LE MAJOR GÉNÉRAL AU MARÉCHAL MARMONT.

Paris, le 3 juin 1811.

«L'Empereur me charge de vous faire connaître, monsieur le maréchal,

qu'il est nécessaire que votre artillerie soit bien remontée et bien

approvisionnée avant de faire aucun mouvement important; qu'il faut quel

vous ayez au moins soixante pièces de canon attelées, avec leur

approvisionnement, et que votre armée soit parfaitement reposée et

réorganisée.

«Vous êtes autorisé à donner l'ordre au duc d'Abrantès, et à tous les

généraux qui ne vous conviendraient pas, de rentrer en France. Enfin,

monsieur le maréchal, vous devra arranger votre armée de manière qu'elle

soit parfaitement dans votre main et que vous n'éprouviez aucun

obstacle.

«Indépendamment de la brigade du général Wathier, M. le maréchal duc

d'Istrie a l'ordre de vous remettre cinq cents chevaux d'artillerie et

de lever tous les mulets qu'il sera possible de trouver.

«Rappelez tous les détachements de votre armée qui se trouvent isolés

dans les villes du sixième et du septième gouvernement. Des troupes

doivent remplacer incessamment, dans la Biscaye et dans la Navarre, les

régiments provisoires et de marche qui s'y trouvent et qui sont composés

d'hommes appartenant à l'armée de Portugal; vous vous trouverez par là

obtenir une augmentation d'environ neuf mille hommes. Deux mille chevaux

d'artillerie sont en mouvement pour se rendre à Bayonne, et quatre mille

hommes de cavalerie appartenant à votre armée vont incessamment vous

rejoindre.

«L'Empereur aurait désiré, monsieur le maréchal, avoir l'état de

situation de l'armée de Portugal. J'ai reçu le petit état d'organisation

que vous m'avez envoyé, mais qui ne contient aucune force ni même

l'indication des bataillons et escadrons. Témoignez à votre chef

d'état-major combien l'Empereur est impatient d'avoir ces états, et

prescrivez-lui la plus grande exactitude à me les envoyer aux époques

prescrites. Sa Majesté s'occupe essentiellement de son armée de

Portugal, et je suis dans l'impossibilité de lui en présenter la

situation récente.»

NOTE DU DUC DE RAGUSE SUR LA CORRESPONDANCE DU DUC D'ISTRIE ET DU MAJOR

GÉNÉRAL.

Quelques mots d'abord sur les lettres du maréchal duc d'Istrie,

commandant l'armée du nord de l'Espagne, lettres que l'on vient de lire

tout à l'heure. Les deux premières me sont adressées, la dernière est la

copie de celle qu'il écrit au prince de Neufchâtel. Il est difficile de

peindre d'une manière plus exacte l'état déplorable dans lequel j'ai

trouvé l'armée quand j'en ai pris le commandement. Ce que je dis dans le

texte de mes _Mémoires_ est donc corroboré par le récit d'une personne

étrangère qui était en situation de voir et de juger, et dont l'intérêt

se trouvait plutôt à embellir ma position qu'à en exagérer la misère,

afin d'être dispensé de m'envoyer une partie des secours qu'il avait

l'ordre de me faire passer. Mon récit est encore corroboré par la

crainte extrême que le duc d'Istrie éprouvait de me voir exécuter

l'opération que je méditais. Il n'est peut-être pas sans quelque mérite

d'avoir trouvé le moyen de donner si promptement de la consistance et de

la valeur aux débris qui m'avaient été confiés, et d'être parvenu à

pouvoir opérer avec eux, si peu de moments après leur retour en Espagne.

On peut voir par la lettre du major général, du 3 juin, que les ordres

de l'Empereur, loin d'être impératifs pour agir, étaient bien plutôt

restrictifs, puisqu'il me recommandait de ne pas faire de mouvements

importants avant d'avoir soixante pièces de canon attelées et

approvisionnées. Je n'en avais que trente-six; mon infanterie ne

s'élevait pas au delà de vingt-cinq mille hommes; ma cavalerie n'était

remontée qu'en partie; mais la confiance était revenue, l'esprit de

l'armée était régénéré et le caractère de chacun était retrempé. M. le

lieutenant-colonel Napier, dans son très-médiocre ouvrage sur les

campagnes de la Péninsule, où l'erreur des faits et le défaut de

sincérité le disputent à l'ignorance des règles élémentaires du métier,

a donc eu tort de dire que le mouvement opéré dans le Midi par l'armée

de Portugal, dont l'effet a été la délivrance de Badajoz, m'avait été

ordonné. Le mérite en appartient tout entier à moi seul, et le succès

était indispensable, puisque cette marche avait été exécutée en

opposition avec les instructions reçues.

Le mouvement sur Badajoz m'a paru le seul qui pût sauver cette place. Il

était commandé par l'intérêt de la gloire de nos armes. J'ai eu la

conviction que son exécution était possible, et je me suis décidé à

l'entreprendre; le duc de Dalmatie le réclamait avec raison; j'ai

entendu sa voix; et, quoique mes intérêts d'amour-propre fussent en jeu,

je n'ai pas pensé un seul jour à le différer. J'ai été bien aise de

saisir la première occasion de montrer que des considérations de cette

nature ne doivent jamais intervenir quand il s'agit du bien de son

propre pays et de sa gloire, exemple que, plus tard, j'ai reconnu avec

douleur avoir donné en vain.

Je ne discuterai pas ici les ridicules propositions du duc d'Istrie,

consistant à occuper la tête de pont d'Almaraz sur le Tage, à placer une

division à Bejar et à Baños, et à tenir le reste de l'armée réuni à

Salamanque et Alba-sur-Tormès. Il était absurde de penser que de

semblables dispositions, prises à soixante lieues de Badajoz, eussent pu

ralentir d'un seul jour les opérations commencées contre cette place.

Mes combinaisons ont été telles, que les craintes et les alarmes si

vives du maréchal duc d'Istrie se sont changées complétement en

confiance quand le mouvement s'exécuta, ainsi qu'on le voit en lisant sa

lettre du 1er juin, où il me félicite de mes dispositions et de la

résolution que j'ai prise et dont commence l'exécution.

_Signé_: LE MARÉCHAL DUC DE RAGUSE.

Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (4/9) · 第 19 / 127 题