ANTIQUITÉ DU PET.

_Son origine._

Le premier objet qui se présente à mon esprit, mes chers frères, est

l'antiquité du PET. Or, je le demande, quel est l'homme si borné, si

lourd qu'il puisse être, qui ne conviendra pas que l'ancienneté du

<sc>Pet</sc> ne le cède en rien à celle de l'univers et des humains.

Vous le savez comme moi, je n'avais pas besoin de le dire, mais j'ai la

parole, laissez-moi faire de l'esprit. Je prouve donc.

Aussitôt que le suprême architecte de tout ce qui existe eut paîtri

de ses divines mains cette superbe bête à deux pieds, sans plumes,

appellée HOMME, lorsqu'il eut soufflé dans le sein de cette masse,

encore inanimée et inerte, cet esprit subtil et igné qui lui donna la

vie et le mouvement,[1] lorsque cette faculté d'exister eut besoin

de se manifester au-dehors par l'exercice des fonctions animales,

croira-t-on que le modeleur éternel ait ignoré le point le plus

essentiel, et qu'il ait omis de donner à sa créature le moyen de

pousser au dehors, l'air intérieur, qui, intercepté dans les capsules,

nuisait à la perfection de son ouvrage? Ne voyons-nous pas le figuriste

employer tous ses soins pour empêcher les globules d'air de se glisser

entre le moule et la cire liquide qui doit se rassasier de l'empreinte?

Dieu pouvait-il ignorer ce premier élément de l'art de modeler? non,

sans doute. Ensuite, le premier homme, qui ne savait pas encore rougir

et ne connaissait pas les lois tyranniques de la civilité, a-t-il

pensé, croyez-vous, à comprimer, à étrangler au passage, cet air qui

ravageait son sein et cherchait impatiemment une issue? non, tout

s'accorde à nous faire croire qu'il péta au nez de celui qui venait de

lui donner l'existence, et que l'Être suprême, loin de s'en fâcher, fut

si content, d'avoir réussi, que pour récompenser son ouvrage, il forma

le projet de lui donner une compagne. Observez donc, chers frères, que

1^o. nous devons l'origine de la femme à un pet; 2^o. qu'Adam ayant

pété, avant que de parler, le PET est incontestablement plus ancien que

la parole. Sentez bien mon raisonnement.

S'il vous fallait d'autres autorités pour vous convaincre que les

premiers humains firent usage du PET, bien longtems avant qu'ils se

servissent de la parole, j'invoquerais celle du savant Aristophanes,

qui, dans sa comédie _des Grenouilles_, dit que les hommes, dans les

premiers siècles d'une ignorance absolue, ne savaient faire autre chose

que _péter_ au nez de leurs concitoyens et faire même encore plus,

c'est-à-dire, pour parler plus proprement,

In os oppedere et merdâ sodalem fœdare.

comme faisait l'ange, chargé par le très-haut d'apporter à déjeûner à

Ezéchiel, qui, par parenthèse, devait faire grand cas du PET, puisque

ce qui le suit ordinairement ne lui déplaisait pas.

La généalogie du PET est si claire, que si l'origine ci-dessus établie

ne vous convient pas, je vais lui en trouver une autre. La nature,

sur ce point, fut encore moins parcimonieuse envers mon héros;

son origine fut illustre. Je ne m'étayerai point des prétentions

hasardées de ceux qui le font descendre en droite ligne des _rectum_ de

Jupiter ou d'Orphée, nommés l'un _merdeux_, l'autre _fimo delibutus_,

c'est-à-dire, son synonime. Tout le monde sait que ses auteurs sont de

la noblesse la plus éclatante et la mieux acquise (ce qui est encore

plus rare), quoique la tradition qui nous l'enseigne ait éprouvé des

variantes et des critiques.

Aristophanes, dans une autre de ses comédies, intitulée PLUTUS, le dit

fils d'un potage composé de pois et de riz: après avoir fait dire à

Plutus: «J'avais mangé à moi seul la plus forte partie du potage»; il

lui fait ajouter: «Je PÉTAI _d'une force incroyable, tant mon ventre

était enflé_.»

Si on en doit croire Chamæléon, poëte de Pont, le PET est fils de la

fève. Il raconte à ce sujet qu'ayant vu certain jour un âne qui se

bourrait de fèves, il eut une si grande envie d'en manger aussi, que

le désir seul lui en tînt lieu et fit l'effet de l'aliment[2], chose

merveilleuse et qui donne un terrible échec à tous les docteurs qui ont

prétendu qu'il n'y avait pas d'effets sans cause. Ils m'objecteront que

le rire a la propriété d'engendrer le PET, et dans ce cas je ne dispute

plus; j'aime autant voir mon héros fils du rire, que des haricots; père

lui-même de la gaîté, comme je le dirai par la suite, il n'en est que

mieux le digne fils de son père.

Télémachus d'Acharnie, faisait des fèves sa nourriture habituelle, afin

de péter plus souvent, convaincu de la vérité de ce vieux proverbe,

digne de l'école de Salerne.

»Il faut pour vivre longtems,

»A son cul donner force vents.

Diphile, médecin de Siphnos, l'une des Cyclades, attribue aux raves

l'honneur de la maternité: Zénon, chef de la secte stoïcienne,

l'accorde aux lupins; c'est pour cette raison qu'ayant promulgué la

loi qui accordait à tout le monde, de tel âge, de tel rang et de tel

sexe qu'il fût, la liberté de PÉTER la plus, illimitée; il fit plus, il

voulut se nourrir continuellement de ce légume, pour donner lui-même

un exemple qui la rendit respectable. Je veux donc, pour n'être pas

rebelle à l'autorité de tant de philosophes fameux, décerner le

privilège de cette heureuse fécondité aux oignons, à l'ail, aux fèves,

aux lupins, aux raves, au potage de pois et de riz, enfin à tous les

autres alimens _pneumatiques_, pour me servir de l'expression grecque,

ou _venteux_, si vous l'aimez mieux en français.

Il est bien important, auguste Aréopage, que vous connaissiez

imperturbablement toutes, les ramifications, généalogiques de mon

héros, afin que l'éponge de notre jugement efface pour jamais les

taches dont la malignité de quelques hommes mal intentionnés essaierait

de le couvrir. Gardons-nous sur-tout d'assimiler ou de confondre le

PET pour lequel je parle, avec cet atôme de PET, débile et maigre

production de la _Polente_[3]; celui que Plaute a livré à l'ignominie,

sur la scène de Rome, dans la comédie qui a pour titre: CURCULIO,

et dont la parenté, un peu éloignée à la vérité, si toutefois elle

existe, peut déshonorer notre héros; car, il n'est pas fait encore

pour paraître sur la scène, quoiqu'au rapport de Plutarque, les

rois de Chypre aient fait la même chose, à leur retour en Phénicie,

lorsqu'Alexandre le Grand y étala orgueilleusement la pompe du

triomphe. Pourquoi notre héros n'aurait-il pas les honneurs du théâtre,

où il ne s'est encore glissé qu'_incognito_, puisqu'on y crache, que

l'on y tousse, que l'on s'y mouche, etc.? Néron, Héliogabale et autres

empereurs n'ont-ils pas aussi joué la comédie? Auguste n'a-t-il pas

déclaré que les acteurs étaient exempts du fouet? Tite-Live nous assure

que l'histrionnage ne déshonnorait point dans la Grèce. Macrobe va

plus loin. Nulle part les acteurs n'ont été flétris par le préjugé.

Mais supposons qu'il en ait été autrement; l'opprobre, s'il existait,

ne doit frapper que ceux qui se donnent en spectacle sur les planches,

sans y être forcés; or ce reproche ne pourrait être raisonnablement

fait à mon client, puisqu'il y a été conduit par violence, et mis en

action contre son gré, par un être de la plus vile condition, par un

glouton, un parasite effronté et un plat bouffon.

Il est, par exemple, extraordinairement difficile de résoudre une

question qui a été longtems agitée et toujours sans succès: il

s'agit de donner à mon héros, un corps, une figure, de déterminer

sa taille, son port et sa couleur. Il faudrait pour expliquer tout

cela se servir du ministère d'un coq amoureux, et employer celui qui,

pardonnez-moi le terme, répand autour de lui les émanations les plus

sensibles à l'odorat, et étale avec plus de magnificence la pourpre

éclatante de son plumage. Cependant si, dans un doute de cette espèce,

il est permis de recourir aux conjectures, nous devons présumer, eu

égard à la très-petite ouverture de son logis, par laquelle il passe

pourtant encore très-à l'aise, nous devons, dis-je, croire, qu'il est

très-maigre et très-fluet. Nous pouvons sur ce point nous en rapporter

au témoignage de Catulle, de ce poëte charmant, le plus joyeux et le

plus plaisant des beaux esprits, à qui la nature bienfaisante avait

donné une vue si bonne et si perçante, qu'il a pu voir le pet subtil et

presqu'insensible de Libon.[4]

O le plus fortuné des citoyens de Véronne! tu as eu l'honneur de voir

en face notre invisible héros! hélas! aucun de nous n'a eu ce privilège

glorieux et digne d'envie. Nous sommes trop profanes. Que dis-je,

nous!... disons plutôt que, de mémoire d'homme, les dieux n'ont fait

cette faveur à aucun être vivant.

Quant à son idiôme, frères péteurs, c'est un autre prodige; semblable

au St.-Jean de l'Evangile, à nos docteurs en théologie, et à beaucoup

de nos orateurs modernes, tout le monde l'entend, personne ne peut le

comprendre. Dans quelque contrée de la terre que vous l'entendiez,

vous verrez avec étonnement qu'il parle dans un dialecte étranger, et

totalement hors la portée de l'intelligence humaine, ce qui déconcerte

tous les savans qui prétendent savoir toutes les langues, et le père

Bougeant lui-même, qui a si bien expliqué celle des oiseaux. C'est au

point que j'ai de la peine à convenir, qu'Aristophanes lui-même l'ait

entendu et compris, lui pourtant qui causait bien familièrement avec

lui et le quittait bien rarement; il dit dans sa comédie des _Nuées_:

«Mon potage fait, dans mes entrailles, un bruit de tonnerre; c'est un

fracas épouvantable, qui d'abord s'annonce par le son de _pappax_,

bientôt, il redouble et l'on entend _pa-pap-pax_; et enfin, quand je

suis sur la chaise, c'est l'explosion terrible de pa-pa-pap-pax».

Or: ces paroles, pleines de l'harmonie descriptive, ce n'était pas

devant quelques imbécilles, devant une poignée d'allemands épais et

grossiers, que le sublime Aristophanes les proférait, mais bien devant

le sage et immortel Socrate, qui goûtait ces choses bien mieux que

nous. Il est donc évident, frères péteurs, que le PET a un dialecte

à lui seul, et une éloquence qui lui est particulière; c'est donc

avec une souveraine injustice que ses détracteurs, pour le perdre

dans l'estime des hommes, l'accusent d'une bavarderie insignifiante,

et nous-mêmes d'une torpeur coupable et d'un défaut de sentiment.

Laissons, frères péteurs, ces hommes sans goût, déblatérer sans cesse

contre notre héros; et l'accuser de prononcer difficilement, de

bégayer, et d'avoir la langue pesante. Certes, il a trois dialectes

bien distincts. A son enfance, c'est PA-PAX, à son adolescence, c'est

PA-PA-PAX. A sa maturité, c'est PA-PA-PAP-PAX.

Ce n'est pas une médiocre entreprise, pour la défense de notre client,

que de faire voir qu'il a reçu par son éducation, tous les principes de

la pudeur, de l'honnêteté, et que ses mœurs irréprochables répondent

à cette éducation. Ce n'est pas au milieu de la pompe et du bruit des

affaires publiques, que sa modestie est à l'aise, non; il ne se plut

jamais que dans la solitude du cabinet, éloigné du tumulte des cours

et des bruyantes assemblées: «Il s'est exilé du barreau et des palais

somptueux des citoyens puissans».

Il savoit trop combien il est important de se mettre à l'abri du

froissement des affaires politiques, des haines civiles et des autres

dangers qui nous environnent, pour ne pas se contenter des douceurs

de la vie privée, comme Curius, et vivre sagement pour lui-même et

non pour des ingrats. Ajoutons à cela, qu'il était assuré d'être plus

utile à la république, (ce qui équivaut bien à la puissance), s'il

se dérobait à l'avide et maligne curiosité des scrutateurs de ses

habitudes particulières, et n'occupait les oreilles de ses concitoyens

que dans la juste proportion de ses forces. C'est ce prudent amour de

l'obscurité qui l'a décidé à préférer, pour demeure, les bains, les

boudoirs et les endroits les plus reculés d'un logis, enfin les lits,

comme le PET du jeune homme qu'Aristophanes nous représente enveloppé

de cinq couvertures.

Si nous considérons sa moralité, sa bienveillance envers les citoyens,

n'est-elle pas la plus signalée? Je passe sous le silence tous les

services précieux qu'il a prodigués à tout le monde. Qui de vous,

frères péteurs, seroit assez ingrat, assez dénaturé, assez ignorant,

assez effronté, pour révoquer en doute la reconnaissance qu'il a

méritée de vous, de vos femmes, de vos enfans, de votre domestique, de

notre république, en un mot, de tout le genre humain? Ses bienfaits

sont si notoires que, non-seulement, les nations les plus éloignées

et les plus barbares avouent ce qu'elles lui doivent de gratitude,

mais encore les animaux, que leur instinct et leur nature portent à le

chérir. En effet, la truye entend-elle le PET, elle accourt soudain, à

son bruit, pour lui demander sa nourriture.

Quoique l'amour de la solitude l'ait séquestré, il ne rougit pourtant

pas de se permettre quelque distraction, et de se glisser quelquefois

dans les assemblées publiques , pour s'y délasser, s'y mettre à

son aise, et y apporter le rire et la gaîté, qu'il partage avec ce

qui l'environne. Là, il se donne carrière au milieu de l'allégresse

générale; il se plaît au milieu de ces éclats du gros rire, qui bien

souvent brisent la barrière derrière laquelle il était caché. C'est ce

qui m'autorise à croire que l'immortel Démocrite, le plus grand rieur

de l'univers, sans contredit, en devait être par la même raison le plus

intrépide péteur.

L'austère Brutus et l'éloquent Cicéron n'étaient pas plus jaloux de la

liberté que notre héros; car si l'on veut l'asservir ou l'emprisonner,

il soulève les pierres, brise les obstacles, les liens et les chaînes;

il se fait jour enfin, en faisant obéir les portes qu'on avait le mieux

fermées.

Si nous voulons détailler les facultés intellectuelles du PET, et la

culture de son esprit, nous le trouverons certainement très-versé

dans tous les genres de sciences et d'arts libéraux. Un seul exemple

va prouver combien il était éloquent. Un jour que Métroclès, frère

d'Hypparchie[5], et disciple de Théophraste, était concentré dans la

méditation, il arriva, je ne sais comment, qu'ayant laissé échapper un

pet, il rougit et en eut tant de honte et de chagrin, qu'il s'enferma

chez lui, dans la ferme résolution de se laisser mourir de faim. Le

philosophe Cratès, son beau-frère, en ayant été informé, se rendit

auprès de lui, après avoir eu la précaution de manger des fèves et

des lupins en abondance. Il fit tomber la conversation sur un sujet

propre à faire diversion à la gravité de Métroclès, lui disant que ce

serait une chose absurde et inouïe qu'il ne fût pas permis d'obéir à

la nature, et qu'on dût se séparer de la société, parce qu'on a donné

un libre cours à un peu d'air. A la fin de son discours, l'orateur

lui-même lâche un pet énorme, pour joindre l'exemple au précepte

et consoler Métroclès, en lui associant un coupable. Le remède fit

merveille; Cratès, depuis ce tems, l'entendit, et Métroclès, rendu à

ses études, fit les plus grands progrès dans la philosophie. O pouvoir

étonnant de l'éloquence! Exploit digne d'une immortelle gloire! Cratès

savait bien que toutes ses paroles n'auraient aucun poids, s'il ne les

accompagnait de l'invincible éloquence du PET. Personne ne doutera que

le fameux philosophe Cratès ne se fût approvisionné des raisonnement

les plus victorieux, en entreprenant de combattre Métroclès, et

pourtant toutes ces dépenses étaient en pure perte, si la vertu du PET

ne fut venue à point donner de l'action et du mouvement à la langueur

des lieux communs et des verbiages oratoires. Une seule monosyllabe,

un seul son fit ce que Cratès n'eût pu opérer avec la plus riche et la

plus vaste réunion de sentences.

On doutera moins encore que le PET n'excelle dans l'art musical, si

l'on veut bien lire le livre de Saint-Augustin, évêque d'Hyppone, _de

la cité de Dieu_; où il dit: «qu'il est beaucoup de gens qui ont l'art

de faire des pets si cadencés, si harmonieux et à volonté, qu'on serait

tenté de croire qu'ils chantent par cette partie de leur corps, et

ce qui est plus étonnant, ces pets n'ont aucune odeur, aucune suite

désagréable».[6] On peut associer à ces musiciens de nouvelle espèce,

ce germain qui accompagna Maximilien César et Philippe son fils, à leur

arrivée en Espagne. Il n'y avoit aucun chant qu'il n'exécutât avec

l'antipode de sa bouche. Aristote nous assure que la tourterelle pète

fréquemment, quand elle chante, ce qui a donné lieu au proverbe: _La

tourterelle chante_, lorsque quelqu'un donne carrière à son postérieur.

Nicarque a dit aussi fort à propos, qu'il y a dans le PET une certaine

mélodie confuse et naturelle.

Tous ces avantages, frères péteurs, seraient d'une médiocre importance

à l'histoire et à la gloire de mon héros, s'ils étaient privés de

cette vertu qui régit les mœurs et devient la modératrice de toutes les

actions humaines. Mon client est si richement doué des belles qualités

du cœur, et des vertus Sociales, qu'on est tenté de le regarder comme

un prodige. Un trait de sa reconnaissance s'offre à mon esprit: il est

sans exemple qu'il ait jamais fait du mal à celui qui le laisse aller

librement; tant il est scrupuleux observateur de la justice et du droit

des gens. Semblable à Apollon, _ennemi des méchans_, il sauve du danger

quiconque est travaillé par un tumulte intérieur et une plénitude

fatigante qui menace ses jours.

Qui ne sait pas que le PET est sur-tout recommandable par son respect

pour la religion, cette mère de toutes les autres vertus? Témélaque

d'Acharnie, pour l'avoir toujours à ses ordres, lui prodiguait les

alimens qui lui sont les plus agréables, et ne mangeait tous les

jours qu'une marmite de haricots, et cela, dans la seule vue de

pouvoir célébrer par l'harmonie du PET la fête annuelle des mangeurs

d'haricots[7]. O monument éternel de religion! mais pourquoi ne citer

que Télémaque? les femmes de l'Attique ne trouvèrent aucun encens,

aucun parfum plus digne d'être offert à l'honneur d'Apollon, que

l'odeur suave du PET. Et pour que les thuriféraires ne se trouvassent

jamais en défaut, il fut prescrit par une loi rigoureusement exécutée,

que les habitans ne se nourriraient rien que de légumes.

On ne peut trop admirer ici la sobriété du PET, et combien il est

aisé de le nourrir. Heureux avec de l'ail, des lupins, des raves,

des oignons, des féverolles, et autres mêts vils et abjects de cette

espèce, il devient fort et vigoureux; il méprise les mets somptueux

et recherchés du luxe et de l'opulence, qui l'énerveraient et le

mèneraient au néant.

Nul être vivant ne possède au même degré que mon client, cette

imperturbable équité qui consiste à donner à chacun ce qui lui

appartient, et à venger sévèrement les injustices. S'il prend à quelque

personne la coupable fantaisie de le comprimer, de l'étouffer, et de

l'arrêter dans sa marche, lorsqu'il veut sortir, il est si jaloux de

jouir de tous ses droits, si ardent à défendre sa liberté, qu'il donne

la torture au téméraire et pousserait son courroux jusqu'à lui donner

la mort. Je citerais, frères péteurs, mille exemples de ceci, mais

je crois plus sage de les passer sous le silence, pour ne pas vous

ennuyer. S'il veut en agir plus humainement, la vengeance qu'il tire

de cette audace, quoique plus douce, n'efface pas moins son injure.

Car, si après avoir fait tous ses efforts pour le neutraliser, en lui

opposant une porte bien fermée, on a réussi, il arrive que si, pour

amortir sa violence et suspendre sa course, on entr'œuvre tant soit peu

la porte; alors, nouveau protée, mon client change de sèxe, la mèche

est éventée, le crime découvert et une odeur, que le pet n'eut jamais,

annonce qu'il y a plus que du vent.

Mon client soutient si bien son pouvoir et sa dignité, que s'il

s'apperçoit que quelque plaisant veuille faire ses gorges chaudes à

ses dépens et le mépriser, il devient furieux, jusqu'à ce qu'il ait

fait subir l'insolent la peine du talion. Je citerai pour exemple,

l'anecdote intéressante que Frédérick Dedekindt[8] a décrite, ainsi

qu'il suit.

«Un grand orateur avoit été envoyé en ambassade auprès d'une nation

étrangère. Il avait à faire briller son éloquence devant un cercle de

dames et de demoiselles d'honneur qui entouraient la princesse devant

laquelle il parlait: lorsqu'il fut question de commencer sa harangue,

la timidité et l'inquiétude s'emparèrent de son ame, et il tint les

yeux baissés vers la terre. Il se remet néanmoins, et avant d'ouvrir

la bouche, il salue, comme c'est l'usage. Mais tandis que le pauvre

diable se courbe trop, cette posture donne passage à un vent de bonne

taille». Il ne se déconcerte cependant pas, et sans rougir, il poursuit

gravement son discours. L'auditoire fait semblant de n'avoir pas

entendu le fugitif, excepté une jeune fille qui ne put s'empêcher de

rire. Mais hélas! tandis qu'elle ne songe qu'à se donner carrière aux

dépens de l'orateur, elle oublie elle-même de serrer les fesses, et

trousse adroitement un pet si doux, si harmonieux, qu'on l'eût pris

pour le son d'une lyre. L'orateur qui l'a entendu, quittant son sujet

pour couvrir sa propre inadvertence, parle ainsi à cette assemblée de

demoiselles: «Allons, mesdames, continuez, chacune à votre tour, ne

vous gênez pas, car cela fait beaucoup de mal, et lorsque mon tour

reviendra, je m'acquitterai bien de cette besogne.—La demoiselle qui

avait d'abord ri, rougit jusqu'au blanc des yeux, et ne sçut plus de

quel côté tourner ses regards. L'assemblée entière partit unanimement

d'un grand éclat de rire qui acheva de la décontenancer, et la

harangue n'alla pas plus loin». Vous voyez, pères péteurs, combien mon

client fut prompt et sévère à punir l'insolente femelle qui s'était

si bien amusée à ses frais, sans réfléchir que pareil malheur pouvait

lui arriver. Qui est-ce qui n'a pas été à portée de se convaincre

de la magnanimité, de la sublimité d'esprit de mon client? Aussitôt

qu'il voit qu'un de ses compagnons est timide et tremblant, on le voit

honteux de tant de couardise, tout entreprendre pour abandonner un

indigne collègue, pour ne point paraître complice de sa poltronnerie

et de sa pusillanimité. C'est ce qu'a éprouvé cette vieille dont parle

Aristophanes, dans son _Plutus_, à qui la crainte faisait lâcher des

vents plus puans que des pets de chats, et l'homme, qui vessait de

peur, au rapport de Lucien. Voyant Aratus de Sycione tremblant et

chancelant à l'approche d'une bataille, il aima mieux l'abandonner que

de supporter la perte de sa propre estime, c'est au moins ce que nous

rapporte Plutarque, dans la vie de ce citoyen. Mais ce courage n'est

rien, mes chers auditeurs, auprès de ce qu'il fit, lorsque voyant le

dieu Priape lui-même épouvanté par la présence de quelques vieilles

sorcières, il le chassa de sa société, pétant d'une si grande force,

au rapport d'Horace, que l'on eût cru que c'était un outre que l'on

crévait.

L'empereur Claude[9] a reconnu l'utilité du PET, dans une république,

et combien la santé des citoyens souffrirait de son absence, s'il ne

lui accordait le droit de bourgeoisie, après un long exil de la cité,

et ne le remettait pour ainsi dire à l'endroit d'où on l'avait enlevé.

Non-seulement il fut réintégré dans les droits de citoyen, mais encore

admis aux _banquets publics, et aux fêtes nationales_. L'empereur

exécuta ce qu'il avait longtems médité, et un arrêt fut rendu, par

lequel il était permis de donner l'essor et la liberté aux pets, dans

les festins. Certes, l'honneur d'être rappellé d'exil par un décret,

n'avait encore été fait à personne. Mais, hélas! lorsque la cruelle

mort eut enlevé à l'empereur romain le plus sage, la gloire qu'un tel

édit lui avait faite, mon client fut encore obligé de se séquestrer de

la société et du commerce des hommes, au grand détriment de l'existence

publique; car enfin, s'il avait été conservé dans la jouissance de tous

ses droits, et, si j'ose m'exprimer ainsi, dans les entrailles de la

république, une foule d'incommodités ne nous aurait jamais assaillis.

Claude avait été poussé à faire cette action de justice par les cris

unanimes et le danger de tous les citoyens, et il n'avait pu se refuser

à leur instance. Il se montra tellement le protecteur et l'ami de mon

héros, que l'usage de la voix l'abandonna, avant la faculté de mettre

mon client en action, j'ai pour garant de cette assertion Sénèque, qui,

dans l'apothéose de Claude, conte que lorsque cet empereur rendit le

dernier son de voix, on ne s'en apperçut que par un bruit épouvantable

sorti de la partie par laquelle il s'exprimait le mieux.

Le PET n'est-il pas précisément l'air que nous respirons? n'est-ce pas

cet air-là que le chasseur Céphale, couché sous un arbre, sollicitait

si amoureusement? Céphale n'adressait point ses vœux à ce souffle

léger du zéphir, qui caresse les fleurs et diminue la chaleur de

l'atmosphère, mais bien à l'air que l'exercice et l'agitation de son

corps avaient fait résonner au-dedans de lui-même, et qu'à force de

caresses et de prières, il voulait attirer au-dehors; voilà ce qui

excita la jalousie de Procris. Eh quoi! pères péteurs! vous paraissez

incrédules? vous remuez la tête: c'est à tort: eh bien, opposez-vous

à son impétuosité, fermez-lui tout passage, et vous éprouverez

certainement que l'homme ne peut pas se passer de son ministère: je

ne parle pas seulement de cet air bruyant et mélodieux, mais de celui

qui s'échappe tout doucement et fait ses évolutions sans tambour,

ni trompette. Vous avez beau dire, aucun de vous ne vivrait un seul

jour sans lui. C'est à lui que nous devons rapporter entièrement

la conservation de nos familles, enfin une foule d'avantages que

nous ne pouvons nier sans nous rendre coupables du vice honteux de

l'ingratitude. A quoi bon citer, tous les bons offices qu'il nous rend

dans le cours de notre vie privée?

Aristophanes, dans sa comédie des nuées, a dit: Mon derrière est une

trompette, et le mot est passé en proverbe. Or, je vous le demande, à

quoi servirait la trompette, sans l'être qui peut en sonner? A quoi bon

cette trompette, si le PET ne la remplissait de vent? Je me souviens

d'avoir vu et entendu un certain bossu, qui avait si bien le PET à

commandement, que, sans faire aucun effort, non-seulement il en faisait

tant qu'il voulait, mais qu'il les graduait comme le chant, les rendait

aigus ou flûtés, forts ou, presqu'insensibles. Il y a plus, il imitait

avec eux les sons de la trompette et du clairon, il donnait le signal

du combat, celui de la charge et celui de la retraite, comme s'il eût

été en présence de l'ennemi.

Aucun de nous ne niera l'urgence de se procurer la vie et des moyens

de la gagner. Eh bien, une infinité de gens doivent à mon héros leur

existence et leur fortune. J'en vais donner un exemple. Il y avait à

Anvers un tabellion d'Amsterdam qui, toutes le semaines, voyageait,

tantôt d'un côté, tantôt d'un autre. Ceux qui ont vécu dans sa

familiarité, racontent qu'il était si versé dans l'art de péter, qu'il

le faisait comme et autant de fois qu'il le voulait, sans en rougir et

sans jamais se tromper. Un jour qu'il s'agissait de payer une mesure de

la plus excellente bierre, il convint avec son compagnon qu'elle serait

le prix de celui des deux qui ferait le plus de pets, en montant la

tour _Marianne_, qui est de la plus grande hauteur. Des arbitres sont

appellés, et les concurrens sont en marche. A chaque degré de cette

tour, qui en a six cents vingt-trois, le tabellion fit un pet, et dit

qu'il était prêt à en faire autant en la descendant, si son adversaire

voulait parier une autre mesure. Mon héros lui valut donc l'avantage

d'appaiser sa soif, sans altérer sa bourse; il pouvait arriver que

le tabellion, épuisé de chaleur et de soif, se trouvât dépourvu de

finances, et le PET lui fut très-utile.

Je connais un mendiant, gueux de profession, qui, sachant donner à

ses pets la cadence et les variations musicales, se sert de ce moyen

pour gagner sa vie, en attrappant l'argent des curieux. On prétend

qu'il y a des personnes qui se servent du PET, comme d'un éventail et

d'un soufflet. Un homme de qualité étant à dîner avec un de ses amis,

l'invita à se donner de l'air, lorsque les domestiques qui servaient

à table furent congédiés. Celui-ci s'en défendit, alléguant qu'il

avait une manière toute particulière. Eh bien, dit le maître du logis,

faites-le à votre mode, comme vous l'entendrez. Le convive usant de la

permission, leva la cuisse droite et fit un pet, disant qu'il n'avait

pas d'autre manière de se rafraîchir.

Rien n'est plus efficace que mon héros, pères péteurs, contre les

sorts, les enchantemens, les philtres et les amulettes. Son bruit a la

vertu d'épouvanter et de mettre en fuite les sorcières, les magiciennes

et les empoisonneuses. On en voit un exemple dans Horace. Lorsque

Canidie et Sagana évoquaient les ombres et exerçaient dans un jardin,

les affreux mystères de leurs noirs enchantemens, en présence de

Priape, ce dieu rempli de crainte fit un bruit semblable à l'explosion

d'un pet; alors, vous eussiez étouffé à force de rire, en voyant

l'odieux sacrifice interrompu, les sorcières épouvantées fuir à travers

la ville; Canidie en courant, laissait tomber ses dents, Sagana sa

haute coëffe, et toutes deux les herbes et les bandelettes enchantées

qu'elles avaient sur les bras.

Il est démontré par l'expérience et par l'usage de plusieurs siècles,

pères péteurs, que ceux qui font le plus de cas du PET et lui donnent

la plus grande latitude possible, sont bien récompensés de leur amitié

pour lui, par une vie très-longue. Zénon de Chypre, lui-même, ce chef

de la secte stoïcienne, qui décréta qu'il était aussi permis de péter

que de roter, atteignit l'âge de soixante-douze ans, sans avoir jamais

éprouvé la moindre indisposition; il aurait vécu un siècle, s'il ne

s'était pas étranglé lui-même, pour terminer les douleurs que lui

causait une chute dangereuse qu'il avait faite. Cratès, ce philosophe

cynique, qui consola Métroclès, et le rendit à ses travaux, comme

nous l'avons raconté précédemment, mourut dans l'âge le plus avancé,

ou plutôt s'éteignit, comme une lampe. Métroclès lui-même, frère

d'Hypparchie, et qui au rapport de Laërce, donnait amplement carrière

à mon héros, pendant ses méditations philosophiques, ne mourut que

parce que las de vivre, il se fit étouffer, pour n'avoir pas les

incommodités de la décrépitude.

De nos jours les Anglais ont bien rendu justice au PET, puisqu'au

rapport de Furetière, tom. 2. de son dictionnaire universel, un vassal,

dans le comté de Suffolck, devait faire devant le roi, tous les jours

de Noël, un saut, un ROT et un PET.

A quatre ou cinq lieues de Caen, un particulier, par droit féodal,

a longtems exigé un pet et demi par chacun an. On voit encore dans

certains cabinets d'antiquaires des figures égyptiennes du dieu PET,

adoré à Pelouse.—Voy. _Chompré_, au mot _Crepitus ventris_.

Ah! pères péteurs, il y a bien longtems que la race utile des portefaix

et des forts de la halle serait éteinte, si le secours de mon héros

ne les rafraîchissait et ne leur donnait la force de supporter leurs

charges. Aristophanes, dans ses _Nuées_, nous parle de Xanthias, qui,

près à succomber sous un fardeau trop pesant, invoque l'assistance

du dieu PET, en disant: ma charge est si forte que, si quelque ame

charitable ne vient me soulager, il faut que je pète.

Petronianus Corax, homme de la même profession, se trouvant trop peu de

forces pour porter un fardeau, et recourant au pet, pour retrouver de

la vigueur, levoit la jambe avec facilité et lâchait un vent sonore,

qui répandait sur la route un tourbillon de vapeurs méphitiques. Je ne

suis pas le premier qui ait fait de l'utilité du PET la matière d'une

ample et sérieuse dissertation; des érudits célèbres l'ont faite avant

moi. Martial cite Symmaque en ces termes: «J'aimerais mieux t'entendre

péter, car Symmaque dit que c'est une chose tout-à-la-fois salutaire,

et qui provoque le rire et la gaîté.»

J'ajouterai à ceci ce que Nicarque a dit autrefois: le PET conserve; et

de même que les Grecs avaient coutume de dire à quiconque éternuait,

_que les dieux te conservent!_ nous devons dire avec bien plus de

raison à celui qui est travaillé par une colique venteuse, _que le_ PET

_te conserve!_

C'est donc une chose inouïe que cette haine, cette jalousie de

quelques gens dépourvus de sens, qui, comblés des faveurs de mon

héros, et devant lui vouer la plus vive reconnaissance, je ne sais

par quelle fatalité attachée à lui seul, méprisent et sa personne et

jusqu'à son nom. S'ils sont par hasard obligés de parler de lui, on

les entend préluder par cette phrase banale: _sauf votre respect!_ O

dieux immortels! dans quelle ville vivons-nous? dans quel siècle! Ils

trouvent du mal dans la chose, ils en trouvent dans le mot! On trouve

le PET une chose honteuse! certes, ce sont eux-mêmes qui devraient être

honteux, ces ennemis de la vie des hommes et de la liberté publique!

Tullius, ce modèle de l'éloquence romaine, et qu'on peut appeller le

père et le prince des orateurs, a donné le nom de modestie à la liberté

des paroles, assurant que cette opinion lui est commune avec Zénon. En

effet, les Stoïciens avaient établi en principe que chaque chose doit

s'appeler par son nom; de-là cet apophtegme de leur école: le sage

parlera bien. Ils avaient sagement conclu qu'aucune expression n'est

par elle-même, ni déshonnête, ni obscène. Quel est donc le délire de

ces impies qui aiment mieux parler énigmatiquement et à mots couverts,

que de se rendre intelligibles! Aimerions-nous mieux l'autorité de

ces profanes insensés, que celle des respectables Stoïciens? Qu'ils

ne l'espèrent pas. Que dirai-je encore de la folie de ces autres, qui

se montrant favorables à mon héros, injurient d'une manière horrible,

maudissent et donnent au diable sa taciturne sœur; eh pour quelle

raison? parce qu'elle s'attache plutôt au nez qu'aux oreilles; et

qu'elle se glisse sans bruit, comme les sicaires, sans qu'il soit

possible de se défendre contre elle. Les Grecs l'ont nommée _Dolon_, ou

_Deolon_ pour la distinguer de son bruyant et libre frère, auquel ils

ont donné le nom de PORDEN.[10]

Mais ceux qui blâment cette sœur ne font-ils pas autant de mal que

s'ils intentaient un procès criminel à la discrétion, à la modestie

et à la taciturnité, vertus dont les philosophes de l'antiquité

avaient fait la base de leur sagesse. O tems! ô mœurs! ô siècle

déplorable dans lequel la vertu même est érigée en crime! on outrage

le respect, la politesse, tandis qu'on devrait les combler d'éloges!

y aurait-il immodestie et impudence égales à celle d'interrompre un

grave entretien par un bruit soudain, qui scandaleusement provoque

les éclats de rire, et décontenance l'orateur? Non, certes, et vous

avez la méchanceté de donner à cette prudente sœur, les épithètes de

grossiére et d'irrévérente, lorsqu'elle est au contraire très-polie

et très-respectueuse?... Que puis-je ajouter, si j'ai réussi à les

convaincre de l'injustice des calomnies accumulées sur mon client!

N'ont-ils pas essayé de couvrir, d'opprobre sa personne, sa moralité et

ses habitudes, en les taxant de grossièreté et d'indécence? Cette sœur

injustement calomniée me paraît au contraire abonder dans leur sens,

si ce mot du sage Bias est vrai: le silence est une vertu louable,

dans ceux dont la vie est impure et scandaleuse. Pythagore disoit

aussi: _tais-toi, ou donne-nous quelque chose de meilleur que le

silence._ Or, que dirait-elle qui valût mieux que sa taciturnité? S'ils

m'objectent que ce vent incommode et blesse l'odorat, je répondrai

qu'il a cela de commun avec une nation entière, celle des _Parthes_,

qui ont tous l'haleine forte. Il pourrait dire, ce que jadis Euripide

répondit à Decamnichus, qui lui reprochait ce même défaut: Je ne fais

pas grand bruit, _mais je conserve beaucoup en moi_.

Je mériterais, sans contredit, d'être regardé comme un avantageux, un

téméraire, si je prétendais, pères péteurs, à la gloire de n'oublier

aucune des qualités de mon héros; les anciens avaient de lui une

si haute idée, qu'ils ne trouvèrent pas de symbole plus vrai, plus

sûr, pour consacrer l'amitié, que la présence et la liberté de mon

client, ce qui a fait dire à Martial: «Je ne vois pas de meilleure

preuve, Crispus, de l'amitié que je te porte, que ton habitude de

péter en ma présence». Il fut aussi chez eux le symbole de l'opulence;

péter équivalait chez-eux à faire parade de ses richesses: ce qui

est confirmé par ce proverbe: il est mort en pétant. C'est encore ce

qu'entend Chrémylas, dans le _Plutus_, lorsqu'en parlant d'Argire,

le plus riche citoyen d'Athènes, et le plus grand péteur, il dit:

«N'est-ce pas son opulence qui l'enhardit à tant péter.»

Nicarque, le plus ancien des auteurs d'épigrammes, voulant laisser à la

postérité un digne éloge du PET, ne trouva rien de plus convenable à

sa dignité, à sa bienfaisance, et à son autorité, que de le comparer à

la majesté royale. C'est ainsi qu'il s'exprime: «Le PET cause la mort

à une infinité de gens, lorsqu'il ne peut faire son explosion; il les

conserve, quand il s'échappe à plusieurs bonds. Or, s'il a droit de

vie et de mort sur les humains, pourra-t-on ne pas convenir que son

pouvoir égale celui des plus grands Rois».

Aristophanes nous raconte qu'un citoyen voulant honorer son dieu,

trouva plus honorable de saluer la divinité avec un pet, qu'avec

des paroles; «car aussi-tôt, dit-il, que je sentis l'approche de la

divinité, je pétai d'une force miraculeuse». Les humains crurent qu'ils

ne rendraient jamais à mon héros la somme des honneurs qu'il mérite,

s'ils ne l'élevaient pas aux suprêmes honneurs de l'apothéose. C'est

pour cette raison que les Egyptiens, le peuple le plus sage et le

plus religieux de l'univers, le placèrent sur l'ALBUM[11] ou tableau

de leurs dieux, et lui décernèrent des autels, des temples, des

sacrifices, et des petits lits sur lequel on plaçait son simulacre. Si

quelqu'un, affligé d'une colique de vents, avait eu le bonheur de s'en

tirer par le secours de mon client, et d'échapper par là à une mort

certaine, pénétré de reconnaissance, il suspendait en _ex-voto_, dans

la chapelle de ce dieu indigète, un tableau où étaient gravés ces mots:

CREPITUI VENTRIS CONSERVATORI.

DEO PROPITIO.

QUOD AUXILIO EJUS PERICULO LIBERATUS.

N. N. M. F. BENEFICII MEMOR.

VOTUM SOLVIT ET DE SUO P.

c'est-à-dire:

AU PET CONSERVATEUR,

DIVINITÉ SECOURABLE,

N. (_un tel_) DÉLIVRÉ DU PÉRIL,

PAR SON SECOURS;

ET RECONNAISSANT,

A OFFERT CE VŒU, DE SON ARGENT.

Vous ferai-je, pères péteurs, l'énumération des hommes illustres, et

révérés de la postérité, qui ont joint à leur nom de famille, celui de

PEDO, qui, en latin, signifie _péter_, comme pour associer leur arbre

généalogique à celui de mon héros. Parmi eux se distingue l'antique

et noble famille des PEDO; Pedo Albinovanus, Pedonius Costa, Pedanius

Secundus, Asconius Pedianus, Pedius Consularis, Pedius Blœsus, Pedius

surnommé _Quintus_. L. Peduceus, Sextus Peduceus, M. Juventius Pedo,

M. Creperejus. Vous dirai-je combien de cités et de peuples ont

emprunté leur nom du sien? Combien de plantes et de fruits, comme le

_galeobdolon_, dont les feuilles triturées dans la main ont l'odeur

d'une vesse de fouine, et l'_ono-perdon_ qui a la propriété de faire

péter les ânes qui la mangent? à combien de proverbes il a donné lieu,

tels que ceux-ci: «_Mes pets ne sont pas de l'encens._—_Un pet ne sent

jamais mauvais pour celui qui le fait._—_Je tousse quand je pète._—_Tu

pètes comme un mort._—_C'est péter devant un sourd_,» et mille autres

qui doivent leur origine et leur gloire à leur analogie avec mon héros?

Quoique toutes ces considérations soient plus que suffisantes pour

transmettre sa gloire à la postérité la plus reculée, je croirais

pourtant encore avoir oublié d'ajouter un fleuron à sa couronne, si

sa destinée n'était pas aussi celle de tous les auteurs ou ennemis de

la félicité privée. Car telle est la condition des choses humaines,

que les plus belles actions, les plus rares talens, et la puissance,

sont presque toujours en butte à la haine et aux coups de la plus

basse envie. De-là vient, je ne sais par quelle fatalité, que bien

loin de traiter notre héros avec le respect qui lui est dû, on est

assez méchant, assez injuste, pour se déchaîner contre lui d'une

manière outrageante, au mépris de la pudeur et des bienséances. On

fait sur-tout un crime à mon accusé d'affecter vilainement l'odorat

des assistans, de s'échapper, (comme on dit) sans compter avec l'hôte,

lorsqu'on veut le comprimer, et de causer une très-grande honte à

son gardien. Serait-ce avec raison qu'on le traiterait de fuyard et

de vagabond, parce qu'impatient du frein et jaloux à l'excès de sa

liberté, il s'échappe sans que son maître le sente? Toute personne,

douée d'un jugement sain, voit combien une telle accusation est futile

et inepte. Dans quelle contrée de l'univers trouverez-vous un homme

qui, englouti dans un cachot, et chargé de chaînes, ne fera pas des

efforts surnaturels; pour reconquérir cette douce liberté, l'objet de

tous ses vœux et de ses pleurs, et sera assez insensé pour la rejetter,

lorsqu'elle vient s'offrir à ses regards?

Quelqu'un peut-il raisonnablement se plaindre de mon client, parce

qu'il aurait l'haleine un peu forte, si ce proverbe est vrai: que nos

pets sentent la rose pour nous. N'est-ce pas le comble de la barbarie

que de retenir en prison, d'étrangler cet innocent, et de le traiter

comme le plus grand scélérat, avant même qu'il ait été prévenu d'aucun

crime? quelle faute grave a-t-il commise pour qu'on lui défende de

jouir des avantages qui appartiennent à tous les êtres, de l'air

et de la liberté? Si mon discours déjà plus long qu'il ne faut, ne

m'avertissait de battre en retraite pour ne pas vous ennuyer, et vous

faire repentir de la bienveillance avec laquelle vous m'avez écouté

jusqu'ici, j'aurais, certes, beaucoup de choses encore à vous dire. Ah!

c'est à vous, pères péteurs, qu'il appartient de défendre l'accusé

contre les traits dont la calomnie l'accable. C'est à vous de rendre

à la liberté cet être précieux, les délices de la république, le

conservateur du peuple, et le plus ferme soutien de l'espèce humaine,

sur-tout dans ces jours d'abstinence, où le carême, par la nature des

alimens qu'il nous prescrit, nous expose aux plus grands dangers, si

l'accusé ne nous défendait avec chaleur. Que diraient les nations

étrangères, même les plus barbares, les pâtres eux-mêmes, et les

muletiers qui ont du respect pour le PET! Craignez que la postérité

ne vous accuse d'avoir laissé impunis les outrages qu'on lui fait.

Si les ennemis superstitieux et pétris de sots scrupules s'obstinent

à l'exiler, que, nouveaux Omar, ils jettent au feu la comédie des

Nuées, dans laquelle Aristophanes permet de péter. Celui que vous

jugez vous a rendu les plus grands services. Vous avez jusqu'ici

soutenu sa dignité, celle de notre ordre est inséparable de la sienne;

rappellez-le par un suffrage unanime. Si les exemples nationaux et

journaliers ne vous suffisent pas, rappellez-vous les étrangers et ces

Grecs les plus sages des mortels; Cratès et Zénon, les plus intrépides

champions du PET, qui tous deux lui ont assuré sa liberté par une loi;

Cratès chez les Cyniques, et Zénon dans la secte des Stoïciens, qui ne

différaient que par la robe. Si ce n'eût pas été un acte de justice,

croyez-vous que ces immortels philosophes, ces oracles de la vie

humaine, eussent rendu ce décret? Vous avez l'exemple de l'antiquité

pour guérir nos concitoyens de cette sotte honte attachée au PET. Vous

vous attachez mon client par les liens de la reconnaissance. Que vous

dirai-je enfin? vous assurez la conservation de la république, vous

resserrez les anneaux de la société, vous affranchissez la pudeur de

nos filles d'une foule de périls et d'embarras: vous affermissez la

tranquillité des femmes, des enfans, des familles, enfin vous mettez le

dernier sceau à votre réputation, à votre gloire, et à votre autorité.

J'ai dit.

_Ici finit le latin d'Emm. Martinus._

Éloge du pet · 第 5 / 40 题