«Tudela, le 31 juillet 1812.
«Monsieur le duc, l'interruption des communications avec la France
depuis l'ouverture de la campagne m'ayant empêché de vous rendre des
comptes successifs des événements qui se sont passés, je ferai remonter
ce rapport au moment où les Anglais sont entrés en opération, et je vais
avoir l'honneur de vous faire connaître en détail tous les mouvements
qui se sont exécutés jusqu'à l'événement malheureux qui vient d'avoir
lieu, et auquel nous étions loin de nous attendre.
«Dès le mois de mai, j'étais informé que l'armée anglaise devait entrer
en campagne avec des moyens puissants. _J'en rendis compte au roi, afin
qu'il pût prendre les dispositions qu'il croirait convenables_; et j'en
prévins _également_ le général Caffarelli, pour qu'il pût se mettre en
mesure de m'envoyer des ses cours lorsque le moment serait venu.
«L'extrême difficulté des subsistances, l'impossibilité de faire vivre à
cette époque les troupes _rassemblées_, m'empêchèrent d'avoir plus de
huit à neuf bataillons à Salamanque; mais tout était à portée pour venir
me joindre en peu de jours.
«Le 12 juin, l'armée ennemie passa l'Aguada. Le 14, au matin, j'en fus
instruit, et l'ordre de rassemblement fut donné aux troupes. Le 16,
l'armée anglaise arriva devant Salamanque. Dans la nuit du 16 au 17,
j'évacuai cette ville, laissant toutefois une garnison dans les forts
que j'avais fait construire, et qui, par l'extrême activité qu'on avait
mise aux travaux, se trouvaient en état de défense. Je me portai à six
lieues de Salamanque, et là, ayant réuni cinq divisions, je me
rapprochai de cette ville. Je chassai devant moi les avant-postes
anglais et forçai l'armée ennemie à montrer quelle attitude elle
comptait prendre; elle parut résolue à combattre sur le beau plateau et
la forte position de San Christoval.
«Le reste de l'armée me rejoignit, je manoeuvrai autour de cette
position; mais j'acquis la certitude que partout elle nous présenterait
des obstacles difficiles à vaincre et qu'il valait mieux forcer l'ennemi
à venir sur un autre champ de bataille que d'engager une action avec lui
sur un terrain qui lui donnait beaucoup d'avantages; d'ailleurs divers
motifs me faisaient désirer de traîner les opérations en longueur, car
je venais de recevoir une lettre du général Caffarelli, qui m'annonçait
qu'il réunissait ses troupes et qu'il allait marcher pour me soutenir,
tandis que ma présence avait fait suspendre le siége du fort de
Salamanque. Les choses restèrent dans cet état pendant quelques jours
encore, et les armées en présence, lorsque le siége du fort de
Salamanque recommença avec vigueur. En égard au peu de distance qu'il y
avait entre l'armée française et la place, et, au moyen des signaux
convenus, j'étais chaque jour informé de la situation de la place. Ceux
du 26 au 27 m'informèrent que le fort pouvait tenir encore cinq jours;
dès lors je me décidai à exécuter le passage de la Tormès et à agir par
la rive gauche; le fort d'Alba, que j'avais précieusement conservé, me
donnait un passage sur cette rivière, une nouvelle ligne d'opérations et
un point de dépôt important; je fis des dispositions pour exécuter ce
passage dans la nuit du 28 au 29. Dans la nuit du 27, le feu redoubla
d'intensité, et l'ennemi, fatigué d'une résistance qui lui paraissait
exagérée, tira à boulets rouges sur les établissements du fort.
Malheureusement ses magasins renfermaient une grande quantité de bois de
démolition, ils s'enflammèrent, et dans un instant le fort fut le foyer
d'un vaste incendie; il fut impossible à la brave garnison qui le
défendait de supporter tout à la fois les attaques de l'ennemi et
l'incendie qui détruisait ses défenses, ses magasins et ses vivres et
mettait les soldats eux-mêmes dans la situation la plus épouvantable;
elle dut donc se rendre à discrétion après avoir eu la gloire de
repousser deux assauts, et de faire perdre à l'armée anglaise plus de
quinze cents hommes, c'est-à-dire plus du double de sa force. Cet
événement se passa le 28, à midi. L'armée, n'ayant plus d'objet dans son
opération au delà de la Tormès, et tout au contraire indiquant qu'il
était sage d'attendre les renforts annoncés d'une manière formelle par
l'armée du Nord, je me décidai à rapprocher l'armée du Duero, sauf à
passer cette rivière, si l'armée anglaise marchait à nous, et à y
prendre une bonne ligne de défense, jusqu'à ce que le moment de
l'offensive fût venu. Le 28, l'armée partit et prit position sur la
Guareña; le 29, sur la Trabanjos, où elle séjourna; l'ennemi ayant suivi
le mouvement avec toutes ses forces, l'armée prit position le 1er
juillet sur le Zapardiel, et, le 2, elle passa le Duero à Tordesillas,
lieu que je choisis pour le pivot de mes manoeuvres. La ligne du Duero
est excellente; je fis avec détail toutes les dispositions qui pouvaient
assurer la bonne défense de cette rivière, et je ne pouvais douter de
faire échouer toutes les entreprises de l'ennemi, s'il tentait le
passage. Le 3, lendemain du jour où nous avions passé le Duero, il fit
quelques rassemblements de forces et quelques légères tentatives pour
effectuer ce passage sur Pollos, point qui lui était fort avantageux.
Les troupes que je disposai, et quelques coups de canon, le firent
promptement renoncer à son entreprise.
«Tout en attendant les secours de l'armée du Nord, promis d'une manière
si réitérée et si solennelle, je cherchai à ajouter, par ma propre
industrie, aux moyens de l'armée. Ma cavalerie était bien inférieure à
celle de l'ennemi. Les Anglais avaient près de cinq mille chevaux,
anglais ou allemands, sans compter les Espagnols, formés en troupes
régulières; je n'en avais pas deux mille. Avec cette disproportion,
comment manoeuvrer son ennemi? Comment profiter des succès qu'on peut
obtenir? Je n'avais qu'un moyen d'augmenter ma cavalerie, c'était celui
de disposer des chevaux inutiles au service de l'armée et appartenant à
des individus qui n'avaient pas droit d'en avoir, qui en avaient un
nombre excédant celui que la loi leur accorde. Je n'hésitai pas à
prendre ce moyen, quelque rigoureux qu'il fût, puisqu'il s'agissait de
l'intérêt imminent de l'armée et du succès de ses opérations. J'ordonnai
donc l'enlèvement, sur estimation et moyennant le payement de leur
valeur, des chevaux qui se trouvaient dans la catégorie précitée. J'en
fis également enlever un grand nombre qui se trouvaient dans un convoi
venant d'Andalousie. Cette mesure, exécutée avec sévérité, donna, en
huit jours, mille hommes à cheval de plus, et ma cavalerie réunit plus
de trois mille combattants. Cependant, je n'en espérais pas moins les
secours de l'armée du Nord, qui continuait ses promesses, dont
l'exécution semblait être commencée, mais dont nous n'avions encore
aucun effet.
«La huitième division de l'armée de Portugal occupait les Asturies. Ces
troupes étaient complétement isolées de l'armée par l'évacuation de
toute la province de Léon et de Benavente; elles se trouvaient sans
secours et sans communication avec l'armée du Nord, parce que, d'un
côté, les trincadours, qui avaient du venir de Bayonne, n'avaient pu
être envoyés à Gijon, et que, de l'outre, le général en chef de l'armée
du Nord, quoiqu'il l'eût promis d'une manière formelle, s'était dispensé
de faire faire un pont sur la Daga et d'y établir des postes. Cette
division n'avait pu emporter que très-peu de munitions, faute de moyens
de transport. Elles étaient en partie consommées, et elle ne savait
comment les remplacer. Sa position pouvait devenir à chaque instant plus
critique si l'ennemi s'occupait d'elle sérieusement; tandis que, si elle
restait ainsi isolée, elle demeurait tout à fait étrangère aux
événements importants qui allaient se passer sur le plateau de la
Castille. Le général Bonnet, calculant dans cet état de choses, et
considérant, d'après la connaissance qu'il a du pays, qu'il est beaucoup
plus difficile de sortir des Asturies que d'y rentrer quand l'ennemi
veut s'opposer à l'entrée ou au départ, il se décida à évacuer cette
province et à aller prendre position à Reynosa. Là, ayant appris que
l'armée de Portugal était en présence de l'armée anglaise et qu'elle
était au moment de combattre, il n'hésita pas à se mettre en mouvement
et à la rejoindre.
«Fort de ce secours important, de l'augmentation que ma cavalerie venait
d'avoir, n'ayant plus rien de positif de l'armée du Nord, instruit,
d'ailleurs, de la marche de l'armée de Galice, qui, sous peu de jours,
devait nécessairement me forcer à un détachement pour l'éloigner, je
pensai que je devais agir sans retard. Je devais craindre que ma
situation, qui s'était beaucoup améliorée, ne changeât en perdant du
temps; tandis que celle de l'ennemi devait devenir meilleure à chaque
instant par la nature même des choses. Je résolus donc de repasser le
Duero; mais ce passage est une opération difficile et délicate; elle ne
peut être entreprise qu'avec beaucoup d'art et de circonspection, en
présence d'une armée en état de combattre. J'employai les journées des
13, 14, 15 et 16 juillet à faire beaucoup de marches et de
contre-marches qui trompèrent l'ennemi. Je feignis de vouloir déboucher
par Toro, et je débouchai par Tordesillas, en faisant une marche
extrêmement rapide. Ce mouvement réussit si bien, que toute l'armée put
passer la rivière, s'en éloigner et se former sans rencontrer un seul
ennemi. Le 17, l'armée prit position à Nava del Rey. L'ennemi, qui était
en pleine marche sur Toro, ne put porter rapidement que deux divisions à
Tordesillas de la Orden; les autres étaient rappelées de toutes parts
pour se réunir. Le 18 au matin, nous trouvâmes ces deux divisions à
Tordesillas de la Orden. Comme elles ne croyaient pas toute l'armée
rassemblée, elles pensèrent pouvoir gagner du temps sans péril.
Cependant, lorsqu'elles virent déboucher nos masses, elles
s'empressèrent d'opérer leur retraite sur un plateau qui domine le
village, et vers lequel nous marchions. Déjà nous les avions débordées;
si j'avais eu une cavalerie supérieure ou égale en nombre à celle de
l'ennemi, ces deux divisions étaient détruites. Nous ne les poursuivîmes
pas moins avec toute la vigueur possible, et, pendant trois heures de
marche, elles furent accablées par le feu de notre artillerie, que je
fis porter en queue et en flanc, et auquel elles purent difficilement
répondre; mais, protégées par leur nombreuse cavalerie, elles se
divisèrent pour remonter la Guareña, afin de la passer avec plus de
facilité.
«Arrivés sur les hauteurs de la vallée de la Guareña, nous vîmes qu'une
portion de l'armée anglaise se formait sur la rive gauche de cette
rivière. Dans cet endroit, les hauteurs de cette vallée sont
très-escarpées, et la vallée a une largeur médiocre. Soit que ce fût le
besoin de rapprocher ses troupes de l'eau, à cause de la chaleur
excessive qui se faisait sentir, soit pour toute autre raison que
j'ignore, le général anglais en avait placé la plus grande partie dans
le fond à une demi-portée de canon des hauteurs dont nous étions les
maîtres. Aussi, en arrivant, je fis mettre en batterie quarante pièces
de canon, qui, dans un moment, curent forcé l'ennemi à se retirer après
avoir laissé un grand nombre de morts et de blessés sur la place.
L'armée marchait sur deux colonnes, et j'avais donné le commandement de
la colonne de droite, distante de celle de gauche de trois quarts de
lieue, au général Clausel. Arrivé sur les lieux, le général Clausel,
ayant peu de monde devant lui, crut pouvoir s'emparer de deux plateaux
de la rive gauche de la Guareña et les conserver; mais cette attaque fut
faite avec peu de monde. Ses troupes n'étaient pas reposées et à peine
formées. L'ennemi s'en aperçut, marcha aux troupes qu'il avait ainsi
jetées en avant, et les força à la retraite. Dans ce combat, qui fut
d'une courte durée, nous avons éprouvé quelque perte. La division de
dragons, qui soutenait l'infanterie, chargea avec vigueur contre la
cavalerie anglaise; mais le général Carrié, un peu trop éloigné du
peloton d'élite du 13e régiment, tomba au pouvoir de l'ennemi.
«L'armée resta dans sa position toute la soirée du 18; elle y resta de
même pendant toute la journée du 19. L'extrême chaleur et la fatigue
qu'on avait éprouvées pendant celle du 18 rendaient nécessaire ce repos
pour rassembler les traînards. A quatre heures du soir, l'armée prit les
armes et défila par sa gauche pour remonter la Guareña et prendre
position en face de l'Olmo. Mon intention était de menacer tout à la
fois l'ennemi et de continuer à remonter la Guareña, afin de la passer
avec facilité, ou bien, si l'ennemi se portait en force sur la haute
Guareña, de revenir, par un mouvement rapide, sur la position qu'il
aurait abandonnée. L'ennemi suivit mon mouvement. Le 20, avant le jour,
l'armée était en marche pour remonter la Guareña. L'avant-garde franchit
rapidement cette rivière là où elle n'est qu'un ruisseau et occupa le
commencement d'un immense plateau qui se continue sans aucune modulation
jusqu'à peu de distance de Salamanque. L'ennemi chercha à occuper le
même plateau; mais il ne put y parvenir. Alors il se détermina à suivre
un plateau parallèle qui se rattachait à la position qu'il venait de
quitter, et qui lui offrait partout une position dans le cas où j'aurais
marché à lui. Les deux armées marchèrent ainsi parallèlement avec toute
la célérité possible, et tenant leurs masses toujours liées, afin d'être
à tout moment en état de combattre. L'ennemi, ayant cru pouvoir nous
devancer au village de Cantalpino, dirigea une colonne sur ce village,
dans l'espoir de pouvoir être avant nous sur le plateau qui le domine et
vers lequel nous marchions; mais son attente fut trompée: la cavalerie
légère que j'y envoyai et la huitième division, qui était à la tête de
la colonne, marchèrent si rapidement, que l'ennemi fut forcé d'y
renoncer. Bien mieux, le chemin de l'autre plateau le rapprochant trop
du nôtre, et celui que nous avions ayant l'avantage du commandement,
quelques pièces de canon, qui furent placées à propos, incommodèrent
beaucoup l'ennemi; car une bonne portion de l'armée fut obligée de
défiler sous ce canon, et le reste fut obligé de repasser la montagne
pour l'éviter. Enfin je mis les dragons à la piste de l'ennemi. L'énorme
quantité de traînards qu'il laissait en arrière nous aurait donné les
moyens de faire trois mille prisonniers s'il y eût eu plus de proportion
entre notre cavalerie et la sienne; mais celle-ci, disposée pour arrêter
notre poursuite, pour presser la marche des hommes à pied à coups de
plat de sabre, pour transporter même les fantassins qui ne pouvaient
plus marcher, nous en empêcha. Cependant il est tombé entre nos mains
trois à quatre cents hommes et quelques bagages. Le soir, l'armée campa
sur les hauteurs d'Aldea-Rubia, ayant ses postes sur la Tormès, et
l'ennemi reprit sa position de San-Christoval.
«Le 21, ayant été informé que l'ennemi n'occupait pas Alba de Tormès,
j'y fis jeter une garnison. Le même jour, je passai la rivière sur deux
colonnes, prenant ma direction par la lisière des bois et établissant
mon camp entre Alba de Tormès et Salamanque. Mon objet était, en prenant
cette position, de continuer le mouvement par ma gauche, afin de
déposter l'ennemi des environs de Salamanque pour le combattre avec plus
d'avantage. Je comptais prendre une bonne position défensive où l'ennemi
ne pût rien entreprendre contre moi, et enfin venir assez près de lui
pour pouvoir profiler des premières fautes qu'il ferait et l'attaquer
avec vigueur. Le 22 au matin, je me portai sur les hauteurs de
Calvarossa de Arriba pour reconnaître l'ennemi. J'y trouvai une division
qui venait d'y arriver; d'autres étaient en marche pour s'y rendre.
Quelque tiraillement s'engagea pour occuper des postes d'observation
dont nous restâmes respectivement les maîtres. Tout annonçait que
l'ennemi avait l'intention d'occuper la position de Tejarès, qui était à
une lieue en arrière de celle dans laquelle il se trouvait dans ce
moment, distante d'une lieue et demie en avant de Salamanque. Cependant
il rassembla beaucoup de forces sur ce point, et, comme son mouvement
sur Tejarès pouvait être difficile si toute l'armée française était en
présence, je crus utile de l'appeler, afin de pouvoir faire ce que les
circonstances commanderaient. Il y avait entre nous et les Anglais deux
mamelons isolés appelés les Arapilès. Je donnai l'ordre au général
Bonnet de faire occuper celui qui appartenait à la position que nous
devions prendre; ses troupes le firent avec promptitude et dextérité.
L'ennemi fit occuper le sien: mais il était dominé par le nôtre à la
distance de deux cent cinquante toises. Je destinai, dans le cas où il y
aurait un mouvement général par la gauche et où il y aurait une
bataille, ce mamelon à être le pivot et le point d'appui de droite de
toute l'armée. La première division eut ordre d'occuper et de défendre
le plateau de Calvarossa, qui est précédé et gardé par un ravin large et
profond. La troisième division était en deuxième ligne, destinée à la
soutenir, et les deuxième, quatrième, cinquième et sixième se trouvaient
à la tête des bois en masse derrière la position d'Arapilès, pouvant se
porter également de tous les côtés, tandis que la septième division
occupait la tête gauche du bois, qui formait un mamelon extrêmement âpre
et d'un difficile accès, et que je faisais garnir de vingt pièces de
canon. La cavalerie légère fut chargée d'éclairer la gauche et de se
placer en avant de la septième division. Les dragons restèrent en
seconde ligne à la droite de l'armée. Telles étaient les dispositions
faites vers le milieu de la journée.
«L'ennemi avait ses troupes parallèlement à moi, prolongeant sa droite
et se liant à la montagne de Tejarès, qui paraissait toujours son point
de retraite.
«Il y avait en avant du plateau occupé par l'artillerie un autre vaste
plateau facile à défendre, et qui avait une action bien plus immédiate
sur les mouvements de l'ennemi. La possession de ce plateau me donnait
les moyens, dans le cas où j'aurais voulu manoeuvrer vers la soirée, de
me porter sur les communications de l'ennemi sur Tamamès: ce poste,
d'ailleurs bien occupé, était inexpugnable et complétait même la
position que j'avais prise; il était d'ailleurs indispensable de
l'occuper, attendu que l'ennemi venait de renforcer son centre, d'où il
pouvait se porter en masse sur ce plateau et commencer son attaque par
la prise de ce point important. En conséquence, je donnai l'ordre à la
cinquième division d'aller prendre position à l'extrémité droite de ce
plateau, dont le feu se liait parfaitement avec celui d'Arapilès, à la
septième division de se placer en seconde ligne pour la soutenir, à la
deuxième de se tenir en réserve de celle-ci, et à la sixième d'occuper
le plateau de la tête du bois où restait encore un grand nombre de
pièces. Je donnai l'ordre également au général Bonnet de faire occuper
par le 122e un mamelon intermédiaire entre le grand plateau et le
mamelon d'Arapilès qui défendait le débouché du village d'Arapilès;
enfin j'ordonnai au général Boyer, commandant les dragons, de laisser un
régiment pour éclairer la droite du général Foy, et de porter les trois
autres régiments en avant du bois sur le flanc de la deuxième division;
de manière à pouvoir, si l'ennemi attaquait le plateau, le charger par
la droite de ce plateau, tandis que la cavalerie légère chargerait par
sa gauche. La plupart de ces mouvements s'exécutèrent avec irrégularité:
la cinquième division, après avoir pris le poste indiqué, s'étendit par
sa gauche sans motifs ni raison: la septième division, qui avait ordre
de la soutenir, se porta à sa hauteur; enfin la deuxième division se
trouvait encore en arrière. Je sentis toutes les conséquences que ces
irrégularités pouvaient avoir, et je résolus d'y remédier moi-même
sur-le-champ, ce qui était chose facile, l'ennemi n'ayant fait encore
aucun mouvement. En même temps je reçus le rapport que l'ennemi faisait
passer de nouvelles troupes de sa gauche à sa droite; j'ordonnai aux
quatrième et troisième divisions de se porter par la lisière du bois à
hauteur, afin que je pusse en disposer au besoin. Il était quatre heures
un quart, et je me portais au plateau qui allait être l'objet d'une
lutte opiniâtre; mais dans ce moment un boulet creux m'atteignit, me
fracassa le bras droit et me fit deux larges blessures au côté droit: je
devins ainsi incapable de prendre aucune espèce de part au commandement.
Ce temps précieux, que j'aurais employé à rectifier le placement des
troupes sur la gauche, se passa sans fruit. De l'absence du commandement
naît l'anarchie, et de là le désordre. Cependant le temps s'écoule sans
que l'ennemi entreprenne rien. Enfin à cinq heures, jugeant que la
situation est favorable, l'ennemi attaque avec impétuosité cette gauche
mal formée, les divisions combattant repoussent l'ennemi, en sont
repoussées à leur tour; mais elles agissent sans ensemble et sans
méthode: les divisions que j'avais appelées pour soutenir les premières
se trouvent dans le cas de prendre part au combat sans l'avoir prévu;
chaque général fait des efforts extraordinaires pour pouvoir suppléer
par ses dispositions particulières à ce que l'ensemble laisse à désirer;
mais, s'il peut y parvenir en partie, il ne le peut complétement.
L'artillerie se couvre de gloire, fait des prodiges de valeur et au
milieu de nos pertes l'ennemi en fait d'énormes; il dirige des attaques
sur Arapilès que le brave 120e défendait; il en est repoussé laissant
plus de huit cents morts sur la place; enfin l'armée se replie, évacue
les plateaux et se retire à la lisière du bois; là l'ennemi fait de
nouveaux efforts; la division Foy, qui se trouve par la nature des
choses chargée de couvrir le mouvement rétrograde, est attaquée avec
vigueur, repousse l'ennemi constamment. Cette division ainsi que son
général méritent les plus grands éloges. Dès ce moment la retraite
s'effectua sur Alba de Tormès, sans être inquiétée par l'ennemi. Notre
perte s'élève à six mille hommes environ hors de combat; nous avons
perdu neuf pièces de canon qui, étant démontées, n'ont pu être
transportées; tout le reste des bagages, tout le parc d'artillerie, tout
le matériel de l'armée a été emmené.
«Il m'est difficile, monsieur le duc, d'exprimer les divers sentiments
qui m'ont agité au moment où la fatale blessure que j'ai reçue m'a
éloigné de l'armée; j'aurais échangé avec délices cette blessure contre
la certitude de recevoir un coup mortel à la fin de la journée, pour
conserver la faculté du commandement, tant je connaissais l'importance
des événements qui allaient se passer, et combien en ce moment, où le
choc des deux armées semblait se préparer, la présence du chef était
nécessaire pour l'ensemble à donner au mouvement des troupes et pour en
diriger l'action.
«Ainsi un moment de malheur a détruit le résultat de six semaines de
combinaisons sages, de mouvements méthodiques, dont l'issue jusqu'alors
paraissait certaine et dont tout nous faisait présager de recueillir les
fruits.
«Le 25, l'armée fit sa retraite d'Alba de Tormès sur Peñaranda, en
prenant sa direction vers le Duero. Toute la cavalerie ennemie atteignit
notre arrière-garde, composée de cavalerie et de la première division;
cette cavalerie se replia et laissa cette division trop engagée; mais
elle forma ses carrés pour résister à l'ennemi. Un d'eux fut enfoncé,
les autres résistèrent, et celui du 69e notamment tua deux cents chevaux
à l'ennemi à coups de baïonnette; depuis ce temps il n'a fait aucune
tentative contre nous.
«Le général Clausel a le commandement de l'armée, et prendra les mesures
que les circonstances exigeront. Je vais me faire transporter à Burgos,
où j'espère qu'avec du repos et des soins je pourrai me guérir des
blessures graves que j'ai reçues, et qui m'affligent plus par
l'influence funeste qu'elles ont eue sur les succès de l'armée que par
les souffrances qu'elles me font éprouver.
«Je ne saurais trop faire l'éloge de la valeur avec laquelle les
généraux et les colonels ont combattu, et du bon esprit qui les a animés
dans cette circonstance difficile. Je dois faire mention particulière du
général Bonnet, dont au surplus la réputation est faite depuis
longtemps; je dois également nommer le général Taupin qui commandait la
sixième division. Le général Clausel, quoique blessé, n'a pas quitté le
champ de bataille et a donné l'exemple d'une grande bravoure, et a payé
de sa personne jusqu'à la fin. Le général d'artillerie Tirlet et le
colonel Dijeon, commandant la réserve d'artillerie, se sont
particulièrement distingués.
«Dans cette journée, toute malheureuse qu'elle est, il y a eu une
multitude de traits dignes d'être cités et qui honorent le nom français.
Je m'occuperai à les faire recueillir, et je solliciterai de Sa Majesté
des récompenses pour les braves qui s'en sont rendus dignes. Je ne dois
pas différer de citer la belle conduite du sous-lieutenant Gullimat, du
118e régiment, qui s'est élancé dans les rangs ennemis pour y enlever un
drapeau dont il s'est emparé, après avoir coupé le bras de celui qui le
portait, et qu'il a rapporté dans nos rangs malgré les coups de
baïonnette qu'il a reçus.
«Nous avons à regretter la perte du général de division Ferey, mort de
ses blessures, du général Thomières, tué sur le champ de bataille, et du
général Desgraviers. Les généraux Bonnet et Clausel, et le général de
brigade Menrse ont été blessés.»