«10 juillet 1811.
«L'Empereur, monsieur le duc, après avoir lu vos dernières dépêches, me
charge de vous faire connaître qu'une division ne suffit pas à Truxillo,
qu'il faut deux divisions, votre cavalerie et quinze pièces de canon.
Vous donnerez le commandement de ce corps, soit au général Régnier, soit
au général Montbrun. Vous devez tirer des vivres de Merida et Medellin,
et ne pas laisser l'ennemi s'y établir. Vous vous tiendrez en
correspondance immédiate avec Rodrigo et le cinquième corps d'armée. Le
reste de votre armée doit se placer à Almaraz, Talavera, Placencia et
sur les rives du Tage, pour se reposer et être en position de se réunir
promptement. Il faut établir un pont sur le Tage à Almaraz ou au point
de Szarovislas, où jadis il en a existé un. Vous devrez faire construire
le pont sur pilotis et y faire établir une double tête de pont, de
manière à avoir un ouvrage important sur le Tage et qui soit à l'abri
des incursions des guérillas et de tous autres partis. Vous pouvez faire
faire des ouvrages dans le genre de ceux que l'Empereur a faits au
Spielz, mais sur une petite échelle. Il faut occuper Alcantara, le
fortifier comme poste, ce qui donnera un autre pont sur le Tage et une
nouvelle communication directe avec Badajoz. Cet objet est de la plus
grande importance et deviendra très-avantageux lorsqu'on sera sur le
point d'opérer sur le Portugal, puisque d'Alcantara on aura un fort
dépôt qui servira d'appui. Les Anglais, qui avaient d'abord réparé
Almeida, l'ont fait sauter et raser en entier, dans le dessein de porter
la guerre dans le Midi. L'Empereur pense, monsieur le duc, qu'avant de
retourner sur le Tage vous vous serez assuré que les fortifications de
Badajoz sont réparées et la ville approvisionnée pour six mois. Cela
supposé, il reste à voir ce que fera le général anglais. Il ne paraît
pas probable qu'il veuille recommencer la campagne pendant la canicule,
et notamment la commencer par un siége dans la saison la plus malsaine
en Espagne. Si, contre toute probabilité, il le faisait, c'est, monsieur
le duc, au secours de l'Andalousie que vous devez marcher avec toute
votre armée. L'Empereur a donné le commandement de son armée du Nord au
général Dorsenne, et ce général sera bientôt en mesure de couvrir
Ciudad-Rodrigo et de présenter une forte colonne pour inquiéter l'ennemi
du côté de cette place et menacer le Portugal; il pourrait même, en cas
d'événement, réunir des forces assez nombreuses pour couvrir
Ciudad-Rodrigo. L'Empereur vous recommande de faire retrancher le col de
Baños, de manière à y maintenir un poste qui assure vos communications
avec l'armée du Nord. Aussitôt que l'armée du général Dorsenne sera plus
considérable, on le chargera entièrement de la province et de la place
de Rodrigo, ce qui pourra vraisemblablement avoir lieu vers le 15 août.
Alors l'armée du Nord aurait néanmoins un corps sur la Coa et l'armée de
Portugal garderait Alcantara et serait à cheval sur le Tage, ayant sa
gauche appuyée sur la Guadiana. L'armée du Midi occuperait Badajoz avec
un corps d'observation pour soutenir cette place. Dans cet état des
choses, monsieur le maréchal, si l'ennemi se portait sur Ciudad-Rodrigo
avec toutes ses forces, l'armée de Portugal marcherait au secours de
cette place, de concert avec l'armée du Nord, ce qui amènerait une force
de soixante-dix mille hommes sur Ciudad-Rodrigo.
«Si, ce qui est beaucoup plus probable, le général anglais marchait sur
Badajoz, l'armée de Portugal se porterait sur la Guadiana, se réunirait
à vingt-cinq mille hommes de l'armée du Midi, ce qui ferait
soixante-cinq mille hommes. Enfin, si l'armée ennemie débouchait sur
l'armée de Portugal par l'une ou l'autre rive du Tage, l'armée du Nord
pourrait envoyer au secours de l'armée de Portugal dix mille hommes,
l'armée du Midi quinze mille hommes, celle du centre six mille hommes,
ce qui ferait une réunion de plus de soixante-dix mille hommes, car,
avant que l'ennemi eût franchi l'espace depuis Alcantara ou Alfaiatès
jusqu'à Almaraz, l'armée de Portugal aurait eu le temps de recevoir tous
ses secours. Vous sentez, monsieur le duc, qu'on parle de ce projet pour
parler de tout, car les localités doivent faire considérer ce projet de
l'ennemi comme impraticable. Mais l'Empereur a voulu parcourir les
différentes chances afin de vous convaincre davantage que l'ennemi ne
peut plus avoir de but aujourd'hui que de se porter sur l'armée du Midi.
Sa Majesté désire donc que votre quartier général soit sur le Tage au
point le plus près de la Guadiana; que l'armée soit placée sur les deux
rives; que votre droite soit sur Placencia, au lieu d'y avoir votre
centre, parce qu'il est plus probable que l'armée de Portugal sera
obligée de se porter sur l'Andalousie que vers le Nord. Voilà pour la
défense.
«Quant à l'offensive, monsieur le maréchal, l'armée de Portugal ne peut
faire autre chose que de se reposer, se refaire, se réorganiser, atteler
son équipage à quatre-vingt-quatre pièces de canon; nommer à tous les
emplois d'officier (envoyez-moi promptement le travail); compléter les
généraux; former des magasins; bien asseoir le passage du Tage par des
ponts sur pilotis; faire des doubles têtes de pont; enfin occuper et
fortifier Alcantara. Après la canicule, si l'offensive doit avoir lieu
sur le Portugal, cette opération se fera par un mouvement combiné de
trois corps d'armée, celui du Nord, de Portugal et du Midi, formant plus
de cent mille baïonnettes, une immense artillerie et tous les moyens de
transport nécessaires. L'Empereur, monsieur le maréchal, aura le temps
de donner ses ordres et de connaître vos projets, à mesure que vous
serez instruit sur les lieux. La guerre de Portugal n'est plus une
expédition; on ne doit plus songer à aller à Lisbonne dans une campagne,
mais dans deux, s'il le faut. Ainsi donc, monsieur le duc, tout ce que
vous pourrez faire dans ce moment pour préparer l'offensive est
d'occuper Alcantara, la fortifier et en faire un dépôt de vivres et de
munitions. L'Empereur, monsieur le maréchal, compte sur votre zèle, sur
votre activité et sur vos moyens pour qu'il ne puisse arriver rien de
désastreux à l'armée du Midi. Vous devrez, monsieur le maréchal, avoir
un chiffre avec le roi, le duc de Dalmatie et le général Dorsenne pour
les dépêches importantes.»