«Navalmoral, le 1er août 1811.
«Je reçois les dépêches que Votre Altesse m'a fait l'honneur de m'écrire
par mon aide de camp. J'ai lu avec une grande attention l'instruction
qu'elles renferment. J'avais conçu, comme Sa Majesté, le système qu'il
convenait de suivre aujourd'hui pour l'armée de Portugal et le but
qu'elle avait à remplir, et c'est dans cet esprit que j'ai agi jusqu'à
présent. Les localités, les différentes circonstances, rendent cependant
indispensable d'apporter diverses modifications dans ces dispositions.
«Je ne puis pas placer plus d'une division à Truxillo, attendu qu'il y a
impossibilité absolue d'y vivre. Une division et cinq cents chevaux qui
y sont aujourd'hui éprouvent les plus grandes difficultés pour les
subsistances, et peut-être leur sera-t-il impossible d'y rester. Je ne
puis pas avoir de troupes sur la Guadiana à moins que la plus grande
partie de l'armée ne soit à Truxillo; car elles y seraient compromises,
puisqu'il n'y a que trois marches d'Albuquerque, où l'ennemi a
habituellement des troupes, et où il peut rassembler inopinément des
forces considérables qui sont cantonnées à Portalègre, Campo-Maior et
environs, et que, s'il parvenait à s'emparer de la chaussée, les troupes
qui seraient sur la Guadiana n'auraient d'autre retraite que de se jeter
dans la Manche après avoir abandonné leurs canons, n'ayant point de ce
côté de routes praticables aux environs ou en Andalousie. D'un autre
côté, comme je l'ai dit plus haut, six mille hommes ont grand peine à
vivre; à plus forte raison, douze à quinze mille y seraient-ils dans
l'embarras. Tout le pays que l'Empereur donne à l'armée de Portugal,
entre la Guadiana et le Tage, est un vaste désert absolument inculte,
couvert de bois ou consacré aux pâturages. Les environs de Cacerès et de
Montanchès seuls offrent quelques ressources, et encore ces cantons ne
produisent-ils guère que du vin.
«L'Empereur ayant une sollicitude particulière pour le Midi, il
semblerait que l'armée devrait stationner sur les bords de la Guadiana;
mais, outre que, dans cette saison, tout le pays est pestilentiel, le
même raisonnement que je fais pour un petit corps s'applique à l'armée
entière; car, dans cette hypothèse, évidemment l'ennemi, marchant à
Truxillo, où il peut se rendre avec la plus grande facilité, attendu
qu'il existe de toutes parts de bonnes communications qui arrivent sur
ce point de la frontière du Portugal, l'armée serait fort compromise,
et, dans tous les cas, serait forcée à une prompte retraite, qui
équivaudrait presque à une défaite dans l'opinion. D'ailleurs, l'armée
de Portugal, n'étant pas aujourd'hui assez forte pour combattre seule
l'armée anglaise, ne doit pas se placer de manière à être obligée de
livrer bataille malgré elle, et avant que d'autres troupes soient
entrées en communication avec elle. Il me semble que la communication de
l'armée de Portugal avec l'Estramadure, étant parallèle à l'ennemi, et
par suite découverte dans toute son étendue, s'oppose à ce que cette
armée soit chargée de Badajoz et habituellement de cette frontière,
tandis que, la communication de l'armée du Midi étant directe, quelle
que soit la faiblesse du corps qu'elle porte en avant, celui-ci n'a rien
à craindre, même en se repliant devant des forces supérieures, puisqu'il
se rapproche de ses magasins et de ses renforts sans jamais risquer de
perdre sa communication, aucun autre débouché n'étant offert à l'ennemi.
Au pis aller, ce corps arrive sur une chaîne de montagnes, où peu
d'hommes équivalent à beaucoup, ce qui donne le temps de rassembler les
troupes de l'Andalousie pour déboucher ensuite. Il me paraît qu'il
résulte de la situation des choses et des localités que l'armée de
Portugal, stationnée sur le Tage, ne peut pas se charger de la défensive
immédiate en Estramadure, mais bien de délivrer l'Estramadure, tandis
que les troupes de l'armée du Midi sont merveilleusement placées pour
garder le pays sans se compromettre. Enfin que, dans l'hypothèse d'une
guerre sérieuse sur la rive gauche du Tage, ce n'est jamais à l'armée du
Midi à venir au secours de l'armée de Portugal, mais à l'armée de
Portugal à aller au secours de l'armée du Midi. En conséquence, c'est à
celle-là à s'engager la dernière, et, en dernière analyse, l'armée de
Portugal doit toujours agir en offensive en Estramadure. Truxillo est en
outre un mauvais poste, et la division qui l'occupe ne devrait jamais y
combattre, quand même l'ennemi se présenterait en force égale, parce
qu'elle est encore trop loin du Rio del Monte, que l'ennemi pourrait
passer avant elle. D'après cela, voici quelles sont les instructions que
j'ai données au générai Foy, qui commande à Truxillo: l° de pousser de
fréquents partis sur Merida et sur Cacerès, afin d'avoir des nouvelles
de l'ennemi et communiquer avec les troupes légères de l'armée du Midi;
2° de placer une portion de son artillerie et de ses troupes à
Jaraicejo, sur la droite du Rio del Monte, et, dans le cas d'attaque de
la part de l'ennemi, de se replier sans combattre sur Jaraicejo, où il
serait en sûreté pour quelque temps, attendu que le Rio del Monte, par
la profondeur de son lit et l'escarpement de ses rives, présente un
grand obstacle, surtout dans sa partie intérieure, et que l'ennemi ne
pourrait le tourner qu'en remontant cette rivière et en s'exposant
lui-même à perdre sa communication si, sur ces entrefaites, le général
Foy recevait des renforts qui le missent en état de reprendre
l'offensive. Si le général Foy était forcé dans cette position, il se
retirerait sur les hauteurs du Tage; les localités offrent la plus
facile défense contre des forces extrêmement supérieures. J'y fais
exécuter en outre des travaux qui en feront en peu de jours un excellent
camp retranché pour une division. Je fais exécuter également des travaux
qui assurent sa communication avec le fort construit sur le bord du
Tage, empêchent que cette division, en stationnant, ne soit jamais
séparée de la rivière, et lui donnent toujours la faculté de la
repasser. Ainsi, au moyen des dispositions prises, 1° j'ai des troupes
sur le plateau de l'Estramadure, qui voient ce qui se passe et
m'informent des mouvements de l'ennemi; 2° ce corps, forcé, par la
marche de l'ennemi, à se replier, occupe des positions d'où il est
inexpugnable, et qui m'assurent la position, non-seulement de la rive
gauche du fleuve, mais encore des hauteurs qui le dominent à environ une
lieue, hauteurs que je regarde comme un beaucoup plus grand obstacle que
le fleuve lui-même; 3° enfin, dans la position que j'ai donnée
aujourd'hui à l'armée, cinq divisions pourraient être réunies au delà du
Tage en quarante-huit heures si les circonstances l'exigeaient, et la
sixième un peu plus tard. Il me paraît donc que j'ai résolu le problème,
puisque l'armée ne peut pas perdre la faculté de se porter en masse sur
la rive gauche; qu'elle peut le faire toujours en très-peu d'instants,
et que, de là, pouvant se jeter sur tous les points de l'Estramadure,
elle garde cette province comme si elle y était stationnée, mais sans
danger, et toujours maîtresse de ses mouvements.
«Dans le cas où il y aurait une impossibilité absolue à la division du
général Foy de vivre à Truxillo, cette division repasserait le Tage;
mais, afin de conserver toujours la possession des hauteurs de Miravete,
je fais construire, comme faisant partie du camp retranché, deux forts
qui pourront être abandonnés à eux-mêmes, et qui, défendus par cent
hommes, assurent toujours la possession du col, et, par conséquent, un
débouché. Dans ce cas, j'enverrai de fortes reconnaissances toutes les
semaines à Truxillo, sur la route de Merida et sur celle de Cacerès,
afin d'être instruit des mouvements de l'ennemi.
«J'avais déjà ordonné la construction d'un pont sur pilotis sur le Tage,
et on s'occupe de la recherche des bois nécessaires à ce travail. J'ai
fait construire deux têtes de pont avec des réduits qui avant cinq jours
seront terminées, et formeront une espèce de place susceptible d'être
défendue par quatre cents hommes, et assez bonne pour être abandonnée à
elle-même. Ce poste renferme mes magasins de vivres; et ces magasins
s'augmenteront au fur et à mesure que j'en aurai les moyens. Comme pour
placer sainement l'armée et trouver les moyens de la faire vivre, j'ai
été obligé de l'établir en grande partie sur la rive droite du Tietar,
dans la Vera de Placencia, et que le point naturel de rassemblement de
l'armée, en cas de marche inopinée de l'ennemi sur elle, est sur la rive
gauche de cette rivière, j'ai fait construire trois ponts, dont un,
celui qui est sur la route de Placencia, est couvert par une tête de
pont. Cette disposition est nécessitée par la nature de la rivière du
Tietar, qui en douze heures de pluie croît de six à huit pieds. Toute
mon artillerie est à Navalmoral, et la division de dragons dans les
points des bords du Tage qui peuvent la nourrir. Enfin mon quartier
général est à deux lieues du Tage, et je sais tous les jours, à douze
heures de date au plus, ce qui se passe dans le coeur de l'Estramadure
et dans les environs de Coria.
«Votre Altesse me mande que l'intention de l'Empereur est que, pour
préparer l'offensive, j'occupe Alcantara et que je le fasse mettre en
état de défense. C'est une opération que j'exécuterai aussitôt que j'en
aurai les moyens, mais aujourd'hui je ne pourrais pas l'entreprendre, et
voici mes raisons: pour qu'Alcantara soit mis en état de défense, il
faudra au moins un mois de travail; il faudra, vu la proximité de
l'ennemi, tenir à portée des forces assez considérables; mais je ne
saurais comment les faire vivre; il faut donc auparavant que j'aie ici
des magasins considérables formés qui puissent suivre le mouvement des
troupes, assurer leurs subsistances, et permettre de les tenir réunies;
une fois cet objet rempli, rien ne sera plus aisé que d'exécuter les
intentions de l'Empereur. D'ici à cette époque je ferai également
rassembler les bois nécessaires aux réparations du pont d'Alcantara,
afin que ce travail, qu'on regarde tomme difficile, mais cependant comme
praticable, puisse être exécuté sans retard. Indépendamment des motifs
ci-dessus et qui me paraissent sans réplique, il devient indispensable
de laisser l'armée en repos pendant les grandes chaleurs, sous peine de
la voir fondre par les maladies; elle a besoin, non-seulement de repos
pour sa santé, mais aussi de repos pour se réparer.
«J'espère que Sa Majesté conclura, du compte que je viens de vous
rendre, que j'ai pris toutes les mesures convenables pour soutenir et
secourir l'armée du Midi de tous mes moyens; et, quoique l'expérience
m'ait déjà prouvé qu'il était bon de ne pas trop compter sur la parole
de M. le duc de Dalmatie et sur sa fidélité à remplir ses engagements,
Sa Majesté ne rendrait pas justice à mon amour pour le bien public et à
mon dévouement à son service si elle doutait que je ne fisse plus que
mes devoirs en cette circonstance comme en toute autre. La promptitude,
au surplus, avec laquelle je suis parti de Salamanque, le peu de moyens
que j'avais à ma disposition, et qui m'auraient autorisé à retarder de
quelque temps mon mouvement pour les augmenter, sont, j'ose le croire,
un garant de ce que je ferais à l'avenir, s'il en était besoin. Je
n'hésiterai jamais à aller avec toutes mes forces au secours du maréchal
duc de Dalmatie lorsqu'il le faudra; mais j'avoue que je redouterais
extrêmement d'être dans une situation inverse.
«Il me reste à parler à Votre Altesse de la situation dans laquelle se
trouve l'armée. Sa Majesté suppose que depuis plus d'un mois j'ai reçu
les chevaux d'artillerie de la garde que le duc d'Istrie devait me
fournir. Je les ai réclamés à plusieurs reprises, toujours en vain, et
en ce moment le comte Dorsenne refuse d'une manière formelle de les
donner avant d'en avoir reçu un pareil nombre de France, ce qui
évidemment est contraire aux intentions de l'Empereur; car, s'il n'eût
pas voulu me donner un secours immédiat, il aurait donné l'ordre de me
les envoyer directement de France. Le comte Dorsenne annonce que, quand
il aura reçu cinq cents chevaux, il n'en enverra que trois cent
quatre-vingt-sept; attendu, dit-il, qu'il doit faire entrer en compte
cent treize chevaux que le duc d'Istrie a donnés au prince d'Essling il
y a trois mois, et qui me paraissent tout à fait étrangers à ceux-ci.
«Il résulte de la non-exécution des ordres de Sa Majesté que
l'artillerie de l'armée est aujourd'hui dans une situation pire que
celle où elle était à l'époque où j'ai commencé mon mouvement, puisqu'il
y a eu quelques pertes de chevaux, quelques pertes de boeufs qui n'ont
pas été remplacés, et, d'un autre côté, que les voitures d'artillerie
qui doivent être prises à Salamanque et conduites à Madrid pour y être
réparées n'ont pu y être envoyées.
«A l'époque de mon mouvement, voulant le faire avec rapidité, chaque
régiment a formé un petit dépôt, dans lequel il a placé tous les hommes
malingres et la plus grande partie de ses équipages. J'ai réuni tous ces
petits dépôts à Toro, sous le commandement d'un officier supérieur. Ces
dépôts ont avec eux les effets d'habillement, les ouvriers, etc. J'ai de
même, pour la cavalerie, laissé à ces dépôts tous les chevaux à refaire
qui auraient péri dans nos marches et qui, aujourd'hui, sont en état de
servir. Aussitôt après mon arrivée à Badajoz, j'ai envoyé un officier
pour faire partir tous ces dépôts pour Talavera, afin que l'armée, en
arrivant ici, trouvât tous les secours dont elle aurait besoin; mais le
duc d'Istrie s'est opposé à leur départ. J'ai envoyé postérieurement, et
à diverses reprises, des officiers pour renouveler les mêmes ordres;
mais le comte Dorsenne s'y oppose également; de manière que je suis dans
la pénible situation de voir s'écouler, sans fruit et sans utilité, le
temps de repos que les corps pourraient employer si utilement à se
mettre en état d'entrer en campagne. A mon départ de Salamanque, j'ai
fait évacuer tous mes malades sur Valladolid, parce que Salamanque était
assez découvert. J'ai placé à Valladolid un officier supérieur, pour
réunir et commander tous les hommes sortant des hôpitaux, un officier,
et certain nombre de sous-officiers par chaque régiment, afin de former
des détachements au fur et à mesure de leur guérison. Quinze cents
hommes sont en état de rejoindre; mais, au lieu de me les renvoyer, on
leur fait faire des détachements et divers services à l'armée du Nord,
de manière que ces hommes, qui sont sans solde, sans aucun secours, qui
ont assez d'officiers pour les conduire, mais non pour les commander
dans le service, se dispersent partout, désertent ou se soustrayent au
service de mille manières différentes, et seront en grande partie perdus
pour leurs régiments. J'ai réclamé en vain; il règne en Espagne un
esprit d'égoïsme et de localité qui est funeste au service de l'Empereur
et qu'il est urgent de réprimer. Je demande, avec la plus vive instance,
à Votre Altesse d'écrire à M. le comte Dorsenne d'une manière tellement
impérative, qu'il envoie, sans plus de retard, les cinq cents chevaux
qui me sont destinés, et qu'il ne se permette plus de retenir ni un seul
soldat ni un seul cheval qui appartienne à l'armée de Portugal. Enfin,
monseigneur, puisque le Nord me devient à peu près étranger, je demande
également à Votre Altesse qu'on relève et qu'on me renvoie la garnison
de Rodrigo.
«Les rapports que je reçois des mouvements de l'ennemi sont: que deux
divisions anglaises se sont portées dans le Nord et sont cantonnées près
de la Coa, qu'une division est à Castel-Branco, et que la plus grande
partie du reste de l'armée, qui était restée sur la rive gauche du Tage,
est en marche pour prendre des cantonnements en arrière.»