D’aumones vit, aumonier[s] seit. 357

Qu’il ne soit pas généreux à l’excès pour sa famille, encore qu’il n’y

ait pas de mal à ce qu’il s’entoure des siens, s’ils sont «de bone

afeire»; car on n’es jamais bien sûr de la fidélité des étrangers. Les

siens du moins, ne lui failliront pas si l’on le veut assaillir ou

maltraiter.

Qu’il respecte ses mains, sa dextre sacrée; qu’il ne batte, par

conséquent, personne.

Quand il sera «en consistoire», avec la mitre et la crosse, et quand on

l’appellera «mestre et sire», qu’il ne se glorifie pas en son cœur;

car «veine gloire est transitoire». Qu’il pense au Jour du Jugement.

Il n’appartient pas à l’auteur de reprendre les archevêques[66], qui ont

autorité sur les évêques. Il ne leur en conseille pas moins, aussitôt,

de ne pas emprunter à «jable»[67] ni à «monte»[68] pour mieux peupler

leurs écuries. Pauvreté n’est pas vice: saint Gatien, saint Martin et

saint Julien étaient très pauvres. Il faut régler sa dépense sur ses

revenus, afin de ne pas être obligé de vendre des terres ou d’extorquer

de l’argent à qui n’en peut mais, au moment fixé pour le rachat des

gages[69].

Le pape est au-dessus de tous, fontaine de doctrine, verge et bâton de

discipline, vin et huile de médecine, lait de piété, notre chef, notre

salut. Il a le sceptre et la pourpre. Toute l’Église supplie que Dieu le

mette dans la bonne voie.

Au-dessous de lui, les cardinaux, qui jugent en dernier ressort[70]. Ils

sont fort exposés à cette vilainie qui consiste à «loier prendre», et

n’en s’en font pas faute; que Dieu les en préserve!

Mais c’est assez parler des clercs.--Les chevaliers, eux, tiennent

l’épée, en théorie, pour «justicier» et pour défendre les opprimés.

Mais, en pratique, ils s’en servent pour exploiter les malheureux. Quand

les malheureux «baillent de faim», ils les pressurent encore, mangent et

boivent ce qu’ils leur ont dérobé, les trompent de toutes manières et ne

leur gardent pas la foi qu’ils leur doivent. La foi qu’ils leur doivent!

car on a des devoirs envers ses inférieurs, et même plus impérieux

encore qu’envers ses supérieurs:

Grainour[71] fei deit sire a son home 543

Que non a seignor et a dome[72].

Dieu, quelle honte! pour une peccadille, le seigneur frappe son homme du

poing ou du tison; il le met aux fers; il le dépouille, gâte son bien;

il le laisserait mourir sans un coup d’œil. Est-ce là «garder» ses

hommes? Étrange manière de garder. Ce n’est pas ainsi qu’il faut agir:

Molt devon chiers aveir nos homes 577

Quar li vilein portent les somes[73]

Dont nos vivon quant que nos summes,

Et chevaliers et clers et domes.

La chevalerie a sûrement dégénéré de nos jours. Danser, «baler et

demener bachelerie, bobancier, behourder, tournoyer», les chevaliers ne

pensent qu’à cela. Et cependant le franc homme, «né de franche mere»,

qui a reçu l’«ordre» de la chevalerie, s’est engagé par là à être preux,

hardi, honnête, loyal, dévoué à l’Église; à ne pas envier aux clercs les

dîmes et les prémices qui leur ont été donnés pour vaquer au service de

Dieu (rendez les dîmes inféodées!). On devrait bien enlever l’épée et

«escoleter» les éperons des chevaliers indignes et les chasser de

l’Ordre chevaleresque, en pleine église, devant l’autel, comme ils y ont

été admis.

Il y a deux glaives: le spirituel et le temporel. Le premier a été remis

aux clercs pour excommunier les méchants; le second aux chevaliers pour

tailler le poing des «maubailliez» qui tourmentent les gens à tort.

Qu’ils frappent d’accord, et tout va bien.

Si les clercs sont faits pour «prier» et les chevaliers pour «défendre»,

les paysans le sont, suivant l’ordre éternel des choses, pour

«laborer».

Leur condition n’est pas gaie:

Terres arer[74], norrir aumaille,[75] 677

Sor le vilain est la bataille.

Quar chevalier et clerc sanz faille

Vivent de ce que il travaille.

«Au meilleur jour de la semaine», il peine: il sème, herse, fauche,

«touse» la laine, fait palissades et «meiseires» (clôtures):

Primes corvées, peis preieres, 687

Et peis cent choses costumieres.

Ne mangera ja de bon pain; 689

Nos en avon le meillor grain

Et le plus bel et le plus sein.

La droe[76] remeint au vilain.

S’il a grasse oie ou geline 693

Ne gastel de blanche farine

A son seignor tot le destine

Ou a sa dome en sa gesine.

Il ne tâte jamais d’un bon morceau. Il ne boit pas le vin de sa vigne.

Trop heureux s’il a du pain noir, du lait, du beurre. D’autant plus de

mérite a-t-il lorsqu’il rend à chacun ses devoirs. Malheureusement il

perd le mérite de ses souffrances par les sentiments de révolte que sa

condition lui inspire. Il ne prend rien en patience. Il querelle Dieu de

son sort:

«Et Dex», fet il, «par quel consence 715

M’avez doné tau pestilence?»

Le comble, c’est qu’il essaie de tricher Dieu en trompant sur ce qu’il

doit pour la dîme. Mauvais calcul, de secouer sa gerbe en l’aire avant

de «faire sa dîme», calcul de Caïn!

Gardez donc, franc gaïneor[77], 785

Que vous seiez bon desmeor[78].

Sor autres estes pecheor

Si vers Dé estes tricheor.

Si vous aviez ferme créance en Celui qui est le dispensateur de tous

biens, vous recouvreriez au centuple vos dépenses pour cet objet.

Le premier devoir des marchands est d’avoir bons poids, bonnes mesures,

conformément aux ordonnances des comtes et des rois. Ils ont le droit de

prélever un bénéfice sur les denrées qu’on apporte «devers Garmaise»

(Worms) ou «devers Pise», de France ou d’Espagne; mais la tromperie

n’est pas licite. Ne pas vendre de l’eau pour du vin, peau de lièvre

pour du lapin, fourrure de fouine comme si c’était de la zibeline, bois

commun pour «mazelin» (bois précieux à faire des coupes), «mustabet»[79]

pour «dras de hoquet»[80]. Ne pas jurer pour écouler son stock ni vendre

à prix surfaits avec payement différé; car cette dernière opération est

usuraire, et l’usure est un triste métier[81]. Et ce métier n’est même

pas toujours avantageux; on prête pour dix ce qui vaut quatre: on

espère de grands profits; mais c’est compter sans la malice des gens.

L’emprunteur séduit souvent, par-dessus le marché, la femme ou la fille

du prêteur. Il en est, à la vérité, à qui c’est égal «si l’en joue o[82]

sa borzeise»:

«Idonc est ele», ce dit, «corteise, 843

Si el se rit et el s’enveise»[83].

Ils pensent, du reste, que cette circonstance ne peut que contribuer à

les faire rentrer dans leurs fonds. Mais le dommage s’en accroît.

L’emprunteur, pour faire proroger sa dette, donne [en gage] ses vieilles

affaires, ses vieux draps, un vieux manteau. On les accepte. «Li fous de

creire s’abandone».--C’est, en vérité, trop de patience de voir ces

choses sans se fâcher. Il faut agir, en pareil cas, sur la femme, en

privé et congrûment:

Mais face la beivre a la jalle[84] 861

Et la relit bien a l’espalle

Et li atornt[85] tres bien l’estalle[86]

Ne mes qu’el fust fille au rei Charle[87].

Des qu’el bevra l’aive a la seille[88] 865

Et vestira la povre peille[89]

Donc sera il molt grant merveille

Si autrement ne s’esconseille.

Si jeûnes, privations, coups, dons et promesses sont inefficaces pour

mettre la femme à la raison, l’auteur conseille au mari ou au père de ne

plus s’en mêler et de confier l’affaire à l’Église.

Bourgeois doit aller à l’Église, fréquenter les offices, verser

offrandes et aumônes, principalement s’il a quelque chose à se

reprocher, pour l’amender. Qu’il se confesse en carême; qu’il paie

chaque année, honnêtement, l’impôt sur le revenu auquel son curé a

droit, suivant le montant de ses gains:

Sa desme rende de meïme

Del gaain qu’il pora veeir 885

Que li prestres la deit aveir

A icel an, par son saveir,

Que aura creü son aveir.

Acheter et vendre à la même aune. Ne pas «tirer» ni «étendre» le drap.

Rendre le profit des usures, si l’on en a perçu.

L’auteur revient ici, semble-t-il, aux ventes à prix majoré et à

payement différé, dont il a fait voir précédemment les inconvénients

possibles pour les prêteurs. Cette opération est aussi, inversement, un

moyen de duper les prud’hommes. On la masque souvent sous des prétextes

philanthropiques. Charité! Cette «charité»-là mériterait d’être appelée,

plutôt, «chanité», comme qui dirait: coup de chien. Mieux vaudrait, à

coup sûr, stipuler franchement un intérêt:

Miuz vodroi ge qu’a dreit conte 905

Feïst covenant de la monte[90];

Quar covenant neient ne monte

Mais le prendre est pechié et honte.

Tel vous vendra, par exemple, pour dix livres «de ci qu’a la feste saint

Mars» (saint Médard) ce qui vaudrait sept livres à peine[91]; «mé»

(boisseau) d’ivraie pour mé d’avoine; draps de bourre pour draps de

laine, truie pour porc, vache pour bœuf. «C’est vençon

raisnable»[92], dit-il. Le diable le lui fait accroire. Mais il n’en

jouira pas. Il s’en fera excommunier, et la malédiction du bien mal

acquis pèsera sur sa descendance. Fils d’usurier, «noriz de male

viande», cherchent plus tard à s’en procurer de pareille, comme les

petits de la cigogne, repus, dès le nid, de charognes, qui s’en montrent

friands plus tard[93].

Trop fol est qui s’expose à l’excommunication pour de l’argent. Car

l’excommunié qui meurt en cet état, avant d’avoir été réconcilié par le

prêtre (et il y a toujours danger de mort subite), ses biens, forfaits,

reviennent au doyen. Il est tenu pour un païen et enterré comme un

chien:

A vos effanz faites donc bien 949

Que vos amez sor tote rien

Qu’il ne meirgent[94] comme paien...

* * * * *

Maintenant, c’est au tour des femmes. On m’a «assez conté novelles», dit

l’auteur, de dames et de demoiselles, de chambrières et de

«meschines»[95].--Les comtesses et les reines en font, d’ailleurs, tout

autant. Les amours des «riches fames» ont souvent allumé la guerre,

comme nous l’enseignent notre loi et les livres des païens: Hélène,

Dalila et tant d’autres. Portrait de la jolie femme du grand monde,

coquette impitoyable:

Riche dame qui est jolive 993

O son saignor tance et estrive[96].

Vers lui se tient gorde et eschive[97],

Vers un pejor de lui braïve[98].

A proz se tient et a gueirie[99]. 997

Si grant gent est par lei perie.

Moult par li plest sa lecherie;

Ne li chaut qui qu’en plort ne rie.

Des qu’esprise est un poi la breise 1001

Ne saignor ne mari ne preise

Non pas tot le mont une freise...

* * * * * 1005

De son saignor se veut vengier,

Ce dit, qui la velt blastengier[100]...

Vers son mari est morne et mue... 1013

Vers son dru[101] paint sa face et mue

Plus qu’esprevier qui eist de mue[102].[103]

Pour plaire à son complice, elle n’épargne pas les cosmétiques: fiel de

mouton, graisse de chien, et la pâte épilatoire de chaux vive et

d’orpiment. La «faisselle» (la boîte à fard) embellit les laides

«froncies». Quelle folie de s’arranger ainsi!--Mais pire encore que la

coquette est la femme qui est sorcière et qui fabrique des «emplâtres»

pour faire mourir les prud’hommes. Envoûteuses, qui font des «voûts» de

cire et d’argile et disent dessus des charmes. Empoisonneuses, qui

«enveniment» leur seigneur «de males herbes» et qui font avorter leurs

filles, au risque de les tuer.--Riche dame qui n’aime pas la quenouille,

ne tisse, ne file ni ne dévide, s’exempte de tout autre soin que de se

faire «belle et gente» et de se peindre blanche ou rose. Elle ne

s’occupe que d’aimer. Pas son mari. Si celui-ci veut prendre des mesures

pour l’empêcher de rencontrer son ami, elle déclare qu’elle est malade;

elle baille, elle a des frissons:

Idonc baaille et estendeille 1069

Et dit qu’el a[104] [la] croslepeille.

Richeut[105] vient, là-dessus, qui lui recommande de se faire «porter a

la veille» (c’est-à-dire à l’office de vigile). Elle se fait, en effet,

«voer a la veille», non pour prier, mais pour s’amuser et retrouver

celui qui la fait renoncer à Dieu. Si elle ne le rencontre pas, elle ne

sait que devenir et se livre au premier venu. Il ne faut pas chercher

ailleurs le motif de la décadence évidente de la noblesse:

Quant des garçons est mastinée 1081

«Tel est», fet el, «ma destinée».

Mes tal lineie[106] est issi née

Don la nobleice est afinée[107].

Dou gentil baron son saignor 1085

A l’avoitron eschiet l’ennor[108].

Por ce sont or li er menor

Que de la geste anciennor[109]...

Li gentil fiz des gentiz peres, 1093

Des gentiz et des bones meres,

Il ne font pas les pesanz heires,[110]

Ainz ont pitié d’autrui miseres.

De tels péchés n’ont rien d’étonnant, au surplus, puisque «nature les

conseille». Mais les femmes qui se livrent, entre elles, au péché contre

nature, on devrait les huer, leur jeter pierres, bâtons, torchons, comme

aux chiens[111]...

Pourtant, il y a de bonnes femmes. Pour des folles comme Orhan et

Organite, déjà nommées, on trouve des sages comme furent les saintes

Tècle et Marguerite, et comme beaucoup d’autres, moins connues, qui

vivent encore de nos jours. Or, «bone fame est moult haute chose».

D’abord une femme a été l’instrument de la rédemption. Une bonne femme

est l’ornement de son seigneur, qu’elle aime, sert et conseille; elle a

en lui un protecteur et un confident:

Fei que je dei sainte Marie! 1169

Nule joie n’est tant garie[112]

Com de mari et de marie...

* * * * *

Dahez ait[113] joie que l’en enble

Ou l’en toz jorz de poür trenble!

La dame mariée, qui aime son mari, prend du bon temps, ou bien elle a

des enfants, dont les époux attendent «bon fruit», quand ils seront

élevés. «Bon sunt li effant a aveir». Cependant, la chose présente aussi

des inconvénients, auxquels l’auteur est très sensible. Il avait déjà

dit, incidemment (v. 793), à propos des paysans, que c’est la nécessité

de nourrir leurs enfants qui rend les gens de la campagne «faux» (et

inexacts dans le payement des dîmes). Il ajoute ici, en général, que

c’est pour leurs enfants, dont les caresses les affolent, que les gens

volent, empruntent, oublient de payer, usent leur corps de travail,

«gages prennent et baillent gages», jusqu’à la mort.

Qui les eirs[114] a, aveir aüne[115], 1201

Noalz[116] se vest et plus jeüne.

Et qui nes a, le son comune[117]

Aus povres sovent sanz rancune.

La comtesse de Hereford le sait bien, qui a perdu tous ses enfants. Elle

emploie son temps, depuis lors, à faire des chapelles, orner les autels,

héberger et soigner les pauvres, honorer et servir les hautes personnes

telles que évêques, abbés, prieurs, Hospitaliers, chanoines blancs. Elle

leur présente des amicts et des aubes, des chasubles en drap de Trente,

dont elle achète l’étoffe et qu’elle taille et coud de ses mains. Elle

aime loyalement son seigneur, et tout le monde la vénère. Quel exemple

pour les dames qui veulent bien faire!

Et celles qui veulent bien faire ont raison, car leur tendre chair sera

bientôt vers, et puis cendre. Nous mourrons, vous mourrez. La plus

charmante pourrira dans sa bière,

Li cil pelé et aragiez, 1235

En terre ert cloz et enparchiez[118]...

Fleire[119] chose est biauté de cors; 1241

N’i a bel fors la pel[120] defors,

Mes qui verreit dedenz le cors

Sareit quel i est li tensors[121]...

* * * * *

L’auteur conclut en disant qu’après avoir parlé des autres, il veut

aussi parler de lui. Le souvenir de sa jeunesse l’épouvante. Il

considère ses actions passées:

Nule bone, tante malveise! 1265

N’en treis[122] nule qui a Dé pleise....

Tante malveise, nule bone! 1269

Ge sui l’arbre qui fruit ne done...

Il pense à la «voiz espoentable» qui prononcera, au Jour du Jugement:

«Alez, maudiz...». Il voit la vermine immortelle qui dévore les damnés:

Crapauz, colovres et tortues 1301

Lor pendent aus mameles nues...

Ha! com mal furent onc veües

Les amistiez des foles drues[123].

Il entame une litanie de tous les saints du paradis:

Et Dex! biau sire, biau dolz pere, 1309

Sainte Marie, dolce mere,

Saint Michel, saint Pou et saint Pere,

Defendez nos d’ital misere!...

Saint George, saint Garin, saint Blaise, 1317

Saint Eustache et saint Nicaise,

Saint Ypolite, saint Gervaise,

Defendez nos d’ital meseise...

Saint Germain, saint Lou, saint Meleine, 1325

Sainte Marie Madeleine,

Toz les sainz Damedé demaine[124],

Defendez nos d’infernal peine!

Prions pour maître Etienne de Fougères, qui nous a montré les manières

du monde, et aussi ce qu’il faut faire et éviter, louer et blâmer, pour

rendre nos âmes à Dieu:

Que devon laissier et que prendre 1341

Que eschiver[125] et que atendre

Et que loer et que reprendre

Qu’a Dé peisson noz armes[126] rendre.

La vie en France au moyen âge d'après quelques moralistes du temps · 第 6 / 69 题