«Valladolid, le 20 février 1812.
«Monseigneur, je reçois les lettres que vous m'avez fait l'honneur de
m'écrire le 11 février; plus je les ai méditées, plus je me suis
convaincu que, si Sa Majesté était sur les lieux, elle envisagerait la
position de son année de Portugal d'une tout autre manière. Votre
Altesse me dit que j'aurais dû concentrer mes troupes à Salamanque, mais
elle oublie que précédemment les ordres de l'Empereur étaient d'avoir
trois divisions au delà des montagnes. Si je concentrais l'armée à
Salamanque, elle ne pourrait y vivre quinze jours; et bientôt un désert
semblable à celui qui sépare Rodrigo de Salamanque séparerait Salamanque
de Valladolid, ce qui rendrait pour l'avenir bien pire la situation de
l'armée. L'Empereur veut que je fasse des mouvements offensifs sur
Rodrigo; mais Sa Majesté ignore donc que le plus léger mouvement ici
cause une perte énorme de moyens, et spécialement de chevaux,
équivalente à cette qui résulterait d'une bataille; de manière qu'il
faut restreindre ses mouvements pour un objet déterminé et positif et
qui promette des résultats. Si l'armée faisait un mouvement sur Rodrigo
aujourd'hui, elle ne pourrait pas passer l'Aguada, parce que dans cette
saison cette rivière n'est pas guéable. L'armée ne pourrait pas rester,
faute de vivres, trois jours devant Rodrigo, et cette simple marche, qui
n'aurait aucun résultat et n'aurait donné aucun change à l'ennemi, parce
qu'il connaît bien l'impossibilité absolue où nous sommes de rien
entreprendre, cette simple marche, dis-je, ferait perdre à l'armée cinq
cents chevaux et la rendrait incapable de faire aucun mouvement pendant
six semaines, parce qu'il faudrait qu'elle se dispersât jusqu'à vingt et
vingt-cinq lieues pour aller former sa réserve de vivres, et qu'elle eût
le temps de les rassembler et de les préparer. Au mois d'avril de
l'année dernière, l'armée de Portugal a perdu presque tous ses chevaux
d'artillerie et le plus grand nombre de ses chevaux de cavalerie, pour
être restée entre la Coa et l'Aguada pendant six jours; et cependant la
saison était plus avancée et le pays moins désert qu'aujourd'hui.
«Sa Majesté pense que je ne dois point envoyer mes troupes se perdre sur
les derrières; mais n'ai-je pas dû relever sept mille hommes de la garde
et les troupes de l'armée du Nord dans les postes qu'elles occupaient,
postes qui ne peuvent être abandonnés sans bouleverser tout le pays et
renoncer aux moyens de vivre.
«Votre Altesse me parle du siége de Rodrigo. Si je reçois des transports
et un équipage de vivres, cette opération sera facile après la récolte;
mais, avant et sans ces moyens, il est absolument impossible d'y songer.
Votre Altesse me dit qu'il est de mon honneur de faire tout ce qui sera
utile au service de l'Empereur; mais je n'ai point ici de torts à me
reprocher; car, certes, les causes de la perte de Rodrigo me sont tout à
fait étrangères. Si les circonstances eussent mis plus tôt cette
frontière sous mes ordres, je crois pouvoir le dire avec fondement,
Rodrigo serait encore à nous.
«Votre Altesse me dit que, si l'armée était réunie à Salamanque, les
Anglais seraient fous de se porter en Estramadure, en me laissant
derrière eux et maître d'aller à Lisbonne; mais cette combinaison, ils
l'ont faite au mois de mai dernier, quoique toute l'armée fut à peu de
distance de Salamanque, quoique l'armée du Nord fût double de ce qu'elle
est aujourd'hui, quoique la saison, plus avancée, pût permettre de faire
vivre les chevaux, et que nous fussions maîtres de Rodrigo. Ils n'ont
pas cru possible alors que nous entreprissions cette opération, et ils
ont eu raison. L'imagineraient-ils aujourd'hui, que toutes les
circonstances que je viens d'énoncer sont contraires, et qu'ils
connaissent la grande quantité de troupes qui est rentrée en France.
«L'ennemi avait si bien le projet de faire depuis longtemps le siége de
Badajoz, que, depuis près de quatre mois, il a établi de grands magasins
à Campo-Maior, et j'en ai rendu compte à Votre Altesse. Il n'a cessé de
les augmenter depuis. Il était tellement résolu à faire un détachement
après la prise de Rodrigo, que, quoiqu'il sût très-bien que j'étais en
pleine marche avec l'armée pour me rendre sur la Tormès, et de là sur
l'Aguada, il a fait partir deux divisions le surlendemain de
l'occupation de Rodrigo.
«L'armée de Portugal, dans l'état actuel des choses, n'ayant pas même un
ennemi devant elle, ne pourrait pas dépasser la Coa, et les forces que
lord Wellington y a laissées sont plus que suffisantes pour mettre à
l'abri de tous événements les villages les plus avancés du Portugal. En
conséquence, aucun mouvement de ce côté ne remplirait l'objet de sauver
Badajoz. Il n'y a que des dispositions qui donnent une action immédiate
sur cette place qui puissent en imposer à l'ennemi et faire espérer
d'atteindre le but proposé.
«L'Empereur, à ce qu'il me paraît, compte pour rien les difficultés de
vivre. Ces difficultés font tout; et, si elles eussent cessé par la
formation de magasins, tout ce que pourrait ordonner l'Empereur serait
exécuté avec ponctualité et facilité. Mais nous sommes loin de là, et je
n'ai rien à me reprocher à cet égard. Je ne commandais pas ici il y a
trois mois. J'ai voulu faire des magasins dans la vallée du Tage, et, à
cet effet, j'ai demandé un territoire étendu, fertile et à portée, avec
des moyens de transport. Le territoire m'a été refusé, et les moyens de
transport, accordés et longtemps attendus, ont reçu, à ce qu'il paraît,
une autre destination.
«J'arrive dans le Nord au mois de janvier, et je ne trouve pas un grain
de blé on magasin, pas un sou dans les caisses, des dettes partout, et,
résultat infaillible du système absurde d'administration qui a été
adopté, une disette réelle ou factice dont il est difficile de se faire
une juste idée. On n'obtient dans les cantonnements des subsistances
journalières que les armes à la main; il y a loin de là à la formation
de magasins qui permettant de faire mouvoir l'année.
«Nous ne sommes pas à deux de jeu dans l'espèce de guerre que nous
faisons ici avec les Anglais; l'armée anglaise est toujours réunie et
disponible, parce qu'elle a beaucoup d'argent et beaucoup de transports.
Sept à huit mille mulets sont employés pour le transport de ses
subsistances. Le foin que toute la cavalerie anglaise mange, sur les
bords de la Coa et de l'Aguada vient d'Angleterre. Que Sa Majesté juge,
d'après cela, quel rapport il y a entre nos moyens et les leurs, nous
qui n'avons pas un magasin qui renferme quatre jours de vivres pour
l'année, et aucuns moyens de transport, nous qui ne pouvons pas envoyer
une réquisition avec fruit au plus misérable village sans faire un
détachement de deux cents hommes, et qui sommes obligés de nous
éparpiller a des distances énormes et d'être constamment en course pour
subsister.
«Quelque faibles que soient les garnisons des villes, on ne peut
exprimer quelle difficulté il y a à les pourvoir de subsistances. Ainsi,
quelque effort que j'aie fait, Valladolid ne renferme pas pour cinq
jours de vivres.
«Cet état de choses ne changera entièrement qu'après la récolte, avec
des principes d'administration plus raisonnables, et avec plus d'ordre
qu'on n'en a mis jusqu'ici. D'ici à cette époque, l'armée sera dans la
position la plus difficile qu'on puisse dépeindre, et il serait injuste
d'attendre beaucoup d'elle. On ne peut rien faire ici qu'avec du temps:
il faut créer ses moyens, les organiser, et pour cela il faut être à
l'époque des ressources; malheureusement j'arrive ici quand elles sont
épuisées.
«Il est possible que Sa Majesté ne soit pas satisfaite de mes raisons;
mais j'avoue que je ne conçois pas la possibilité d'exécuter ce qui
m'est prescrit sans préparer des désastres pour l'avenir. Si Sa Majesté
en juge autrement, je lui renouvellerai avec instance la prière de me
donner un successeur dans mon commandement, qui alors doit être confié
en de meilleures mains.
«En attendant, je vais, conformément à ma lettre d'hier, faire tous mes
efforts pour sauver Badajoz; si j'y parviens, quand les apparences
indiqueront que l'ennemi renonce à toute offensive dans le Midi, je
ramènerai alors toutes mes troupes dans la Vieille-Castille, et je ferai
réoccuper les Asturies.
«J'espère au surplus qu'avant ce temps Sa Majesté m'aura soulagé d'un
fardeau qui est au-dessus de mes forces.»