«Mignonne, j'ay receu vostre lettre et bons tokens, desquels je vous

remercie. Je suis bien ayse que vous vous portez si bien; demeurez

avecques vostre père et mère hardiment ceste saison qu'ils vous

veullent retenir, car l'ayr est si fascheux issy! Je vous feray fayre

vostre robe noyre et la vous expédieray aussitost que j'auray la

garniture de Londres. Voilà tout ce que je vous puis mander pour ceste

fois, sinon vous envoyer aultant de bénédictions qu'il i a de jours en

l'an, priant Dieu que la sienne se puisse estendre sur vous et les

vostres pour jamays.

«En haste,

«Vostre bien affectionnée maytresse et meilleure amye,

«MARIE, R.»

_Au dos_: «A ma bien-aimée compagne de lit, Bess Pierrepont.»

Marie n'était pas riche. Sa petite cour, déchirée par les jalousies,

avait besoin de toute la conciliation de Melvil et de tout l'intérêt qui

s'attachait à la reine pour ne pas se dissoudre. Marie n'enchaînait

point par les présents, bien qu'elle fût plus généreuse encore que

pauvre. Le culte qu'elle inspirait suffisait presque toujours à calmer

les orages de sa maison. Élisabeth ne suppléait que très-chichement aux

faibles ressources de sa captive. Elle nourrissait le château de

Chartley, mais tout ce qui n'était pas dépense de bouche était aux frais

de la reine d'Écosse. Comment Marie contentait tout le monde? On le

comprend à peine. La grâce lui venait en aide. Elle donnait peu, et elle

donnait bien. Indépendamment de ses bijoux, qu'elle vendait dans les

moments étroits, et des sommes qu'elle reçut quelquefois de ses oncles

de Guise, des cours de Saint-Germain et de Valladolid, elle n'avait que

son douaire pour patrimoine et pour liste civile, c'est-à-dire vingt

mille livres que lui envoyaient, assez régulièrement, soit M. de

Glasgow, son ambassadeur, soit M. de Chaulnes, son trésorier en France.

Elle était gardée par cent hommes d'armes, dont le commandant à Chartley

était sir Amyas Pawlet, un puritain très-ardent et très-austère, mais un

gentilhomme plein d'honneur. Il avait remplacé, au commencement de mai

1585, sir Ralph Saddler et Sommers, comme gouverneur du château de

Tutbury, où la reine d'Écosse était alors détenue.

Le plus grand plaisir de Marie était de recevoir et de déchiffrer sa

correspondance. Sa seconde joie était la promenade ou la chasse. Elle

désignait celles de ses femmes qui devaient se joindre à Melvil pour

l'accompagner. Le gouverneur du château la surveillait attentivement

avec une troupe de dix-huit ou vingt cavaliers, tous la Bible à la

ceinture et le pistolet au poing.

Les comtés d'York, de Derby, de Northampton, et le comté de Stafford,

gardent encore de Marie Stuart une tradition que j'ai retrouvée partout

vivante. Les humbles cottages de ces comtés n'ont pas oublié la reine

Marie passant à cheval entourée de ses filles d'honneur et suivie de son

escorte farouche des dragons d'Élisabeth. Les provinces en apparence les

plus rustiques ont une âme qui se souvient longtemps. Seulement, ce qui

était alors passion ou sentiment, est rêve aujourd'hui.

Cependant, Élisabeth avait assez prolongé les souffrances de sa rivale,

assez savouré et ajourné sa vengeance. Il lui tardait d'en finir avec

une ennemie mortelle qui était pour elle un embarras, un péril, et dont

l'orgueil imprudent l'avait bravée sous les verrous. La solution de ce

problème si compliqué se dégagea dans de mûres délibérations, soit à

Greenwich, soit à Windsor, entre Élisabeth et les ministres de son

conseil.

Ils étaient peu nombreux et s'étaient partagé les rôles. Ils semblaient

divisés, et ils concouraient au même but. Hatton, le vice-chancelier,

plus tard chancelier; le grand trésorier Cecil, devenu lord Burleigh en

1571, étaient censés favoriser en secret les catholiques. Leicester, le

grand maître du palais, et le secrétaire d'État Walsingham, se

montraient les amis des protestants les plus fougueux, des puritains. Au

fond, lord Burleigh et Walsingham étaient des indifférents austères avec

une teinte religieuse. Hatton était sceptique, et Leicester athée comme

la plupart des courtisans d'Élisabeth. Tous quatre s'entendaient sans

s'aimer, et c'est par eux, c'est à l'aide de leurs aptitudes diverses,

machiavéliquement unanimes, qu'Élisabeth régnait, également crainte et

admirée de la Grande-Bretagne et de l'Europe.

Hatton était versé dans la législation anglaise; retors d'ailleurs,

artificieux, fertile en expédients, rompu au monde, d'une adresse rare,

tantôt sérieux ou sévère, tantôt liant ou léger, selon le moment.

Lord Burleigh était un laborieux penseur politique, doué de l'instinct

le plus pratique des affaires. On pourrait le définir en le nommant le

ministre non du juste, mais de l'utile. Il était capable de se sacrifier

sans effort à sa royale maîtresse, et de sacrifier l'équité éternelle,

la pitié divine à sa patrie. Il est encore le modèle de l'homme d'État

anglais. Sa supériorité demeura toujours incontestée. Il était le

dictateur universel du conseil par la sincérité de son dévouement à la

vieille Angleterre, par l'amplitude, la netteté, les lumières de son

esprit méditatif, par la hardiesse prudente et l'inébranlable fermeté de

son caractère.

En dehors de son zèle pour la prospérité de son pays et pour la gloire

d'Élisabeth, il se montrait assez pieux. La raison d'État était la

première religion de Burleigh; le christianisme anglican n'était que la

seconde. Ce froid ministre était sensible à l'amitié. Quand Chaloner

mourut, la douleur de lord Burleigh fut très-vive. Il versa des larmes

sur la perte de cet homme éminent, à la fois écrivain, soldat,

diplomate, et son meilleur ami. Il mena en grand deuil le convoi de

Chaloner. Il recueillit avec un soin de cœur les poésies, les lettres et

les traités de son ami, dont il publia les œuvres complètes. Il les

honora d'un poëme latin de sa composition, à la louange de l'illustre

mort. Il adopta sir Thomas, le fils de Chaloner, veilla comme un père à

l'éducation de ce jeune homme, et le dota.

Lord Burleigh était un ami tendre, mais il n'était pas un ami héroïque.

Il abandonna aussi vite que la fortune Sommerset, puis Northumberland.

La disgrâce l'éloignait comme une malédiction prononcée par le destin.

Il aimait sa femme et ses enfants. La famille seule le reposait des

affaires. Il rédigea pour son fils une sorte de catéchisme où le

politique perce sous le père, et dont voici quelques préceptes:

«Assure-toi la bienveillance d'un grand, mais ne le tourmente pas pour

des choses inutiles. Flatte-le souvent. Fais-lui fréquemment des

présents, peu coûteux néanmoins. Si tu as quelque motif d'en faire un

considérable, qu'il soit de nature à fixer chaque jour ses regards.

N'agis pas autrement dans ce siècle cupide, ou tu seras comme une

branche de houblon sans soutien et vivras dans l'obscurité, le jouet de

tes propres compagnons.»

Élisabeth, qu'il servit pendant quarante années, lui était fort

attachée. Son estime pour Burleigh était plus forte que son amour pour

ses favoris. Leicester fut obligé de laisser à l'homme d'État la

meilleure part du gouvernement. Essex, qui voulut combattre ce Colbert

d'Élisabeth, fut vaincu dans la lutte.

Il n'y avait pas seulement de l'affection, il y avait une habitude de

toute la vie entre la reine d'Angleterre et son ministre. Elle

s'emportait quelquefois contre lui, mais elle revenait soudain. Elle

visitait Burleigh à la moindre maladie. Lorsqu'il s'affaissait dans les

accès de tristesse et presque de spleen auxquels il était sujet, elle

lui parlait ou elle lui écrivait avec une gaieté aimable pour le ramener

à plus de sérénité.

Elle dérogea pour lui aux préjugés du XVIe siècle, et Dieu sait

cependant si ces préjugés lui étaient chers! Dans sa munificence royale

pour son grand serviteur, elle daigna lui ouvrir, à lui de si humble

condition, une stalle de la chapelle de Windsor et lui donner la

Jarretière. C'est la seule fois qu'Élisabeth fit descendre, à cause d'un

tel ministre, son ordre aristocratique, la décoration des ducs, des

princes et des rois.

Elle avait pour son lord trésorier vieilli des attentions délicates. Il

souffrait beaucoup de la goutte, et ce lui était un effort pénible de

rester à genoux ou debout au conseil, selon l'étiquette. Élisabeth lui

montrait toujours un pliant, et lui disait avec enjouement:

«Asseyez-vous, milord; nous ne faisons pas grand cas de vos mauvaises

jambes, mais nous prisons fort votre bonne tête.»

Ce grave personnage, qui devait succomber quelques années avant

Élisabeth, et qu'elle pleura mort, elle ne cessa de le consulter vivant.

Sous son habile modestie, qui n'effarouchait point sa maîtresse, il fut

bien plus qu'un favori ou même qu'un ministre, il fut tout un règne, et

le règne le plus glorieux de l'Angleterre.

On connaît Leicester, la faiblesse qu'Élisabeth avait pour lui, et à

laquelle il dut sa puissance bien plus qu'à ses talents. Cette faiblesse

passionnée éclatait même hors de l'intimité. Quand la reine nomma milord

Dudley comte de Leicester et baron de Denbigh, «la cérémonie, dit

Melvil, se fit à Westminster avec beaucoup d'appareil. Il était à genoux

devant la reine, qui aida elle-même à l'habiller et qui lui fit cent

caresses, le pinçant, lui frappant sur l'épaule, lui passant la main sur

la tête, en ma présence et devant l'ambassadeur de Charles IX. La

cérémonie achevée, la reine, se tournant de mon côté, me demanda ce que

je pensais de milord Dudley. A quoi je répondis qu'ayant tant de mérite,

il était fort heureux de servir une princesse qui savait si bien le

récompenser.»

Dépouillé du prestige que lui communiquait Élisabeth, Leicester

cesserait presque d'être digne de l'histoire, sans la portée politique

de son influence sur les puritains. Et là encore il y eut plus de

dissimulation que d'intelligence. Leicester était en réalité un

militaire médiocre, un héros de femmes et de cour, souple, insinuant,

assidu, haut et fier, corrompu et dur, sans scrupule, sans cœur et sans

frein, le type audacieux des favoris, un scélérat du plus grand air.

Walsingham, lui, était un diplomate très-rare. Sa dextérité, sa

promptitude, ses ressources, _ses turbulentes imaginations_, comme

disait Marie Stuart, étaient inépuisables. Il avait l'instinct des

choses compliquées, inextricables, et des solutions faciles. Il dirigea

avec une merveilleuse adresse, pendant de longues années, la police de

l'Angleterre. Il aimait les voies obliques, les menées sourdes,

ténébreuses. D'une franchise extérieure et d'une foi punique, il avait

le don de toutes les intrigues.

Hatton et Leicester étaient des favoris; Burleigh et Walsingham furent

seulement des ministres, et les plus grands de ce long règne.

Pendant qu'Élisabeth avait pour conseillers de tels hommes d'État, Marie

Stuart était entourée d'inférieurs, dont l'horizon était borné, et qui

jugeaient tout au point de vue étroit de leur penchant ou de leur

intérêt. Ils la poussaient sans cesse aux abîmes. Ses partisans les plus

fidèles, les meilleurs, soit par illusion, soit par flatterie, soit par

fanatisme, l'égaraient. Ses cousins, les princes de Lorraine, trop

insensibles sans doute, mais plus éclairés, appréciaient mieux sa

situation, parce qu'ils la regardaient du haut de leur puissance féodale

et de leur génie politique.

«Quant aux princes nos amis, de ceste court, écrivait dès 1580 au

général des jésuites l'archevêque de Glasgow, je ne puis les faire

condescendre à rien entreprendre pour nos affaires, tant pour estre

enveloppés de plusieurs de leurs négoces domestiques, que pour l'opinion

qu'ils ont que nostre entreprise est mener la roine à la boucherie,

allégants sur cela l'hasard qu'elle passa lorsque le duc de Norfolk

vouloit lever les armes.»

Cette entreprise dont parle l'archevêque était tantôt une fuite, tantôt

une conspiration contre Élisabeth, tantôt une révolte des catholiques,

tantôt une invasion des Espagnols, une chose toujours téméraire, souvent

chimérique.

Or, la haine d'Élisabeth et les desseins de ses ministres étaient mûrs.

Tous les personnages influents du temps souhaitaient avec eux la mort de

Marie. Le conseil s'étant assemblé à huis clos, décréta cette mort pour

plaire à Élisabeth, dont la reine d'Écosse était l'ennemie, et pour

servir le protestantisme, dont elle menaçait les droits. Les ministres

anglais voulurent assurer par là leur propre avenir d'ambition. Car

Élisabeth n'était plus jeune, Marie était son héritière, et ils ne

pouvaient penser sans effroi à l'avénement d'une princesse qu'ils

avaient si cruellement outragée.

Ils résolurent de saisir la première occasion, et Walsingham promit

qu'elle ne se ferait pas attendre.

Il y avait alors dans le comté de Derby un jeune homme chevaleresque,

ardemment dévoué à ces deux religions: le catholicisme et la royauté

orthodoxe. Il s'appelait Antoine Babington. Il était de l'une des

familles nobles les plus anciennes et les plus considérées du pays de

Dathik. Il avait été élevé page au château de Sheffield, chez le comte

de Shrewsbury. C'est là qu'il avait vu Marie, qu'il s'était épris pour

elle d'un enthousiasme immense: c'est là qu'il l'avait connue et aimée

de loin. De retour chez son père, il cultiva les sciences et les

lettres. Il se distingua entre tous les jeunes gentilshommes du comté

par la grâce de ses manières, l'étendue de ses connaissances et la

supériorité de son âme. Il exerça même sur eux une attraction naturelle

qu'il essaya plus tard de plier à ses projets. Il était beau, brave,

riche, aventureux, plein d'élan, d'honneur, de bonne volonté. Mais,

malgré son intelligence, il avait la simplicité du fanatisme, et il

était incapable d'expérience et d'observation. Il voyagea quelques

années, et s'arrêta plusieurs mois à Paris, où il se lia très-intimement

avec Thomas Morgan et Charles Paget, deux réfugiés catholiques,

partisans de Marie Stuart. Ils le présentèrent à l'archevêque de Glasgow

et à don Bernard de Mendoça, ambassadeur d'Espagne auprès de Henri III.

Babington s'exalta encore dans le commerce de ces hommes de parti.

Lorsqu'il repassa en Angleterre, il fut recommandé par eux à la reine

d'Écosse, et par elle à l'ambassadeur de France. Marie fit plus. Elle

écrivit de sa main une lettre de haute estime et de confiance sans

bornes à Babington. Il ne se posséda pas de joie, et, dans les

transports de sa reconnaissance, il crut que ce ne serait pas trop de sa

vie pour payer une telle faveur.

Il se rapprocha de l'ambassade française, le canal par où passaient

toutes les lettres secrètes que Marie écrivait de ses prisons, toutes

celles qui lui arrivaient de l'Écosse, de l'Angleterre, de l'Espagne, de

l'Italie, de la France et des Pays-Bas. Il fut quelques mois

l'intermédiaire entre la reine et ses correspondants de tous les pays.

Mais lorsque sir Ralph Saddler et Sommers, puis sir Amyas Pawlet, furent

chargés de la garde de la reine, leur surveillance fut si active, que

Babington, privé d'ailleurs auprès d'eux des facilités que lui donnaient

l'indulgence et l'ancienne familiarité de lord Shrewsbury, se ralentit

insensiblement, non dans son zèle, mais dans ses démarches, et recula

devant l'impossible.

Les paquets mystérieux s'accumulèrent alors à l'ambassade. Quand M. de

Châteauneuf remplaça M. de Mauvissière, il en trouva des monceaux, et il

préposa Cordaillot, un de ses secrétaires, aux seules affaires de la

reine d'Écosse.

Dans le même temps, à Reims, près du tombeau où reposait Marie de Guise,

la mère de Marie Stuart, le séminaire des jésuites anglais était une

école de fanatisme. Le docteur Allen, qui recevait de Philippe II une

pension de deux mille écus d'or par an, était le recteur de ce

séminaire. On y exaltait l'infaillibilité du pape, dont on lisait les

bulles que les professeurs et les prédicateurs commentaient dans leurs

chaires comme sur un trépied. On honorait, on célébrait le régicide. On

enseignait le meurtre des souverains hérétiques, surtout le meurtre

d'Élisabeth. On montrait le ciel ouvert à quiconque serait assez hardi

pour tenter la grande entreprise et pour combattre le saint combat. Une

étincelle de ce foyer de conspiration tomba sur l'imagination de John

Savage, qui avait longtemps servi sous le duc de Parme, et il offrit

d'exécuter ce que la religion commandait. Il fut approuvé, ménagé,

caressé, et il se dirigea vers l'Angleterre afin d'y assassiner

Élisabeth.

Un prêtre du séminaire de Reims, Ballard, partit aussi, et se rendit à

Paris, pour conférer des desseins de Savage et de ses propres plans avec

les amis de Marie Stuart. Il vit Charles Paget et Morgan, l'archevêque

de Glasgow et don Bernard de Mendoça. Il fut convenu entre eux que la

mort d'Élisabeth serait suivie de l'avénement de Marie au trône

d'Angleterre, et du rétablissement du catholicisme dans toute la

Grande-Bretagne. C'était là le double rêve de Marie elle-même, des

Guise, du pape et de Philippe II. Mais afin que cette contre-révolution

s'accomplît, il fallait une conspiration, il fallait plus d'un homme à

l'œuvre, il fallait que le soulèvement des catholiques correspondît à

l'assassinat d'Élisabeth, à la délivrance de Marie Stuart, et motivât un

débarquement de troupes espagnoles prêtes à seconder de si heureux

événements. On donna des lettres à Ballard pour Babington, dont on était

sûr.

Ballard passa la Manche sous un costume militaire, et sous le nom du

capitaine Fortescue. Il découvrit Babington, lui remit ses lettres, lui

raconta les projets arrêtés par le comité de Paris, et lui parla de la

résolution de Savage, qui devait tout faciliter, tout aplanir. Il eut

soin d'indiquer le but de cette grande entreprise: la résurrection du

catholicisme en Angleterre, et le couronnement de Marie Stuart. Il

satisfit la foi, il embrasa le sentiment de Babington. Il lui déguisa

l'assassinat sous la religion, sous l'enthousiasme. Babington promit

même le meurtre. Il s'engagea à trouver des complices, tous

gentilshommes, qui aideraient comme lui Savage dans son périlleux coup

de main, et qui le compléteraient en délivrant la reine Marie. Il tint

parole, il gagna et enrôla Edward Windsor, Barnewell, Tichebourne, Dunn,

Charnoc, Abington, Charles Tilney, Thomas Salisbury, Jones Travers et

Robert Gage.

Content d'avoir mis le feu à ces jeunes courages, et d'avoir préparé les

voies, Ballard revint à Paris rendre compte de son voyage, et retourna

bientôt à Reims pour contempler sans risques, de ce port pieux, le

spectacle de l'incendie qu'il avait allumé au delà du détroit.

Walsingham avait l'œil et la main dans la conspiration. Elle jaillit des

passions catholiques et politiques, dont les partisans de Marie Stuart

étaient consumés, soit en France, soit en Angleterre. Mais si le profond

et astucieux ministre ne créa pas cette conspiration, il la vit éclore,

la réchauffa, la cultiva dans des proportions terribles. Il y

entretenait ses affidés les plus pénétrants, les plus actifs. C'était

l'usage des conseillers d'Élisabeth. «Par toutes les cours de l'Europe,

écrit l'ambassadeur de France, M. de Châteauneuf, ils ont des hommes,

lesquels, sous ombre d'estre catholiques, leurs servent d'espions; et

n'y a colléges de jésuites, ni à Rome ni en France, où ils n'en trouvent

qui disent tous les jours la messe pour se couvrir et mieux servir à

cette princesse (Élisabeth); mesme il y a beaucoup de prestres en

Angleterre tolérés par elle pour pouvoir, par le moyen des confessions

auriculaires, découvrir les menées des catholiques.»

Jusque-là, les principaux instruments de Walsingham étaient Polly et

Greatly, mêlés aux conspirateurs de Londres, et Maude, un prêtre attaché

aux pas de Ballard dont il avait la confiance.

Walsingham était loin cependant de tenir tous les fils du complot; il en

connaissait la réalité, mais il en ignorait les principaux acteurs, les

ramifications, les détails, les circonstances décisives. Il n'était pas

sans inquiétude, et il s'impatientait des obscurités, des lenteurs qui

l'entouraient, lorsqu'un nouveau personnage apparut.

Il arriva en Angleterre dans les premiers jours de 1586. Dès le mois de

juillet 1585, il avait été vanté à Marie Stuart par Charles Paget, dont

il avait surpris le cœur. Il avait captivé en même temps par sa grâce,

par ses manéges, Babington alors à Paris, Morgan, l'archevêque de

Glasgow, et don Bernard de Mendoça. Il avait été initié à tous les

secrets.

Député de Reims à Londres pour stimuler la conspiration et les

conspirateurs, il fut gagné par Walsingham.

Du mois de février au mois de mars, il logea chez Phelipps, secrétaire

du ministre. Il s'arrangea une vie mystérieuse. Il s'insinua dans les

conciliabules des conjurés. Il les pratiqua tous, et pas un ne lui fut

inconnu. Il noua des liaisons avec M. de Châteauneuf, le plus défiant,

le plus austère des diplomates, et il le conquit à demi. Il conquit

entièrement Cordaillot, le secrétaire chargé, à l'ambassade de France,

de toutes les correspondances et des affaires de la reine d'Écosse.

Recommandé vivement à cette princesse par tous ses amis du comité

catholique siégeant à Paris, sous la double influence de l'archevêque de

Glasgow et de don Bernard de Mendoça, Marie le regardait comme une

Providence, et le recommandait à son tour à tous les partisans de sa

personne et de sa cause en Europe.

Cet homme s'appelait Gilbert Gifford: c'était son nom de famille. Ses

noms de guerre furent tour à tour Pietro, Barnaby, Thomas Cornelius. Il

descendait d'une ancienne maison du comté de Stafford, et le château de

son père était situé à peu de distance du château de Chartley,

circonstance dont il profita pour donner à son rôle un air plus

vraisemblable et un tour plus facile. Il avait passé huit ans chez les

jésuites, qui l'avaient élevé. Il était fort jeune et le paraissait

encore plus. Son unique ambition, disait-il, était de servir le

catholicisme en servant Marie Stuart. S'il ne pouvait la tirer de prison

et lui préparer le trône, il espérait au moins adoucir son isolement en

faisant pénétrer jusqu'à elle les lettres de ses serviteurs et les

consolations de ses amis. Il avait des manières tantôt élégantes, tantôt

pieuses, tantôt cordiales, selon ses interlocuteurs. Il avait vécu en

France, voyagé en Espagne et en Italie. Il était versé dans la

théologie, dans la politique et dans les belles-lettres. Il savait

toutes les langues sans accent étranger. Ses cheveux blonds, son teint

mat et plombé, pâli comme par le jeûne; sa physionomie mobile, mêlée de

finesse et de candeur, intéressaient. Il parlait et il se taisait à

propos. On l'écoutait et on s'épanchait. C'était le caméléon de la

police britannique et de la société de Jésus.

Au milieu de mars 1586, Gifford était le maître de la conspiration. Il

avait tout disposé par ses machinations pendant deux mois. Chaque chose

alors était prête, et chacun était à son poste.

Précisons bien la situation. Charles Paget et Morgan recevaient à Paris

toute la correspondance européenne de Marie Stuart. Les lettres des

partisans de Marie, ils les adressaient à l'ambassade française, qui les

envoyait à Chartley; les lettres de Marie, l'ambassade les dépêchait à

Morgan et à Charles Paget, qui les faisaient rendre à tous les

représentants de leur chère maîtresse dans les cours étrangères. Tout

passait de Charles Paget et de Morgan à l'ambassade, de l'ambassade à

Marie Stuart, et réciproquement. Mais entre la reine et l'ambassade,

quel était l'intermédiaire? Un seul homme, toujours le même, auquel, il

est vrai, tout le monde se confiait. Cet homme était Gifford.

Toute correspondance venait à lui: celle de Claude Hamilton et de

Courcelles, accrédités par Marie en Écosse;

Celle de Liggons, accrédité en Flandre;

Celle de lord Paget et de sir Francis Englefield, accrédités en Espagne;

Celle du docteur Lewis, accrédité à Rome;

Celle de l'archevêque de Glasgow, accrédité en France;

Celle de tous les amis de Marie Stuart, dans toutes les contrées.

Ces innombrables correspondances aboutissaient au bureau de Cordaillot,

où Gifford prenait et apportait à pleines mains. On ne voulait ni on ne

pouvait l'éviter. Il était le centre de tout.

Le premier soin de Gifford fut de demander à Cordaillot l'énorme paquet

laissé par M. de Mauvissière à M. de Châteauneuf, et qui n'avait pas été

remis à cause de la vigilance sévère de sir Amyas Pawlet. De concert

avec Cordaillot, Gifford divisa ce paquet en paquets plus petits, afin,

disait-il, de diminuer les chances d'être surpris. Cordaillot admirait

ces précautions, et la fidélité de Gifford lui en paraissait plus

assurée.

Gifford sortait de l'ambassade par la porte opposée à la rue qui menait

à l'hôtel de Walsingham. Mais après dix minutes de marche il se

retournait, et, de ruelles en carrefours, il courait triomphant chez le

ministre. Introduit sans retard, il lui apprenait son succès, et il

déposait en même temps sur la table les divers paquets dont il était

chargé. Phelipps, appelé, débrouillait toutes les lettres avec les

chiffres que Cherelles, un ancien secrétaire de M. de Mauvissière et de

M. de Châteauneuf, avait dérobés à la reine d'Écosse, puis vendus à

Walsingham. Lorsque les extraits les plus importants avaient été

désignés par le ministre et recopiés par Gifford, Phelipps recachetait

les lettres avec de faux cachets très-exacts qu'il avait fait exécuter

d'après les cachets de Marie Stuart et de ses correspondants.

Tout allait bien. Mais une difficulté se présenta qui contraria vivement

Walsingham. Gifford répugnait à hanter le château de Chartley, où tant

de surveillance était exercée, de peur d'être démasqué aux yeux de la

reine ou du moins soupçonné. Il imagina de corrompre, soit un soldat,

soit un domestique du gouverneur qui serait dans le secret. Walsingham

approuva cet expédient. Sir Amyas Pawlet s'y opposa, par respect pour

l'honneur militaire et pour sa propre dignité.

Pendant que le ministre s'efforçait d'incliner à ses désirs le

gouverneur, Gifford trouva un autre expédient qui fut accepté, et sur

lequel Pawlet ferma les yeux.

Il y avait à une lieue de Chartley un brasseur qui, chaque semaine,

selon l'usage d'Angleterre, expédiait sur une petite charrette un baril

de bière à la reine captive, pour elle et pour sa maison. Gifford

apprivoisa sans peine, avec de belles paroles et de bonnes guinées, le

brasseur, qui consentit à tout ce qu'exigerait celui qui parlait et qui

payait si bien.

Sûr de sa voie de communication, Gifford fit tailler un grand étui de

bois de chêne, à ressort, facile à ouvrir, facile à fermer. Il y glissa

les lettres adressées à Marie Stuart, et, après l'avoir clos

hermétiquement, il le jeta par la bonde du baril, replaça le tampon, et

donna ses instructions au brasseur, qui avertit le sommelier de la reine

d'Écosse. Le sommelier prévint le premier secrétaire de Marie, Nau, qui

retira lui-même l'étui, s'empara de ce qu'il contenait, se réservant de

l'introduire plein des réponses de sa maîtresse, dans le baril vide, au

prochain voyage du brasseur.

La correspondance, devenue aisée par ce stratagème ingénieux, prit une

nouvelle activité, et les lettres se croisèrent entre Chartley et

l'Europe avec une rapidité merveilleuse.

Marie Stuart était dans l'ivresse de l'espérance. Walsingham, de son

côté, à qui Gifford remettait les plis qui venaient à Chartley ou qui en

partaient, était heureux de connaître toutes les menées, tous les

desseins de la prisonnière et des conspirateurs. Il faisait décacheter,

lire, extraire et recacheter les lettres, puis il les renvoyait à leur

adresse.

Le ministre rendait compte de tout à Élisabeth.

Elle épouvanta M. de Châteauneuf, un jour du mois d'avril, dans une

audience où l'ambassadeur lui demandait un adoucissement pour la reine

d'Écosse: «Monsieur l'ambassadeur, lui dit-elle, croyez que je suis

instruite de tout ce qui se fait en mon royaulme. J'ai été prisonnière

du temps de la royne ma sœur, et je n'ignore pas de quels artifices

usent les prisonniers pour gagner des serviteurs et avoir de secrètes

intelligences.»

Puis, s'animant par degré, elle continua, presque dans les termes dont

elle s'était servie avec M. de La Mothe-Fénelon, lors de la conspiration

de Norfolk. Elle dit «qu'elle sçavoit tout ce que la royne d'Escoce

avoit pratiqué despuys qu'elle estoit en Angleterre autant par le menu,

comme si elle y eust été appelée, car les princes ont des oreilles

grandes, qui entendent loin et prez, en divers lieux; que la royne

d'Escoce s'estoit efforcée de mouvoir le dedans de son royaulme contre

elle, par le moyen d'aulcuns qui lui promettoient de grandes choses;

mais que c'estoient gens qui conçoivent des montaignes et ne produisent

que mottes de terre; qu'ils l'avoient pansé si sotte qu'elle n'en

sentyroit rien, tandis qu'elle s'en estoit toujours mocquée dans la

manche; et (répétant un mot terrible qui lui était familier) elle

ajouta: que n'ayant, la royne d'Escoce, usé d'elle comme de bonne mère,

elle méritoyt qu'elle luy fust marastre.»

M. de Châteauneuf demeura tout pensif après cette audience. Ses

soupçons, ses terreurs redoublèrent, et il recommanda de plus en plus la

circonspection à Cardaillot. Mais Marie et ses partisans étaient tous

dans un réseau de fer.

Il y eut cependant, vers le milieu de juin, un instant d'hésitation où

la conspiration sembla languir et chanceler. Babington et quelques-uns

de ses complices se troublèrent au fond de leur conscience. Des

scrupules religieux les agitaient. Ils se posèrent sérieusement cette

question: Le régicide est-il permis à des catholiques? Ils n'osaient

dire: Oui. Gifford l'osa; mais il était bien jeune pour s'ériger en

autorité théologique. Les conjurés restaient indécis. Walsingham et

Élisabeth s'inquiétèrent; car Marie Stuart, qui s'était beaucoup

compromise, ne s'était pas encore perdue. Quoiqu'il lui fût échappé bien

des imprudences, elle n'avait pas écrit une parole irréparable.

Gifford, ne pouvant trancher la difficulté, la dénoua. Il dissipa les

alarmes de Walsingham, et partit pour la France.

Il vint droit à l'hôtel de don Bernard de Mendoça, alors ambassadeur à

Paris, et le vrai chef du comité catholique.

Don Bernard de Mendoça était le plus fier des Espagnols et le plus

entreprenant des diplomates. Son âme africaine, comme son sang, brûlait

d'une haine inextinguible contre Élisabeth et d'un dévouement religieux

pour Marie Stuart. La politique était pour lui une passion sainte; et

l'intrigue, chez un tel homme, avait toujours des proportions tragiques.

Forcé de quitter Londres, d'où l'exilait, à cause de son génie remuant,

le cabinet britannique, il n'avait pas craint, à Greenwich même, d'en

appeler à son épée contre les soupçons des ministres anglais, et de se

déclarer l'ennemi de leur maîtresse. Et maintenant, avec cette activité

de feu qui plaisait tant à Philippe II, il cherchait des assassins et

soldait des poignards, couvrant tout d'un luxe calculé et de l'emphase

castillane. «Mendoze, dit Pierre Matthieu, ne sortoit jamais de son

logis sinon à cheval, en litière ou en carrosse, avec toute sa suite,

bien que ce ne fust que pour aller à l'église fort proche de sa maison.

De trois paroles qu'il parloit, il y en avoit deux pour la grandeur de

son maistre, et disoit souvent que Dieu estoit puissant au ciel et le

roy d'Espagne en la terre.»

Mendoça reçut Gifford comme le représentant des catholiques anglais. Il

lui remit pour eux des lettres d'encouragement, et instruisit Philippe

II de tout ce qu'il avait fait et promis. Le roi d'Espagne approuva son

ambassadeur: «En considérant, lui écrivit-il, l'importance de

l'événement, si Dieu, qui a pris sa cause en main, veut qu'il réussisse,

vous avez bien fait d'accueillir ce gentilhomme, et de l'exciter, lui,

ainsi que ceux qui l'ont envoyé, à pousser l'entreprise plus avant.»

Gifford envoya les lettres de don Bernard de Mendoça à Walsingham, et il

en demanda à d'autres membres influents du comité pour mieux

l'accréditer auprès de Ballard, qui, après avoir organisé la

conspiration en Angleterre, attendait à Reims, en sûreté, l'assassinat

d'Élisabeth, la délivrance de Marie, le triomphe du catholicisme dans

toute l'étendue de la Grande-Bretagne.

Ballard n'était point lâche, c'était même un homme d'aventure capable

d'affronter le péril pour accomplir les plans de son parti et les siens.

Mais il était loin d'être un fanatique pur, et la ruse chez lui

tempérait le zèle. Il s'était mêlé, dans le cours de sa vie, à bien des

intrigues. Il avait l'expérience consommée d'un vieux jésuite. Il était

casuiste et l'un des plus habiles meneurs de sa compagnie. Prêtre de

faction et de précaution tout ensemble, il voulait fermement que la

conspiration réussît sans lui, au dernier acte. Il ne se jugeait pas

nécessaire. S'il l'était absolument, il ne se refuserait pas à mourir

pour sa cause, mais il aimait mieux vivre pour elle.

Telles étaient les dispositions de Ballard à l'arrivée de Gifford auprès

de lui. Gifford les connaissait. Il remit d'abord à Ballard les lettres

de Charles Paget et de l'archevêque de Glasgow, puis il lui apprit la

tiédeur des conjurés, leurs craintes secrètes, leur tremblement devant

le régicide. Il lui annonça que la conspiration était à la veille

d'avorter.

--Il fallait lever tous les scrupules, dit Ballard.

--Je l'ai essayé, reprit Gifford, et j'ai échoué.

--Ne leur avez-vous pas démontré que les bulles d'excommunication

permettent, commandent même le régicide des souverains hérétiques, et

qu'elles émanent d'une puissance infaillible, le pape?

--J'ai été plus loin, répondit Gifford; j'ai affirmé aux conjurés en

votre nom, et d'après votre doctrine, que non-seulement les bulles

régicides étaient l'œuvre du pape, le vicaire de Jésus-Christ, mais

qu'au fond ces bulles étaient l'œuvre même du Saint-Esprit.

--Et vous ne les avez pas convaincus?

--Non; je ne suis pas assez grave, assez imposant pour une telle tâche:

vous seul pouvez la remplir. Il y faut votre science de Dieu et du

monde, votre éloquence irrésistible. Je pense que personne, excepté

vous, dans la chrétienté, ne saurait mener à bien cette glorieuse

entreprise, et nos amis les plus illustres pensent comme moi.» Ballard,

ému, entraîné, prit la soudaine résolution de suivre Gifford en

Angleterre.

Il y prouva la légitimité du régicide.

Il y réchauffa la conspiration. Marie Stuart l'aida dans cette mission

en écrivant à Babington.

Voici la lettre de Marie Stuart, inspirée de loin à sa souveraine par

Morgan, à qui Babington s'était plaint du silence et de l'oubli de la

reine:

Histoire de Marie Stuart · 第 58 / 86 题