LE DUC D'ISTRIE AU MARÉCHAL MARMONT.

«Valladolid, le 23 mai 1811.

«Mon cher maréchal, je reçois votre lettre du 22. J'applaudis à votre

désir de faire une diversion en faveur de l'armée du Midi. Sans vouloir

commenter votre lettre, je vous prie de trouver bon que je vous dise que

je connais très-bien la destination de l'armée de Portugal. Je ne puis

qu'applaudir à votre détermination de faire une diversion en faveur de

l'armée du Midi, si elle se borne à vous porter sur le Tage, en laissant

une réserve pour observer Ciudad-Rodrigo, maintenir vos communications,

et laisser un détachement pour être maître de Salamanque, que je

considère comme l'entrepôt de votre armée. Si, au contraire, vous avez

l'intention, comme vous me le laissez entrevoir, de passer le Tage et de

vous porter au secours de l'armée du Midi, je ne crois point que vous

ayez les moyens nécessaires pour faire un pareil mouvement. Vous

laisserez la moitié de votre artillerie en route, et, après huit jours

de marche, vous aurez perdu un tiers de votre cavalerie. Vous n'avez

point de transports; vous n'aurez pas de sitôt ceux qu'on vous a promis,

quoique j'aie fait donner les ordres les plus pressants à ce sujet. Je

ne pense pas que vous puissiez réunir plus de vingt-cinq mille

baïonnettes. Ces forces ne sont pas suffisantes pour lutter avec

avantage contre l'armée anglaise et vous mettre à la merci des

événements, sans aucun point d'appui, sans réserve et dans l'incertitude

des mouvements du duc de Dalmatie. Votre armée n'est pas fraîche,

quoiqu'elle soit très-bonne; dix jours n'ont pu suffire pour la

réorganiser et la pourvoir de tout ce qui lui est nécessaire. Je sens

tout le prix de la gloire qu'il y aurait à battre les Anglais; je suis

plein de confiance dans vos talents militaires; je voudrais pouvoir vous

appuyer avec dix à douze mille hommes; je le ferais par le double

sentiment d'amitié que je vous porte et le désir que j'aurais de

coopérer à la défaite des Anglais; mais je ne le puis: toutes mes

troupes sont occupées et loin de moi.

«Je pense que vous rempliriez le même but en jetant deux divisions sur

Placencia et quelques troupes de l'autre côté du Tage; en gardant la

tête du pont d'_Almaraz_, et menaçant de déboucher; en plaçant une

division à _Bejar_ et à _Baños_; en conservant le reste de votre armée à

_Salamanque_, _Alba de Tormès_ et environs. Je crois que la diversion

aurait le même résultat. Le duc de Dalmatie s'est mis en marche, le 9,

avec vingt mille hommes; je compte qu'il a reçu quinze mille hommes de

l'armée du Centre ou de l'armée du Nord: cela porte son armée à

cinquante-cinq mille hommes. Lorsque le neuvième corps l'aura rejoint,

son armée sera de soixante mille hommes. Avec cela il n'a rien à

craindre des événements et n'a besoin que d'une démonstration sur le

Tage pour se rendre libre de tous ses mouvements et maître de la

campagne. Il est organisé en artillerie, cavalerie et transports.

«Vous ne trouverez pas mauvais, mon cher maréchal, les observations que

je vous fais. Si je connaissais moins les moyens que vous avez pour

agir, et que vous eussiez de trente-cinq à quarante mille baïonnettes et

trois mille chevaux, je serais des premiers à pousser à la roue; mais,

si vous faites un faux mouvement, vous usez sans utilité les moyens qui

vous restent et vous vous mettez hors d'état de rien faire de la

campagne. Je souhaite que vous ne voyiez dans mes observations qu'une

preuve de l'attachement que je vous porte et le désir que j'ai de vous

voir éviter ce qui peut nuire à votre gloire et aux intérêts de

l'Empereur. Quant à tout ce que vous me demandez, vous pouvez être sûr

que je vous enverrai ce que je pourrai.»

Mémoires du maréchal Marmont, duc de Raguse (4/9) · 第 12 / 127 题