«Valladolid, le 18 mai 1811.
«Mon cher maréchal, je m'empresse de répondre à vos lettres des 15 et 16
mai.
«Par la première, vous me demandez dix mille paires de souliers, je vais
vous les envoyer.
«Par la seconde, vous me dites qu'il a été employé cinq cent mille
francs de l'argent de la solde pour acheter des grains, et que je dois
les faire rembourser. D'abord, je n'ai point d'argent; j'ai des troupes
auxquelles il est dû, aux unes un an de solde, à d'autres huit mois, et
à d'autres quatre. Le trésor de France ne m'envoie point un sol. Mes
dépenses d'hôpitaux et de consommation sont triplées à Valladolid, parce
que j'ai deux mille malades de l'armée de Portugal. Je dois aux
fournisseurs plus de deux millions. Je n'ai point un sou dans les
caisses. Les administrations de l'armée de Portugal ont consommé dans le
pays trois mille cinq cents voitures; leur désordre et les exactions
militaires, joints à la présence des bandes, rendent les rentrées
extrêmement difficiles. Je ne puis point envoyer de grains au général
Bonnet, faute de transports; je ne puis point faire le million de
rations de biscuit que m'a demandé l'Empereur, faute de grains. Telle
est ma situation, mon cher maréchal; j'ai néanmoins donné l'ordre au
général Wathier de réunir tous les grains qu'il pourra, et de vous les
envoyer.
«Quant aux cinq cent mille francs que l'on vous a dit avoir été employés
en achats de blé, je vais vous parler avec la franchise qui me
caractérise: je n'en crois rien. L'armée à vécu à Ciudad-Rodrigo avec ce
qu'elle a emporté de ses cantonnements. Ciudad-Rodrigo et Salamanque ont
été approvisionnés avec ce que j'ai envoyé, et quelques milliers de
fanegas de blé, qui ont été achetés à Salamanque. Avec le désordre de
l'administration de l'armée de Portugal, on mourrait de faim, et toutes
les ressources de l'Espagne ne suffiraient point, tant que vous n'en
arrêterez pas l'effet.
«J'ai eu l'honneur de vous dire, à Ciudad-Rodrigo, que, tandis qu'il n'y
avait point à Salamanque de quoi relever les postes, la consommation de
cette place était de dix-huit à vingt mille rations par jour.
«J'avais fait passer un marché pour vous fournir à Salamanque seize
mille fanegas de blé; le fournisseur qui s'en était chargé trouva à
Arevalo deux commissaires qui avaient tout mis en réquisition pour
l'armée de Portugal. Celui qui s'était engagé est revenu sans pouvoir
rien acheter, et a rendu l'argent qu'on lui avait avancé.
«L'intendant général de l'armée de Portugal dit qu'on a dépensé cinq
cent mille francs pour achats de grains; je pense qu'il vous aura rendu
compte également que l'on dépensait à Salamanque trente-cinq mille
rations par jour, et que le soldat n'avait point une once de pain; que,
pour un bon de douze rations, par exemple, on donnait quatre rations, et
on gardait le bon entier; ainsi, si l'on juge des achats qui ont dû être
faits par les bons de magasins, il n'est pas étonnant qu'il se trouve
cinq cent mille francs de dépense. J'ai la conviction morale qu'il n'a
pas été acheté pour cent mille francs de grains.
«Voilà le terrain sur lequel vous marchez, mon cher maréchal; vous
n'avez qu'un homme qui puisse diriger votre administration, c'est M.
Marchand. Vous avez des administrations pour une armée de deux cent
mille hommes; vous avez des hommes accoutumés à administrer dans
l'Italie; c'est tout différent de l'Espagne, et, si vous n'y faites
attention, vous vous trouverez bientôt dans le plus grand embarras.
«J'ai abandonné le septième gouvernement, les provinces de Toro et de
Zamora à l'armée de Portugal; Ségovie et Avila doivent fournir
également; si toutes ces ressources ne suffisent point, je suis prêt à
vous abandonner le sixième gouvernement; mais, dans ce cas, il faudrait
y envoyer vos troupes, parce que je retirerais toutes les miennes. Je
viendrai à votre secours autant que je le pourrai, mais, je vous le
répète, vous n'avez pas trente mille hommes, et vous dépensez de
soixante à soixante-dix mille rations par jour.
«Vous avez pour fournisseur un nommé Clouchester, qui a été chassé de
Madrid comme escroc, à ce qu'on m'a dit; vous ne trouverez pas mauvais
ma franchise, elle m'est dictée par l'attachement que je vous porte et
le désir de vous voir réussir dans vos opérations.»