«Paris, le 21 novembre 1811.
«L'Empereur me charge de vous faire connaître, monsieur le maréchal, que
l'objet le plus important, en ce moment, est la prise de Valence;
l'Empereur ordonne que vous fassiez partir un corps de troupes qui,
réuni aux forces que le roi détachera de l'armée du Centre, se dirige
sur Valence pour appuyer l'armée du maréchal Suchet, jusqu'à ce qu'on
soit maître de cette place.
«Faites exécuter, sans délai, cette disposition, de concert avec Sa
Majesté le roi d'Espagne, et instruisez-moi de ce que vous aurez fait à
cet égard. Nous sommes instruits que les Anglais ont vingt mille malades
et qu'ils n'ont pas vingt mille hommes sous les armes, en sorte qu'ils
ne peuvent rien entreprendre; l'intention de l'Empereur est donc que
douze mille hommes, infanterie, cavalerie, sapeurs, marchent de suite
sur Valence; que vous détachiez même trois à quatre mille hommes sur les
derrières pour maintenir les communications, et que vous, monsieur le
maréchal, soyez en mesure de soutenir la prise de Valence. Cette place
prise, le Portugal sera près de sa chute, parce qu'alors, dans la bonne
saison, l'armée de Portugal sera augmentée de vingt-cinq mille hommes de
l'armée du Midi, et de quinze mille hommes du corps du général Reille,
de manière à réunir plus de quatre-vingt mille hommes. Dans cette
situation, vous recevriez l'ordre de vous porter sur Elvas et de vous
emparer de tout l'Alentejo, dans le temps que l'armée du Nord se
porterait sur la Coa avec une armée de quarante mille hommes. L'équipage
de pont, qui existe à Badajoz, servirait à jeter des ponts sur le Tage.
L'ennemi serait hors d'état de rien opposer à une pareille force qui
offre toutes les chances de succès, sans présenter aucun danger. C'est
donc Valence qu'il faut prendre. Le 6 novembre, nous étions maîtres d'un
faubourg; il y a lieu d'espérer que la place sera prise en décembre, ce
qui vous mettrait, monsieur le duc, à portée de vous trouver devant
Elvas dans le courant de janvier; envoyez-moi votre avis sur le plan
d'opération, afin qu'après avoir reçu la nouvelle de la prise de Valence
l'Empereur puisse vous donner des ordres positifs.»
COMMENTAIRES SUR LA CORRESPONDANCE OFFICIELLE
QUI PRÉCÈDE.
L'esprit des lettres ci-dessus doit être médité dans son ensemble. Dès
ce moment, on voit Napoléon se placer dans un monde idéal créé par son
imagination. Il bâtit dans le vide, il rêve ce qu'il désire, et donne
des ordres, comme s'il ignorait le véritable état des choses, et qu'on
lui eût caché la vérité.
L'armée de Portugal est forte de trente-deux mille hommes; il lui donne
un assez vaste territoire pour vivre; mais le territoire, riche et
productif, est placé à plus de soixante lieues de la frontière, et
l'armée et le pays sont sans moyens de transport. Or il faut, pour
vivre, de deux choses l'une: ou que les subsistances soient apportées
aux troupes, ou que celles-ci aillent les chercher. Ce sont les
provinces de Tolède et d'Avila qui seules possèdent des ressources, le
reste n'est qu'un désert: et il demande que l'armée occupe Alcantara,
situé sur la frontière même de Portugal, qui est une ville ouverte;
qu'on y exécute des travaux pour en faire un poste défensif; mais, pour
protéger ces travaux, il eût fallu qu'une masse de troupes respectable,
et une forte division au moins y fût réunie et se tînt constamment
rassemblée: il eût fallu, pour faire vivre pendant un mois dix mille
hommes, prendre des ressources à trente lieues alentour, et pour cela
éparpiller les troupes. Ainsi une station prolongée à Alcantara était
tout à fait impossible. Napoléon veut qu'un tiers de l'armée et la
cavalerie occupent Truxillo, et toute cette partie de l'Estramadure est
sans habitants, sans culture, et soumise à l'influence la plus délétère
et la plus malsaine. Il veut que l'on communique journellement avec
Rodrigo, qui est à soixante lieues de distance, ce qui ne pouvait se
faire qu'au moyen d'échelons multipliés, et il oublie l'état de
l'Espagne, qui était tel, que le commandement effectif et réel se
réduisait seulement au lieu que couvrait l'ombre des baïonnettes.
Ainsi, pour obtenir le moindre secours, exploiter les moindres
ressources, il fallait la présence des troupes: de là un éparpillement
indispensable, immense, qui ôtait toute consistance et toute mobilité à
l'armée; état de choses dont cette guerre d'Espagne offre peut-être un
exemple unique dans l'histoire, au moins d'une manière si permanente;
état de choses, qui n'a jamais cessé d'être le même pendant tout le
temps que j'ai commandé.
Ce n'était pas assez; il eût voulu que j'occupasse encore Merida, que je
fisse fortifier cette ville, située à trente lieues du Tage, et avec
laquelle je ne pouvais communiquer que par un autre désert, en marchant
parallèlement à la frontière de Portugal, tandis qu'elle se trouvait
naturellement la tête de l'armée du Midi, chargée de Badajoz. Il voulait
enfin que j'eusse un fort à Baños, à trente lieues du côté opposé. En
lisant de pareilles instructions, on croit entendre rêver.
Il reconnaît cependant que des forces considérables sont indispensables
et qu'on est loin d'en posséder le chiffre: il annonce de puissants
renforts; parmi les premiers est une colonne de six mille hommes, et de
huit cent cinquante chevaux, conduite par le général Vandermaesen, qui
se compose de régiments de marche des corps de l'armée de Portugal; mais
cette colonne est retenue partout par l'urgence des besoins, et employée
à toutes les corvées: elle ne rejoint l'armée de Portugal qu'à la fin de
l'année, réduite de plus de moitié.
On annonce que l'armée du Nord va être renforcée et que, dès le 15 août,
elle pourra prendre position sur la Coa et couvrir Rodrigo; et cependant
cette armée est dans une telle détresse, ainsi qu'on le voit par les
lettres du duc d'Istrie, qu'elle retient non-seulement la colonne du
général Vandermaesen, mais encore les hommes de l'armée de Portugal,
sortis des hôpitaux, et organisés en corps provisoires qui font le
service à l'armée du Nord.
Ce sont des rêves pareils qui fondent les calculs d'une campagne de
guerre, des projets d'opérations, la sécurité de l'avenir!
On laisse les agents du roi dans les provinces destinées à faire vivre
l'armée de Portugal, et ils font vider les magasins et vendre les
approvisionnements qu'ils renferment avant l'arrivée des troupes; c'est
ainsi qu'ils pourvoient à leurs besoins. Cependant, de toutes ces
dispositions, une seule s'exécute, celle qui concerne la garnison de
Rodrigo: cette place ne regarde plus directement l'armée de Portugal,
elle appartient à l'armée du Nord; c'est le général de celle-ci qui en
reçoit les rapports, qui fournit les troupes, et nomme le commandant;
c'est à lui de veiller sur elle, et de pourvoir à sa conservation, sauf
le cas d'un siége où l'armée de Portugal doit venir à son aide et lui
porter assistance.--Tels sont les préliminaires d'une campagne où les
ordres contradictoires vont se succéder et les illusions grandir jusqu'à
ce qu'elles deviennent de véritables aberrations.
OBSERVATIONS SUR LA CORRESPONDANCE DE 1811, SUR CELLE DE 1812, ET RÉCIT
HISTORIQUE DES CAUSES DU SIÉGE DE RODRIGO, ET DE L'ENLÈVEMENT DE CETTE
PLACE.
Les pièces indiquées ci-dessus présentent le tableau de contradictions
sans exemple, et d'une confusion dans les projets qui explique
suffisamment la cause de tous les malheurs de l'Espagne, et donne le
moyen de reconnaître, en outre, la bonne foi qui règne dans la
discussion des événements.
La prise de Rodrigo est l'effet immédiat des dispositions impératives
ordonnées par l'Empereur.