«De Carlisle, 5 juillet 1568.
«... Ma bonne sœur, je penseroys vous satisfaire en tout, vous voyant.
Hélas! ne faites comme le serpent qui se bouche l'ouye: car je ne suis
un enchanteur, mais vostre sœur et cousine... Je ne suis de la nature
du basilique, pour vous convertir à ma semblance quand bien je seroye
si dangereuse et mauvaise que l'on dit, et vous estes assez armée de
constance et de justice, laquelle je requiers à Dieu, et qu'il vous
donne grâce d'en bien user avecques longue et heureuse vie.
«Vostre bonne sœur et cousine,
«M., R.»
Les appréhensions de Marie Stuart ne pouvaient manquer de se réaliser.
Élisabeth tenait à l'éloigner des Marches écossaises.
Le 28 juillet 1568, l'auguste captive, malgré ses énergiques
protestations, fut conduite dans le comté d'York, au château de Bolton,
qui appartenait à lord Scrope, beau-frère du duc de Norfolk.
Là, Marie recommença avec Élisabeth les épanchements diplomatiques d'une
amitié menteuse. Elle essaya de la désarmer en la flattant. Elle y
perdit sa peine.
Les vrais sentiments de Marie éclataient parfois dans l'intervalle de
ces communications fardées. Il se présenta vers cette époque une
occasion propice. Ayant reçu des encouragements de la reine Élisabeth
d'Espagne, fille de Henri II, femme de Philippe II et sœur de Charles
IX, elle versa dans sa réponse toute son âme.
«De Bolton, 24 septembre 1568.
«Madame ma bonne sœur, je ne vous saurois descrire le plaisir que
m'ont donné, en temps si mal fortuné pour moy, vos aymables et
confortables lettres, qui semblent envoyées de Dieu pour ma
consolation, entre tant de troubles et d'adversités dont je suis
environnée... Je vous diray une chose en passant, que si les roys,
vostre seigneur et frère, estoyent en repos, mon désastre servirait à
la chrestiantay. Car ma venue en ce pays m'a tant esclairée de l'estat
issi, que, si j'avois tant soit peu d'espérance de secours d'ailleurs,
je métroys la religion subs, ou je mourrois en la poyne. Tout ce
quartier est entièrement dédié à la foy catholique, et pour ce
respect, et du droit que j'ay à moy, peu de chose aprandroit cette
royne d'aider aux sujets contre les princes. Elle est en si grande
jalousie, que cela, et non autre chose, me fera remestre en mon pays.
Mais elle vouldroit par tous moyens me faire porter blasme de ce
dequoi j'ay estay injustement accusée, comme vous verrés en brief par
un discours de toutes les menées qui ont estay faytes contre moy
depuis que je suis née, par ces traistres à Dieu et à moy. Il n'est
encore achevé. Cependant je vous diray que l'on m'ofre beaucoup de
belles choses pour changer de religion; ce que je ne feray. Mays si je
suis pressée d'accorder quelques points que j'ay mandé à vostre
ambassadeur, vous pouvés juger que ce sera comme prisonnière. Or je
vous assure, et vous suplie, assurés en le roy, que je mourray en la
religion catholique romaine, quoy que l'on en dise. Je ne puis
l'exerser issi, car l'on ne me le veult permettre; et seullemant pour
en avoir parlé, l'on m'a menassée de me retenir, et me donner moings
de crédit.
«Au reste, vous m'avez entamé un propos en vous jouant que je veulx
prandre en bon essiant: c'est de mesdames vos filles. Madame, j'ai un
fils. J'espère que si le roy, et le roy vostre frère, auquel je vous
suplie escrire en ma faveur, veullent envoyer une ambassade à cette
royne, en déclarant l'honneur qu'il me font m'estimer leur sœur et
alliée, et qu'ils me veullent prendre en leur protection; la
requerrant, d'autant que leur amitié lui est chère, de me remettre en
mon royaume, et m'ayder à chatier mes rebelles, ou qu'ils
s'esforceront de le fayre, et qu'ils s'assurent qu'elle ne vouldra
estre de la partie des subjects contre les princes, elle n'oseroit le
refeuser, car elle est assez en doubte elle mesme de quelque
insurrection... Elle n'est pas fort aymée de pas une des religions,
et, Dieu merssi, je pance que j'ay guagné une bonne partie des cueurs
des gens de bien de ce pays despuis ma venue, jusques à hasarder ce
qu'ils ont avecques moy, et pour ma querelle. En cas que Dieu me soit
misericordieulx, je proteste que si vous m'acordiés l'une de vos
filles pour lui (pour Jacques), laquelle qu'il vous playra, il sera
trop heureulx. L'on m'offre quasi de le faire naturaliser, et que la
royne l'adoptera pour son fils. Mais je n'ay pas envie de leurs
bayller et quister mon droit, qui seroit cause de le randre de leur
religion méchante; mays plutost, si je le ray, je le voudrois envoyer,
et me soubmettre à tous dangers pour establir toute ceste isle à
l'antique et bonne foy. Je vous suplie, tenés cessi segret; car il me
cousteroit la vie.
«J'aurois bien plus à vous écrire, mais je n'ose. Encore ays-je la
fièvre de ceste-ci. Je vous suplie, envoiés moi quelque un en vostre
particulier nom, en qui je me puisse fier, affin que je lui fasse
entendre tous mes desaints.
«Vostre très-humble seur à vous obéir,
«MARIE.»
Cette lettre éloquente, aveugle et résolue, peint admirablement la nièce
des Guise.
Tandis qu'Élisabeth descendait le courant du double esprit de la réforme
dans les deux royaumes, Marie aspirait à le remonter. Issue d'un Stuart
et d'une Lorraine, élevée par des oncles ambitieux et fanatiques, elle
voulait s'allier à l'Espagne, unir son fils à la fille de Philippe II,
châtier par les armes ses rebelles d'Écosse, rétablir, au milieu des
applaudissements de la France et des bénédictions de Rome, le
catholicisme dans toute l'île de la Grande-Bretagne. Reine, voilà ses
chimères, sa politique impossible; mais femme, comment ne pas la
comprendre, comment n'être pas touché, quand elle est de la religion de
sa mère, quand elle est au désespoir et qu'elle se soulage en
s'épanchant?
Cependant les conférences entre les commissaires d'Élisabeth, ceux de
Marie et les seigneurs écossais s'envenimaient de plus en plus. Il ne
s'agissait de rien moins que de la couronne, et peut-être de la vie de
la reine d'Écosse. Le duc de Norfolk, le comte de Sussex, sir Ralph
Sadler, représentaient Élisabeth; Leslie, évêque de Ross, les lords
Livingston, Herries, Boyd et l'abbé de Killwinning représentaient Marie
Stuart. Murray, Morton, Lindsey, l'évêque d'Orkney et l'abbé de
Dunfermlin, se portaient pour accusateurs. Ils étaient assistés de
Maitland, de Robert Melvil et de Buchanan.
Ces conférences furent tenues d'abord à York, dans le palais épiscopal,
à quelques pas de la cathédrale, cette œuvre accomplie, ce Parthénon
gothique dont le voisinage religieux était impuissant contre de si
furieuses passions.
Pour plus de commodité, et pour être heure par heure au courant de ses
vengeances, Élisabeth substitua bientôt Londres à York.
De nouvelles conférences eurent lieu quelquefois à Westminster, le plus
souvent à Hampton-Court.
Hampton-Court, au bord de la Tamise, le château majestueux dont les
innombrables façades bâties en pierres et en briques sont flanquées de
tours et de clochetons d'un goût si exquis, le rendez-vous de tous les
plaisirs et de toutes les fêtes, le Versailles des Tudors, devint une
tragique maison de justice, un tribunal ténébreux où se jouèrent, par la
tyrannie d'une reine, l'honneur et la liberté d'une autre reine.
Là, Norfolk excepté, les commissaires d'Élisabeth chargés d'entendre les
deux parties, exploitèrent l'équivoque situation de Marie dans le sens
de la haine et de la politique de leur maîtresse.
Murray produisit les lettres et les sonnets de Marie à Bothwell, ces
lugubres témoignages de la complicité de la reine d'Écosse dans le
meurtre de Darnley.
C'est ce qu'Élisabeth voulait. Elle eut une apparence de raison pour
colorer ses rigueurs envers Marie Stuart, dont, en aucun cas, elle
n'avait le droit de juger la conduite, cette conduite eût-elle été
criminelle!
Ces lettres du reste étaient irréfragables. Ce serait perdre son temps
que de chercher ici à le prouver. Les représentants de Marie éludèrent
toute discussion sur un point dont ils étaient eux-mêmes convaincus. Le
duc de Norfolk, épris de la belle reine, et qui mourut pour elle,
croyait à l'authenticité de ces lettres. A son retour des conférences
d'York, s'étant présenté à Greenwich, Élisabeth lui dit: «Ne
voudriez-vous pas épouser ma sœur d'Écosse?--Non, madame,» répondit le
duc sous l'impression encore vive des révélations de Murray. «Je
n'épouserai jamais une femme dont le mari ne peut dormir avec sécurité
sur son oreiller.» En supposant même que ce mot cruel ne fût qu'une
habileté avec Élisabeth, la persuasion du duc n'en est pas moins
certaine. Il l'avoua à Banister, son plus intime confident. Le roi
Jacques était dans le même sentiment, et il s'efforça d'arriver, par
tous les moyens que lui donnait le pouvoir suprême, à l'anéantissement
des lettres. Il les fit poursuivre, enlever dans toutes les
bibliothèques publiques et privées, avec une persévérance, avec une
passion que ne lui auraient pas inspirées de simples calomnies.
Après cinq mois de débats, d'enquêtes, de récriminations entre Murray et
les représentants de Marie, Élisabeth rompit les conférences. Elle
notifia aux lords accusateurs et à la reine d'Écosse que la véracité de
Murray était à l'abri de tout soupçon, son intégrité intacte; et, d'un
autre côté, qu'il n'avait prouvé victorieusement aucun des crimes dont
l'opinion publique chargeait Marie Stuart. Elle se déterminait donc à
laisser les affaires d'Écosse suivre leur cours naturel et à retirer son
intervention.
Plusieurs pensèrent qu'Élisabeth allait rendre la liberté à Marie. La
reine d'Angleterre ne songeait au contraire qu'à violer, sous un vernis
de modération, toutes les lois divines et humaines, le droit des gens,
la nature, la commisération, l'hospitalité.
Par sa déclaration perfide, elle demeurait dans le _statu quo_. Murray
était justifié, et Marie déshonorée restait sa prisonnière au milieu des
tortures sans nom d'une espérance incessamment attisée, incessamment
déçue. C'était une condamnation indirecte dans laquelle Élisabeth, avec
une cruauté froide et une monstrueuse hypocrisie, invitait à soupçonner
une clémence; mais où il n'y avait qu'une vengeance lente savourée
d'avance et une atroce politique.
Murray, soutenu par Élisabeth, avoué par elle comme régent du jeune roi
et du royaume, désirait reparaître en Écosse. Il ne le pouvait qu'avec
l'agrément du duc de Norfolk, qui commandait alors dans toute la partie
septentrionale de l'Angleterre, et à qui il eût été facile de lui couper
le retour. Le duc, irrité contre le dénonciateur de Marie Stuart, avait
même déjà écrit au comte de Westmoreland, son beau-frère, de dresser une
embuscade au régent, et de le traiter en ennemi. Par ses protestations
perfides, Murray s'insinua dans la confiance de Norfolk, qui lui révéla
imprudemment tous ses secrets. Le duc tenta par là de gagner le régent
et de le ramener à Marie. Murray feignit de s'unir avec Norfolk,
d'approuver ses plans et son amour pour la reine d'Écosse. Ayant ainsi
conquis l'amitié du duc, Murray passa la frontière. Il trouva sur sa
route un détachement nombreux de cavalerie, dont le capitaine était le
comte de Westmoreland: muet avertissement de Norfolk! Murray comprit le
sens de ce déploiement de troupes et la merci qu'il devait au duc; mais
il n'était pas reconnaissant, et la politique le dévouait à Élisabeth.
Il arriva tout-puissant à Édimbourg. Ses coffres avaient été remplis par
la reine d'Angleterre. En l'acceptant pour son allié et pour le chef du
gouvernement écossais, elle lui avait communiqué une grande force
morale, accrue encore par la popularité dont le protestantisme avait
investi cet homme d'État. Appuyé sur tant d'intérêts, supérieur à toutes
les situations par la souplesse et par la vigueur de son génie, brave à
la guerre, craint des factions, maître de tous les ressorts cachés du
pouvoir, ami de la réforme religieuse, aidé du clergé presbytérien et de
Knox, adoré de la multitude, Murray acheva de réduire les restes du
parti de la reine, impuissants depuis la bataille de Langside. Du nord
au midi, de l'est à l'ouest, il traversa les comtés, réprimant
l'anarchie, domptant la révolte, réalisant l'ordre de la rue et la
sécurité du foyer par toute l'Écosse.
Cette œuvre de pacification ne dura pas deux années, mais elle fut
immense.
Rien n'avait résisté, rien ne résistait à Élisabeth et à Murray,
c'est-à-dire au protestantisme. Car, dans les siècles de renouvellement,
et le XVIe siècle en est un, au-dessus de chaque personnage il y a une
idée, et, parmi les plis de chaque bannière déployée au vent, il flotte
un principe qui la consacre. Cette idée ne fait pas seulement des
politiques, elle fait des héros, des martyrs; ce principe anime des
milliers de cœurs avant qu'ils s'arrêtent violemment au fort de la
lutte, où ils s'épuiseront de sang, jamais de courage. Sous chaque nom
de roi, de reine, de régent, de ministre, il y a donc une cause que tous
servent avec un mélange d'égoïsme et de désintéressement, tantôt par la
vertu, tantôt par le crime, et à laquelle ils immolent sans remords des
hécatombes humaines.
Telle était Élisabeth, que ces événements affermissaient de plus en
plus, et qui n'était si fidèle au protestantisme que parce que ce dogme
nouveau était le plus inébranlable appui de son pouvoir.
Tel était aussi Murray, qui ne comptait plus d'ennemis sérieux autour de
lui, et à qui la captivité de la reine d'Écosse, rivée désormais pour
toujours, présageait une autorité peut-être souveraine. Jusqu'où cette
autorité s'élèverait-elle? Où Murray, maître du jeune roi, son neveu, et
de l'Écosse, aspirerait-il? Il était sur l'avant-dernier degré du trône.
Franchirait-il ce degré? Il roulait puissamment cette question dans son
esprit. La Providence l'agitait aussi dans ses conseils, et la trancha
contre lui.
Il achevait l'une de ces tournées, moitié politiques, moitié militaires,
qui lui avaient si bien réussi à travers ce pays de bruyères et de
forêts, de lacs et de montagnes, parmi ce peuple un peu rude et
grossier, mais religieux, libéral et fier. Il revenait de Stirling (21
janvier 1570), accompagné de sa garde et des principaux seigneurs de
l'Écosse, qui se faisaient de plus en plus les courtisans de la régence.
Murray les voyait avec un plaisir inexprimable se grouper, plus nombreux
et plus souples, autour de lui. Ils semblaient pressentir pour le régent
les destinées qu'il rêvait lui-même. Murray marchait au pas, monté sur
son cheval de guerre, le front serein, le cœur content et dégagé des
inquiétudes qui l'avaient si souvent troublé. Il arriva le 22 janvier au
faubourg de Linlithgow, où il trouva les magistrats qui le reçurent en
roi, et qui le conduisirent au château préparé pour lui et pour sa
suite. Il annonça qu'il y passerait la nuit, et que le lendemain il se
rendrait à Édimbourg.
Le même soir, à la même heure, un homme vêtu de deuil, seul, les
sourcils hérissés par une résolution suprême, suivait en silence un
chemin plus obscur que celui du régent, et arrivait aussi à Linlithgow.
Il était parti à la dérobée du château d'Hamilton sur un vigoureux
cheval de course, et armé d'une carabine de chasse. Cet homme mystérieux
était Hamilton de Bothwell-Haugh, l'un des six Hamilton condamnés à mort
après la bataille de Langside, comme coupables de rébellion envers
Jacques VI, et graciés par Murray sur les pressantes recommandations de
Knox. Ils eurent la vie sauve, mais ils subirent d'atroces persécutions.
Bothwell-Haugh, le plus redoutable des Hamilton, fut celui de tous qui
souffrit l'outrage le plus sanglant. Il avait épousé une jeune fille
écossaise qu'il aimait avec passion, et qui lui avait apporté en dot la
terre de Woodhouslee. Elle était belle et tendre. Son éducation et ses
talents étaient dignes de sa naissance. Elle adoucissait par son amour,
par ses caresses, les farouches ressentiments et les haines politiques
de son mari. Heureux sous son toit, il était moins dangereux à l'État,
et il oubliait quelquefois que la reine Marie était captive en
Angleterre, tandis que le bâtard de Jacques V régnait, sous le nom de
régent, à Holyrood. Une circonstance terrible l'en fit souvenir.
Murray donna la terre de Woodhouslee à l'un de ses amis, sir James
Ballenden, qui la convoitait depuis longtemps. Le favori profita d'une
absence de Bothwell-Haugh pour s'emparer du château de ce seigneur. Il
se rendit bien accompagné à Woodhouslee, en prit possession, malgré les
cris, l'indignation et la résistance des serviteurs de Bothwell-Haugh.
Il les désarma, et les fit jeter brutalement hors de cette demeure,
qu'il déclara lui appartenir, en déployant le parchemin du conseil
privé, scellé du sceau royal et signé par Murray. Ballenden poussa
l'indignité plus loin. Il chassa ignominieusement la femme de
Bothwell-Haugh du château qu'elle avait reçu de ses pères et qu'elle ne
pourrait pas transmettre aux enfants qu'elle espérait. Cette exécution
fut barbare. Il ne fut pas permis à la noble épouse d'un Hamilton de se
vêtir contre le froid, qui était très-vif; et les tours féodales de ses
aïeux la virent errer, presque nue, hors de l'abri maternel dont elles
avaient couvert son enfance et sa jeunesse. La pauvre victime devint
folle d'humiliation et mourut désespérée. Bothwell-Haugh ne devait plus
retrouver qu'une tombe. Il voulut y faire un pèlerinage. Il y songea
longtemps à celle qu'il avait tant aimée et si douloureusement perdue.
Cet homme de bronze s'amollit peu à peu dans sa méditation cruelle, et
il pleura tout son passé, tout son avenir ensevelis à jamais. Ce moment
fut court, et Bothwell-Haugh, séchant ses larmes, se releva. Il se jura
de venger sa femme, et, avec elle, sa reine captive, non pas sur un
favori, sur un personnage secondaire et vil, mais sur le tyran de Marie
Stuart et de l'Écosse, sur l'ennemi public et privé, sur Murray, le
dictateur insolent de la patrie, le persécuteur acharné des Hamilton.
Cette décision arrêtée, Bothwell-Haugh étendit une écharpe de soie qui
avait appartenu à sa femme, et il y enferma une poignée de terre
funéraire. Il enroula l'écharpe sous son pourpoint, la terre sur son
cœur, et il fit vœu de la porter comme une ceinture de vengeance jusqu'à
ce qu'il eût immolé Murray. Il s'en retourna au château d'Hamilton, où
résidait alors l'archevêque de Saint-André. Il paraît certain que
Bothwell-Haugh s'ouvrit à ce prélat et à ses cousins, et qu'ils
approuvèrent sa détermination. Bothwell-Haugh n'avait pas besoin
d'encouragement. C'était un gentilhomme chasseur et soldat. Son
tempérament était fougueux et sombre, sa volonté opiniâtre, indomptable.
Il n'avait aimé qu'un jour, il avait haï toute sa vie. Il ne connaissait
ni la fatigue ni la maladie. Sa taille moyenne était martiale. Il avait
les cheveux roux, de larges épaules, des bras nerveux, de longues
jambes, qui semblaient agencées et arquées pour le cheval. Son visage
était sévère, sa physionomie triste et taciturne, son crâne étroit, et
sa poitrine inaccessible à la crainte. Au fond, il n'avait qu'une
distinction, qu'une supériorité rare. Il était capable d'exécuter avec
prudence le plan le plus hardi, le plus audacieux. C'était un esprit
altier, violent, une main prompte et sûre.
Bothwell-Haugh était né conspirateur.
Du château d'Hamilton où il s'était retiré, il épiait l'occasion de
surprendre Murray. Cette occasion ne tarda pas à se présenter. Instruit
que le régent se rendait de Stirling à Édimbourg, et devait coucher le
22 janvier à Linlithgow, Bothwell-Haugh partit d'Hamilton sans un
compagnon, ni un page, ni un domestique. Il arriva furtivement, au
crépuscule et par des rues détournées, à la petite porte d'un jardin
solitaire. Il sauta de l'étrier, prit une clef dans sa poche, et,
ouvrant avec précaution, il entra, tirant doucement son cheval par la
bride. Après avoir verrouillé la porte, il le conduisit à l'écurie, lui
fit une litière fraîche et lui remplit le râtelier. Ces soins accomplis,
il monta le grand escalier de la maison. Il alla se jeter tout habillé
et botté sur un lit et dans une chambre qu'il connaissait. Il s'endormit
profondément comme les natures énergiques dont la résolution est fixée,
et qui se préparent à l'action par le repos, que cette action soit une
bataille, un duel, ou même quelquefois un meurtre. Bothwell-Haugh se
réveilla un peu avant l'aurore. Il se leva lentement, tout absorbé dans
ses réflexions. Il était dans une maison inhabitée, qui appartenait à
l'archevêque de Saint-André. La chambre que Bothwell-Haugh avait choisie
donnait sur un balcon qui communiquait des deux côtés à une galerie de
bois de chêne sculpté aux armoiries des Hamilton. Bothwell-Haugh occupa
le temps qui lui restait avec un sang-froid et une prévoyance
incroyables. Il couvrit de matelas le parquet pour amortir le bruit de
ses pas, et il suspendit à la tapisserie un drap noir pour que son ombre
sur le mur ne le trahît point au dehors. Il descendit barricader
solidement la porte de la rue, visita l'écurie, sella, brida son cheval,
et lui fit boire deux bouteilles du vin vieux de l'archevêque. Il
remonta, mangea lui-même un peu de soupe au vin, chargea sa carabine, et
se mit près du balcon en embuscade sur la rue où devait passer le
régent; tranquille comme autrefois dans la grande forêt de Cadyow, où il
attendait avec ses amis les taureaux sauvages blancs de lait, à la tête,
aux cornes, et aux sabots noirs, dont la fureur était si terrible aux
chasseurs qui osaient l'affronter.
Cependant Murray, de son côté, était debout dès l'aube. Il expédia,
selon sa coutume, même en voyage, les affaires pressantes, et, tout en
travaillant, il reçut plusieurs avis d'un complot ourdi contre sa vie.
Knox, entre autres, lui désignait le nom des conspirateurs, la rue et
jusqu'à la maison où ils seraient cachés. Murray continua de travailler
avec ses conseillers, malgré leur inattention, qu'il leur reprocha en se
jouant. Il n'y eut que lui qui ne fut point distrait par son propre
danger. Les affaires finies, tous tentèrent de changer le programme de
la marche du régent. Morton et Lindsey, ces deux lords braves entre les
plus braves, l'engageaient à prendre un détour hors des murs de la
ville; lord Glencairn l'en supplia presque à genoux. Murray résista
obstinément. «Non, s'écria-t-il, ce qui doit arriver arrivera; mais il
ne sera pas dit que le régent de l'Écosse ait eu peur.» Il avait
d'ailleurs échappé à tant de dangers, il croyait tant à son étoile, et
le courage lui était si naturel, qu'il éprouvait une sorte de joie à
défier généreusement le péril en présence de ses nobles, sur lesquels
son ascendant grandirait avec son intrépidité. Il négligea de revêtir sa
souple et impénétrable cotte de mailles, un don de son père, l'œuvre la
plus achevée de Henri Wind, l'armurier de Perth, le bon compagnon des
ballades, toujours prêt à manier le luth, la claymore et le marteau,
poëte, musicien, guerrier et forgeron tour à tour. Murray ne voulut que
sa toque de velours ornée de perles royales et d'une plume de héron, son
haut-de-chausse de peau de daim, et son pourpoint de buffle galonné
d'or. «Pas de faiblesse,» répondit-il à lord Glencairn, qui insistait
pour qu'il évitât la rue fatale; et, montant à cheval, suivi de son
cortége de nobles et de gardes, il s'avança lentement au milieu des
acclamations de la multitude accourue sur son passage. Murray, souriant,
saluait de la main avec grâce, secrètement inquiet de cette foule qui
croissait toujours et qui arrêtait sa marche. Parvenu à peu de distance
de la maison suspecte, il y dirigea ses regards, et son œil d'aigle put
apercevoir le canon de la carabine que Bothwell-Haugh ajustait contre
lui du balcon. L'arme fit feu, et Murray tomba blessé mortellement. La
balle lui traversa le corps et tua le cheval de lord Glencairn qui
marchait à sa droite. Bothwell-Haugh, se penchant légèrement, considéra
quelques secondes le pâle visage du régent que ses amis et ses
serviteurs venaient de relever, et, sûr de n'avoir pas manqué sa proie,
il se précipita par un escalier dérobé vers l'écurie où son cheval était
sellé et bridé. Bothwell-Haugh l'enjamba et franchit la porte du jardin.
Après le premier éclair de surprise, les gardes du régent assaillirent
la porte de la rue; mais cette porte étant barricadée, ils perdirent
quelques instants à l'enfoncer. Bientôt la fureur les emporta sur les
traces du meurtrier, qui s'enfuyait comme un tourbillon humain. Se
sentant poursuivi de si près, il accélérait sa course au bruit du galop
de ses ennemis. Il savait qu'un large fossé coupait la route de traverse
qu'il avait choisie, et que son salut dépendait d'un seul saut de son
cheval. Il conserva cette présence d'esprit qui l'avait illuminé pendant
toute l'exécution de son attentat. Son cheval, fumant et écumant,
semblait se ralentir. Bothwell-Haugh avait brisé son fouet à le frapper,
émoussé ses éperons à l'aiguillonner. Il entendait derrière lui le vol
rapide et retentissant des cavaliers qui brûlaient de l'atteindre. Que
faire? Comment ranimer l'ardeur de son cheval au bord du fossé que
Bothwell-Haugh apercevait déjà? Il tira sa dague, et, piquant de la
pointe la croupe du généreux animal, il lui fit franchir d'un bond
l'immense fossé. Bothwell-Haugh remit sa dague dans le fourreau, et,
retenant fortement la bride, se retourna pour défier les gardes du
régent. L'écharpe de sa femme s'était détachée dans la secousse de ce
saut désespéré. Il saisit la poignée de terre sainte et funèbre que
l'écharpe contenait, et la lança vers ses ennemis en signe de mépris et
de malédiction, puis, reprenant sa course, il s'enfonça et disparut dans
un fourré.
Les gardes revinrent consternés à Linlithgow. Le régent s'y agitait dans
l'agonie. «Moi seul, disait-il à ses amis qui l'entouraient, moi seul je
pouvais ramener l'ordre dans l'Église et dans le royaume. Dieu ne l'a
pas voulu. L'anarchie que j'avais vaincue va renaître de mes cendres.»
Il mourut dans la soirée avec le regret d'un homme d'État qui n'a pas
achevé ses plans, mais aussi avec l'intrépidité d'un soldat et d'un
héros. Son corps fut porté en grande pompe à Édimbourg, à travers le
deuil des populations presbytériennes, et déposé dans le temple de
Saint-Gilles. J'ai cherché et touché la place de ce sépulcre; je me suis
incliné avec une admiration mêlée de blâme devant cette glorieuse
mémoire encore vivante dans sa patrie.
Ainsi tomba le régent de l'Écosse, envié des grands, mais pleuré du
peuple et de l'Église presbytérienne dont il était l'appui, le guide, le
modérateur.
Murray doit être jugé en homme politique et en homme religieux. Il était
l'un et l'autre.
C'était un de ces initiateurs suspects qui, précédant une idée
rénovatrice avec une conviction sincère et une arrière-pensée égoïste,
marchent dans l'amour intéressé de cette idée, et dans l'espérance
qu'elle les portera sur sa vague la plus sublime aussi haut
qu'elle-même, au comble de la fortune et du pouvoir.
Beau et brave comme Jacques V, son père, il se montra moins loyal et
plus habile que lui. Il fut ingrat envers Marie Stuart, sa sœur, qui
l'avait comblé d'honneurs et qu'il aspirait à gouverner, à remplacer
même sur le trône. Il fut impie envers son pays en introduisant
l'influence de l'Angleterre dans les destinées de l'Écosse, et en
violant, pour une ambition encore plus que pour une foi, le sentiment
public le plus sacré: le sentiment national.
Sa gloire, c'est d'avoir combattu l'anarchie à outrance, et d'avoir
concouru, par calcul sans doute, mais aussi par vertu, à l'établissement
du protestantisme.
Murray avait l'énergique instinct de sa force, la conscience intime de
sa double mission. Sur l'oreiller de son agonie, il déplora son trépas
comme une calamité publique. Il pensa que l'Écosse et que la réforme,
privées de leur chef, allaient descendre dans le même tombeau. Il se
trompait. Sa chute sanglante ne fut point un mal irréparable. Bien qu'il
eût un caractère ferme, un cœur intrépide, un génie vaste, lumineux,
conséquent, capable des plus profondes combinaisons et des plus longues
suites, la liberté et le protestantisme qui avaient tant gagné à sa vie
perdirent peu à sa mort. Les idées n'ont besoin de personne. Elles
croissent dans le monde parce qu'elles viennent de Dieu et qu'elles ont
leur racine dans l'opinion, d'où leur monte la séve qui les nourrit et
qui les anime. Elles se servent d'un homme après un homme, d'une
génération après une génération, et nul ne leur est indispensable parce
qu'elles sont nécessaires à tous.
Bothwell-Haugh gagna le château d'Hamilton, où sa carabine est encore
conservée aujourd'hui. Il se cacha de donjon en donjon, de chaumière en
chaumière, reçu partout des Hamilton ses cousins et des partisans de la
reine comme un libérateur. Humilié cependant des précautions que les
circonstances lui imposaient, fatigué de craindre, lui qui n'était pas
fait pour craindre, mais pour oser, il passa sur le continent, où il fut
accueilli des Guise avec une distinction marquée. Sous les expressions
un peu exagérées de leur reconnaissance pour le service rendu, la reine
d'Écosse, les princes lorrains couvaient l'espérance d'un autre service
à leur maison et au catholicisme. L'amiral de Coligny leur était de plus
en plus odieux. Bothwell-Haugh ne pourrait-il pas les en délivrer sur un
mot de Marie Stuart? Ils prièrent M. de Glasgow, son ambassadeur en
France, un archevêque, d'en parler à leur cousine.
Voici la réponse:
«... Quant à ce que vous m'escrivez de M. de Guise, je vouldrays qu'une
si meschante créature, que le personnage dont il est question (M.
l'amiral), fust hors de ce monde, et seroys bien ayse que quelqu'un qui
m'appartienst en fust l'instrument, et encore plus qu'il fust pendu de
la main d'un bourreau, comme il a mérité; vous n'ignorez pas comme j'ai
cela à cueur. Mais de me mesler de rien commander à cet endroict, ce
n'est pas mon mestier.
«Ce que Bothwell-Haugh a faict, a esté sans mon commandement; de quoy je
lui sçay aussi bon gré et meilleur, que si j'eusse esté du conseil.»
Éconduits de ce côté, les princes lorrains firent sonder Bothwell-Haugh
par un homme de confiance, qui lui proposa en termes ambigus le meurtre
de l'amiral de Coligny. Le fier Écossais ne démêla pas d'abord ce qu'on
attendait de lui. Dès qu'il eut compris, le sang lui monta au visage, il
congédia le messager des Guise avec hauteur: «Dites à ceux qui vous ont
envoyé, s'écria-t-il, que Bothwell-Haugh venge les injures de l'Écosse
et les siennes, mais qu'il ne se soucie pas de celles de vos maîtres.
J'ai tué pour moi, ajouta-t-il avec véhémence; mais je ne connais pas de
prince, pas même de roi pour qui je voulusse recharger ma carabine ou
tirer ma dague. Je suis un Hamilton, je ne suis pas un assassin.»
Le meurtre de Murray avait réjoui Marie Stuart; il désola Élisabeth.
«Il n'est pas à croire, écrit M. de La Mothe-Fénelon, combien la royne
d'Angleterre a vifement senty la mort de Murray, pour laquelle s'estant
enfermée dans sa chambre, elle a escryé, avecques larmes, qu'elle avoit
perdu le meilleur amy qu'elle eust au monde, pour l'ayder à se maintenir
et conserver en repos; et en a pris un si grand ennuy, que le comte de
Lestre (Leicester) a esté contrainct de luy dire qu'elle faisoit tort à
sa grandeur de montrer que sa seureté et celle de son Estat eussent à
dépendre d'un homme seul.»
L'Écosse retomba dans la guerre civile si laborieusement apaisée par
Murray. Le comte de Lennox, grand-père de Jacques VI, fut nommé régent.
Les partis, sans cesser de se haïr, se modifièrent un peu. Maitland de
Lethington et Kirkaldy de Grange, qui avaient été des ennemis si
terribles de Marie, se rallièrent à sa cause. Ils ranimèrent le parti de
la reine, Lethington en apportant les ressources de son esprit délié et
fécond, de Grange en jetant dans un bassin nouveau de la balance sa
vaillante épée et les clefs de la citadelle d'Édimbourg dont il était le
gouverneur.
Vers la même époque, il est vrai, afin de compenser cette défection
funeste, les partisans du roi prirent la citadelle de Dumbarton. Cette
citadelle est située sur un rocher qui domine le cours de la Clyde et le
niveau de la plaine de plus de trois cents pieds. C'est du sommet de ce
rocher que s'élève le fort, auquel on n'arrive que par un seul sentier
toujours surveillé avec des précautions infinies. Jusque-là le château
de Dumbarton était réputé inaccessible, et il passait pour le poste de
guerre le meilleur après le château d'Édimbourg.
C'était à Dumbarton que s'était réfugié Hamilton, archevêque de
Saint-André, à l'abri de tous les coups de main les plus audacieux.
Quels démons oseraient le poursuivre dans cette aire de soldats dévoués
à la reine Marie? Il ourdissait là, dans une parfaite sécurité, des
intrigues diplomatiques pour le retour de celle qu'il regardait comme la
souveraine légitime de l'Écosse. Les usurpateurs de l'autorité royale,
les ministres du presbytérianisme n'avaient pas de plus redoutable
ennemi que lui.
La présence de l'archevêque de Saint-André à Dumbarton et
l'impossibilité même de l'entreprise, voilà le double attrait qui tenta
le courage aventureux du capitaine Crawford de Jordan-Hill. Quoique
jeune encore, il avait une grande expérience, et il exécutait avec
ardeur les stratagèmes qu'il combinait froidement. Il avait fait la
guerre sur le continent avec distinction. Après quelques années
orageuses, durant lesquelles il porta dans le plaisir les violences de
son tempérament de feu, il devint peu à peu sobre, chaste, austère.
Converti au presbytérianisme et revenu dans sa patrie, il quitta la
cotte de mailles. Il se prépara, par l'étude et par l'abstinence, à la
prédication du saint Évangile. John Knox, le chef de l'Église réformée,
le vit à cette époque et le dissuada. Le grand théologien avait le
secret des âmes. Il devinait les vocations les plus cachées avec la même
sagacité qu'il interprétait les écritures ou qu'il dévoilait les replis
tortueux de la politique des partis et des cours étrangères. Il
conseilla franchement à Jordan-Hill de renoncer à la parole et de
reprendre le glaive. C'était, selon Knox, le moyen le plus efficace pour
le capitaine de servir la cause de Dieu. Jordan-Hill ne contesta pas une
décision qu'il tint pour inspirée, tant elle était dans le sens de ses
habitudes, de sa nature et de sa passion! Homme de guerre, il eut
bientôt rassemblé autour de lui une troupe fidèle et intrépide.
En reprenant l'épée, il n'avait pas oublié sa Bible. Les travaux du jour
accomplis, Jordan-Hill, rentré sous sa tente, s'enveloppait dans son
manteau et se couchait sur la dure. Il se permettait à peine trois
heures de sommeil. Il se réveillait bientôt, et, à la lueur d'une lampe
militaire suspendue à l'un des piliers de sa tente, il feuilletait le
livre sacré avec son poignard et mûrissait tour à tour ses plans de
combat. Les montagnards de son clan l'avaient surpris bien souvent dans
ces méditations étranges, et son ascendant sur eux s'était encore accru
du prestige de ces visions nocturnes.
Depuis quelque temps Jordan-Hill ne lisait plus sa Bible. Il l'avait
fermée et marquée, selon la tradition presbytérienne, à la page qui
avait frappé d'un éclair prophétique son imagination. Il s'était arrêté
à ce moment où le patriarche voit l'échelle merveilleuse que montent et
que descendent les anges de Dieu. Jordan-Hill, dans la veille et dans le
sommeil, ne voyait aussi qu'échelles immenses; mais elles étaient
appuyées à la citadelle de Dumbarton; nul ne les redescendait, et ceux
qui les montaient, c'étaient lui et ses plus braves compagnons, les
pistolets à la ceinture et la claymore entre les dents. Cette
préoccupation biblique de Jordan-Hill n'était qu'un artifice de guerre.
Chez ce hardi soldat tout rêve s'exécutait vite, et l'homme d'action
achevait en lui le sectaire. Il avait recueilli dans son camp un
déserteur de Dumbarton, qui, comme maçon, avait été employé aux
réparations intérieures et extérieures du château. Ce déserteur
connaissait admirablement les lieux. Jordan-Hill le choisit pour guide.
Il écrivit quelques mots qu'il cacheta, et les remit pour sa famille,
avec sa Bible, à l'un des ministres de l'armée. C'était un testament, et
cet acte, dans un homme aussi intrépide que Jordan-Hill, était la mesure
des dangers qu'il allait courir. Il attendit une nuit bien sombre pour
assembler silencieusement une petite troupe d'élite. D'immenses
échelles, dont chacune était composée de plusieurs échelles fortement
jointes ensemble par les bouts, avaient été préparées d'avance à
l'endroit le plus escarpé et le moins gardé du château. Une première
échelle fut posée et cassa sous le poids des assiégeants. Jordan-Hill en
fit dresser une seconde, ordonna au déserteur de monter le premier, et
le suivit immédiatement: ses compagnons venaient après. L'échelle avait
été appliquée à une grande hauteur, au bord d'une saillie du rocher sur
laquelle Jordan-Hill et sa petite troupe se massèrent avec peine. Alors
il y eut un travail de géant à essayer. Il fallut tirer l'échelle et en
fixer le pied où était la cime, sur cette saillie, étroite plate-forme
naturelle qui servait de refuge aux assiégeants. Ils réussirent. Ils
attachèrent la base de leur échelle vacillante aux branches d'un houx
qui croissait dans les fentes du roc, et ils ajustèrent le faîte à une
croisée de la citadelle où l'on plaçait négligemment une sentinelle
presque toujours endormie, tant l'escalade paraissait impossible de ce
côté. Cette audacieuse manœuvre accomplie sans accident, la troupe
héroïque commença, dans le même ordre, la seconde ascension.
Tout allait bien, lorsque le guide, à peu de distance de la fenêtre,
soit qu'il fût troublé par le remords, soit que le vide au-dessus duquel
il était suspendu lui donnât le vertige, sentit les premiers symptômes
d'une crise épileptique dont il avait déjà deux fois éprouvé les
atteintes. Il balbutia à Jordan-Hill ce qu'il éprouvait. «Halte!» dit
Jordan-Hill à son compagnon le plus voisin, et ce mot d'ordre fut répété
de degré en degré jusqu'au dernier homme de la petite troupe.
«Capitaine, reprit le déserteur, la tête me tourne, je vais
tomber.--Sois sans peur,» lui répondit Jordan-Hill; et, gravissant
jusqu'à lui, il le maintint à sa place en le liant fortement au milieu
du corps, aux mains et aux pieds, avec des cordes dont il s'était muni.
Le guide s'évanouit en écumant, et perdit la conscience de son affreuse
situation.
Alors Jordan-Hill cria bas à sa petite troupe: «Tout va bien,
compagnons! redescendez jusqu'à la saillie du rocher.» Les braves de
Jordan-Hill obéirent. Quand ils se furent massés sur l'imperceptible
plate-forme, il leur expliqua en peu de mots ce qu'il avait fait et ce
qu'ils avaient à faire encore. Ils se mirent aussitôt à détacher
l'échelle du houx, puis, après l'avoir retournée au péril de leur vie,
ils la rattachèrent avec soin aux mêmes branches. «Maintenant, reprit le
capitaine Jordan-Hill à demi-voix, c'est moi qui suis votre guide, et je
vous donne ma parole d'Écossais que je ne vous retarderai pas.» Il
monta, suivi de sa troupe héroïque, franchit avec elle le corps de
l'épileptique évanoui en dessous des barreaux, et parvint à la fenêtre
au moment où la sentinelle insouciante sortait d'un demi-sommeil, et,
croyant entendre un léger bruit, s'avançait pour regarder au dehors.
Jordan-Hill s'élança en saisissant le châssis de la fenêtre. La
sentinelle, étonnée, cherchant à précipiter cet homme intrépide, fut
renversée par un bond dans le beffroi circulaire faiblement éclairé, où
elle était placée pour la régularité du service, mais sans utilité
prévue, tant cette partie du château semblait imprenable! Une lutte
s'engagea entre la sentinelle et Jordan-Hill. Elle ne fut pas longue. Le
capitaine égorgea le soldat, et se hâta d'aider ses compagnons à
franchir la fenêtre. Les plus intrépides étaient tremblants. Une fois
introduits, ils se rassurèrent sous le regard étincelant de leur chef.
Ils surprirent la garnison du château (2 avril 1571), coururent aux
postes qui gardaient le sentier de Dumbarton, et, les ayant dispersés,
facilitèrent à l'armée du roi l'entrée de la ville. Elle s'était
endormie sous la bannière de la reine, elle se réveilla sous la bannière
du roi par l'un des coups de main les plus audacieux qui aient été
tentés dans aucun siècle et dans aucun pays.
«Il est venu depuis yer, écrit La Mothe-Fénelon, la confirmation de la
prise de Dumbarton par ceulx du comte Lenoz (Lennox)... qui est un
accidant, lequel traversera et retardera beaucoup les affaires de la
royne d'Écosse.»
«J'ay miz peyne, ajoute-t-il dans une autre lettre, de donner le plus de
consolation qu'il m'a esté possible à la royne d'Escosse, laquelle ne
fault doubter que n'en eust fort grand besoing pour l'ennuy de la
surprise de Dumbarton.»
Marie Stuart, en effet, fut profondément affligée d'un événement qui
préparait le siége du château d'Édimbourg et la ruine de son parti.
«Dumbarton est dérobé, mande-t-elle à l'archevêque de Glasgow, et les
surpreneurs solicités de le randre en mein angloise.»
Elle confie toutes ses craintes au duc d'Albe, dans une lettre datée de
Sheffield, le 18 avril 1571:
«Je crois, dit-elle, que, par don Gueraldo d'Espès, avez esté duement
informé de la surprise du chasteau de Dumbarton. Oultre que, par les
précédentes actions d'icelle (d'Élisabeth), il ne se peult attandre de
son intention sinon mal, j'en suis seurement advertye par les menées
secretes qu'elle fait pour gagner le capitaine du chasteau d'Édimbourg
et autres mes obeyssants subjects, et se rendre dame et maistresse de
toute l'isle.»
Lord Fleming s'était évadé, lui septième. Tout le reste des défenseurs
de Dumbarton demeura captif. Les deux prisonniers les plus importants
furent M. de Vérac, envoyé de France, et l'archevêque de Saint-André. M.
de Vérac fut bien traité. Le comte de Lennox désirait gagner, par sa
courtoisie envers ce diplomate, la faveur du roi Charles IX. Il fut
moins clément pour l'archevêque de Saint-André. De tous les partisans de
la reine, l'archevêque était le plus haï. Un prêtre se rencontra pour
dissiper tous les scrupules du comte de Lennox qui hésitait. Ce prêtre
accusa l'archevêque de complicité dans l'assassinat de Darnley, et il
jura qu'un des conjurés le lui avait révélé en confession. Sur cette
dénonciation sacrilége, l'archevêque fut condamné à être pendu. Ni sa
naissance, ni son âge, ni son caractère sacerdotal ne purent le sauver.
L'archevêque de Saint-André ne chicana pas sa tête à ses ennemis. Par
une superstition commune au XVIe siècle, il croyait à la cabale et aux
sciences occultes. Il avait autrefois attiré Cardan en Écosse. Cardan,
ce personnage mystérieux, guérit, comme médecin, l'archevêque d'une
maladie jugée incurable, et, comme astrologue, il lui prédit que, vingt
ans plus tard, il mourrait «suspendu entre la terre et le dais du ciel.»
L'archevêque avait oublié la prophétie; il s'en souvint dès qu'il se vit
entre les mains du comte de Lennox. Il la rappela à ceux qui
l'entouraient, et annonça que sa destinée allait s'accomplir. Quand son
arrêt lui fut signifié, il dit, en souriant tristement: «Je m'y
attendais.» L'orgueil, en ce moment suprême, se changea dans son cœur en
héroïsme. Il mourut avec la fermeté d'un gentilhomme et la majesté d'un
primat.
L'exécution de l'archevêque de Saint-André amena des représailles
terribles. Le frère s'arma contre le frère, le fils contre le père; la
jeune fille séduite livra traîtreusement le seuil de la maison
maternelle. La nature fut outragée tantôt par la haine, tantôt par
l'amour. Les enfants se tuèrent dans les carrefours avec le couteau,
comme les hommes dans les rues et sur les places, avec la dague et la
carabine. Plus de pitié, plus de merci. Les deux factions de Jacques et
de Marie égorgèrent mutuellement leurs prisonniers. L'Écosse fut
submergée de sang.
Au milieu de ces horreurs, deux parlements furent convoqués: l'un, celui
de la reine, à Édimbourg; l'autre, celui du roi, à Stirling.
De Grange imagina d'enlever le parlement du roi au moyen d'un stratagème
militaire. Par ses ordres, trois corps de cavalerie, dont les chefs
étaient Scott de Buccleuch, Huntly et Claude Hamilton, s'avancèrent, au
crépuscule du matin, sous les murs de Stirling. Ils pénétrèrent dans la
cité endormie, au nombre de cinq cents hommes. Tout était tranquille. Le
cri de vengeance, _Pensez à l'archevêque de Saint-André!_ réveilla la
ville en sursaut. Après avoir pris plus de cinquante lords du roi, les
assaillants se dispersèrent çà et là pour piller. Pendant le tumulte et
la confusion de cette surprise armée, le comte de Marr avait réuni
quelques amis. Il fondit sur les vainqueurs, qui, tout chargés de
rapines, emmenaient leurs prisonniers en triomphe. Le comte de Marr les
mit en fuite et délivra les prisonniers. Ce combat aurait pu être
décisif contre les lords du roi et l'Angleterre. Il échoua par
l'inexpérience et l'ardeur des lieutenants de Kirkaldy, forcé, lui, de
demeurer au poste le plus périlleux et le plus important de l'Écosse, au
château d'Édimbourg. S'il eût conduit le coup de main contre Stirling,
un tel général aurait infailliblement réussi. La fatalité se prononça
une fois de plus, en cette circonstance, contre Marie Stuart.
Cependant le régent, le comte de Lennox, était au pouvoir des cavaliers
de la reine. Il s'était rendu à Spens de Wormeston. Il était monté en
croupe derrière l'ennemi généreux qui avait reçu son épée. Spens courait
à toute bride pour soustraire à la fureur des Hamilton le vieillard qui
avait mis en lui son espérance. Claude Hamilton les atteignit. Il
ordonna à son escorte de faire feu sur le comte de Lennox. Spens s'y
opposa, et périt héroïquement en défendant son captif blessé
mortellement à ses pieds. Ce meurtre fut la vengeance d'un autre
meurtre, de celui de l'archevêque de Saint-André, un Hamilton.
Le comte de Marr succéda à Lennox. Il ne gouverna que peu de mois. Le
fardeau fut trop lourd pour sa vertu.
Le comte de Morton le remplaça aux affaires. Son ambition longtemps
contenue éclata. Toujours influent par sa naissance, par ses talents,
par son courage, il n'avait pas encore exercé la dictature, dont il
s'empara enfin. Il était naturellement féroce, et rien ne surpassait sa
cruauté, si ce n'est sa cupidité. Il vendait tout, même la justice. Il
envenima la guerre civile. Guerre de vols, de viols, de meurtres, où la
société, en proie à tous les fléaux de l'anarchie armée, chancelait sur
ses bases éternelles, comme les édifices dans les tremblements de terre;
guerre impie, qui bouleversait l'État, comme la tempête bouleverse les
éléments, et qui chassait le laboureur du sillon, le négociant du
comptoir, le juge du tribunal, le prêtre du sanctuaire, sans respecter
personne, si ce n'est les hommes de pillage et de carnage, qui ne
respectaient rien! Les deux partis continuèrent, l'un sur les
injonctions de Morton, l'autre à son exemple, d'exécuter leurs
prisonniers. Chaque jour, de nouvelles escarmouches livraient au
bourreau de nouvelles et d'innombrables victimes. Morton était un
Douglas, et ces guerres exterminatrices furent appelées, de son nom de
famille, les _guerres des Douglas_. Les armoiries de sa maison, les
armoiries au _cœur sanglant_, étaient l'emblème vrai de sa vie. Il
entremêlait de volupté les vices et les crimes. Le lendemain de la mort
de sa femme, il exprimait sa joie et en cherchait une autre. Il
entretenait autour de lui trois ou quatre maîtresses de haut rang, sans
compter les filles du peuple, qu'il regardait toutes comme ses
concubines. Plus homme politique, toutefois, qu'homme de plaisir,
fourbe, sans pitié, dévoré de la soif de l'or, abandonné à tous les
vertiges du pouvoir, ce fut un Sylla féodal. Il n'eut pas moins de
perversité, et il eut autant de grandeur. Il déjoua et il lassa pendant
cinq années le parti de la reine. Les deux principaux seigneurs de ce
parti, le duc de Châtellerault et le comte de Huntly, se soumirent à
l'autorité du roi. Ils reconnurent le comte de Morton comme régent.
Kirkaldy de Grange persista seul, avec Maitland de Lethington, à tenir
pour Marie Stuart dans le château d'Édimbourg.
De Grange résistait depuis plusieurs années sur ce roc formidable, sur
ce mamelon de granit qui domine la mer, la plaine et la ville. Depuis
longtemps il n'était plus secouru ni de l'Écosse ni de la France. Tout
lui faisait défaut. Il commandait des soldats que son seul courage
préservait de la désertion. Il n'avait plus d'argent, plus de crédit,
plus de ravitaillements. Il s'obstinait par honneur au sommet de cette
forteresse suprême de son parti, le seul pan de montagne dont Marie fût
restée maîtresse dans le royaume de ses pères. «De Grange m'asseure,
écrivait-elle à l'archevêque de Glasgow, qu'il me gardera le chasteau
tant que vie luy durera.»
Tous les efforts de Morton se concentrèrent à la fin contre cette
citadelle. Après avoir échoué par la diplomatie, il tenta de réussir par
la force. Il rassembla toutes les troupes écossaises dont il put
disposer, et il fit un pressant appel à Élisabeth dont l'alliance lui
était acquise à jamais. Une fraternité machiavélique et des intérêts
réciproques cimentaient cette alliance. Morton avait besoin d'Élisabeth
pour son autorité, et Élisabeth avait besoin de Morton pour ses desseins
sur l'Écosse. Elle se hâta d'envoyer de Berwick des troupes nombreuses
et un corps d'artillerie pour former le siége du château d'Édimbourg.
Le brave Kirkaldy de Grange prit toutes les mesures que suggère une
expérience consommée; il déploya toutes les ressources qu'inspirent le
mépris du danger et la science de la guerre. Du haut de son nid d'aigle
il arrêta trente-quatre jours les armées réunies de l'Écosse et de
l'Angleterre. Réduit aux dernières extrémités, sollicité par les prières
de la garnison exténuée de faim et de soif, il se défendait encore. Les
munitions manquant, il exhorta ses soldats à se contenter de l'arme
blanche. «Mourons, disait-il, comme nous avons vécu, le sabre et l'épée
hors du fourreau.» Mais il parlait à des spectres que le désespoir
saisit, lorsque des deux fontaines qui les abreuvaient l'une tarit, et
l'autre disparut sous les décombres amoncelés par l'artillerie des
assiégeants. Forcé de capituler, de Grange se rendit au général anglais,
au maréchal de Berwick, Drury, qui promit, au nom d'Élisabeth, de
recommander la garnison et son généreux commandant à la clémence du
jeune roi d'Écosse. Mais Élisabeth s'entendait bien avec Morton; elle
lui livra le héros et le diplomate des guerres civiles de l'Écosse,
Kirkaldy de Grange et Maitland de Lethington. Dès qu'on soupçonna cette
intention de la reine d'Angleterre, des rumeurs sinistres circulèrent
sourdement à diverses reprises. L'ambassadeur de France, La
Mothe-Fénelon, eut plusieurs explications avec Élisabeth. Il se plaignit
que le comte de Morton voulût verser le sang des prisonniers du château
d'Édimbourg, «qui s'estoient rendus à elle, et qu'il sembloit qu'un
régent ne debvoit entreprendre un faict de telle conséquence, sans en
advertyr les principaulx alliés de la couronne.»
Les réponses d'Élisabeth, transmises par La Mothe-Fénelon furent
toujours les mêmes, successivement et atrocement hypocrites: «A
sçavoir,» écrit l'ambassadeur à Charles IX, «qu'elle n'avoit rien
entendu de l'exécution; qu'elle avoit remis tout l'affère à ceulx du
pays; n'avoit accepté les personnes du chasteau pour prisonnyers, et
qu'elle sçavoit bien que son ambassadeur vous avoit donné compte de tout
ce fait; dont pensoit que, par le premier pacquet que je recepvrois de
Vostre Majesté, j'en serois amplement informé.»
Les officiers anglais furent navrés de la décision de leur reine. Ils
pleurèrent tous cette trahison envers le héros de Dunedin; c'est ainsi
que les soldats appelaient Kirkaldy, du nom celtique du château
d'Édimbourg. Le maréchal de Berwick, qui avait pour de Grange un culte
militaire, fut si pénétré de douleur qu'il renonça à son gouvernement
des frontières, aimant mieux encourir le ressentiment d'Élisabeth que de
paraître participer à la violation d'une parole qu'il avait engagée à un
tel homme, et d'une capitulation qu'il avait signée.
Du reste, les bruits précurseurs des tragiques rancunes du régent
n'étaient que trop fondés.
Maitland comprit tout de suite qu'il n'y avait pas de grâce à espérer de
Morton. Il se résigna vite, avec la facilité d'un courage longtemps
éprouvé dans les troubles de sa patrie. Il se prépara à bien mourir.
Cette vaste et souple intelligence, si fertile en expédients, n'en
découvrait plus qu'un, le poison, un de ces poisons subtils dont les
princes d'Italie faisaient alors un si fréquent usage, et qui étaient en
quelque sorte un élément de leur politique infernale. Maitland déploya
tranquillement le papier où il conservait cette petite poudre qui allait
le délivrer, et la délaya dans un verre de vin des Canaries. Il posa ce
verre sur la table, devant laquelle il s'assit comme pour y travailler à
quelque plan d'homme d'État. Mais son âme trop souvent emportée à tous
les vents de l'intrigue diplomatique et factieuse n'avait plus qu'une
affaire, celle de l'éternité.
Il existe à Londres un vieux volume qu'il feuilleta, si l'on en croit la
tradition, près du verre de poison qui devait le soustraire à la
barbarie du régent. Ce vieux volume est un Tacite vermoulu, un
exemplaire de l'édition de Venise, la première édition du grand
historien. Lethington lut et médita sans doute dans le peintre vengeur
de la tyrannie la série glorieuse des trépas antiques. Si la tradition
est vraie, il s'arrêta à la dernière page des Annales, à la mort de
Thraséas. Après s'être entretenu dans ses jardins de l'immortalité, le
sublime Romain congédie la bonne compagnie qui l'entoure, et fait
promettre à sa femme Arria de vivre pour leur fille. Il vient
d'apprendre sa sentence, et il rentre sous le portique de sa maison pour
y recevoir le questeur, le messager du sénat. Quand le lâche arrêt lui
eut été signifié, il pria Helvidius, son gendre, le philosophe Démétrius
et le questeur d'entrer dans sa chambre. Là, présentant au fer les
veines de ses deux bras à la fois, il répandit à terre les prémices de
son sang et dit: «Faisons cette libation à Jupiter libérateur.» Puis
s'adressant au questeur, il ajouta: «Regarde, jeune homme, tu es né dans
un temps où il convient de fortifier son cœur par des exemples de
courage. _Specta, juvenis, in ea tempora natus es, quibus firmare animam
expediat constantibus exemplis._»
Selon la même tradition si émouvante, la trace de sueur que l'on
remarque à cet endroit du récit, est l'empreinte même du doigt de
Lethington. C'est à cette page qu'il interrompit sa lecture et que le
volume resta ouvert. Lethington alors but d'un trait le poison et
s'endormit pour la dernière fois. On le trouva la tête penchée sur la
table. Son visage était calme et nul vestige d'agonie ne le contractait.
On le crut plongé dans le sommeil, mais il était enseveli dans la mort.
Brillant homme d'État, digne de prendre Thraséas mourant pour modèle, si
sa vertu eût égalé son intrépidité et ses talents!
Marie Stuart et beaucoup de ses partisans accusèrent le comte de Morton
d'avoir empoisonné Lethington. Ces accusations ne sont point fondées, et
la tradition, cet écho lointain de la vérité historique, ne les
sanctionne pas. Pourquoi le régent aurait-il empoisonné traîtreusement
dans un cachot celui qu'il pouvait faire pendre légalement sur la voie
publique?
Kirkaldy de Grange, lui, avait été le compagnon d'armes de Morton. Ils
avaient triomphé ensemble à Langside, où la victoire les avait couronnés
d'une gloire presque égale. Ils avaient siégé aux mêmes conseils, ils
s'étaient assis aux mêmes festins, ils avaient reposé dans le même lit,
sous la même tente. Quelle serait la décision de Morton? Se
laisserait-il toucher à l'amitié, aux souvenirs? Toute l'Écosse était
dans l'anxiété; l'émotion avait gagné jusqu'à l'Angleterre. Morton fut
implacable. Il déclara que de Grange serait exécuté. Ce fut un deuil
universel. Cette sentence consterna jusqu'aux ennemis. Les amis, des
soldats endurcis, pleurèrent. Il y eut alors un beau mouvement parmi la
noblesse écossaise. Elle donna dans cette occasion la mesure de
l'affection mêlée d'enthousiasme que lui inspirait de Grange. Cent
gentilshommes se rendirent à Holyrood en suppliants, pour essayer encore
une fois de sauver leur chef le plus illustre, le plus aimé. Ils
offrirent à Morton soixante-dix mille écus pour la rançon de Kirkaldy.
Ils offrirent bien plus: leur dévouement. Étouffant leur orgueil, ils
s'engagèrent, si Morton voulait être miséricordieux, à servir, tant
qu'ils vivraient, le parti du comte, à devenir ses vassaux liges pour
jamais. Morton refusa, et son dernier mot fut: «La mort!»
Lorsqu'on vint annoncer cet arrêt à de Grange: «Je le savais d'avance,
dit-il tranquillement. Je connais Morton. J'ai eu un juge sévère et de
braves amis.» Un rayon de joie éclaira ses regards, quand il apprit le
sursis accordé à lord Hume. Il se revêtit de son costume militaire pour
marcher au supplice. «C'est notre dernier combat, dit-il à son frère
James en l'embrassant. Nous y perdrons notre vie, reprit-il fièrement,
mais nous ne la démentirons pas.» Arrivé au lieu de l'exécution, à la
croix d'Édimbourg, de Grange monta sur l'échafaud où se balançait la
corde fatale. Il embrassa de nouveau son frère, qu'il continua
d'entretenir avec une mâle douceur.
Le ministre Lindsay dirigeait l'exécution en chantant des psaumes, et
veillait à ce que cette prophétie sauvage de Knox, qu'il avait d'abord
portée comme un message, s'accomplît: «De Grange, écoute-moi, toi que
j'ai aimé; abandonne cette mauvaise cause. Si tu n'obéis, si tu ne sors
de ta tanière de brigand, bientôt on viendra t'en arracher; je
t'annonce, par le Dieu vengeur, que tu seras pendu au gibet, sous le
soleil ardent.»
Lindsay gourmanda le bourreau hésitant qui oubliait son métier. Rappelé
à lui-même, l'exécuteur, sur l'injonction de de Grange, dépêcha d'abord
James Kirkaldy, puis attacha à la potence le grand condamné dont les
derniers vœux furent pour l'Écosse. De Grange refusa tout bandeau sur
les yeux. Le bourreau n'insista pas, et, faisant jouer la bascule,
Kirkaldy, «cet agneau dans la maison, mais ce lion dans la bataille,»
subit le sort d'un scélérat vulgaire. Il le subit avec l'insouciance
d'un héros et la sérénité d'un sage. Sa sensibilité fraternelle, et la
piété chevaleresque de la noblesse, mêlèrent à ce trépas je ne sais quoi
de délicat, de touchant, qui attendrit tous les cœurs et qui rendit plus
chère à l'Écosse cette sublime mémoire.
Ainsi périrent Kirkaldy de Grange et Maitland de Lethington, qui
s'étaient éloignés de la reine par indignation et qui s'en rapprochèrent
par pitié. Ce furent les derniers Romains... les derniers Écossais de
Marie. _Ultimi Scotorum_, s'écria-t-elle douloureusement dans sa prison
de Chatsworth. Depuis l'assassinat de Murray, l'un était le plus grand
général, l'autre le politique le plus éminent de leur pays. Ils étaient
même plus éclatants que Murray, le premier comme capitaine, le second
comme diplomate; mais ils étaient moins complets, et Murray montrait en
lui la forte et sobre unité de ces deux rares génies.
On s'étonna généralement que Morton eût refusé la rançon de soixante-dix
mille écus offerts pour de Grange. Car, si le régent était cruel, il
était encore plus cupide. Quelques-uns seulement devinèrent que Morton
aima mieux satisfaire deux passions qu'une, et qu'au fond sa cruauté ne
fut qu'un raffinement d'avarice assaisonnée de sang.
Marie, dans une lettre adressée à M. de La Mothe-Fénelon, et datée de
Sheffield, le 30 novembre 1573, ne s'y trompa point. Cette lettre
éclaire toute l'âme du régent et les motifs secrets de sa conduite après
la prise du château d'Édimbourg. Il avait résolu de se venger sans
doute, mais il tenait surtout à s'emparer sûrement et impunément des
bijoux de la reine.
«... Je les ay... demandées (les bagues) assés instamment, dit Marie, et
ay à cette heure matière de presser plus que jamais sur la responce qui
nous a esté faicte, par où il semble que Morton charge ceulx qui, devant
luy, ont tenu le chasteau d'Édimbourg de les avoir toutes quasi
escartées es mayns de marchands et orfèvres, ce qui n'est excuse pour
luy servir d'acquit suffisant, ains pour le charger davantage et fayre
craindre qu'il les veuls desrober; car il fait mourir ceulx qui les
avoient entre les mains, et m'en debvoient respondre, ou pour le moins
qui pouvoient tesmoigner de ce qu'il y avoit; en quoy se manifeste trop
évidemment sa finesse et son astuce. Mais puisque ma bonne sœur
Élisabeth a tel pouvoir sur luy, je croy qu'elle ne vouldra pas luy
souffrir fayre ce larcin. Le comte de Murray ne pretendit jamais
qu'elles fussent gardées pour aultre que pour moy, ainsi qu'il a
toujours pleinement déclaré devant sa mort, encore que Morton luy a
souvent voullu persuader, comme j'ay esté advertie, de les dissiper,
afin d'en avoir sa part; ayant asses faict paroistre par aultres
demonstrations qu'il n'y a imposture ou aultre meschancetté qu'il ne
commette ou soit participant, où il y a espérance de butin ou rapine.»
La reddition du château d'Édimbourg, qui enrichit encore le régent,
affermit l'autorité du roi. Ce fut la fin de la guerre civile. Morton,
maître de l'Écosse, fixa peu de bornes à ses complaisances pour
Élisabeth et à ses propres iniquités; ferme du reste dans
l'administration, habile, prévoyant, utile à sa patrie, lorsque les
intérêts nationaux n'étaient pas contraires à ses intérêts personnels.
Nul ne souffrit avec plus d'emportement et de douleur que John Knox, des
tyrannies et des exactions contre l'État. Chrétien, il eut à réprimer
les égarements sacriléges de quelques-uns de ses disciples. Comme tous
les grands fondateurs, il était destiné à être traversé et torturé, soit
en politique, soit en religion.
Le plus illustre et le moins constant des admirateurs de Knox fut
Giordano Bruno. Knox ne le vit jamais. Échappé d'un couvent de
dominicains, ce jeune homme, de Nola, près de Naples, vint à Genève, où
il trouva toute fraîche la trace du réformateur écossais dont le grand
caractère lui imposait un respect mêlé d'exaltation. Il lut les écrits
de Knox, les livres de Calvin, et se fit protestant. Sa foi ne fut pas
de longue durée. Après deux ans de séjour à Genève, il repoussa le
manteau de ministre comme il avait jeté la robe de moine.
Il formula et imprima ces maximes hardies:
«... La vérité est dans le présent et dans l'avenir beaucoup plus que
dans le passé. Qui doit décider? Le juge suprême du vrai: l'évidence.
«L'autorité n'est pas hors de nous, mais en dedans. Une lumière divine
brille au fond de notre âme pour inspirer et conduire toutes nos
pensées. Voilà l'autorité véritable.»
Dans sa soif de tout connaître et de tout sentir, il se mit à courir le
monde, soutenant partout, quand il rencontrait des adversaires dignes de
lui, des joutes de logique où jamais il ne fut vaincu. Il attaqua les
religions positives. Son ambition était de les élever à la hauteur de la
philosophie pure et transcendante: la substance, selon lui, de toutes
les formes, leur flambeau immortel.
Après Jésus, après Knox et Calvin, il choisit Platon pour son Christ, et
il prêchait, au nom de ce Christ, une religion sans prêtres, sans
temple, sans autels. Le Dieu de cette religion, pour lui, c'était l'Être
absolu, toujours le même en soi, invisible dans son essence, visible
dans ses manifestations, qui produit ses apparitions comme les grandes
eaux produisent les nuées, par l'enchaînement secret et fatal d'une
physique surnaturelle. Il niait le Dieu des chrétiens, cet être bon et
générateur qui tressaille éternellement du plaisir de la fécondité, et
qui enfante par l'effusion intarissable d'une tendresse infinie.
Ainsi le Platon que révélait Bruno, ce n'était pas le Platon d'Athènes,
le Platon presque chrétien, dont le Dieu, esprit seul, esprit et
providence, crée avec amour comme un cœur immense qui déborde; non, le
Platon de Bruno, c'était le Platon d'Alexandrie, dont le Dieu, esprit et
matière, s'épanche avec indifférence comme une mer trop pleine en
torrents de vie aveugle, tantôt brutale, tantôt sublime.
Bruno s'était donc fait l'orateur et l'aventurier du platonisme
d'Alexandrie. Il fut en réalité le Spinosa éloquent, nomade, ardent et
poétique du XVIe siècle. Il était beau comme l'ange de la métaphysique.
Ses traits étaient d'une noblesse un peu sauvage, et son sourire eût
donné à sa physionomie une rare subtilité, si la flamme de ses yeux
n'eût absorbé tout autre expression que celle de l'enthousiasme. Sa
figure, toujours inspirée, baignait dans une auréole de splendeur. Il
avait je ne sais quoi de volcanique et d'embrasé qui rappelait le
cratère du Vésuve au pied duquel il était né. Il ne cessait jamais de
rêver aux choses éternelles, et, en méditant son panthéisme formidable,
il se sentait l'âme transportée d'une héroïque fureur. Génie toujours
ivre du Dieu universel, et qui s'intitulait lui-même l'agitateur des
idées, le _réveilleur_ (_excubitor_), éclatant comme la lumière de son
pays natal, entraînant comme le tourbillon, éblouissant comme l'éclair,
mystérieux comme l'infini.
Par quel hasard ce belliqueux poëte s'éprit-il un instant de Knox, ce
sectaire convaincu?
Ne serait-ce pas d'abord qu'ils ne se connurent jamais, et qu'ils
n'eurent pas l'occasion de discuter dans un de ces duels dialectiques si
populaires alors par toute l'Europe.
Knox, qui aurait blessé de près Bruno, le séduisit de loin. Personne
n'avait crié plus haut que Knox anathème sur le pape. Bruno, qui
appelait le pape le _cerbère à la triple couronne_, applaudit à Knox,
qui l'avait appelé si souvent l'_Antechrist_.
Bruno d'ailleurs, comme ses contemporains, avait besoin d'un maître. Je
l'ai dit, il eut Jésus avant Knox et Calvin, puis après eux il eut
Platon.
Ces hommes du XVIe siècle se ressemblaient tous par là.
Ils déposaient leurs germes dans le passé, et ils croyaient faire
végéter seulement la tradition, quand au fond ils changeaient la face du
monde. Luther, Calvin, Knox croyaient restaurer l'Église, et ils
inauguraient le protestantisme. Bruno croyait ramener la philosophie au
platonisme, et il était le père du panthéisme de la renaissance. Cujas
croyait retrouver le droit romain, et il retrouvait le droit éternel.
Amyot croyait traduire l'antiquité, et il créait la langue française. Le
Tasse croyait raviver l'épopée homérique, et il chantait l'épopée des
croisades. Raphaël et J. Goujon croyaient revenir à Phidias, et ils
inventaient l'art moderne. Sous le culte de l'érudition, tous
rayonnaient en innovations puissantes. C'est ainsi qu'avant eux Dante
avait pris pour guide, dans son téméraire voyage, le timide et doux
Virgile, le cygne de la tradition.
Bruno, qui avait commencé sa carrière errante sous les auspices du
catholicisme, qui avait séjourné deux ans à Genève sous le patronage de
Knox et de Calvin, en partit sous l'invocation de Platon. Il parcourut
la France, l'Angleterre, l'Allemagne, s'asseyant à l'ombre des chênes
verts de la Saxe, rompant le pain, buvant la bière avec les étudiants,
discutant le long de sa route avec les lettrés, les professeurs et les
moines, enseignant partout sa philosophie. Il portait un nouveau
drapeau, celui du panthéisme. Il le planta dans cette vieille terre
germanique aussi profondément que Luther avait planté le drapeau de la
réforme.
Après tant de voyages, il céda au désir de revoir sa patrie, et cette
piété lui coûta la vie. Arrêté à Venise, relégué sous les plombs, puis
transféré à Rome dans les cachots du saint-office, il préféra la mort à
la rétractation. Dégradé, condamné au supplice, il dit fièrement à ses
juges: «Cette sentence prononcée au nom du Dieu de miséricorde doit vous
épouvanter plus que moi-même.» Et il monta sur son bûcher du champ de
Flore, souriant, serein, enthousiaste jusqu'au bout, magnanime dans
l'action comme dans la pensée.
Knox, lui, avait vieilli au milieu des travaux. Rentré de son désert à
Édimbourg, il continua de combattre pour la liberté politique et
religieuse, dans la décadence de sa santé, mais dans la plénitude de son
zèle, de son dévouement et de son génie. Il ne survécut à Murray que de
quelques années, et il le regretta toujours. Il avait perdu en lui un
ami et un grand coopérateur de la réforme. Il ne trouva plus au même
degré qu'auprès de Murray le crédit dont il avait besoin pour sa mission
radicale. Ni Lennox, ni le comte de Marr, ne valurent Murray pour la
prospérité de l'Écosse et de l'Église protestante. Les rapines des
seigneurs allèrent croissant contre les biens du clergé catholique. Les
insinuations, les menaces, les tortures même furent exercées de plus en
plus. Pour extorquer ces biens ecclésiastiques et pour diminuer la part
des ministres presbytériens, Morton surpassa tous ses prédécesseurs en
exactions et en ruses. Il combla de ses richesses volées son château de
Dalkeith, qu'on appelait l'_Antre du lion_.
Knox ne voulait pas d'évêques. Morton confondit l'idéal républicain du
réformateur en les rétablissant. Il ne leur rendait, il est vrai, qu'un
faible revenu et des priviléges limités, mais il usurpait pour lui-même
tout l'or et toute l'autorité qu'il ne leur restituait pas. Knox, à la
veille de sa propre mort et de l'élection de Morton, devina le futur
despote, et, dans une visite qu'il en reçut, sous forme de conseil, il
lui fit une opposition vigoureuse, obstinée, demeurant contre lui
l'homme de Dieu, comme il l'avait été contre tous les pouvoirs de son
temps, contre la reine Marie, contre Lennox, contre Marr, contre le
catholicisme et contre le pape. Le père de l'Église presbytérienne ne
ménagea pas Morton plus que les autres régents, et ne fléchit pas d'une
ligne devant ce redoutable Douglas qui allait imprimer une si profonde
terreur à toute l'Écosse.
Le courage de Knox n'étonne plus lorsqu'on a contemplé le portrait du
réformateur. Ce portrait, conservé précieusement à Holyrood, est l'homme
même. C'est le docteur impérieux et terrible de l'idée nouvelle. Son
costume sévère, mais décent, respire la propreté. Le soin le plus
correct brille comme une vertu chrétienne dans la blancheur de neige de
son collet rabattu, dans les plis de ses manchettes et dans la coupe
magistrale, quoique négligée, de ses vêtements bruns. La figure est
dominatrice, le teint pâle. Le front, plus élevé que vaste, paraît
menacer. La bouche, éloquente, est tout illuminée d'un éclair sombre du
charbon de feu. Les moustaches, les yeux, les cheveux sont fauves, les
sourcils couleur d'ambre. Le nez, un peu recourbé, semble s'ouvrir
puissamment et se dilater au souffle éternel. Le regard aigu, fixe,
fatal, résume cette tête altière, dont l'expression suprême est
l'infaillibilité. Ce fanatisme est d'autant plus formidable qu'il est
plus savant. Knox, dans son cadre, est absolu, à l'égal du Dieu qu'il
sent en lui. Cette toile immobile représente-t-elle les traits et la
physionomie de Knox ou du Destin? On pourrait douter.
Le grand docteur était affaissé, mais non pas brisé sous le poids des
fatigues et des labeurs.
Lorsque, assis sur sa chaise basse de bois sculpté que l'on montre
encore au voyageur, il y lisait, tout courbé par la méditation, sa Bible
vénérée; ou bien lorsque, soit dans les ruelles qui avoisinent
High-street à Édimbourg, soit à Saint-André, dans les carrefours qui
touchent à l'abbaye, il se promenait tout chancelant appuyé d'un côté
sur son bâton, de l'autre sur le bras de Richard Ballanden, on eût dit
qu'il était usé jusqu'à l'anéantissement. Il ne se ranimait qu'à l'air
de l'église paroissiale. «Il était alors faible et cassé, écrit un
ministre presbytérien contemporain de Knox. Ballanden et un autre
serviteur le portaient dans la chaire, où ils étaient d'abord obligés de
le soutenir. J'avais régulièrement avec moi des plumes et du papier, et
prenais des notes. En expliquant son texte, il était assez calme
l'espace d'une demi-heure. Mais quand il en venait à l'application, il
me troublait tellement, que je ne pouvais plus tenir la plume. Une fois
son sermon commencé, il était si actif et si vigoureux, qu'il lui
arrivait de mettre la chaire en pièces et de sauter en bas.»
Voilà Knox au déclin à travers les derniers et brillants éclairs de ce
volcanique foyer de son âme. Knox tomba sérieusement malade au mois de
novembre 1572. Malgré bien des mécomptes, au milieu des sueurs et du
sang, il avait accompli son monument, quand il se coucha pour ne plus se
relever dans sa petite maison d'_Auld Reekie_, _la vieille enfumée_,
comme il appelait familièrement Édimbourg, la ville de sa prédilection
et de ses triomphes. Durant les heures de sa maladie, les degrés de son
escalier furent montés et descendus avec les tendres précautions de
l'amitié et de l'enthousiasme par une foule avide d'apprendre des
nouvelles du réformateur. Le jour et la nuit, son chevet fut entouré de
ses plus intimes disciples. Il ne s'attendrit pas un instant, et, sur le
bord de l'autre vie, pas un mot, pas une larme ne lui échappa du cœur.
Son intelligence resta ferme comme sa foi, et son accent austère comme
le devoir. Seulement il daigna rendre compte de sa conscience à ceux
qui, penchés sur le lit de son agonie, pleuraient déjà sa mort. Il leur
parla une dernière fois avec une virile rudesse qui n'est pas sans
émotion, sans pathétique, dans un pareil moment, et de la bouche d'un
tel lutteur:
«Plusieurs, dit-il, m'ont reproché et me reprochent ma rigueur. Dieu
sait que je n'eus jamais de haine contre les personnes sur lesquelles je
fis tonner ses jugements. Je n'ai détesté que leurs vices, et j'ai
travaillé de toute ma puissance afin de les gagner au Christ. Que je
n'aie été clément pour aucun crime, de quelque condition qu'il fût, je
l'ai fait par crainte de mon Dieu qui m'avait placé dans les fonctions
du saint ministère et qui m'appelle à lui. Pour vous, mes frères,
combattez le bon combat et avec une volonté entière. Dieu vous bénira
d'en haut, et les portes de l'enfer ne prévaudront pas.»
Son édifice était achevé, sa tour élevée jusqu'au ciel. Il fut aimé,
assisté de ses disciples, glorifié de tous les presbytériens comme le
fort des forts d'Israël, comme un Judas Machabée qui s'était servi du
glaive pour frapper Rome, et de la truelle pour bâtir le temple nouveau.
Il s'éteignit stoïquement au milieu des regrets déchirants de son pays
dont il avait été l'apôtre, le tribun, le législateur spirituel et
temporel. Le comte de Morton, qui venait d'être nommé régent du royaume,
les magistrats, la noblesse, la bourgeoisie et le peuple suivirent son
convoi. La ville était en deuil et en pleurs. Toute l'Écosse applaudit à
cette inscription qui fut gravée sur son tombeau:
Cy gyt l'homme qui ne trembla jamais devant un homme.
Ce qui certes ajoute beaucoup de prix à cet hommage, c'est qu'il fut
rendu à Knox par le comte de Morton lui-même, qui avait observé tant de
lâchetés, qui nourrissait tant de mépris pour la nature humaine, et qui
croyait si difficilement à l'intégrité, au courage. Le régent
sanguinaire fut du moins juste une fois envers la mémoire d'un chef
d'idées qui n'avait jamais eu peur ni du poignard, ni de la carabine, ni
de la prison, ni du billot, et qui peut-être, sans le savoir, avait
désarmé la tyrannie en la bravant.
Knox fut un fondateur à la manière de Moïse. Il laissa derrière lui une
nation éphémère et une Église indestructible.
Homme aux proportions révolutionnaires, aux rugissements bibliques,
très-grand, mais incomplet; intrépide, ardent, plein d'initiative, de
dévouement, d'héroïsme, de sainteté, mais toujours dur et coupable d'un
conseil homicide! Il ne s'éleva pas jusqu'à la bonté, et son cœur ne
connut pas le sentiment le plus divin des puissantes natures: la pitié
dans la force.
Après trois siècles, j'ai voulu contempler au sommet de la Canongate la
petite maison où tant de disciples se pressaient pour recueillir
avidement le verbe du maître, et où il exhala son âme inflexible. Ce
n'est pas sans respect, je l'avoue, que j'ai passé ce seuil religieux
malgré sa profonde dégradation. Deux boutiques et une taverne ont
remplacé la chambre et l'oratoire du réformateur. Là où il confessait
Dieu, s'échangent des paroles mercantiles, et des verres
s'entre-choquent. Ce sanctuaire est profané; il ne sera bientôt plus
qu'un monceau de ruines. Une dernière auréole lui reste. Le mur est
surmonté de la statuette du docteur, et, près de cette statuette, dans
un triangle de pierres en saillie, on peut lire encore ces trois mots,
le blason de Knox et son legs immortel:
Θεος
DEUS
GOD
Cependant, le comte de Morton continua durant des années d'altérer les
monnaies, de confisquer et de proscrire. Ses dilapidations et ses
exécutions capitales lassèrent l'Écosse. Épuisée de sang et d'or, elle
retrouva l'énergie du désespoir. Sa plainte unanime devint formidable,
et intimida jusqu'aux créatures de Morton.
Le lord de Lochleven, William Douglas lui-même, écrivit au comte.
Morton répondit sans aigreur, avec un mélange d'habileté politique et de
condescendance patricienne.
Malgré ses justifications successives, les fières souplesses, les
manéges, pour reconquérir les dévouements privés et l'opinion générale,
le vœu de chacun, le vœu de tous était que le roi saisît les rênes du
gouvernement et mît fin aux calamités de la régence. Après plusieurs
mois de stratagèmes, le comte de Morton se décida. Il ne s'effraya pas
de la situation où le plaçait le cri public, mais il la comprit. Il ne
pouvait lutter à la fois contre la nation et contre la royauté. Il
n'attendit pas qu'une guerre civile le renversât. La sommation que
l'assemblée de la noblesse, réunie à Stirling, lui fit avec
l'assentiment de Jacques et sous l'influence des comtes d'Argill et
d'Athol, de déposer ses fonctions, lui suffit. Abandonné de son propre
parti, il abdiqua de bonne grâce, entre les mains du roi, l'autorité de
régent d'Écosse. Il eut l'air de se démettre de lui-même, sans
contrainte apparente (15 mars 1578), par dégoût du pouvoir, par dédain
des hommes.
Il se retira en son château de Dalkeith, une des demeures les plus
majestueuses de ses ancêtres. Dans la grande salle était encore
suspendue la longue épée de lord Douglas, le compagnon et l'ami de
Bruce. Froissart avait habité cette résidence féodale, et y avait écrit
quelques pages de son aventureuse chronique:
«Dès ma jeunesse, je, acteur de cette histoire, chevauchai par tout le
royaulme d'Escosse, et fus bien quinze jours en l'hostel du comte
Guillaume de Douglas... en un chastel à cinq milles de Haindebourg
(d'Édimbourg), qu'on dict au pays Alquest (Dalkeith)...»
Plus tard, Charles-Édouard y passa une semaine, et y mûrit son plan
d'invasion à travers l'Angleterre.
En ce temps-ci, lorsque la reine Victoria vient à Édimbourg, elle visite
Holyrood, mais elle loge à Dalkeith, où l'hospitalité du duc de
Buccleuch vaut celle d'un roi.
C'est là, à Dalkeith, maintenant le séjour du luxe et des arts,
autrefois la forteresse des trames mystérieuses, des fermes desseins et
des noirs complots, que Morton s'établit avec toute sa maison.
Le gouvernement tomba aux mains d'un conseil de douze seigneurs qui
s'installa à Stirling, auprès du roi.
Si l'homme se reconnaissait au visage et aux paroles, comme l'or à la
couleur et au son, le comte de Morton aurait paru résigné. Il s'occupa,
non sans une bonhomie patriarcale, du soin de ses vassaux et des
magnifiques embellissements de ses jardins. Il fit jeter sur la rivière
qui coule dans son parc une arche gigantesque. Ce parc, dont les arbres
et les accidents de terrain sont aujourd'hui si admirables, il le
bouleversa et le recréa avec une puissance supérieure à celle de la
nature. Il y ouvrit des vallées, il y éleva des montagnes. Il creusa les
souterrains de Dalkeith à des profondeurs immenses.
Il racontait avec complaisance les délices de la vie privée et des
travaux champêtres. Il disait à tous combien la philosophie, le loisir
de la campagne étaient préférables aux soucis des affaires publiques. On
commençait à le croire, lorsqu'un matin on apprit que les portes du
château de Stirling lui avaient été ouvertes, la veille, à minuit, et
qu'il était le maître du roi et de la cour.
Cette autorité nouvelle ne devait pas être de longue durée.
Les griefs de l'Écosse éclataient toujours, et le roi n'avait autour de
lui que des ennemis du régent.
Tous ces ennemis, qui vivaient dans l'intimité royale, abhorraient en
Morton un homme qui les méprisait, et qui, gardant les avantages du
pouvoir, ne leur laissait que l'impopularité des fautes ou des crimes
osés par lui. Ils excitèrent les craintes et fomentèrent le
mécontentement de Jacques.
C'étaient Alexandre Erskine, Mme de Marr, Buchanan; c'étaient d'autres
personnages d'Église ou d'épée, tous ligués contre Morton, quelques-uns
par conscience, presque tous par passion ou par intérêt. C'était surtout
une jeune noblesse impatiente du joug du régent, avide de succéder aux
charges et aux dignités des partisans de Morton. A la tête de cette
noblesse frémissante, on remarquait, à leur violence moins contenue,
Esme Stuart d'Aubigny, neveu du comte de Lennox, et James Stewart, de la
famille d'Ochiltree.
Le comte de Morton avait eu la précaution d'exiger l'oubli de tous les
attentats qu'on pourrait lui reprocher d'avoir commis envers le roi. Il
ne s'était point contenté de la parole de Jacques, il avait obtenu un
pardon écrit, signé et scellé du grand sceau. Cette prévoyance fut
vaine. Jacques craignait le comte de Morton et ses favoris le
haïssaient. Ils insinuèrent aisément au roi qu'il fallait sacrifier au
bien public un sujet trop puissant, et le punir de ses forfaits. Jacques
avait des scrupules. Il ne voulait pas violer sa parole royale. On le
rassura par un subterfuge qu'il accueillit avec joie. Ses deux favoris,
Esme Stuart d'Aubigny et James Stewart, lui persuadèrent qu'il n'était
pas fait mention dans l'amnistie accordée au comte de Morton du meurtre
de Henri Darnley, père du roi. Jacques alors entra dans un complot que
James Stewart lui dévoila.
A quelques jours de là, le roi présidait son conseil dont les membres
étaient les principaux seigneurs de l'Écosse, presque tous jaloux du
plus grand d'entre eux, le comte de Morton. James Stewart s'avança
précipitamment jusqu'au fauteuil de Jacques, et, fléchissant le genou,
lui demanda justice contre le comte. «Il a, répondit Jacques, mon pardon
royal pour les crimes mêmes dont il aurait pu se rendre coupable envers
ma personne.--Sans doute, reprit Stewart, mais l'assassinat de votre
père, de lord Darnley, vous ne l'avez pas absous, et j'accuse Morton
d'en être complice.»
Le comte répliqua d'abord avec hauteur; puis, voyant qu'on se disposait
à l'arrêter, et devinant qu'on était déterminé, il dédaigna de se
défendre. Les juges étaient choisis, et le procès fut prompt. Le
tribunal devant lequel comparut Morton était composé de ses ennemis. Il
en récusa quelques-uns, mais ils continuèrent à siéger.
Morton ne se fit pas d'illusion. Au lieu d'écrire son plaidoyer, il
écrivit son testament.
Il légua d'immenses trésors au comte d'Angus, son neveu, d'autres disent
à son fils naturel, Jacques Douglas. Quoi qu'il en soit, on ne sait ce
que devinrent ces trésors enfouis dans des tonnes cerclées de fer, au
fond des souterrains du comte ou cachés dans les caves de ses partisans
les plus dévoués. Ce redoutable millionnaire, armé si longtemps des
foudres du pouvoir, se sentit pauvre dans le dernier mois de sa vie. Il
manquait du luxe accoutumé et même du nécessaire. Un jour qu'il se
rendait de sa prison au tribunal, une vieille femme en haillons lui
demanda l'aumône. Il chercha, par habitude, dans la poche de son
justaucorps, et la trouva vide. Alors il emprunta d'un de ses gardes
quelques schellings, puis, les donnant à la mendiante en secouant la
tête: «Douglas n'est plus Douglas, dit-il; voilà désormais ses
largesses.»
Il fut condamné, comme il s'y attendait, et déclaré complice de
l'assassinat de Darnley. Le comte écouta son arrêt stoïquement, sans
plainte, sans emportement, avec une froide intrépidité. Quand la
sentence lui fut prononcée, il releva la tête en Douglas, et c'est lui
qui ressemblait à un juge; ses juges, qui tous avaient été les flatteurs
de sa régence, ressemblaient à des condamnés.
Élisabeth, dès qu'elle fut avertie du danger de Morton, tenta de le
sauver. Elle envoya Randolph en Écosse, afin d'obtenir, soit par les
menaces, soit par les caresses, une grâce que Jacques ne voulut point
accorder. Les ruses de l'ambassadeur anglais, l'or qu'il sema pour
corrompre, les paroles qu'il prononça pour effrayer, tout fut inutile.
Jacques demeura inflexible. Randolph fut même obligé de se soustraire à
la colère du roi par la fuite. Du reste, il ne se dissimulait pas
l'énormité des crimes de Morton. «Je ne puis désirer pour le comte
aucune merci, écrivait-il au chancelier d'Angleterre, s'il y a quelque
vérité dans ce qu'on dit de lui, dans ce qui est avoué par plusieurs en
qui il avait mis sa confiance.»
La nuit qui suivit sa sentence et qui précéda son exécution, le comte de
Morton dormit d'un sommeil paisible, comme autrefois la veille d'une
bataille. Ses remords devaient être grands, mais son courage était plus
grand encore, et lui ferma les paupières au bord de sa fosse ouverte. A
son réveil, le ministre presbytérien qui l'assistait le supplia d'avouer
qu'il était vraiment complice du meurtre de Darnley. «Bothwell me
proposa de l'être, dit-il, et je refusai.--Vous lui gardâtes le secret?
reprit le ministre.--Sans doute, ajouta le comte: à qui donc l'eussé-je
révélé? A Darnley? il aurait tout répété à Marie par faiblesse. A la
reine? elle était la première complice. Dans les deux cas j'étais perdu.
Qu'importe tout cela? ajouta-t-il; la _maiden_ est là. On n'en veut ni à
mon innocence, ni à ma culpabilité. On en veut à ma puissance. Je suis
un soldat et un homme politique. Je ne m'étonne ni de mon supplice, ni
de la bassesse de mon accusateur et de mes juges. Je daigne leur
pardonner. Je mourrai comme j'ai vécu, en Douglas.» Il parut se
recueillir avec une gravité religieuse devant l'éternité, et chercher
une mystérieuse saveur au trépas, peut-être au repos. Il marcha
bravement jusqu'au lieu du supplice, et ni un soupir, ni un
attendrissement ne trahirent l'âme hautaine du patricien. Seulement, au
pied de l'échafaud, de violentes et courtes convulsions accusèrent une
agitation intérieure dont il ne tarda pas à supprimer tous les signes.
La nature troublée un moment redevint stoïque en Morton. La _maiden_
trancha sa vie. C'était une machine qu'il avait importée lui-même du
comté d'York en Écosse. Le coupable était ajusté sous une hache affilée
surmontée de plomb, et suspendue à une corde roulant sur une poulie. Le
bourreau, en lâchant la corde, précipitait la hache, qui décapitait le
condamné. C'était tout simplement la _guillotine_, que la philanthropie
d'un membre de l'Assemblée constituante crut inventer pour adoucir les
supplices, et qu'un Douglas, le plus terrible des régents de l'Écosse,
avait introduite dans sa patrie pour abattre plus vite ses ennemis. Il
fut la plus illustre victime de cette arme légale qu'il destinait à
d'autres. Il souffrit le trépas comme il l'avait infligé, avec cette
indifférence superbe des dictateurs aristocratiques ou révolutionnaires
qui ont tant abusé des passions et de la force, qui ont tant épuisé les
émotions, qu'à la fin il leur est égal de vivre ou de mourir.
James Stewart, le favori de Jacques, l'accusateur du régent, commanda
les troupes de service et présida en personne à l'exécution.
La tête de Morton fut exposée au-dessus de la porte de la Tolbooth,
cette geôle noire et menaçante encore dans sa caducité. Le corps du
comte fut abandonné tout le jour sur l'échafaud. Un cavalier de James
Stewart jeta par pitié sur le cadavre de Morton son manteau de soldat.
De tous ceux qui avaient partagé les longues prospérités du régent, nul
ne se présenta, soit pour lui rendre ce triste devoir, soit pour
l'accompagner quand les valets du bourreau le portèrent au cimetière des
criminels. La terreur ou l'ingratitude avait écarté les anciens
partisans du comte; ses parents étaient en fuite ou en armes, et Morton
n'avait pas un ami.
J'ai retrouvé sur un escalier, au mur poudreux de l'un de ses châteaux,
le meilleur portrait de Morton. Ce portrait, probablement de Jameson,
représente le comte peu de temps avant l'échafaud. Ses cheveux rares ont
grisonné et sont tombés sous les insomnies. Son front s'est agrandi,
bronzé et creusé dans les laborieuses combinaisons, dans les orages de
la régence. Ses joues sanguines sont un peu affaissées. Son nez fort
noble respire l'orgueil. Sa bouche est sardonique entre les plis
innombrables de prudence, de réserve, de ruse qui en sillonnent les
coins, et ses yeux d'un bleu gris foncé, armés d'une souveraine
insolence, dardent le mépris sous leurs sourcils roux. Cette toile,
d'une incomparable expression, retrace dans le comte de Morton un vieux
homme d'État et de guerre, très-habile, très-grand seigneur, mais
rassasié d'or, rongé de spleen et d'égoïsme, blasé sur toutes les choses
divines et humaines hors une seule: le pouvoir.
Tout ce qui portait ce nom redouté de Douglas hérita naturellement d'une
vengeance.
La haine d'une si grande race était implacable. James Stewart l'éprouva
vingt ans après. Il avait abusé de sa faveur et révolté par l'excès de
son crédit, de ses prétentions, de ses cupidités, toute la haute
noblesse d'Écosse. Jacques avait poussé la faiblesse jusqu'à l'investir
du comté d'Arran, qui appartenait aux Hamilton proscrits, dont toutes
les terres avaient été frappées de confiscation. Le favori fatigua la
patience des seigneurs. Ils s'armèrent, surprirent le roi à Stirling, et
le forcèrent de les admettre dans son conseil. Ils lui arrachèrent la
dégradation et l'exil du faux comte d'Arran. James Stewart erra des
années dans l'isolement, dans la terreur de ses ennemis, et dans la
secrète espérance de reconquérir le cœur de Jacques.
Une rencontre qu'il fit dans une caverne des monts Pentlands vint
fortifier en lui cette espérance. Au moment où il allait entrer sous la
voûte profonde du rocher, un homme vêtu d'un plaid en lambeaux, l'arrêta
sur le seuil; c'était un prophète populaire, un montagnard doué de
seconde vue. Il appela Stewart, de son nom perdu, du nom d'_Arran_, et
lui prédit solennellement qu'il porterait bientôt la tête plus haut
qu'elle n'avait jamais été. Stewart ne douta pas d'un oracle qui lui
annonçait une si éclatante fortune. Il s'engagea dans les comtés
méridionaux de l'Écosse, rêvant aux moyens de reparaître à la cour et
d'y reprendre son ascendant. Arrivé dans le comté de Dumfries, il se
hasarda à s'y montrer sans déguisement. Un seigneur qu'il avait connu
autrefois lui conseilla de fuir le voisinage des Douglas, dont le plus
renommé, le comte de Morton, avait été sa victime. Stewart, qui se
croyait sûr du retour de ses prospérités, répondit qu'il ne craignait
personne. James Douglas apprit cette arrogante réponse en même temps que
la présence de l'ancien favori à quelques milles de son château de
Torthorwald. Il monta sur l'un des chevaux toujours sellés qui
remplissaient ses écuries. Suivi d'un serviteur, il atteignit Stewart,
et lui cria d'une voix forte: «N'es-tu pas l'indigne favori James
Stewart, le dénonciateur et l'assassin du grand comte de Morton?»
Stewart étonné ne répondit point. «Viens-tu payer ta dette à James
Douglas et à sa maison?--Quelle dette? reprit Stewart.--Quelle dette?
s'écria Douglas. La dette de tout le sang de tes veines, qui ne vaut pas
une seule goutte du sang de Morton.» En achevant ces mots, Douglas
s'assura sur ses étriers, courut sur Stewart, immobile de surprise,
glacé d'effroi, et le perça de sa lance. Stewart tomba. James Douglas,
sautant de cheval, tira son épée, et d'un coup puissant sépara la tête
du corps de son ennemi. Il délaissa le corps sans sépulture aux loups et
aux corbeaux, et, emportant la tête livide par les cheveux, il l'arbora
au bout de la lance homicide sur la tour de son château de Torthorwald.
Ainsi s'accomplit à la fois la prophétie du devin et la vengeance des
Douglas.
Cette atroce passion, la vengeance, ne s'arrêtait pas aux individus et
ne s'éteignait pas avec eux; elle embrasait la famille et décimait les
générations. Le meurtre succédait au meurtre, la spoliation aux agonies;
et l'Écosse, durant ces longs troubles, était devenue un théâtre
d'empoisonnements, d'assassinats et de rapines. La justice semblait
s'être retirée de cette terre maudite, la miséricorde était muette, et
la force effrontée, brutale, triomphante, se déployait dans le crime
comme dans un élément en fureur.
Des fenêtres de ses donjons, Marie entendit le retentissement de toutes
les calamités de son royaume.
Elle apprit le caractère faible, bizarre, de son fils, prince puéril
jusqu'à la vieillesse; son éducation par le pamphlétaire Buchanan; la
haine de Jacques pour le catholicisme; son indifférence pour la mère qui
l'avait enfanté au milieu de tant d'angoisses; sa vénération pour la
fille de Henri VIII, qu'il appelait _la grande reine Élisabeth_.
Elle sut la soumission du duc de Châtellerault et du comte de Huntly à
la régence et à Jacques; l'impuissance de Seaton et de George Douglas,
ses libérateurs de Lochleven; la résistance sublime et les trépas
romains de Kirkaldy et de Maitland, le seul vrai héros et le seul homme
d'État éminent ralliés à son parti. Elle sut aussi la mort de Murray, de
Lennox, du comte de Marr, de Knox et de Morton, ses proscripteurs.
Elle éprouva de tant d'événements beaucoup de douleurs et peu de joies,
surtout des joies courtes et stériles. Car sa plus féroce ennemie, une
ennemie plus impitoyable que tous ses ennemis ensemble, Élisabeth,
vivait.
Reposons-nous un peu avant de continuer. Nous aurons besoin de forces
nouvelles pour dérouler la longue suite des vengeances d'Élisabeth et
des expiations de Marie Stuart. Terribles tragédies royales qui brisent
le cœur malgré les siècles écoulés, et qui font trembler le burin dans
la main de l'Histoire!