«Llerena, le 27 mai 1811.
«M. le capitaine Fabvier, votre aide de camp, m'a remis la lettre que
vous m'avez fait l'honneur de m'écrire de Salamanque le 16 de ce mois.
Je me suis entretenu avec lui de l'état des affaires dans le midi de
l'Espagne, particulièrement en Estramadure, et je lui ai fait concevoir
la nécessité indispensable que l'armée de Portugal marche au plus tôt en
son entier vers la Guadiana, dans l'objet de nous réunir, de livrer
bataille aux ennemis et de sauver Badajoz. C'est avec une bien grande
satisfaction que j'ai reçu de M. Fabvier l'assurance que vous étiez
disposé à prendre en conséquence des dispositions, et que votre projet
était de vous mettre, pour cet effet, en marche dans les premiers jours
de juin; vous voulez bien aussi me le confirmer par votre lettre.
«Je suis d'autant plus sensible à la démarche que vous avez faite,
qu'elle est la première communication directe que j'aie eue de l'armée
de Portugal depuis qu'elle existe, et que j'y reconnais la détermination
prononcée de concourir, avec tous les moyens dont vous pouvez disposer,
aux succès des armes de Sa Majesté l'Empereur, quel que soit le théâtre.
Ainsi je ne crains pas de trop hasarder en vous proposant de ne laisser
qu'une garnison suffisante à Ciudad-Rodrigo et de marcher avec toute
votre armée sur la Guadiana, dans la direction de Merida ou de Badajoz.
Dans les premiers jours de juin, je me porterai moi-même sur Merida, où
je compte rallier les troupes que le général Drouet conduit à l'armée du
Midi, avoir des nouvelles de votre marche, et opérer notre jonction.
Lorsque nous serons réunis, nous conviendrons des mouvements ultérieurs
qui devront être faits, dont l'objet sera de livrer bataille aux ennemis
et de sauver Badajoz. Il n'y a pas un instant à perdre pour obtenir ce
dernier résultat.
«Je ne pense pas que vous puissiez rien compromettre en laissant pendant
quelque temps Ciudad-Rodrigo livré à ses propres forces, d'autant plus
que M. le maréchal duc d'Istrie sera sans doute disposé à former un
corps pour contenir les détachements que le général ennemi pourra
engager dans cette direction, et que, d'ailleurs, il est vraisemblable
qu'aussitôt que les ennemis auront connaissance de votre mouvement ils
s'empresseront de porter leurs forces vers le Midi; mais vous pouvez les
prévenir par la rapidité de votre marche, et la place de Badajoz peut
être dégagée par la seule impulsion de votre mouvement avant que lord
Wellington ait pu joindre, sur la rive gauche de la Guadiana, le général
Beresford. Alors les succès de la campagne sont assurés, quelles que
soient les dispositions et les forces des ennemis.
«J'ai envoyé ordre au général Drouet de presser sa marche et de se
diriger sur Medellin dans le cas où il ne pourrait pas arriver à Merida
(ce qui ne me paraît pas vraisemblable). Si, par événement, ce général
se trouvait encore en arrière, je vous serai très-obligé, monsieur le
maréchal, de lui enjoindre de la manière la plus formelle de se
conformer aux dispositions que je viens d'énoncer.
«Le 16 de ce mois, j'ai livré bataille aux ennemis à la Albuhera. Cette
affaire serait pour nous d'un grand avantage; nous pourrions même la
considérer comme une victoire signalée[4] si Badajoz, qui en était le
but, eût été dégagé; mais je n'ai pu y parvenir. Les ennemis ont perdu,
de leur aveu, sept mille hommes, dont quatre mille cinq cents Anglais.
Nous leur avons fait mille prisonniers, pris six drapeaux et cinq pièces
de canon. Les 3e, 31e, 48e et 66e régiments ont été à peu près détruits.
Depuis je manoeuvre en Estramadure, et je n'ai cessé d'offrir le combat
aux ennemis. Leur circonspection les a tenus jusqu'à présent à une
distance respectueuse; mais je ne suis pas assez fort pour engager à moi
seul une nouvelle affaire sous les murs de Badajoz, d'autant plus que lu
gauche de mon armée se trouve engagée contre celle de l'ennemi, qui
vient de Murcie, et que j'ai toujours à craindre du côté de Cadix et de
Gibraltar, le dois donc compter sur le concours efficace de l'armée de
Portugal, que vous voulez bien m'offrir. J'ai l'espoir que je ne serai
pas trompé dans mon attente.
[Note 4: Excellente plaisanterie, que de représenter comme une
victoire signalée une bataille offensive dont le but, celui de bloquer
une place, n'a pu être atteint! Sublime inspiration qui c'est renouvelée
depuis, quand le maréchal duc de Dalmatie à essayé de faire passer aussi
pour une victoire la bataille défensive de Toulouse, où il a été chassé
d'une position qui semblait et aurait dû être inexpugnable! (LE DUC DE
RAGUSE.)]
«Il me tarde beaucoup, monsieur le maréchal, que notre réunion soit
opérée, et que nous puissions convenir des dispositions que l'un et
l'autre nous devons exécuter pour que les intentions de l'Empereur
soient remplies et le succès de ses armes assuré. Aussitôt que je serai
instruit de votre marche, j'irai à votre rencontre.»