O toi, dont la sublime essence,
Les attraits, la douce influence
Nous annoncent de ton auteur
La sagesse et la bienfaisance,
Ame de la nature immense!
Salut! adorable enchanteur!
D'un ami des arts et des roses,
Qui cherche tes effets, tes causes,
Embellis les loisirs touchans,
De tes fleurs récemment écloses,
Des coloris dont tu disposes
Viens animer mes faibles chants.
Plus habile à sentir qu'à peindre,
Je ne te cherche pas, sans craindre,
Au milieu de nos passions:
Je veux te contempler, t'atteindre,
Te savoir, te fixer, sans feindre
Tes profondes impressions.
Je pourrai manquer ton image,
Sur l'aîle d'un léger nuage,
Tu peux échapper à mes yeux;
Mais si de mon stérile hommage
Un seul sentiment est l'ouvrage,
Si j'attendris, je suis heureux.
A des calculs métaphysiques,
A des discours scientifiques
D'Estaing[15] donnant un vaste essor,
Me laisse le cœur froid et vuide,
L'homme de t'embrasser avide,
En te voyant, te cherche encor.
Je veux à ses mains enfantines
Offrir des roses sans épines,
Et le sentier le plus riant;
D'ailleurs, de ta faveur suprême
Je ne jouirais plus moi-même,
On te perd en t'analysant.
Quand, pour s'aimer dans son ouvrage,
Dieu construisit à son image
Le type des êtres divers,
Toi seul, par ta chaleur féconde,
Animas et peuplas du monde
Les mornes et trop froids déserts.
Avec l'astre dont la lumière
Embrase la nature entière,
Dieu te fit jaillir de ses mains;
Docile à ta voix salutaire,
Par toi des femmes la première
Charma le premier des humains.
Alors, timide, alors sans aîles,
Riche des grâces naturelles,
Et pur, comme un rayon du jour,
Tu fus placé par la nature,
Sur une touffe de verdure,
Auprès de l'innocent amour;
Las des travaux de la campagne,
Auprès de sa chaste compagne
Abel te retrouvait le soir;
Des fruits offerts par la tendresse
De leurs feux tempéraient l'ivresse,
Lorsqu'entr'eux tu venais t'asseoir.
Dans ses désirs insatiable
Bientôt, à ton instinct aimable
L'homme ennuyé ferma son cœur;
Son art, en construisant des villes,
Outrage et détruit tes asyles,
Un luxe insolent est vainqueur.
Pensant que tu ne peux suffire
A son bonheur, à son délire,
L'homme invente la volupté.
L'intérêt devient son complice,
Mais bientôt pour notre supplice
Naît l'affreuse satiété.
Ah! tu n'es pas ce que nos vices,
Et nos erreurs, et nos caprices,
T'ont fait dans leur aveuglement;
Fils et charme de la nature,
Un comme elle et sans imposture,
Tu n'es que dans le sentiment.
Armé du flambeau des furies,
L'amour dans nos ames flétries
Distille un poison empesté;
Mais tu détestes ces contrées,
Ou le cynisme des Térées,
T'élève un trône ensanglanté.
Les alcôves mystérieuses
Où d'extases voluptueuses
Se bercent d'insensés mortels,
Ces bals où la magnificence
Prodigue l'or à l'indécence
Ne furent jamais tes autels;
Avec tes étreintes si douces
Je ne confonds pas les secousses
D'une ardente velléité;
L'_incroyable_ parfumé d'ambre
Te voit mourir dans l'antichambre,
Au boudoir tu n'as pas été.
Quand, précédé par les haleines
Des zéphirs caressans nos plaines,
Mai riant vient tout rajeunir;
Avec lui tu viens dans nos âmes
Allumer de nouvelles flammes,
Et disposer tout à s'unir.
C'est toi seul dont la main brûlante
Fait germer, fait croître la plante,
Et la rend capable d'amour;
C'est toi qui, la rendant nubile,
Places sur sa tige fertile
L'époux qui la rend mère un jour.
Dans une douce promenade
Rêver au bruit d'une cascade,
A tous les heureux qu'on a faits,
A ceux que l'on peut faire encore;
A l'orphelin qui nous implore
Rendre l'allégresse et la paix;
Sur les nuages qu'elle dore
Voir lentement poindre l'aurore
Qui va ranimer les forêts;
S'environner de la nature,
Voilà l'ivresse la plus pure!
O plaisir! voilà tes bienfaits!
A l'Auteur de GÉRARD DE VELSEN.
Amsterdam, le 15 juin 1797.
Le GÉRARD DE VELSEN que j'ai publié n'est que ma propre traduction
de votre original, entreprise dans les momens qui me restaient des
affaires publiques, en 1793, période où votre GÉRARD me vint en mains.
J'avais d'abord l'idée d'y ajouter quelques notes historiques,[16] mais
crainte d'être regardé comme voulant allumer une chandelle au soleil,
je m'en suis passé. D'ailleurs, la politique dans laquelle je me
trouvais comme enseveli ne m'en laissa guère le loisir.
Agréez l'hommage que le devoir et le sentiment m'inspirent, et que je
m'empresse aussi de rendre aux rares talens qui vous distinguent si
glorieusement. Daignez m'accorder votre précieuse amitié, en me croyant
très-respectueusement, etc.