Vie de Marie Stuart au château de Sheffield.--Ses correspondances.--Ses
habitudes.--Ses espérances.--Sa petite cour.--Son esprit.--Sa
grâce.--Sa générosité.--Elle redouble de ferveur religieuse.--Ses
lectures.--Ronsard.--L'Heptaméron de la reine de
Navarre.--Plutarque.--L'Imitation de Jésus-Christ.--Le Psautier.--Livre
d'heures.--Besoin d'émotions douces.--Elle s'entoure d'oiseaux et de
chiens.--Lettres.--Tyrannie d'Élisabeth.--Ses cruautés.--Sa
parcimonie.--Son espionnage envers la reine d'Écosse.--Jacques VI
prisonnier des seigneurs écossais.--Marie indignée.--Sa lettre à
Élisabeth.--Marie Stuart accusée par la comtesse de Shrewsbury.--Lettre
satirique de la reine d'Écosse à la reine d'Angleterre.--Lady Shrewsbury
rétracte ses calomnies devant le conseil privé.--Marie Stuart transférée
à Wingfield, sous la surveillance de sir Ralph Saddler et de
Sommers.--Aggravation de captivité.--Élisabeth.--Les Guise.--Philippe
II.--Les papes.--Jacques VI.--Catherine de Médicis.--Henri III.--Vanité
de la confiance de Marie Stuart dans les princes.
Ces deux périls passés, la Saint-Barthélemy et la conspiration de
Norfolk, Marie Stuart se courba peu à peu sous les voûtes féodales du
château de Sheffield. Comment ces voûtes, en pesant sur elle, ne
l'étouffèrent-elles point? C'est là un problème.
Marie avait un grand courage, et elle ne désespéra jamais entièrement de
sa destinée. A l'époque où nous sommes parvenus, la politique pour elle
avait tout remplacé. Elle avait des ambassadeurs, elle écrivait, elle
recevait des milliers de lettres. Ses messagers traversaient la terre et
les mers. Par elle et par eux elle travaillait à une double
restauration: la sienne et celle du catholicisme dans la
Grande-Bretagne. Elle méditait la ruine d'Élisabeth et du protestantisme
par ses trois grands alliés naturels: le roi de France, le pape, et le
roi d'Espagne. Elle aimait ces alliés avec une aveugle passion de parti;
mais cette passion avait des degrés. Le roi de France n'était que le
troisième dans son affection, le pape n'était que le second. Le premier,
c'était Philippe II, le roi catholique, le chef religieux à l'égal et
même au-dessus du pape. Voilà ceux, voilà celui surtout de qui Marie
espérait la chute de sa rivale, le rétablissement de son trône et de son
Dieu.
Elle attendait au milieu des mécomptes, des insultes, des mensonges, des
trahisons; et, en attendant, elle souffrait.
Elle était privée de tout commerce avec son enfant élevé par ses
ennemis, éloigné d'elle par tant de souvenirs, par la religion et par
l'intérêt du pouvoir. La vue d'un fils, cette joie et cet orgueil de la
femme, manquait à son cœur. Elle n'obtenait des nouvelles de Jacques,
des nouvelles officielles, qu'à de longs intervalles; et cependant,
écrivait-elle, «c'est tout ce que j'ay dans ce monde, et plus je vay en
avant, plus j'en suys folle mère.»
N'ayant plus d'amour après Norfolk, son ardeur de vie se répandait en
correspondances séditieuses, en ruses et en luttes contre ses geôliers,
en amitié sur ses officiers et sur ses femmes. Il entrait dans cette
amitié beaucoup de sympathie naturelle, de reconnaissance, de bonté; du
désœuvrement aussi et de la coquetterie. Elle voulait plaire à tous, et
elle y réussissait. Elle était adorée. Le dévouement qu'elle inspirait
ressemblait encore à l'amour. Elle était attentive et généreuse. Son
bonheur était de donner. Elle épuisait son pauvre budget à verser des
présents autour d'elle, à préparer des surprises; et rien ne lui était
si doux que les visages heureux qu'elle avait faits. Lorsque ses
distinctions avaient semé des jalousies, elle trouvait dans son cœur ou
dans sa grâce des paroles qui ramenaient la paix parmi les siens. Elle
soignait elle-même les malades et consolait ceux que la captivité
lassait. La prison était plus charmante avec elle que la liberté sans
elle.
Elle jouait et folâtrait avec ses serviteurs. Sa conversation, si
brillante aux cours de France et d'Écosse, reprenait par moments toute
sa verve, tous ses prestiges. Son originalité était impétueuse,
entraînante. Elle portait l'imagination dans la gaieté, et sa
plaisanterie était un mélange accompli de sel attique et de sel gaulois.
On reconnaissait toujours la même Marie Stuart «attrayante au possible,»
selon l'expression du maréchal de Retz. Personne n'était de meilleure
compagnie. Elle avait des accès d'ironie, des bouffées de colère, des
retours de bonne humeur, des séductions de sourire, des éclairs
d'esprit, quelquefois des badinages galants qui rappelaient les
fabliaux. Mais elle ne se permettait rien d'inconvenant ni de trivial.
Dans ses petits écarts, elle restait princesse, et, comme on disait en
ce temps-là, «gentilfame.»
Un autre trait de plus en plus caractérisé de sa physionomie morale,
c'était la piété, une piété parfois tendre, souvent fanatique. Tantôt
cette piété était une passion politique, un cri de guerre, tantôt une
effusion religieuse. La violence contre les hérétiques était familière à
la reine, à moins qu'ils ne fussent de ses serviteurs ou de ses
partisans. Elle était alors d'une bienveillance caressante. Quand aussi
sa situation s'aggravait, qu'elle éprouvait un redoublement de rudesse
ou de périls, dans ses heures de regret ou de crainte, elle n'avait plus
d'imprécations, mais des élans. Elle passait dans son oratoire, où elle
s'attendrissait sur elle-même devant le crucifix et pleurait. Elle
retrouvait là sa sérénité, oubliait ses maux, et, cédant à
l'enthousiasme intérieur, elle se fondait dans la résignation, dans la
prière. Elle sortait de ce lieu secret plus forte qu'elle n'y était
entrée. Il lui arrivait dans ces moments-là de faire appeler par ses
dames ses officiers. Elle leur parlait d'un intarissable cœur et de
cette soudaine éloquence dont l'explosion étonnait autrefois à Holyrood
les ministres de son conseil. Deux thèses favorites, dont elle variait
les preuves avec une rare souplesse, revenaient toujours dans ses
improvisations, vives et colorées comme celles du Midi. Elle adjurait
les catholiques de croître, de persister dans la foi; et les
protestants, le jeune Gordon et Guillaume Douglas surtout, lorsqu'ils
étaient attachés à sa maison, elle les suppliait de se convertir, les
laissant libres, mais espérant tout de la puissance de Dieu, de leurs
bons instincts et de leur bonne race.
Elle se croyait charge d'âmes, et elle était très-scrupuleuse sur la
lettre des prescriptions ecclésiastiques. Elle se préoccupait de la
défense expresse de toute prière dans une autre langue que la langue de
l'Église. Elle avait bien «assez de restes de latin» pour comprendre;
mais ses serviteurs?
«Il m'est tombé entre les mains, écrivait-elle à l'archevêque de
Glasgow, une paire d'heures réformées par le pape, lesquelles je
voudroys avoir pour fournir mes gens; et pour ce qu'il y a un édict qui
défend d'user aucunes oraisons en langue vulgaire, mon petit troupeau
estant, Dieu mercy, tout catholique (Gordon et Douglas partis), je
vouldroys sçavoir si l'oraison vulgaire est généralement défendue à
ceulx qui, après avoir dictes leurs heures, ont de particulières
dévotions, et spécialement le manuel en françois. Ce que je vous prye de
sçavoir du nonce, et prier mon oncle qu'il vous ordonne quelques prières
pour dire après l'office à toute ma maison. Car aulcuns ne prieront
jamais sans cela. Nous n'avons nul autre usage de religion, sinon la
lecture des sermons de M. Picart, à quoy ils s'assemblent tous. Ce sera
aumosne à vous autres de donner aux prisonniers une reigle. Nous avons
autant de loisir quasi que les religieux.»
Elle s'inquiétait ainsi de la nourriture spirituelle de sa petite cour.
Pour elle, dont la culture était plus exquise, elle avait conservé ses
nobles habitudes d'intelligence. Quand elle avait beaucoup écrit, ses
dépêches politiques terminées, elle se délassait à faire des vers ou à
lire quelques livres aimés dans toutes ses fortunes, et qui la suivaient
dans toutes ses demeures.
On connaît son admiration pour Ronsard. Elle feuilletait souvent les
œuvres de ce maître de sa jeunesse, de ce merveilleux artiste, dont elle
cherchait à imiter le tour et l'harmonie.
Elle avait du goût aussi pour l'Heptaméron de la reine de Navarre, et
elle s'amusait des _Nouvelles de la bonne Marguerite_, qui, malgré le
préjugé attaché à son nom, ne poussa jamais aussi loin que Marie Stuart
la poésie du plaisir.
La pauvre prisonnière se récréait encore aux histoires anciennes, et
singulièrement à Plutarque. M. Amyot, le grand aumônier et le précepteur
de ses beaux-frères Charles IX et Henri III, lui avait donné lui-même au
Louvre un exemplaire de sa traduction, à laquelle elle trouvait une
saveur incomparable. Elle disait que ces grands païens étaient des
modèles de vertu, et que, pour l'honneur de la vraie religion, on était
tenu de vivre mieux et de mourir aussi bien qu'eux.
L'_Imitation de Jésus-Christ_, ce livre qu'un ange semble avoir écrit
pour l'homme sous la dictée d'un Dieu, était le baume de sa captivité.
Elle y avait recours dans les désespoirs où ses relations avec les
agents d'Élisabeth jetaient son orgueil. Nulle lecture ne versait autant
d'huile sur son âme. Mais quelquefois, quand cette âme énergique était
trop ulcérée, trop meurtrie sous l'outrage, quand elle ruisselait de
sang et de larmes, elle redisait à haute voix les Psaumes, ces hymnes
d'un roi qui soupire, qui gémit, et qui, par éclairs, au plus fort de
ses douleurs, crie vers Jéhovah contre ses ennemis:
Seigneur, écoutez ma prière, et que ma plainte monte jusqu'à vous.
La nuit j'ai veillé solitaire comme le passereau sur son toit.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Mes jours ont décliné comme l'ombre, et j'ai séché comme l'herbe du
faneur.
La langue de l'impie et du fourbe s'est déchaînée contre moi.
La perfidie est sur les lèvres de mes agresseurs; ils ont rugi contre
moi, ils m'ont fait une guerre d'iniquité.
Que le méchant règne sur mon ennemi! que Satan se dresse à sa droite!
Que son nom s'oublie en une seule génération!
Que les forfaits de ses pères revivent dans la mémoire du Seigneur, et
que le péché de sa mère demeure ineffaçable!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
On surprend ici au vif le secret des prédilections de Marie pour les
Psaumes.
Un autre livre qu'elle ouvrait chaque jour, c'est un livre d'heures aux
feuillets de vélin, décoré de miniatures, et dont les prières latines et
françaises sont tracées à la main. Les pages sont encadrées
d'arabesques, et les marges sont ornées de vers composés par Marie
Stuart dans ses prisons. Ces vers sont péniblement travaillés; le sens
en est obscur, la forme tendue, et ils n'approchent pas de la prose de
cette princesse à la même époque:
Voici les meilleurs du recueil:
Comme autrefois la renommée
Ne vole plus par l'univers;
Isy borne son cours divers
La chose d'elle plus aimée.