«Salamanque, le 11 mai 1811.
«J'ai reçu seulement le 10 l'ordre de Sa Majesté, qui me confie le
commandement de son armée de Portugal; j'ai déjà pris une connaissance
générale de la situation des choses, et, malgré le désordre de l'armée,
sa fatigue extrême et l'état de désorganisation où elle est, je
trouverais la tâche défensive, que l'Empereur m'a donnée, facile à
remplir si l'armée n'était en totalité dépourvue de moyens de transport
pour l'artillerie et pour les vivres, et dans un pays où la longue
station de l'armée et les siéges de Rodrigo et d'Almeida ont détruit
tous les bestiaux. Cependant Sa Majesté peut être assurée que tout ce
qu'il sera humainement possible de faire sera mis à exécution, et que
les intérêts de son service, dans cette circonstance importante, mes
devoirs envers sa personne, le besoin de justifier l'honorable choix
dont je suis l'objet, me sont beaucoup plus chers que la vie; mais Votre
Altesse me permettra d'exposer ici mes besoins, fondés sur la situation
des choses, et de réclamer les secours qui sont éminemment nécessaires.
De quatre mille deux cents chevaux qui composaient l'équipage de
l'artillerie de l'armée il y a un an, quatorze cents restent
aujourd'hui, et, de ce nombre, quatre cents seulement peuvent être
attelés, quatre ou cinq cents pourront l'être dans quelque temps, le
reste n'existera plus dans quinze jours. Votre Altesse jugera quel est
mon embarras pour rendre l'armée mobile, car enfin il faut des canons et
des cartouches à sa suite. Le duc d'Istrie m'a donné cent chevaux de
l'artillerie de la garde, et j'apprécie ce secours; mais j'ose supplier
Sa Majesté de m'en faire accorder un plus grand nombre. Les chevaux de
l'artillerie de la garde sont très-près d'ici et pourraient nous être
donnés, tandis que d'autres, venant de France, les remplaceraient.
«L'équipage de l'artillerie de l'armée, pour une bonne défensive,
devrait être porté à deux mille chevaux ou mulets.
«Il est impossible, de même, de se mouvoir dans un pays que la guerre a
dévasté, que de nombreuses bandes parcourent sans cesse, où les
réquisitions des moyens de transport sont, par cette raison, extrêmement
difficiles à effectuer, enfin sans moyen de transports réguliers. Y
renoncer serait rendre toujours plus grands des désordres qui peuvent
avoir les conséquences les plus graves. L'armée avait, en entrant en
campagne, trois cents caissons de vivres; il n'en existe plus que
trente-quatre. Je demande avec instance douze à quinze cents mulets de
bât pour les vivres. Ils pourraient, sans doute, être promptement
achetés à Bayonne. L'armée anglaise a douze mille hôtes de somme, soit
pour l'artillerie, soit pour les vivres; aussi tous ses mouvements se
font-ils avec facilité. Les moyens de transport que je demande sont
calculés pour la défensive; l'offensive en exigerait presque le double.
«La destruction des mules et des chevaux que l'armée de Portugal vient
d'éprouver est moins encore le résultat de la campagne proprement dite
que de l'absence totale d'administration qui a existé à son retour de
Portugal, et qui existe encore. Votre Altesse apprendra, avec
étonnement, qu'il n'a pas été fait une seule distribution, ni aux
chevaux d'artillerie, ni à ceux de cavalerie, depuis qu'elle est en
Espagne; aussi la division de dragons, composée de six régiments, est
réduite à huit cents chevaux pour le service; le reste est incapable
d'être monté. Les troupes légères, à l'exception de la brigade Fournier
qui est en meilleur état, sont réduites à rien. La brigade Lamotte,
composée des 3e hussards et 15e chasseurs, et qui est la plus forte du
corps d'armée, n'a aujourd'hui que deux cent quarante-sept chevaux
susceptibles d'être montés. Mes premiers soins ont eu pour objet
d'empêcher le mal de s'accroître, et de conserver au moins les chevaux
existants, et les mesures que je vais prendre encore rempliront,
j'espère, cet objet, le premier et le plus important de tous. C'est au
nom de la gloire des armes de Sa Majesté, c'est au nom du salut de ses
armées, et pour leur donner le moyen de détruire ses ennemis, que je
supplie Sa Majesté de nous accorder les moyens de transport que je
demande et qui nous sont indispensablement nécessaires.»