«Monseigneur, nous n'avons ici rien de nouveau depuis ma dernière
lettre; mais le duc de Raguse m'écrit qu'il a l'intention de se porter
sur le Tage et de commencer son mouvement au 1er juin. J'aurais beaucoup
désiré avoir des moyens suffisants pour l'appuyer dans son mouvement,
que je regarde comme très-précipité, quels que soient les événements de
l'Estramadure. Le duc de Raguse ne peut agir que dans la direction
d'Almaraz. Il n'a point assez de force et de moyens pour agir sur
Alcantara. J'ai vu cette armée de près; ses chevaux d'artillerie sont
dans le plus pitoyable état; le duc de Raguse ne peut pas réunir
vingt-cinq mille baïonnettes. Je sais tout ce que doivent avoir de
pénible pour l'Empereur et de désagréable pour moi toutes ces vérités;
mais, si le duc de Raguse, trop confiant dans ses moyens, fait une
mauvaise opération, il sera forcé de revenir au point d'où il sera
parti; il aura fini d'épuiser toutes ses ressources, et son armée sera
paralysée pour tout le reste de la campagne. Il n'a point de magasins.
Je viens de lui écrire pour qu'il m'envoyât des cadres de dépôts pour
son armée; j'ai trois ou quatre mille hommes de son armée dans les
hôpitaux ou convalescents. Votre Altesse sentira de quelle importance il
est qu'en sortant ces hommes ne soient pas abandonnés à eux-mêmes, et
qu'il y ait des officiers, des sergents et des caporaux pour les
recevoir et les conduire à leur destination quand ils seront rétablis.
«Je désire que Votre Altesse prenne en considération ce que j'ai eu
l'honneur de lui écrire sur la situation de ce pays. Je ne crains point
les événements militaires; nous pouvons les prévenir et les faire
tourner à notre avantage; mais il est des circonstances où il faut
savoir temporiser pour se ménager les moyens d'agir et de prendre
l'offensive. Comment l'armée de Portugal peut-elle agir offensivement?
elle n'a aucun moyen de transport; elle n'a pas de quoi atteler quinze
pièces de canon; si elle en attelle davantage, elle sera forcée de les
laisser. Plus tard, tous ses chevaux seraient rétablis, sa cavalerie en
état; j'aurai mis la Navarre â la raison; j'aurai rejeté dans la Galice
ce qu'il y a devant le général Seras, et aurai dégagé le général Bonnet;
et alors il me serait sans doute possible de réunir huit ou dix mille
hommes et d'appuyer le duc de Raguse. Si le duc de Raguse se porte sur
le Tage, Ciudad-Rodrigo va être livré à lui-même. Dans la situation
actuelle des affaires dans le nord de l'Espagne, je ne puis point
disposer d'un régiment pour m'opposer aux tentatives que l'ennemi ferait
sur cette place, car je pense bien qu'avant tout l'essentiel est le
Nord, la côte, les communications et les points qui avoisinent la
France. Dans un moment où il s'agissait d'empêcher les Anglais de
s'emparer d'Almeida, je n'ai pu amener de l'infanterie au prince
d'Essling. Je le puis encore bien moins aujourd'hui, à cause des
mouvements de l'ennemi, de la force des quadrilles sur tous les points,
de la consistance de Mina et de la situation des esprits dans cette
province.
«Il faut renoncer à administrer ce pays comme l'Empereur l'avait
ordonné. La présence de deux armées dans le sixième et le septième
gouvernement ne permettra aucun plan fixe d'administration. Tant que
l'armée de Portugal sera sur le territoire d'Espagne, et jusqu'à ce que
cette armée ait les moyens de reprendre sa conquête (ce qui ne peut être
de longtemps), il faut qu'elle ait des ressources qu'elle ne peut
trouver que dans le sixième gouvernement; il faut même qu'il lui soit
uniquement affecté. Le cinquième, le troisième et la quatrième peuvent
seuls être administrés comme l'entend l'Empereur, et, pour en avoir
bientôt fini avec la Navarre, il serait nécessaire d'y envoyer trois ou
quatre mille hommes de plus.
«Je prie Votre Altesse de peser toutes mes réflexions; elles sont le
résultat d'un long et mûr examen et de la connaissance que j'ai de la
situation de ce pays.
«Je suis avec respect, etc.
«_Signé_, LE MARÉCHAL DUC D'ISTRIE.»