LIVRE X.

Vie de Marie Stuart au château de Sheffield.--Ses correspondances.--Ses

habitudes.--Ses espérances.--Sa petite cour.--Son esprit.--Sa

grâce.--Sa générosité.--Elle redouble de ferveur religieuse.--Ses

lectures.--Ronsard.--L'Heptaméron de la reine de

Navarre.--Plutarque.--L'Imitation de Jésus-Christ.--Le Psautier.--Livre

d'heures.--Besoin d'émotions douces.--Elle s'entoure d'oiseaux et de

chiens.--Lettres.--Tyrannie d'Élisabeth.--Ses cruautés.--Sa

parcimonie.--Son espionnage envers la reine d'Écosse.--Jacques VI

prisonnier des seigneurs écossais.--Marie indignée.--Sa lettre à

Élisabeth.--Marie Stuart accusée par la comtesse de Shrewsbury.--Lettre

satirique de la reine d'Écosse à la reine d'Angleterre.--Lady Shrewsbury

rétracte ses calomnies devant le conseil privé.--Marie Stuart transférée

à Wingfield, sous la surveillance de sir Ralph Saddler et de

Sommers.--Aggravation de captivité.--Élisabeth.--Les Guise.--Philippe

II.--Les papes.--Jacques VI.--Catherine de Médicis.--Henri III.--Vanité

de la confiance de Marie Stuart dans les princes.

Ces deux périls passés, la Saint-Barthélemy et la conspiration de

Norfolk, Marie Stuart se courba peu à peu sous les voûtes féodales du

château de Sheffield. Comment ces voûtes, en pesant sur elle, ne

l'étouffèrent-elles point? C'est là un problème.

Marie avait un grand courage, et elle ne désespéra jamais entièrement de

sa destinée. A l'époque où nous sommes parvenus, la politique pour elle

avait tout remplacé. Elle avait des ambassadeurs, elle écrivait, elle

recevait des milliers de lettres. Ses messagers traversaient la terre et

les mers. Par elle et par eux elle travaillait à une double

restauration: la sienne et celle du catholicisme dans la

Grande-Bretagne. Elle méditait la ruine d'Élisabeth et du protestantisme

par ses trois grands alliés naturels: le roi de France, le pape, et le

roi d'Espagne. Elle aimait ces alliés avec une aveugle passion de parti;

mais cette passion avait des degrés. Le roi de France n'était que le

troisième dans son affection, le pape n'était que le second. Le premier,

c'était Philippe II, le roi catholique, le chef religieux à l'égal et

même au-dessus du pape. Voilà ceux, voilà celui surtout de qui Marie

espérait la chute de sa rivale, le rétablissement de son trône et de son

Dieu.

Elle attendait au milieu des mécomptes, des insultes, des mensonges, des

trahisons; et, en attendant, elle souffrait.

Elle était privée de tout commerce avec son enfant élevé par ses

ennemis, éloigné d'elle par tant de souvenirs, par la religion et par

l'intérêt du pouvoir. La vue d'un fils, cette joie et cet orgueil de la

femme, manquait à son cœur. Elle n'obtenait des nouvelles de Jacques,

des nouvelles officielles, qu'à de longs intervalles; et cependant,

écrivait-elle, «c'est tout ce que j'ay dans ce monde, et plus je vay en

avant, plus j'en suys folle mère.»

N'ayant plus d'amour après Norfolk, son ardeur de vie se répandait en

correspondances séditieuses, en ruses et en luttes contre ses geôliers,

en amitié sur ses officiers et sur ses femmes. Il entrait dans cette

amitié beaucoup de sympathie naturelle, de reconnaissance, de bonté; du

désœuvrement aussi et de la coquetterie. Elle voulait plaire à tous, et

elle y réussissait. Elle était adorée. Le dévouement qu'elle inspirait

ressemblait encore à l'amour. Elle était attentive et généreuse. Son

bonheur était de donner. Elle épuisait son pauvre budget à verser des

présents autour d'elle, à préparer des surprises; et rien ne lui était

si doux que les visages heureux qu'elle avait faits. Lorsque ses

distinctions avaient semé des jalousies, elle trouvait dans son cœur ou

dans sa grâce des paroles qui ramenaient la paix parmi les siens. Elle

soignait elle-même les malades et consolait ceux que la captivité

lassait. La prison était plus charmante avec elle que la liberté sans

elle.

Elle jouait et folâtrait avec ses serviteurs. Sa conversation, si

brillante aux cours de France et d'Écosse, reprenait par moments toute

sa verve, tous ses prestiges. Son originalité était impétueuse,

entraînante. Elle portait l'imagination dans la gaieté, et sa

plaisanterie était un mélange accompli de sel attique et de sel gaulois.

On reconnaissait toujours la même Marie Stuart «attrayante au possible,»

selon l'expression du maréchal de Retz. Personne n'était de meilleure

compagnie. Elle avait des accès d'ironie, des bouffées de colère, des

retours de bonne humeur, des séductions de sourire, des éclairs

d'esprit, quelquefois des badinages galants qui rappelaient les

fabliaux. Mais elle ne se permettait rien d'inconvenant ni de trivial.

Dans ses petits écarts, elle restait princesse, et, comme on disait en

ce temps-là, «gentilfame.»

Un autre trait de plus en plus caractérisé de sa physionomie morale,

c'était la piété, une piété parfois tendre, souvent fanatique. Tantôt

cette piété était une passion politique, un cri de guerre, tantôt une

effusion religieuse. La violence contre les hérétiques était familière à

la reine, à moins qu'ils ne fussent de ses serviteurs ou de ses

partisans. Elle était alors d'une bienveillance caressante. Quand aussi

sa situation s'aggravait, qu'elle éprouvait un redoublement de rudesse

ou de périls, dans ses heures de regret ou de crainte, elle n'avait plus

d'imprécations, mais des élans. Elle passait dans son oratoire, où elle

s'attendrissait sur elle-même devant le crucifix et pleurait. Elle

retrouvait là sa sérénité, oubliait ses maux, et, cédant à

l'enthousiasme intérieur, elle se fondait dans la résignation, dans la

prière. Elle sortait de ce lieu secret plus forte qu'elle n'y était

entrée. Il lui arrivait dans ces moments-là de faire appeler par ses

dames ses officiers. Elle leur parlait d'un intarissable cœur et de

cette soudaine éloquence dont l'explosion étonnait autrefois à Holyrood

les ministres de son conseil. Deux thèses favorites, dont elle variait

les preuves avec une rare souplesse, revenaient toujours dans ses

improvisations, vives et colorées comme celles du Midi. Elle adjurait

les catholiques de croître, de persister dans la foi; et les

protestants, le jeune Gordon et Guillaume Douglas surtout, lorsqu'ils

étaient attachés à sa maison, elle les suppliait de se convertir, les

laissant libres, mais espérant tout de la puissance de Dieu, de leurs

bons instincts et de leur bonne race.

Elle se croyait charge d'âmes, et elle était très-scrupuleuse sur la

lettre des prescriptions ecclésiastiques. Elle se préoccupait de la

défense expresse de toute prière dans une autre langue que la langue de

l'Église. Elle avait bien «assez de restes de latin» pour comprendre;

mais ses serviteurs?

«Il m'est tombé entre les mains, écrivait-elle à l'archevêque de

Glasgow, une paire d'heures réformées par le pape, lesquelles je

voudroys avoir pour fournir mes gens; et pour ce qu'il y a un édict qui

défend d'user aucunes oraisons en langue vulgaire, mon petit troupeau

estant, Dieu mercy, tout catholique (Gordon et Douglas partis), je

vouldroys sçavoir si l'oraison vulgaire est généralement défendue à

ceulx qui, après avoir dictes leurs heures, ont de particulières

dévotions, et spécialement le manuel en françois. Ce que je vous prye de

sçavoir du nonce, et prier mon oncle qu'il vous ordonne quelques prières

pour dire après l'office à toute ma maison. Car aulcuns ne prieront

jamais sans cela. Nous n'avons nul autre usage de religion, sinon la

lecture des sermons de M. Picart, à quoy ils s'assemblent tous. Ce sera

aumosne à vous autres de donner aux prisonniers une reigle. Nous avons

autant de loisir quasi que les religieux.»

Elle s'inquiétait ainsi de la nourriture spirituelle de sa petite cour.

Pour elle, dont la culture était plus exquise, elle avait conservé ses

nobles habitudes d'intelligence. Quand elle avait beaucoup écrit, ses

dépêches politiques terminées, elle se délassait à faire des vers ou à

lire quelques livres aimés dans toutes ses fortunes, et qui la suivaient

dans toutes ses demeures.

On connaît son admiration pour Ronsard. Elle feuilletait souvent les

œuvres de ce maître de sa jeunesse, de ce merveilleux artiste, dont elle

cherchait à imiter le tour et l'harmonie.

Elle avait du goût aussi pour l'Heptaméron de la reine de Navarre, et

elle s'amusait des _Nouvelles de la bonne Marguerite_, qui, malgré le

préjugé attaché à son nom, ne poussa jamais aussi loin que Marie Stuart

la poésie du plaisir.

La pauvre prisonnière se récréait encore aux histoires anciennes, et

singulièrement à Plutarque. M. Amyot, le grand aumônier et le précepteur

de ses beaux-frères Charles IX et Henri III, lui avait donné lui-même au

Louvre un exemplaire de sa traduction, à laquelle elle trouvait une

saveur incomparable. Elle disait que ces grands païens étaient des

modèles de vertu, et que, pour l'honneur de la vraie religion, on était

tenu de vivre mieux et de mourir aussi bien qu'eux.

L'_Imitation de Jésus-Christ_, ce livre qu'un ange semble avoir écrit

pour l'homme sous la dictée d'un Dieu, était le baume de sa captivité.

Elle y avait recours dans les désespoirs où ses relations avec les

agents d'Élisabeth jetaient son orgueil. Nulle lecture ne versait autant

d'huile sur son âme. Mais quelquefois, quand cette âme énergique était

trop ulcérée, trop meurtrie sous l'outrage, quand elle ruisselait de

sang et de larmes, elle redisait à haute voix les Psaumes, ces hymnes

d'un roi qui soupire, qui gémit, et qui, par éclairs, au plus fort de

ses douleurs, crie vers Jéhovah contre ses ennemis:

Seigneur, écoutez ma prière, et que ma plainte monte jusqu'à vous.

La nuit j'ai veillé solitaire comme le passereau sur son toit.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Mes jours ont décliné comme l'ombre, et j'ai séché comme l'herbe du

faneur.

La langue de l'impie et du fourbe s'est déchaînée contre moi.

La perfidie est sur les lèvres de mes agresseurs; ils ont rugi contre

moi, ils m'ont fait une guerre d'iniquité.

Que le méchant règne sur mon ennemi! que Satan se dresse à sa droite!

Que son nom s'oublie en une seule génération!

Que les forfaits de ses pères revivent dans la mémoire du Seigneur, et

que le péché de sa mère demeure ineffaçable!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

On surprend ici au vif le secret des prédilections de Marie pour les

Psaumes.

Un autre livre qu'elle ouvrait chaque jour, c'est un livre d'heures aux

feuillets de vélin, décoré de miniatures, et dont les prières latines et

françaises sont tracées à la main. Les pages sont encadrées

d'arabesques, et les marges sont ornées de vers composés par Marie

Stuart dans ses prisons. Ces vers sont péniblement travaillés; le sens

en est obscur, la forme tendue, et ils n'approchent pas de la prose de

cette princesse à la même époque:

Voici les meilleurs du recueil:

Comme autrefois la renommée

Ne vole plus par l'univers;

Isy borne son cours divers

La chose d'elle plus aimée.

Histoire de Marie Stuart · 第 31 / 86 题