--Des bateaux... je sais...
--Et puis la mer?... As-tu vu la mer?...
--Non.
--Tu la verras! Ça s'étend loin. loin!... En route!...»
Et les voilà partis, précédés de Birk, qui gambadait en balançant sa
queue.
Deux milles plus loin, la route abandonne les berges de la Dripsey, et
longe celles de la Lee, qui va se jeter au fond de la baie de Cork. On
rencontra plusieurs voitures de touristes, qui se dirigeaient vers la
partie montagneuse du comté.
Et alors Bob, emporté par l'habitude, de courir en criant: «Copper...
copper!»
P'tit-Bonhomme le rattrapa.
«Je t'ai dit de ne plus faire cela, lui répéta-t-il.
--Et pourquoi?...
--Parce que c'est très mal de demander l'aumône!
--Même quand c'est pour manger?...»
P'tit-Bonhomme ne répondit pas, et Bob fut très inquiet de son déjeuner
jusqu'au moment où il se vit attablé dans une auberge de la route. Et,
ma foi, pour six pence, tous trois se régalèrent, le grand frère, le
petit frère et le chien.
Bob ne pouvait en croire ses yeux. P'tit-Bonhomme avait une bourse, et
cette bourse contenait des shillings, et il en restait encore, lorsque
l'écot eut été payé à l'aubergiste.
«Ces belles pièces-là, dit-il, d'où qu'elles viennent?
--Je les ai gagnées, Bob, en travaillant...
--En travaillant?... Moi aussi, je voudrais bien travailler... mais je
ne sais pas...
--Je t'apprendrai, Bob.
--Tout de suite...
--Non... quand nous serons là-bas.»
Si l'on voulait arriver le soir même, il ne fallait pas perdre un
instant. P'tit-Bonhomme et Bob se remirent en marche, et ils firent
telle diligence qu'ils avaient atteint Woodside entre quatre et
cinq heures du soir. Au lieu de s'arrêter dans une auberge de cette
bourgade, puisqu'il n'y avait plus que trois milles, mieux valait
pousser jusqu'à Cork.
«Tu n'es pas trop fatigué, mon boy? demanda P'tit-Bonhomme.
--Non... Ça va... ça va!...» répondit l'enfant.
Et, après un nouveau repas qui leur redonna des forces, tous les deux
continuèrent l'étape.
A six heures, ils atteignaient à l'entrée de l'un des faubourgs de
la ville. Un hôtelier leur offrit un lit, et, l'un dans les bras de
l'autre, ils s'endormirent.
VII
SEPT MOIS A CORK.
Était-ce à Cork, dans cette capitale de la province du Munster, que
P'tit-Bonhomme commencerait sa fortune? Placée au troisième rang en
Irlande, cette ville est commerçante, elle est industrielle, elle est
littéraire aussi. Or, lettres, industrie, commerce, en quoi ces trois
champs ouverts à l'activité humaine pourraient-ils servir aux débuts
d'un garçon de onze ans? N'était-il arrivé là que pour grossir le
nombre de ces misérables qui fourmillent au milieu des cités maritimes
du Royaume-Uni?
[Illustration: LES MARCHÉS OU S'ENTASSENT LES APPROVISIONNEMENTS.
(Page 314.)]
P'tit-Bonhomme avait voulu venir à Cork, il était à Cork, dans des
conditions, il est vrai, peu favorables à la réalisation de ses projets
d'avenir. Autrefois, lorsqu'il rôdait sur les plages de Galway,
lorsque Pat Mac Carthy lui déroulait le récit de ses voyages, sa jeune
imagination s'enflammait pour les choses du commerce. Acheter des
cargaisons dans les autres pays, les revendre dans le sien... quel
rêve! Mais il avait réfléchi depuis son départ de Trelingar-castle.
Pour que l'enfant de la maison de charité de Donegal pût devenir le
commandant d'un bon et solide navire, naviguant d'un continent à
l'autre, il était nécessaire qu'il s'engageât, comme mousse, à bord
des clippers ou des steamers, puis, avec le temps, qu'il fût novice,
matelot, maître, lieutenant, capitaine au long cours! Et maintenant,
ayant Bob et Birk à sa charge, pouvait-il songer à un embarquement?...
S'il les abandonnait tous les deux, que deviendraient-ils?...
Puisque,--avec l'aide de Birk, s'entend,--il avait sauvé la vie au
pauvre Bob, c'était son devoir de la lui assurer.
Le lendemain, P'tit-Bonhomme fit prix avec l'aubergiste pour la
location d'un galetas n'ayant qu'un unique matelas d'herbe sèche. Grand
pas en avant. Si notre héros n'était pas encore dans ses meubles, il
allait être en garni. Prix du galetas: deux pence, qui devraient être
payés chaque matin. Quant aux repas, Bob, Birk et lui les prendraient
où cela se trouverait,--la cuisine du hasard, le restaurant de
rencontre. Tous trois sortirent, au moment où le soleil commençait à
dissiper les brumes de l'horizon.
«Et les bateaux?... dit Bob.
--Quels bateaux?...
--Ceux que tu m'as promis...
--Attends que nous soyons sur le bord de la rivière.»
Et ils s'en allèrent à la recherche des bateaux le long d'un faubourg
assez étendu, assez misérable aussi. Chez un boulanger, on acheta une
forte miche. En ce qui concerne Birk, inutile de s'en inquiéter; il
avait déjà rencontré son affaire en fouillant les tas de la rue.
Aux quais de la Lee, dont un double bras enserre Cork, on voyait
quelques barques, mais point de bateaux,--de ces bateaux capables de
traverser le canal Saint-Georges ou la mer d'Irlande, puis l'océan
Atlantique.
En effet, le véritable port est en aval,--plus spécialement à
Queenstown, l'ancienne Cowes, située sur la baie de Cork,--et de
rapides ferry-boats permettent de descendre l'estuaire de la Lee
jusqu'à la mer.
P'tit-Bonhomme, tenant Bob par la main, entra dans la ville proprement
dite.
Bâtie sur la principale île de la rivière, elle se rattache à ses côtes
au moyen de plusieurs ponts. D'autres îles, en dessus et en dessous,
ont été transformées en promenades et en jardins--des promenades très
ombreuses, des jardins très verdoyants. Divers monuments se dressent
çà et là, une cathédrale sans style, dont la tour est fort ancienne,
Sainte-Marie, Saint-Patrick. Les églises ne manquent point aux villes
d'Irlande, non plus que les asiles, les hospices et les work-houses.
Au pays d'Erin, il y a toujours nombre de fidèles, nombre de pauvres
aussi. Pour ce qui est de jamais rentrer dans une de ces maisons de
charité, rien qu'à cette pensée, P'tit-Bonhomme se sentait pris de
dégoût et d'épouvante. Comme il eût préféré le Queen's college, qui est
une magnifique construction. Mais, avant d'y être reçu, il faut savoir
autre chose que lire, écrire et compter.
Il y avait un certain mouvement dans les rues de la ville,--ce
mouvement des gens qui travaillent de bonne heure; les magasins qui
s'ouvrent, les portes des maisons d'où sortent les servantes, le
balai à la main ou le panier au bras, les charrettes qui circulent,
les revendeurs qui promènent leurs étalages ambulants, les marchés
où s'entassent les approvisionnements pour une population de cent
mille âmes, y compris celle de Queenstown. En passant par le quartier
négociant et industriel, on voyait des fabriques de cuir, de papiers,
de draps, des distilleries, des brasseries, etc. Rien encore de très
maritime.
Après une agréable promenade, P'tit-Bonhomme et Bob vinrent se reposer
sur un banc de pierre, à l'angle d'un édifice d'aspect imposant. En
cet endroit, on sentait l'odeur du commerce, les viandes salées, les
excitantes épices, les denrées coloniales, et aussi le beurre, dont
Cork est le plus actif marché, non seulement du Royaume-Uni, mais de
toute l'Europe. P'tit-Bonhomme respirait à pleins poumons ce mélange de
molécules _sui generis_.
L'édifice s'élevait au point de jonction des bras de la Lee, qui
n'en forment plus qu'un seul en se déroulant vers la baie. C'était la
douane, avec son agitation incessante, son va-et-vient de toutes les
heures. A partir de ce confluent, plus de pont sur la rivière, un lit
dégagé de toute entrave, la liberté de communication entre Queenstown
et Cork.
Alors, de même qu'il avait déjà demandé «les bateaux?», Bob de s'écrier:
«Et la mer?...»
Oui... la mer que son grand frère lui avait promise...
«La mer... c'est plus loin, Bob!... Nous finirons par y arriver, je
pense.»
Et, de fait, il n'y avait qu'à prendre passage sur l'un de ces
ferry-boats, qui font le service de l'estuaire. Cela épargnerait du
temps et de la fatigue. Quant au prix de deux places, ce n'était pas
cher. Quelques pence seulement. On pouvait se permettre cela le premier
jour, et, d'ailleurs, Birk n'aurait rien à payer.
Quelle joie ressentit P'tit-Bonhomme à dévaller le cours de la Lee sur
ce bateau filant à toute vitesse. Il revint alors par la pensée à la
noble famille des Piborne visitant l'île de Valentia, à la mer déserte
de là-bas. Ici, spectacle très différent. On croisait de nombreuses
embarcations de tout tonnage. Sur les rives se succédaient des magasins
spacieux, des établissements de bains, des chantiers de construction,
que regardaient les deux enfants placés à l'avant du ferry-boat.
Ils arrivèrent enfin à Queenstown, un beau port, long de huit à neuf
milles du nord au sud, et large d'une demi-douzaine de l'est à l'ouest.
«Est-ce que c'est la mer?... demanda Bob.
--Non... un morceau à peine, répondit P'tit-Bonhomme.
--C'est bien plus grand?...
--Oui!... On ne voit pas où ça finit.»
Mais, le ferry-boat n'allant pas au delà de Queenstown, Bob ne vit pas
ce qu'il tenait tant à voir.
Par exemple, il y avait, par centaines, des navires de toutes
sortes, ceux de long cours et ceux de cabotage. Cela s'explique,
puisque Queenstown est à la fois un port de relâche et un port
d'approvisionnement. Les grands transatlantiques des lignes anglaises
ou américaines, partis des États-Unis, y déposent leurs dépêches, qui
gagnent ainsi une demi-journée. De là, des steamers se dirigent vers
Londres, Liverpool, Cardiff, Newcastle, Glasgow, Milford, et autres
ports du Royaume-Uni,--bref, un mouvement maritime, qui se chiffre par
plus de douze cent mille tonnes.
Bob demandait des bateaux!... Eh bien! il n'aurait jamais imaginé
qu'il pût en exister tant que cela,--P'tit-Bonhomme non plus,--les
uns amarrés ou mouillés, les autres entrant ou sortant, les uns
arrivant des pays d'outremer, les autres en partance pour les régions
lointaines, ceux-ci avec le phare élégant de leur voilure gonflée à la
brise, ceux-là troublant de leurs puissantes hélices les eaux de la
baie de Cork.
Et, tandis que Bob contemplait de ses yeux écarquillés toute cette
animation de la baie, P'tit-Bonhomme songeait, lui, à l'agitation
commerciale qui se développait à ses regards, aux riches cargaisons
arrimées dans les cales de navires, balles de coton, balles de laine,
tonneaux de vin, pipes de trois-six, sacs de sucre, boucauts de café,
et il se disait que cela se vendait... que cela s'achetait... que
c'étaient les affaires...
Cependant à quoi leur eût servi de s'attarder sur les quais de
Queenstown, où tant de misère se mêle, hélas! à tant de richesses. Çà
et là, il y avait un grand nombre de ces «mudlarks», petits pauvres
et vieilles femmes, occupés à fouiller les vases découvertes à marée
basse, et au coin des bornes, des malheureux disputant aux chiens
quelques détritus...
Tous deux reprirent le ferry-boat et revinrent à Cork. La promenade
avait été amusante, sans doute, mais elle avait coûté gros. Le
lendemain, il faudrait aviser aux moyens de gagner plus qu'on ne
dépenserait, sinon les précieuses guinées se fondraient comme un
morceau de glace dans la main qui le serre. En attendant, le mieux
était de dormir sur le grabat de l'auberge, et c'est ce qui eut lieu.
Il n'y a pas à reprendre par le détail ce que fut l'existence de
P'tit-Bonhomme, doublé de son ami Bob, pendant les six mois qui
suivirent son arrivée à Cork. L'hiver, long et rude, eût peut-être
été funeste à des enfants inhabitués à souffrir de la faim et du
froid. La nécessité fit un homme de ce garçonnet de onze ans. Jadis,
chez la Hard, s'il avait vécu de rien, actuellement, s'il vivait de
peu--_vivere parvo_, il parvint à vivre, et Bob avec lui. Plus d'une
fois, le soir venu, ils n'eurent à partager qu'un œuf, où, l'un
après l'autre trempait sa mouillette. Et, cependant, ils ne demandèrent
jamais l'aumône. Bob avait compris qu'il y avait honte à mendier. Ils
étaient à l'affût de commissions à faire, de voitures à chercher aux
stations, des bagages, un peu lourds parfois, que les voyageurs leur
donnaient à porter au sortir de la gare, etc.
P'tit-Bonhomme entendait ménager le plus possible ce qui lui restait
de ses gages de Trelingar-castle. Or, dès les premiers jours de son
arrivée à Cork, il avait dû en sacrifier une partie. N'avait-il pas
fallu acheter des vêtements et des souliers à Bob, et quelle joie
celui-ci éprouva à revêtir un «complet» de treize shillings, tout neuf!
Il ne pouvait décemment aller en haillons, nu-tête et nu-pieds, lorsque
son grand frère était assez proprement vêtu. Cette dépense une fois
faite, on s'ingénierait à ne plus vivre que des quelques pence gagnés
quotidiennement. Et l'estomac vide, comme ils enviaient Birk, qui du
moins, finissait par découvrir sa nourriture à droite et à gauche.
«J'aurais voulu être chien!... disait Bob.
--Tu n'es pas dégoûté!» répondait P'tit-Bonhomme.
Quant au loyer du galetas de l'auberge, jamais on ne fut en retard.
Aussi, le propriétaire, qui s'intéressait à ces deux enfants, les
gratifiait-il de loin en loin d'une bonne soupe chaude... Décidément,
il leur était bien permis de l'accepter sans rougir.
Si P'tit-Bonhomme tenait tant à conserver les deux livres qui lui
restaient en poche après les premiers achats, c'est qu'il attendait
toujours l'occasion de les «mettre dans les affaires». C'était la
formule dont il se servait. Bob ouvrait de grands yeux, lorsqu'il
l'entendait s'exprimer de la sorte. Alors P'tit-Bonhomme lui expliquait
que cela consisterait à acheter des choses et à les revendre plus cher
qu'on ne les avait achetées.
«Des choses qui se mangent?... demanda Bob.
--Des choses qui se mangent ou des choses qui ne se mangent pas, c'est
selon.
--J'aimerais mieux des choses qui se mangent...
--Pourquoi, Bob?
--Parce que, si on ne les vendait pas, du moins on pourrait se nourrir
avec!
--Eh! Bob, tu n'entends déjà pas si mal le commerce! L'important est
de bien choisir ce qu'on achète, et on finit toujours par vendre avec
profit.»
C'est à cela que pensait sans cesse notre héros, et il fit quelques
tentatives de nature à l'encourager. Le papier à lettres, les
crayons, les allumettes, s'il essaya de ce genre de négoce, presque
infructueusement, à cause de la concurrence, il réussit mieux avec la
vente des journaux, en se tenant aux abords de la gare. Bob et lui
étaient si intéressants, ils avaient l'air si honnête, ils offraient
la marchandise avec tant de gentillesse, qu'on ne résistait guère à la
tentation de leur acheter les feuilles courantes, des livrets de chemin
de fer, des horaires, divers petits livres à bon marché. Un mois après
avoir entrepris ce commerce, P'tit-Bonhomme et Bob possédaient chacun
un éventaire sur lequel journaux et brochures étaient rangés en ordre,
les titres bien apparents, les illustrations bien en vue, et toujours
de la monnaie pour rendre aux acheteurs. Il va sans dire que Birk ne
quittait jamais son maître. Est-ce donc qu'il se considérait comme leur
associé ou, tout au moins, leur commis? De temps à autre, un journal
entre les dents, il courait vers les passants, et se présentait en
faisant des gambades si insinuantes, si démonstratives! Bientôt même
on le vit avec une corbeille, placée sur son dos, dans laquelle les
publications étaient soigneusement disposées, et qu'une toile cirée
pouvait recouvrir en cas de pluie.
C'était là une idée de P'tit-Bonhomme et point mauvaise en somme.
Rien de mieux imaginé pour attirer le chaland que de montrer Birk si
sérieux, si pénétré de l'importance de ses fonctions. Mais alors,
adieu les courses folles, les jeux avec les chiens du voisinage!
Lorsque ceux-ci s'approchaient de l'intelligent animal, quels sourds
grondements les accueillaient, quels crocs apparaissaient sous les
lèvres relevées du colporteur à quatre pattes! On ne parlait que du
chien des petits marchands aux alentours de la gare. On traitait
directement avec lui. L'acheteur prenait dans la corbeille le journal
à sa convenance et en déposait le prix dans une tire-lire que Birk
portait au cou.
Encouragé par le succès, P'tit-Bonhomme songea à étendre «ses
affaires». Au débit des journaux et des brochures, il ajouta des boîtes
d'allumettes, des paquets de tabac, des cigares à bas prix, etc. Il
résulte de là que Birk eut une véritable boutique sur les reins. En
de certains jours, il réalisait une recette supérieure à celle de son
maître, qui ne s'en montrait pas jaloux,--au contraire, et Birk était
récompensé de quelque bon morceau accompagné d'une bonne caresse. Ils
faisaient excellent ménage, ces trois êtres, et puissent toutes les
familles se sentir aussi unies que l'étaient ce chien et ces deux
enfants!
[Illustration: Birk, un journal entre les dents. (Page 318.)]
P'tit-Bonhomme n'avait pas tardé à reconnaître chez Bob une
intelligence vive et aiguisée. Ce boy de sept ans et demi, d'un esprit
moins pratique que son aîné, mais d'humeur plus joyeuse, laissait
volontiers déborder sa vivacité naturelle. Comme il ne savait ni lire,
ni écrire, ni compter, il va de soi que P'tit-Bonhomme s'était imposé
la tâche de lui apprendre d'abord l'alphabet. Ne convenait-il pas
qu'il pût déchiffrer les titres des journaux qu'on lui demandait? Il y
prit goût et fit de rapides progrès, tant son professeur montrait de
patience et lui d'application. Après les grosses lettres des titres, il
passa au texte plus fin des colonnes. Puis il se mit à l'écriture et au
calcul, qui lui donnèrent un peu plus de mal. Et pourtant, dans quelle
mesure il profita! Son imagination aidant, il se voyait employé de
librairie, dirigeant le magasin de P'tit-Bonhomme, sur la plus belle
rue de Cork, avec un étalage superbe et une magnifique enseigne de
«bookseller». Il faut dire qu'il touchait déjà un léger tant pour cent
sur la vente, et au fond de sa poche, remuaient quelques pence bien
gagnés. Aussi ne refusait-il pas, à l'occasion, de faire l'aumône d'un
copper aux petits qui lui tendaient la main. Ne se rappelait-il pas le
temps où il courait sur les grandes routes... derrière les voitures?...
[Illustration: Leur plus vif désir eut été de s'élancer sur le pont.
(Page 323.)]
Qu'on ne s'étonne pas si P'tit-Bonhomme, grâce à un instinct
particulier, avait tenu sa comptabilité quotidienne d'une façon très
régulière: tant pour le galetas à l'auberge, tant pour les repas, tant
pour le blanchissage, le feu et la lumière. Chaque matin, il inscrivait
sur son carnet la somme destinée à l'achat de marchandises, et le soir,
il établissait la balance entre les dépenses et les recettes. Il savait
acheter, il savait vendre, et c'était tout profit. Si bien qu'à la fin
de cette année 1882, il aurait eu une dizaine de livres en caisse, s'il
eût possédé une caisse. Il est vrai, un brave homme d'éditeur, chez
lequel il se fournissait le plus ordinairement, avait mis la sienne à
sa disposition, et c'était là qu'étaient déposés, chaque semaine, les
bénéfices hebdomadaires, qui produisaient même un léger intérêt.
Nous ne cacherons pas que, devant ce succès obtenu à force
d'économie et d'intelligence, une ambition venait à notre jeune
garçon,--l'ambition réfléchie et légitime d'augmenter ses affaires.
Peut-être y serait-il parvenu avec le temps, en se fixant à Cork d'une
façon définitive. Mais il se disait, non sans raison, qu'une ville plus
importante, Dublin, par exemple, la capitale de l'Irlande, offrirait de
bien autres ressources. Cork, on le sait, n'est qu'un port de passage,
où le commerce est relativement restreint... tandis que Dublin...
C'est que c'était si éloigné, Dublin!... Cependant il ne serait
pas impossible... Prends garde, P'tit-Bonhomme!... Est-ce que ton
esprit pratique aurait tendance à s'illusionner?... Serais-tu capable
d'abandonner la proie pour l'ombre, la réalité pour le rêve?... Après
tout, il n'est pas défendu à un enfant de rêver...
L'hiver ne fut pas très rigoureux, ni dans les mois qui finirent
l'année 1882, ni dans ceux qui inaugurèrent l'année 1883.
P'tit-Bonhomme et Bob n'eurent point trop à souffrir de courir les
rues du matin au soir. Et pourtant, de stationner sous la neige, au
milieu des bourrasques, aux abords des places ou des carrefours, cela
ne laisse pas d'être dur. Bah! tous deux étaient, depuis leur bas âge,
acclimatés aux intempéries, et, s'ils furent parfois très éprouvés, du
moins ne tombèrent-ils jamais malades, tout en ne s'épargnant guère.
Chaque jour, quel que fût l'état du ciel, ils quittaient leur gîte
dès l'aube, laissant les derniers charbons brûler sur la grille du
poêle, et ils couraient acheter pour vendre ensuite, sur le perron
de la gare, au moment du départ et de l'arrivée des trains, puis, à
travers les divers quartiers où Birk transportait leur étalage. Le
dimanche seulement, lorsque chôment les villes, bourgades et villages
du Royaume-Uni, ils s'accordaient quelque repos, réparant leurs
vêtements, faisant leur ménage, rendant leur galetas aussi propre que
possible,--l'un mettant en ordre sa comptabilité, l'autre prenant ses
leçons de lecture, d'écriture et de calcul. Ensuite, l'après-midi,
accompagnés de Birk, ils allaient aux environs de Cork, ils
redescendaient la Lee jusqu'à Queenstown--deux bons petits bourgeois,
qui se promènent après toute une semaine de travail!
Un jour, ils se permirent de faire en bateau le tour de la baie, et
Bob, pour la première fois, put embrasser du regard la mer sans limites.
«Et plus loin, demanda-t-il, en continuant toujours d'aller sur
l'eau... toujours... qu'est-ce que l'on trouverait?...
--Un grand pays, Bob.
--Plus grand que le nôtre?...
--Des milliers de fois, Bob, et il faut, à ces gros navires que tu
vois, au moins huit jours de traversée!
--Et il y a des journaux dans ce pays-là?...
--Des journaux, Bob?... Oh! par centaines... des journaux qui se
vendent jusqu'à six pence...
--Tu es sûr?...
--Très sûr... même qu'il faudrait des mois et des mois pour les lire
tout entiers!»
Et Bob regardait avec admiration cet étonnant P'tit-Bonhomme, qui
était capable d'affirmer une chose pareille. Quant aux gros bâtiments,
à ces steamers qui relâchaient habituellement à Queenstown, son plus
vif désir eût été de s'élancer sur le pont, de grimper dans la mâture,
tandis que P'tit-Bonhomme aurait préféré, sûrement, visiter la cale et
la cargaison...
Mais, jusqu'alors, ni l'un ni l'autre n'avait osé embarquer sans
l'autorisation du capitaine--un personnage dont ils se faisaient
une idée!... Quant à la demander, cela dépassait leur courage et de
beaucoup! Songez donc, «le maître après Dieu», comme l'avait entendu
dire P'tit-Bonhomme, qui l'avait répété à Bob.
Aussi, ce désir des deux enfants était-il encore à réaliser. Espérons
qu'ils pourront le satisfaire un jour,--ainsi que tant d'autres qui
s'éveillaient en eux!
VIII
PREMIER CHAUFFEUR.
Ainsi s'acheva l'année 1882, qui fut marquée à l'actif et au passif de
P'tit-Bonhomme par tant d'alternatives de bonne et de mauvaise fortune,
la dispersion de la famille Mac Carthy, dont il n'entendait plus
parler, les trois mois passés à Trelingar-castle, la rencontre de Bob,
l'installation à Cork, la prospérité de ses affaires.
Pendant les premiers mois de l'année nouvelle, si le commerce ne se
ralentit pas, il semblait qu'il eût atteint son maximum. Comprenant
que cela n'avait aucune chance de s'accroître, P'tit-Bonhomme était-il
toujours hanté de l'idée d'entreprendre quelque opération plus
fructueuse--pas à Cork,--non, dans une ville importante de l'Irlande...
Et sa pensée se dirigeait vers Dublin... Pourquoi une occasion ne se
présenterait-elle pas?...