«Salamanque, le 2 mai 1812.
«Monseigneur, je reçois la lettre que Votre Altesse m'a fait l'honneur
de m'écrire le 16 avril. _Il est dur d'être accablé des reproches les
plus amers_ sans les avoir _mérités_. Vos instructions du 18 et du 21
février sont _rédigées d'une manière si impérative, qu'elles
suffiraient_ pour faire _condamner_ devant un _tribunal un général_ qui
ne s'y serait pas _conformé_. Elles consacraient formellement le cas où
l'ennemi serait en possession _de l'initiative; elles disaient même: «Si
lord Wellington marche avec toutes ses troupes sur Badajoz, laissez-le
aller, rassemblez votre armée, et il reviendra bien vite.»_ C'est
précisément ce que j'ai fait: toutes les raisons qui établissent que les
divisions auraient dû rester sur le Tage, je les ai senties, et elles
sont toutes consignées dans les lettres que je vous ai écrites: c'est
donc par pure obéissance que je les ai rappelées.
«Je ne puis donc être responsable du mauvais effet qui en est résulté.
J'ai mis mes troupes en mouvement pour Rodrigo aussitôt que j'ai pu
avoir des subsistances pour exécuter cette opération. J'ignore par
quelle magie on aurait pu la commencer plus tôt sans laisser hommes et
chevaux sur la route.
«Ayant une fois renoncé à la marche sur le Tage, je ne pouvais y revenir
brusquement, attendu qu'au même instant j'avais rappelé les officiers
que j'avais envoyés à Madrid avec des fonds pour presser l'envoi des
subsistances sur Almaraz, et qu'alors tous les envois avaient
complètement cessé. Avec quinze jours de vivres, j'aurais passé le Tage;
mais comment subsister ensuite avec les moyens du pays compris entre le
Tage et la Guadiana, le désert le plus affreux qui existe, et en
présence de l'ennemi? La destruction de l'armée en aurait été la
conséquence nécessaire. Il n'y avait que des envois prompts de Madrid
qui pussent pourvoir aux besoins de l'armée, et je ne pouvais y compter,
car je n'ai trouvé dans cette ville ni secours, ni force, ni volonté. A
l'époque où nous sommes, on ne peut pas faire un mouvement sur cette
frontière sans l'avoir préparé un mois d'avance, et, après que ce
mouvement a été exécuté, l'armée est incapable pendant longtemps de se
mouvoir de nouveau. Je crois l'avoir dit plus d'une fois, l'Empereur n'a
point d'armée ici; car, quoiqu'il ait de braves soldats, ils ne peuvent
ni se mouvoir ni se tenir réunis, faute de moyens de transport et de
magasins. Vous me dites que j'ai annulé l'armée au commencement de la
campagne; ce qui annule l'armée, c'est l'absence totale de moyens et le
refus que l'Empereur a toujours fait de lui en accorder, tandis qu'il
est assez connu que l'ennemi en a surabondance. On ne peut former des
magasins qu'avec de l'argent, et l'Empereur n'a jamais voulu en donner.
On nous a même enlevé les moyens de transport qui nous avaient été
accordés, au moment où ils nous étaient le plus nécessaires.
Permettez-moi de le dire: il n'y a peut-être pas d'exemple qu'une armée
ait été laissée dans un pareil abandon; peut-être même suis-je autorisé
à dire que, sans ma sollicitude et mes soins de tous les instants, il
serait déjà arrivé de grands malheurs. L'Empereur voit toujours, dans
son armée de Portugal, une armée nombreuse, une armée reposée et
disponible; mais il oublie que quatorze à quinze mille hommes sont
indispensables pour l'occupation du pays, ce qui réduit d'autant la
force pour combattre; que, comme nulle part un ordre, une simple lettre,
ne peuvent être portés que par cent cinquante ou deux cents hommes, et
qu'on n'obtient pas une seule ration sans l'action immédiate d'une force
imposante, la totalité des troupes se trouve continuellement en
mouvement, et elles se fatiguent réellement plus qu'elles ne le feraient
en campagne, quoiqu'elles paraissent tranquilles dans leurs
cantonnements. Il n'y a jamais eu dans ma conduite ni tâtonnement ni
fluctuation, mais bien le sentiment de la faiblesse de mes moyens
jusqu'à la récolte, et la conviction de la nécessité de se contenter de
chercher à arrêter l'ennemi dans ses opérations, ne pouvant le
maîtriser. Je le répète, jusqu'à la récolte, il n'y a que de l'argent
qui puisse rendre à l'armée quelque mobilité. Il semblerait que Sa
Majesté ignore la situation présente de l'Espagne, celle de son armée de
Portugal, le nombre et les forces toujours croissantes des guérillas, et
les difficultés épouvantables que présente ici le plus léger mouvement
exécuté en corps d'armée. Je supplie Votre Altesse de m'expliquer
pourquoi, dans un pareil ordre de choses, les ordres sont si précis et
si impératifs, si ce n'est pour qu'on les suive. En faisant ce que
l'Empereur trouve aujourd'hui que j'aurais dû faire, il est possible que
je n'eusse pas réussi à sauver Badajoz. Dans ce cas, de quel poids ne
seraient pas contre moi les reproches de l'Empereur et quelle
responsabilité n'aurais-je pas encourue? Ce n'est pas que je redoute la
responsabilité, je me sens au contraire toute la force de la supporter;
mais il faut qu'après m'avoir donné des moyens proportionnés aux besoins
de l'armée, on me laisse quelque latitude dans le mode de leur emploi.
«L'Empereur me compte, comme étant destinées à combattre l'armée
anglaise, deux divisions de l'armée du Nord, sa cavalerie et une partie
de son artillerie. J'ai demandé il y a six à sept semaines au général
Dorsenne de faire relever dans quelques postes les troupes que je me
proposais de conduire en Portugal. Non-seulement il n'a relevé aucun de
mes postes, mais même il ne m'a pas encore envoyé deux des trois
régiments de marche qu'il avait à moi; il m'a, de plus, déclaré qu'il
lui était absolument impossible de me promettre aucun secours pour
l'avenir. Ainsi, si l'armée marche aux Anglais, il faut, pour qu'elle
soit en situation de combattre, qu'elle évacue tout le pays et porte la
confusion à son comble, et, si elle ne prend pas cette mesure, elle se
trouve très-inférieure en nombre. D'après cela, Sa Majesté peut
apprécier ma position.
« Je ne pense pas que personne ait plus de patriotisme que moi, plus
d'attachement pour l'Empereur et mette à un plus haut prix la gloire de
ses armes. Ainsi donc Sa Majesté peut être assurée du zèle avec lequel
je seconderai le roi d'Espagne. Mais je prends acte ici que je ne puis
être responsable de ses dispositions, et l'Empereur trouvera sans doute
juste ma réserve lorsqu'il calculera les conséquences qui peuvent
résulter de la disposition que vient de prendre le roi pour conduire
trois divisions de l'armée de Portugal sur Séville par la Manche. »