Qu’il ne soit pas généreux à l’excès pour sa famille, encore qu’il n’y
ait pas de mal à ce qu’il s’entoure des siens, s’ils sont «de bone
afeire»; car on n’es jamais bien sûr de la fidélité des étrangers. Les
siens du moins, ne lui failliront pas si l’on le veut assaillir ou
maltraiter.
Qu’il respecte ses mains, sa dextre sacrée; qu’il ne batte, par
conséquent, personne.
Quand il sera «en consistoire», avec la mitre et la crosse, et quand on
l’appellera «mestre et sire», qu’il ne se glorifie pas en son cœur;
car «veine gloire est transitoire». Qu’il pense au Jour du Jugement.
Il n’appartient pas à l’auteur de reprendre les archevêques[66], qui ont
autorité sur les évêques. Il ne leur en conseille pas moins, aussitôt,
de ne pas emprunter à «jable»[67] ni à «monte»[68] pour mieux peupler
leurs écuries. Pauvreté n’est pas vice: saint Gatien, saint Martin et
saint Julien étaient très pauvres. Il faut régler sa dépense sur ses
revenus, afin de ne pas être obligé de vendre des terres ou d’extorquer
de l’argent à qui n’en peut mais, au moment fixé pour le rachat des
gages[69].
Le pape est au-dessus de tous, fontaine de doctrine, verge et bâton de
discipline, vin et huile de médecine, lait de piété, notre chef, notre
salut. Il a le sceptre et la pourpre. Toute l’Église supplie que Dieu le
mette dans la bonne voie.
Au-dessous de lui, les cardinaux, qui jugent en dernier ressort[70]. Ils
sont fort exposés à cette vilainie qui consiste à «loier prendre», et
n’en s’en font pas faute; que Dieu les en préserve!
Mais c’est assez parler des clercs.--Les chevaliers, eux, tiennent
l’épée, en théorie, pour «justicier» et pour défendre les opprimés.
Mais, en pratique, ils s’en servent pour exploiter les malheureux. Quand
les malheureux «baillent de faim», ils les pressurent encore, mangent et
boivent ce qu’ils leur ont dérobé, les trompent de toutes manières et ne
leur gardent pas la foi qu’ils leur doivent. La foi qu’ils leur doivent!
car on a des devoirs envers ses inférieurs, et même plus impérieux
encore qu’envers ses supérieurs:
Grainour[71] fei deit sire a son home 543
Que non a seignor et a dome[72].
Dieu, quelle honte! pour une peccadille, le seigneur frappe son homme du
poing ou du tison; il le met aux fers; il le dépouille, gâte son bien;
il le laisserait mourir sans un coup d’œil. Est-ce là «garder» ses
hommes? Étrange manière de garder. Ce n’est pas ainsi qu’il faut agir:
Molt devon chiers aveir nos homes 577
Quar li vilein portent les somes[73]
Dont nos vivon quant que nos summes,
Et chevaliers et clers et domes.
La chevalerie a sûrement dégénéré de nos jours. Danser, «baler et
demener bachelerie, bobancier, behourder, tournoyer», les chevaliers ne
pensent qu’à cela. Et cependant le franc homme, «né de franche mere»,
qui a reçu l’«ordre» de la chevalerie, s’est engagé par là à être preux,
hardi, honnête, loyal, dévoué à l’Église; à ne pas envier aux clercs les
dîmes et les prémices qui leur ont été donnés pour vaquer au service de
Dieu (rendez les dîmes inféodées!). On devrait bien enlever l’épée et
«escoleter» les éperons des chevaliers indignes et les chasser de
l’Ordre chevaleresque, en pleine église, devant l’autel, comme ils y ont
été admis.
Il y a deux glaives: le spirituel et le temporel. Le premier a été remis
aux clercs pour excommunier les méchants; le second aux chevaliers pour
tailler le poing des «maubailliez» qui tourmentent les gens à tort.
Qu’ils frappent d’accord, et tout va bien.
Si les clercs sont faits pour «prier» et les chevaliers pour «défendre»,
les paysans le sont, suivant l’ordre éternel des choses, pour
«laborer».
Leur condition n’est pas gaie:
Terres arer[74], norrir aumaille,[75] 677
Sor le vilain est la bataille.
Quar chevalier et clerc sanz faille
Vivent de ce que il travaille.
«Au meilleur jour de la semaine», il peine: il sème, herse, fauche,
«touse» la laine, fait palissades et «meiseires» (clôtures):
Primes corvées, peis preieres, 687
Et peis cent choses costumieres.
Ne mangera ja de bon pain; 689
Nos en avon le meillor grain
Et le plus bel et le plus sein.
La droe[76] remeint au vilain.
S’il a grasse oie ou geline 693
Ne gastel de blanche farine
A son seignor tot le destine
Ou a sa dome en sa gesine.
Il ne tâte jamais d’un bon morceau. Il ne boit pas le vin de sa vigne.
Trop heureux s’il a du pain noir, du lait, du beurre. D’autant plus de
mérite a-t-il lorsqu’il rend à chacun ses devoirs. Malheureusement il
perd le mérite de ses souffrances par les sentiments de révolte que sa
condition lui inspire. Il ne prend rien en patience. Il querelle Dieu de
son sort:
«Et Dex», fet il, «par quel consence 715
M’avez doné tau pestilence?»
Le comble, c’est qu’il essaie de tricher Dieu en trompant sur ce qu’il
doit pour la dîme. Mauvais calcul, de secouer sa gerbe en l’aire avant
de «faire sa dîme», calcul de Caïn!
Gardez donc, franc gaïneor[77], 785
Que vous seiez bon desmeor[78].
Sor autres estes pecheor
Si vers Dé estes tricheor.
Si vous aviez ferme créance en Celui qui est le dispensateur de tous
biens, vous recouvreriez au centuple vos dépenses pour cet objet.
Le premier devoir des marchands est d’avoir bons poids, bonnes mesures,
conformément aux ordonnances des comtes et des rois. Ils ont le droit de
prélever un bénéfice sur les denrées qu’on apporte «devers Garmaise»
(Worms) ou «devers Pise», de France ou d’Espagne; mais la tromperie
n’est pas licite. Ne pas vendre de l’eau pour du vin, peau de lièvre
pour du lapin, fourrure de fouine comme si c’était de la zibeline, bois
commun pour «mazelin» (bois précieux à faire des coupes), «mustabet»[79]
pour «dras de hoquet»[80]. Ne pas jurer pour écouler son stock ni vendre
à prix surfaits avec payement différé; car cette dernière opération est
usuraire, et l’usure est un triste métier[81]. Et ce métier n’est même
pas toujours avantageux; on prête pour dix ce qui vaut quatre: on
espère de grands profits; mais c’est compter sans la malice des gens.
L’emprunteur séduit souvent, par-dessus le marché, la femme ou la fille
du prêteur. Il en est, à la vérité, à qui c’est égal «si l’en joue o[82]
sa borzeise»:
«Idonc est ele», ce dit, «corteise, 843
Si el se rit et el s’enveise»[83].
Ils pensent, du reste, que cette circonstance ne peut que contribuer à
les faire rentrer dans leurs fonds. Mais le dommage s’en accroît.
L’emprunteur, pour faire proroger sa dette, donne [en gage] ses vieilles
affaires, ses vieux draps, un vieux manteau. On les accepte. «Li fous de
creire s’abandone».--C’est, en vérité, trop de patience de voir ces
choses sans se fâcher. Il faut agir, en pareil cas, sur la femme, en
privé et congrûment:
Mais face la beivre a la jalle[84] 861
Et la relit bien a l’espalle
Et li atornt[85] tres bien l’estalle[86]
Ne mes qu’el fust fille au rei Charle[87].
Des qu’el bevra l’aive a la seille[88] 865
Et vestira la povre peille[89]
Donc sera il molt grant merveille
Si autrement ne s’esconseille.
Si jeûnes, privations, coups, dons et promesses sont inefficaces pour
mettre la femme à la raison, l’auteur conseille au mari ou au père de ne
plus s’en mêler et de confier l’affaire à l’Église.
Bourgeois doit aller à l’Église, fréquenter les offices, verser
offrandes et aumônes, principalement s’il a quelque chose à se
reprocher, pour l’amender. Qu’il se confesse en carême; qu’il paie
chaque année, honnêtement, l’impôt sur le revenu auquel son curé a
droit, suivant le montant de ses gains:
Sa desme rende de meïme
Del gaain qu’il pora veeir 885
Que li prestres la deit aveir
A icel an, par son saveir,
Que aura creü son aveir.
Acheter et vendre à la même aune. Ne pas «tirer» ni «étendre» le drap.
Rendre le profit des usures, si l’on en a perçu.
L’auteur revient ici, semble-t-il, aux ventes à prix majoré et à
payement différé, dont il a fait voir précédemment les inconvénients
possibles pour les prêteurs. Cette opération est aussi, inversement, un
moyen de duper les prud’hommes. On la masque souvent sous des prétextes
philanthropiques. Charité! Cette «charité»-là mériterait d’être appelée,
plutôt, «chanité», comme qui dirait: coup de chien. Mieux vaudrait, à
coup sûr, stipuler franchement un intérêt:
Miuz vodroi ge qu’a dreit conte 905
Feïst covenant de la monte[90];
Quar covenant neient ne monte
Mais le prendre est pechié et honte.
Tel vous vendra, par exemple, pour dix livres «de ci qu’a la feste saint
Mars» (saint Médard) ce qui vaudrait sept livres à peine[91]; «mé»
(boisseau) d’ivraie pour mé d’avoine; draps de bourre pour draps de
laine, truie pour porc, vache pour bœuf. «C’est vençon
raisnable»[92], dit-il. Le diable le lui fait accroire. Mais il n’en
jouira pas. Il s’en fera excommunier, et la malédiction du bien mal
acquis pèsera sur sa descendance. Fils d’usurier, «noriz de male
viande», cherchent plus tard à s’en procurer de pareille, comme les
petits de la cigogne, repus, dès le nid, de charognes, qui s’en montrent
friands plus tard[93].
Trop fol est qui s’expose à l’excommunication pour de l’argent. Car
l’excommunié qui meurt en cet état, avant d’avoir été réconcilié par le
prêtre (et il y a toujours danger de mort subite), ses biens, forfaits,
reviennent au doyen. Il est tenu pour un païen et enterré comme un
chien:
A vos effanz faites donc bien 949
Que vos amez sor tote rien
Qu’il ne meirgent[94] comme paien...
* * * * *
Maintenant, c’est au tour des femmes. On m’a «assez conté novelles», dit
l’auteur, de dames et de demoiselles, de chambrières et de
«meschines»[95].--Les comtesses et les reines en font, d’ailleurs, tout
autant. Les amours des «riches fames» ont souvent allumé la guerre,
comme nous l’enseignent notre loi et les livres des païens: Hélène,
Dalila et tant d’autres. Portrait de la jolie femme du grand monde,
coquette impitoyable:
Riche dame qui est jolive 993
O son saignor tance et estrive[96].
Vers lui se tient gorde et eschive[97],
Vers un pejor de lui braïve[98].
A proz se tient et a gueirie[99]. 997
Si grant gent est par lei perie.
Moult par li plest sa lecherie;
Ne li chaut qui qu’en plort ne rie.
Des qu’esprise est un poi la breise 1001
Ne saignor ne mari ne preise
Non pas tot le mont une freise...
* * * * * 1005
De son saignor se veut vengier,
Ce dit, qui la velt blastengier[100]...
Vers son mari est morne et mue... 1013
Vers son dru[101] paint sa face et mue
Plus qu’esprevier qui eist de mue[102].[103]
Pour plaire à son complice, elle n’épargne pas les cosmétiques: fiel de
mouton, graisse de chien, et la pâte épilatoire de chaux vive et
d’orpiment. La «faisselle» (la boîte à fard) embellit les laides
«froncies». Quelle folie de s’arranger ainsi!--Mais pire encore que la
coquette est la femme qui est sorcière et qui fabrique des «emplâtres»
pour faire mourir les prud’hommes. Envoûteuses, qui font des «voûts» de
cire et d’argile et disent dessus des charmes. Empoisonneuses, qui
«enveniment» leur seigneur «de males herbes» et qui font avorter leurs
filles, au risque de les tuer.--Riche dame qui n’aime pas la quenouille,
ne tisse, ne file ni ne dévide, s’exempte de tout autre soin que de se
faire «belle et gente» et de se peindre blanche ou rose. Elle ne
s’occupe que d’aimer. Pas son mari. Si celui-ci veut prendre des mesures
pour l’empêcher de rencontrer son ami, elle déclare qu’elle est malade;
elle baille, elle a des frissons:
Idonc baaille et estendeille 1069
Et dit qu’el a[104] [la] croslepeille.
Richeut[105] vient, là-dessus, qui lui recommande de se faire «porter a
la veille» (c’est-à-dire à l’office de vigile). Elle se fait, en effet,
«voer a la veille», non pour prier, mais pour s’amuser et retrouver
celui qui la fait renoncer à Dieu. Si elle ne le rencontre pas, elle ne
sait que devenir et se livre au premier venu. Il ne faut pas chercher
ailleurs le motif de la décadence évidente de la noblesse:
Quant des garçons est mastinée 1081
«Tel est», fet el, «ma destinée».
Mes tal lineie[106] est issi née
Don la nobleice est afinée[107].
Dou gentil baron son saignor 1085
A l’avoitron eschiet l’ennor[108].
Por ce sont or li er menor
Que de la geste anciennor[109]...
Li gentil fiz des gentiz peres, 1093
Des gentiz et des bones meres,
Il ne font pas les pesanz heires,[110]
Ainz ont pitié d’autrui miseres.
De tels péchés n’ont rien d’étonnant, au surplus, puisque «nature les
conseille». Mais les femmes qui se livrent, entre elles, au péché contre
nature, on devrait les huer, leur jeter pierres, bâtons, torchons, comme
aux chiens[111]...
Pourtant, il y a de bonnes femmes. Pour des folles comme Orhan et
Organite, déjà nommées, on trouve des sages comme furent les saintes
Tècle et Marguerite, et comme beaucoup d’autres, moins connues, qui
vivent encore de nos jours. Or, «bone fame est moult haute chose».
D’abord une femme a été l’instrument de la rédemption. Une bonne femme
est l’ornement de son seigneur, qu’elle aime, sert et conseille; elle a
en lui un protecteur et un confident:
Fei que je dei sainte Marie! 1169
Nule joie n’est tant garie[112]
Com de mari et de marie...
* * * * *
Dahez ait[113] joie que l’en enble
Ou l’en toz jorz de poür trenble!
La dame mariée, qui aime son mari, prend du bon temps, ou bien elle a
des enfants, dont les époux attendent «bon fruit», quand ils seront
élevés. «Bon sunt li effant a aveir». Cependant, la chose présente aussi
des inconvénients, auxquels l’auteur est très sensible. Il avait déjà
dit, incidemment (v. 793), à propos des paysans, que c’est la nécessité
de nourrir leurs enfants qui rend les gens de la campagne «faux» (et
inexacts dans le payement des dîmes). Il ajoute ici, en général, que
c’est pour leurs enfants, dont les caresses les affolent, que les gens
volent, empruntent, oublient de payer, usent leur corps de travail,
«gages prennent et baillent gages», jusqu’à la mort.
Qui les eirs[114] a, aveir aüne[115], 1201
Noalz[116] se vest et plus jeüne.
Et qui nes a, le son comune[117]
Aus povres sovent sanz rancune.
La comtesse de Hereford le sait bien, qui a perdu tous ses enfants. Elle
emploie son temps, depuis lors, à faire des chapelles, orner les autels,
héberger et soigner les pauvres, honorer et servir les hautes personnes
telles que évêques, abbés, prieurs, Hospitaliers, chanoines blancs. Elle
leur présente des amicts et des aubes, des chasubles en drap de Trente,
dont elle achète l’étoffe et qu’elle taille et coud de ses mains. Elle
aime loyalement son seigneur, et tout le monde la vénère. Quel exemple
pour les dames qui veulent bien faire!
Et celles qui veulent bien faire ont raison, car leur tendre chair sera
bientôt vers, et puis cendre. Nous mourrons, vous mourrez. La plus
charmante pourrira dans sa bière,
Li cil pelé et aragiez, 1235
En terre ert cloz et enparchiez[118]...
Fleire[119] chose est biauté de cors; 1241
N’i a bel fors la pel[120] defors,
Mes qui verreit dedenz le cors
Sareit quel i est li tensors[121]...
* * * * *
L’auteur conclut en disant qu’après avoir parlé des autres, il veut
aussi parler de lui. Le souvenir de sa jeunesse l’épouvante. Il
considère ses actions passées:
Nule bone, tante malveise! 1265
N’en treis[122] nule qui a Dé pleise....
Tante malveise, nule bone! 1269
Ge sui l’arbre qui fruit ne done...
Il pense à la «voiz espoentable» qui prononcera, au Jour du Jugement:
«Alez, maudiz...». Il voit la vermine immortelle qui dévore les damnés:
Crapauz, colovres et tortues 1301
Lor pendent aus mameles nues...
Ha! com mal furent onc veües
Les amistiez des foles drues[123].
Il entame une litanie de tous les saints du paradis:
Et Dex! biau sire, biau dolz pere, 1309
Sainte Marie, dolce mere,
Saint Michel, saint Pou et saint Pere,
Defendez nos d’ital misere!...
Saint George, saint Garin, saint Blaise, 1317
Saint Eustache et saint Nicaise,
Saint Ypolite, saint Gervaise,
Defendez nos d’ital meseise...
Saint Germain, saint Lou, saint Meleine, 1325
Sainte Marie Madeleine,
Toz les sainz Damedé demaine[124],
Defendez nos d’infernal peine!
Prions pour maître Etienne de Fougères, qui nous a montré les manières
du monde, et aussi ce qu’il faut faire et éviter, louer et blâmer, pour
rendre nos âmes à Dieu:
Que devon laissier et que prendre 1341
Que eschiver[125] et que atendre
Et que loer et que reprendre
Qu’a Dé peisson noz armes[126] rendre.