Humilités de cuer, k’estes vous devenue? (146)

Les principales préoccupations des moines sont maintenant: bons vins,

bonnes viandes, beaux habits, et, surtout, des congés.

«Mestier avons[768] del air et parens visiter.» (147)

Leur refuser des congés, c’est, à leur sens, leur faire tort[769].

Li corps est au moustier, li coers est ou markiet[770].

Autres soucis des moines de nos jours: dormir; briguer les dignités

conventuelles; se vanter de son lignage; se quereller avec ses frères.

Et quelle insolence! Si vous voulez leur imposer les robes noires, à

larges manches, en étamine, de la Règle, ils vous répondront:

......... «Vous pués. (152)

Ostés nous ces viestures, envoyés les rués;

Draps coulourés volons et dras linges bués[771]»[772].

Tout cela, c’est la faute des abbés, absorbés par les soins temporels,

trop souvent absents, qui ne donnent pas l’exemple et qui négligent

leurs ouailles[773]. D’autre part leur luxe scandalise les laïques, qui

ne se privent point d’en gloser:

«Qui sont cil chevaucheur? Che sont religieus. (159)

C’est un abbes de la; c’est un si fais prieus.

Rewardés leur grans pompes; sont il delicieus?»

Les élections abbatiales sont devenues une source de scandales. Jadis,

on élisait le meilleur, avec le ferme propos de lui obéir. Aujourd’hui,

il y a des élections contestées; d’où appels à Reims et à Rome,

discordes, procès et ruines. Notre Saint Père Clément [VI], qui fut

moine et sait à quoi s’en tenir, a très bien fait de se réserver la

nomination des abbés qu’autrefois on avait coutume d’élire.

L’abbé nomme les officiers du monastère: prieur, sous-prieur, prévôt

pour le temporel, aumônier, cellérier, trésorier (chargé de la garde des

reliques et des archives), infirmier, pitancier, camérier (préposé à la

garde-robe), hôtelier (pour les étrangers), rentier, receveurs, etc. On

les envie; mais bien à tort; car ces officiers ont la part de Marthe

dans l’histoire évangélique; celle de Marie, la plus belle, est

réservée aux simples «cloistriers». _Office n’est pas heritages._ Encore

est-il trop vrai que les offices sont souvent, de nos jours, prétextes à

dispenses et à adoucissements de toutes sortes.

La dignité des cérémonies célébrées dans les couvents de l’Ordre de

Saint Benoit a beaucoup diminué. Jadis, on y chantait fort bien:

On chantoit haut et cler par grant devotion; (186)

Se cantoit on a trait, faisant pausation...

De nos jours, on psalmodie paresseusement et en empiétant sur les

répons:

Aucuns ont boine voix, si n’en voelent user...

Car le vier[774] qui s’ensieut, vont errant commenchier;

Che samble, qui les ot, qu’il se voisent tenchier[775].

Dit ont bien le moitiet, ains que puissent laissier

A l’autre lés leur vier[776] ne lor vois abassier.

Considérez les Ordres qu’on appelle Mendiants; leurs couvents sont

pleins d’étudiants; ils sont seigneurs du monde par leur clergie; ils

n’ont pas de rentes comme nous. Ils commencent, cependant, à s’enrichir

de nos dépouilles, parce qu’on leur donne sans jamais leur imposer,

comme à nous, d’exactions. Mais, des Mendiants, il sera question plus

loin.

Malgré tout, l’abbé Gilles a confiance. Benoit XII, prédécesseur de

Clément VI, a publié une excellente constitution pour les monastères de

moines noirs. On reverra un jour l’âge d’or. «Chou qu’iestre doit,

sera.»

* * * * *

Les nonnains.

Dieu, et tout le monde, estime la nonnain «coie», qui ne quitte guère

son cloître. D’autant plus fâché l’abbé Gilles est-il d’en savoir tant

par les chemins, qui se comportent «comme dames». De nos jours, on entre

trop aisément dans leurs maisons, et plus les jeunes que les vieux.

Amour en naît. Des messages sont échangés: lettres, tablettes. Et les

«trés doulces nonnains» ne songent plus qu’à se parer et à sortir. Elles

tourmentent leurs abbesses pour obtenir des congés, des permissions;

elles en obtiennent, trop aisément. Mais, prenez garde; les gens

causent:

Dames religieuses, blankes, noires et toutes, (217)

Vous donnés a parler a ches gens, et des doubtes;

Car, quand on voit de vous hors de vos lieus les routes[777],

Li fol ont tantost dit: «Or rewardés ches gloutes![778]»

Elles devraient filer ou recoudre leurs guimpes à la maison; elles

envahissent les boutiques:

S’acateront fins dras pour elles cointoyer[779];

Puis vont a warcoles[780], si les font desployer.

Se vont en ces joyauls leur argent employer.

Bien sevent ou boin fait aler esbanoyer[781].

Les nonnes de haut parage ont seules, en cela, quelque excuse. Et voici

pourquoi:

Dames emparentées ont un pau d’escusanche,

Mais que[782] ne fachent mie grande desmesuranche[783].

Par parens d’aucunes li maisons en avanche;

En aucuns lieus sur chou vit on en esperanche.

On dit, de nos jours, beaucoup de mal des religieuses, comme de toutes

les autres personnes d’Église. La cause, Dieu la connaît; mais certes,

il n’en serait pas ainsi si les anciennes mœurs étaient duement

observées. Sans doute, tout ce que l’on dit n’est pas vrai; les méchants

médisent des meilleurs. Néanmoins, faites attention; soyez prudentes. Ne

parlez pas aux hommes en particulier. Méfiez-vous des brebis galeuses

qui sont parmi vous, qu’on pourrait prêcher tous les jours, à user une

langue d’acier, sans les détourner du monde. Prenez plutôt exemple aux

grandes dames qui sont venues chercher la paix dans vos rangs: madame de

Valois, sœur du roi de France; la comtesse de Hainaut, mère de deux

reines... On les en a, il est vrai, tenues pour «sottes»; mais

bienheureux ceux qui renoncent!

Les béguines.

L’abbé Gilles les a peu hantées; il en parle donc par ouï-dire, ce sont

des demoiselles «senées», religieuses et sages, de toutes conditions,

qui portent habits et manteaux simples, se consacrent à l’éducation des

enfants, ou bien ouvrent et filent pour gagner leur vie et qui sont

gouvernées, à la manière des nonnains, par des supérieures, d’après une

règle jadis sévère.

On dit que les béguinages seraient maintenant en décadence. La sévérité

s’est relâchée. Mais il n’y a peut-être pas de mal; l’arc ne peut être

toujours tendu:

Je vis en mon enfanche festyer de chistolles[784] (240)

Les clers parisyens revenant des escolles,

Et que priveement on faisoit des karoles[785]:

C’estoit trestout reviaus[786], en riens n’estoient folles.

Faut-il croire, cependant, que les jeunes gens vont visiter ces

demoiselles, et qu’il se passe alors des scènes comme celle-ci?

On vient, pour recreer, bien vir ces demisieles.

Li tahon[787], en filant et seant sur leurs sielles,

Dient: «Vous savés bien espyer les plus belles...

* * * * *

«Dites hardiement, vous serés escoutés;

Ja de no souveraine[788] ne serés hors boutés,

Et nos boins visiteres[789] sera pau redoubtés.

Alés querre les autres et chi vous aroutés.»

* * * * *

Se vienent pluseur gent canter et fiestyer: (241)

Adont fait il trop boin d’amourettes prier.

Si vous me volés croire, j’ai moult bien en convent,

Desous les warcoles ont souvent l’œil au vent,

Et cil jolit vassal les rewardent souvent....

N’en disons pas davantage:

Si je disoie tout, ja seroie tenchiés[790]...

Puissent les béguinages recouvrer leurs bonnes coutumes anciennes!

* * * * *

Les Ordres non rentés, qu’on appelle «Mendiants»: Augustins, Jacobins,

Frères Mineurs, etc.

Des fous se plaignent du nombre extraordinaire des Ordres qui ont été

successivement fondés:

«Par le plenté de clers tous li siecles empire. (246)

Il nous convient wagnier[791], et il ne font fors lire[792].»

Méchantes gens! qui donc vous ferait connaître les vertus et les vices?

qui vous administrerait les sacrements? qui vous ramènerait à Dieu?

Les Mendiants sont les derniers venus. Ils ont embrassé d’abord la

pauvreté et la science: _Thesaurisate vobis thesauros in celo..._ Mais,

maintenant, ils ont des maisons et des églises partout, tandis que les

anciens Ordres rentés succombent sous le poids de leurs charges. D’où le

mot des séculiers:

«Mendiant se chevissent[793] et li rentet mendient.» (252)

Leur humilité les a exaltés. Ils sont maintenant les mieux en cour près

des puissants de la terre (qu’ils gouvernent en qualité de confesseurs)

et les plus lettrés des gens d’Église. Mais la fortune est changeante:

_Qui stat, videat ne cadat_.

Enflure de science, c’est chose très redoutable; on en devient tout

fier, peu aimable. Et rien de si âpre que les parvenus, comme on dit.

L’ambition, l’orgueil et l’avidité se sont développés avec le succès

chez les Mendiants. Il n’en était pas encore ainsi au temps de la

jeunesse de l’auteur.

En ce temps-là, temps béni--au retour de l’expédition d’Aragon

(1285),--les églises jouissaient de la tranquillité et de la paix. On

mettait les enfants aux écoles pour apprendre:

S’estoit che bielle chose de planté d’escoliers. (263)

Il manoient ensanle par loges, par soliers,

Enfants de riches hommes et enfants de toiliers.

On leur portait leurs coses par chevaus, par colliers.

Il y en avait alors à Paris jusqu’à soixante-seize de Tournai. Les

études étaient donc fréquentées, et surtout les plus nobles:

philosophie, théologie. Les écoles de Paris étaient noblement parées,

l’hiver, de docteurs et de bons clercs de tous les pays:

Clerc vienent as estudes de toutes nations (264)

Et en yvier s’asanlent par pluseurs legions.

On leur lit et il oent pour leur instructions;

En esté s’en retraient moult en leurs regions.

De ceux qui profitaient le mieux, les uns attendaient des bénéfices, qui

ne leur étaient pas refusés, les autres entraient en religion. Les

«religions» rentées servaient Dieu dévotement et abondaient en biens

temporels.

Que dire des Mendiants?--On ne sait pas qui écoute; soyons prudents,

crainte de fâcher; «c’est presumptions de parler sur les sages».--L’abbé

Gilles a vu qu’on les envie. N’est-ce pas parce qu’ils ont changé

d’allures? Au temps jadis, tout le monde les aimait. Ils passent encore

pour très savants; mais on prétend qu’ils ont perdu l’humilité de

cœur. Ils n’admettent plus la contradiction, paraît-il:

On dist k’on s’en pierchoit partout es asanlées[794] (270)

C’on fait de ces docteurs, pour yestre disputées,

Besongnes c’on leur a devant yaus proposées;

Leur oppinions voellent sour tous iestre portées.

L’abbé Gilles plaint fort, d’ailleurs, les Mendiants de n’être pas

rentés, comme les anciens Ordres. Car «tous leur fondemens est sour

volloirs des personnes»; quand ils demandent, ils essuient parfois des

refus brutaux. Or, les gens, de nos jours, sont singulièrement

«refroidis» et durs à la détente: ils commandent à leurs femmes de ne

rien donner. Assurément, les docteurs et les grands maîtres des

Mendiants, qui vivent près des seigneurs, leurs prieurs et leurs

gardiens ont des «gratuités» et se tirent d’affaire; mais ceux des

frères qui mendient vraiment souffrent souvent de disette. On était

jadis enchanté de leurs visites; maintenant on les redoute. «Ensi vont

anullant partout devotions.»

Il ne sevent fouir, hauver[795], batre, vaner, (280)

Ne faire nul mestier, draper, taindre, laver,

Ne vignes cultiver, ne tieres ahaner;

Mais on dit que savent trop bien les gens taner.

Tout mis en balance, les Mendiants restent une des lumières et des

forces de l’Église, «la fleur de Sainte Église». Qu’ils persévèrent à

bien faire[796].

* * * * *

Sans avoir l’intention de faire concurrence aux prélats et aux

prêcheurs, dont c’est l’office de dénoncer les vices et de reprendre les

gens, l’auteur va considérer maintenant les divers états du monde, en

suivant toujours sa méthode, qui consiste à comparer le bon vieux temps

au présent, sans trop insister sur le présent pour ne pas être

«assailli» de tous côtés. Il proteste toutefois qu’il ne parlera pas de

la cour de Rome, ni en bien ni en mal; il ne s’en croit point le droit:

«Court de Rome mis hors, car elle m’a rentet[797]».

* * * * *

Les rois, les princes et les nobles.

Saint Louis, Charles d’Anjou et le bon roi Philippe, fils de saint

Louis, qui fit son devoir en Aragon, agirent toujours du commandement et

au gré de la cour de Rome. C’étaient des princes modèles. Si tous les

rois chrétiens agissaient comme eux, les choses iraient autrement.

Deux grands malheurs sont arrivés depuis. Le conflit qui s’est élevé

entre le roi de France Philippe, «le roy cras», et le comte Gui de

Flandre; d’où guerres, trêves, répits, depuis plus de cinquante ans; et

ce n’est pas encore fini. La mort de quatre rois de France sans hoirs et

la candidature, qui en a été la suite, du roi Édouard d’Angleterre à la

couronne de France; ç’a été aussi une cause de guerres, d’exactions et

de pillages infinis.

Devoirs des princes: aimer Sainte Église, être affable, maintenir lois

et coutumes, assurer la justice, ne rien convoiter sur ses voisins,

soutenir marchands et marchandises, fabriquer de la bonne monnaie «si

que toute gent rentet et d’eglise puiscent avoir leurs vivres», bien

choisir ses délégués, se garder de paroles «volages».--Ce qui suit, qui

concerne les ducs, princes, barons et la chevalerie en général, n’est

pas moins insignifiant.

L’abbé Gilles regrette en passant le temps où l’«on souloit tournyer,

juster et faire fiestes». Occupés par ces amusements, les nobles

n’avaient pas tant de loisirs pour tourmenter leurs sujets.

Il est revenu plus tard, dans d’autres pièces séparées de son

«registre», sur les rois (II, 126), les princes (II, 128), les

chevaliers et les écuyers (II, 130), mais pour ne rien dire de plus.

* * * * *

Le clergé.

Parlons un peu des prélats, pour apaiser les laïcs qui ne seraient pas

contents de ce qui est dit d’eux ici.

Jadis, c’étaient des saints. En est-il ainsi aujourd’hui? Au lecteur

d’en juger.

Je ne voic, mais j’oc[798] bien souvent parler gent laie... (350)

Se c’est voirs chou qu’il dient, c’est drois k’on s’en esmaie[799].

On dit, entre autres choses, en parlant des évêques:

«Che sont cil qui nous doivent donner ensengnement;

Et de chou qu’il nos dient, il font tout autrement.»

Plût à Dieu que les mœurs de notre temps trouvassent, pour les

décrire, un autre Reclus de Molliens!

Les doyens et les chanoines prébendés.--Au temps jadis, quand ils

portaient des capes, des «tabars[800] lons fourés», et non des habits de

couleur, les prébendés vivaient de leurs prébendes, en répandant de

larges aumônes aux pauvres gens et aux mendiants qui faisaient queue à

leurs portes. Aujourd’hui l’argent ne suffit plus à leurs dépenses: ils

se chargent des «besongnes des gens». Et le peuple est fondé à dire:

«Chil signeur, pour waignier, ensi que nous, s’en bargent[801].» (362)

Les curés et les chapelains.--On en a fait, on en fait beaucoup trop.

Beaucoup de jeunes, jeunes «de sens et d’âge», pleins d’eux-mêmes, qui

tourmentent souvent les autres. Plusieurs «abusent laidement». Les bons

curés d’autrefois, clercs «bien doctrinés», se confessaient souvent les

uns aux autres, évitaient les femmes, ne disaient jamais qu’une messe

par jour, étaient bien vus et faisaient du bien; en ce temps-là, qui

n’aurait pas fréquenté l’église de sa paroisse n’aurait pas eu à s’en

louer:

En villes, en castiaus, en bours et en cytés, (381)

Qui n’antoit Sainte Eglise moult estoit despités.

Aujourd’hui, il y a un prolétariat ecclésiastique; on fait souvent

desservir les cures par des prêtres «mercenaires», ignorants des Saintes

Écritures, désordonnés en maintien, en habits, que l’on renouvelle

constamment. Ces continuelles «permutations» ont bien des

inconvénients.--On voit des prêtres, après avoir dit, pour faire de

l’argent, jusqu’à trois ou quatre messes dans leur journée, aller boire

à la taverne.--La foule de ceux qui ne sont pas rentés ne pense qu’à

gagner sa vie et se plaint de sa misère:

Trestout dient d’acort: «Nous avons trop de cuyvres[802]. (378)

Nous ne demandons riens fors seulement nos vivres.

Honte seroit de vendre nos coses et nos livres.

Ou no face nos biens, ainsi k’on sieut, delivres,

Ou no laist, se c’est boin, no chevance trouver...

Ou siervice de Dieu nous yrons esprouver.

Trestout no convient vivre, qui sommes ordenet...

Nous prenderons anueus[803], se dirons souvent messes;

Noue serons bien payés, se tenrons nos promesses.

A curés aiderons et orons des confiesses;

Nous absorons de tout par parolles expresses.

Ainsi nous chavirons[804] et mieuls atenderons

Tant que de benefisses pourveüt nous serons,

Et avoec les curés haut et cler canterons;

Les siervices[805] divins faire leur ayderons.

Les boines gens aront de messes grant plentet;

De faire des anueus seront entalentet;

Nos vivres arons la tout a no volentet.

De chou no chavirons ainsi que li rentet.»

L’abbé Gilles reconnaît que ces prêtres non pourvus sont en droit, pour

vivre, de «prendre un anuel»; mais pas plus d’un, sans permission; et il

déplore que bien des prélats se désintéressent de toute surveillance à

cet égard, sous prétexte qu’ils sont impuissants à persuader leurs

clercs d’«en laisser». Jadis les «pactions pour messes» étaient

totalement inconnues.

Il est fort à craindre que la foi vacille, à la fin, si les mauvaises

coutumes nouvelles ne sont pas ôtées. «Li maintiens des fols priestres

ceste cose fera», à moins que Dieu n’y pourvoie.

Il y a, de plus, la question des mœurs. La luxure est évidemment le

péché le plus répandu. Or, les laïques ont l’œil ouvert là-dessus. Il

importe, d’autant plus, de prendre garde. _Si non caste, tamen caute._

S’on faisoit chou k’on fait au mains priveement (369)

Et k’on se maintenoit plus atempreement

On poroit tout passer trop plus legierement.

Mais on fait trestout trop abandonneement.

Clergiés se doit warder pour les lays naitement: (383)

S’on fait aucune cose, che soit secreement[806]...

C’est une fâcheuse habitude des curés et des chapelains d’avoir, pour

valets, des filles. On en murmure; c’est un usage à supprimer:

Chis fais fait les vertus trestoutes obscurer. (II, 143)

Masculin, feminin ensanle[807] font plurer.

Le siècle.

Au temps jadis--l’abbé Gilles aime à s’en souvenir durant ses

insomnies--les princes et les seigneurs étaient contents de leurs

possessions; les marchands prospéraient; l’Église était honorée; les

rois faisaient des croisades outre-mer; tout le monde était à son aise.

Encore au temps de l’expédition d’Aragon (dont l’abbé vit le retour) la

monnaie d’argent était bonne; on voyait courir peu de florins; on

portait des habits honnêtes; c’étaient des fêtes continuelles; pas de

guerres, point de tempêtes. «Des doleurs k’on voit ore petit adont

estoient».

Aujourd’hui les princes sont «bobanciers» et appauvrissent leurs sujets

en les visitant trop souvent; quand ils lèvent des «prêts», on n’en peut

rien ravoir; ils acceptent que les braconniers, convaincus d’avoir pêché

dans leurs viviers, se rachètent, s’ils sont à leur aise, et font

pendre les pauvres; ils s’entourent de conseillers dont la vénalité est

proverbiale. Ces hommes de rien, élevés tout d’un coup si haut par la

faveur des princes, étaient un perpétuel sujet de réflexions pour

l’auteur[808]:

C’est de ches gens k’on voit de bas en haut venir, (II, 22)

Comment ches grans estas il sevent maintenir.

Familles, compagnies voellent grandes tenir;

A paines poent gens leur grandeur soustenir.

Quant aux femmes, elles s’habillaient jadis chacune suivant sa

condition, honoraient leurs maris, élevaient bien leurs enfants,

allaient le dimanche à l’église (leurs enfants devant elles), écoutaient

les sermons. C’était le bon temps des «moulekins», des cols blancs, des

surcots à manches pendantes, des chaperons de drap ou de soie. Elles

refusaient la compagnie des hommes. Ceux-ci n’osaient pas faire

d’avances aux filles bien nées; et s’ils l’osaient, elles répondaient

aussitôt:

..........«Nos sommes (28)

Filles des boines gens; cure n’avons des hommes.»

On ne pensait pas, alors, pour ses filles, à de grands mariages. Les

mariages se faisaient tout simplement «par boin los, par argent», entra

familles du même monde. Une femme n’avait pas plus de trois costumes:

un pour les noces et les «haus jours»; le second pour les dimanches et

fêtes; le troisième pour la vie courante. Les filles n’avaient point

d’autre pensée que de ressembler à leur mère ou à leur aïeule. Souliers

étroits à lacets et manches boutonnées[809] étaient l’apanage des femmes

légères; les femmes honnêtes avaient des «dorelos» (rubans) et non pas

des boutons, et des manches cousues. Elles se ceignaient haut sous les

seins, portaient des joyaux pendants à leurs ceintures et ornaient leurs

cottes de pièces rapportées. Les unes avaient leurs tresses enroulées

autour de la tête; les autres se faisaient couper ou raser la chevelure.

Point de «hauchaites» ni de faux cheveux. Il y a toujours eu, du reste,

des belles et des laides, des sages et des folles.--Mais aujourd’hui! Il

paraît que le maintien des femmes et les «adinventions» nouvelles qui se

multiplient sans cesse sont quelque chose d’effrayant. L’abbé est

aveugle; on l’en a informé.

Tout chou ke femmes voellent, marcheant tantost vendent: (32)

Robes, caperons, pliches[810], pour monstre faire pendent.

Li baron, li parent de riens ne les reprendent;

A leur filles les meres les quointises aprendent.

Aujourd’hui les femmes ont des cornes, comme des vaches, pour aller aux

fêtes et aux caroles[811]. Elles ont des petits chiens et des lapins

privés. Elles se fardent. On disait naguère: _Tost est belle leviée_;

elles passent toute la matinée à s’épingler. Elles étalent leur

gorge[812]... On dirait des reines...

Les femmes de nos jours ne sont pas habituées à s’entendre ainsi

réprouver. Les Frères Prêcheurs, par exemple, ne peuvent pas se

permettre impunément d’être si sévères dans leurs sermons: les femmes

les prendraient à partie: «Parlez des hommes, s’il vous plaît; n’oubliez

pas que vous vivez de nos aumônes.» Les autres prédicateurs sont exposés

à d’autres coups droits; on murmure: «Ils prêchent pour avoir des

bénéfices; ils ne font pas ce qu’ils disent.»

«Il fachent chou qu’il dient, nous nous amenderons (40)

Et des visces qu’il praichent moult bien nous warderons,

Haus parlers n’i vaut riens: chou qu’il font, nous ferons.»

Les hommes ne sont pas plus sages. Ils se plaisent aussi aux sots

habits, courts, étroits, découpés[817]:

La vie en France au moyen âge d'après quelques moralistes du temps · 第 39 / 69 题