LE DANTE.

_Notice sur sa vie; Coup-d'oeil général sur ses différents ouvrages;

Poésies diverses; la Vita nuova; Il Convito; Traités de la Monarchie et

de l'Éloquence vulgaire; la Divina Comedia; Idées préliminaires sur ce

Poëme_.

Dans le chapitre précédent on a vu plusieurs fois reparaître un de ces

noms auxquels s'attachent de grandes idées, le nom d'un de ces hommes

qui suffisent pour illustrer un siècle, une nation et toute une

littérature. J'ai nommé le Dante; j'ai parlé de ses maîtres en

philosophie et dans l'art des vers. Il est temps de le montrer lui-même,

et de nous élever avec lui jusqu'aux hauteurs du Parnasse italien, dont

les poëtes qui l'ont précédé n'occupèrent que les avenues. Il y marcha

quelque temps avec eux; mais, au milieu de sa carrière, il prit un vol

inattendu, et s'élança jusqu'au sommet, où aucun de ses rivaux n'a pu

l'atteindre. Je commencerai par une notice abrégée de sa vie, dont les

vicissitudes sont liées aux événements politiques de son temps.

Dante Alighieri naquit à Florence, en 1265[688], d'une famille ancienne,

riche et considérée, attachée au parti des Guelfes, et qui avait été

chassée deux fois de sa patrie dans les mouvements de guerre civile que

les papes et les empereurs y entretenaient sans cesse[689]. Il reçut en

naissant le nom de _Durante_: on s'habitua pendant son enfance à y

substituer le petit nom de _Dante_ qui lui est resté[690]. L'astrologie

prétendit avoir tiré à sa naissance l'horoscope de sa gloire[691], et

l'on dit aussi que sa mère crut avoir fait un songe qui la lui

annonçait[692]. Il en a été ainsi de plusieurs grands hommes nés dans

des siècles superstitieux. Il semble que leurs contemporains, forcés de

reconnaître en eux une supériorité qui les humilie, s'en consolent en

les entourant de prodiges, et en les plaçant comme à part de l'ordre

ordinaire de la nature.

[688] Pelli, _Memorie per servire alla vita di Dante

Alghieri_, vol. IV, part. II de la belle édition des oeuvres

du Dante, Venise, 1757 et 1758, in-4°.

[689] Selon quelques généalogistes florentins, le plus ancien

nom de la famille du Dante était des _Elisei_; ils lui

donnaient pour première tige un certain _Eliseus_ qui vint

s'établir à Florence au temps de Charlemagne; d'autres

reculent même cet _Eliseus_ jusqu'au temps de Jules-César.

L'un de ses descendans prit, dans le douzième siècle, le nom

de _Cacciaguida_; c'est lui que les généalogistes

raisonnables regardent comme la vraie tige de cette famille.

Le Dante lui-même le reconnaît pour tel en se faisant

adresser par lui ces deux vezs, _Parad._; c. XV, v. 88:

_O fronda mia in che io compiacemmi,

Pure aspettando, io fui la tua radice_.

Cacciaguida eut pour femme une _Aldighieri_ de Ferrare, et

les noms de famille n'étant pas encore fixes, leur fils fut

appelé _Aldighiero_, ou _Allighiero_, du nom de sa mère. L'un

des trois petit-fils de cet _Allighiero_ porta aussi le même

nom, en sorte que Dante, fils de ce petit-fils, était des

_Alighieri_ de Florence, au quatrième degré, depuis la femme

Cacciaguida.

[690] Régulièrement, il faudrait donc l'appeler Dante et non

pas Le Dante, puisque l'article honorifique _il_ ne se met en

italien que devant les noms de famille. En Italie, on dit

toujours _Dante_ sans article, ou bien l'_Alighieri_: mais en

France, on est habitué à dire Le Dante. Il y a des cas où il

serait dur de parler autrement. De Dante et à Dante, par

exemple, produisent un son désagréable. Je me suis permis

d'écrire tantôt Dante, tantôt Le Dante, selon l'occasion.

[691] Le soleil se trouvait dans la constellation des

gémeaux; _Brunetto Latini_, qui était alors à Florence, et

qui joignait à des connaissances réelles la science

imaginaire de l'astrologie, tira l'horoscope de l'enfant, et

lui pronostiqua une destinée glorieuse dans la carrière des

sciences et des talents. C'est pour cela sans doute que Dante

se fait dire par lui, dans la troisième partie de son poëme,

_Parad._, c. XV, v. 55:

_Se tu segui tua stella,

Non puoi fallire a glorioso porto,

Se ben m'accorsi nella vita bella_.

[692] Boccace raconte ce songe dans sa _Vie da Dante_,

ouvrage qui tient beaucoup plus du roman que de l'histoire.

Dante était encore enfant lorsqu'il perdit son père. Sa mère _Bella_ eut

le plus grand soin de son éducation. Il eut pour maître dans ses études

_Brunetto Latini_, après que ce poëte philosophe fut revenu du voyage

qu'il avait fait en France. Il fit des progrès rapides en grammaire, en

philosophie, en théologie et dans les sciences politiques, où _Brunetto_

excellait; quant aux belles-lettres et à la poésie, il y fut lui-même

son premier maître. Il se forma une très belle écriture, soin que les

gens de lettres négligent trop souvent, et cultiva les beaux arts dans

sa jeunesse, principalement la musique et le dessin, dont il semblerait

que le goût, assez rare parmi les poëtes, y dut être fort commun,

puisque la poésie est aussi une musique et une peinture.

Ce fut l'amour qui lui dicta ses premiers vers; et en cela il ressemble

davantage à la plupart des autres poëtes. Dès l'âge de neuf ans[693] il

avait vu dans une fête de famille une jeune enfant du même âge, fille de

_Folco Portinari_, que ses parents nommaient _Bice_, diminutif du nom de

_Béatrice_, qu'il répéta depuis si souvent, et dans sa prose et dans ses

vers. Il prit pour elle un de ces goûts d'enfance que l'habitude de se

voir change souvent en passions. Il a décrit dans un de ses ouvrages et

dans plusieurs pièces de vers les agitations et les petits événements de

ce premier amour. Une mort prématurée lui en enleva l'objet. Ils

n'avaient que vingt-cinq ans l'un et l'autre quand Béatrix mourut. Dante

ne l'oublia jamais, et il lui a élevé dans son grand poëme un monument

que le temps ne peut effacer.

[693] Boccace, _Origine, vita, studj e costumi di Dante

Allighieri_.

Sa jeunesse se partagea donc toute entière entre les soins de son amour

et des études graves, adoucies par la culture des arts. Son tempérament

porté à la mélancolie lui faisait surtout un besoin de la musique, et

s'il eut des liaisons d'amitié avec _Guido Cavalcanti_ et d'autres

poëtes de son temps, avec le célèbre _Giotto_ et d'autres peintres par

qui l'art commençait à fleurir, il en eut aussi avec le musicien

_Casella_[694] et avec tout ce que Florence avait des musiciens habiles;

il se plaisait singulièrement à les entendre et à chanter ou jouer des

instruments avec eux.

[694] On croit que ce Casella fut son maître de musique. Il

l'a placé de la manière la plus intéressante dans son poëme,

_Purgator._, c. II, v. 88.

Ces occupations et ces amusements ne le détournèrent point du premier

devoir imposé à tout citoyen d'une république, celui de servir sa

patrie.

Dès sa jeunesse, il se fit inscrire, ou, selon l'expression consacrée,

_immatriculer_ sur le registre de l'un des arts ou métiers entre

lesquels les lois de Florence exigeaient que se partageassent tous les

citoyens qui voulaient pouvoir être admis aux emplois publics[695]. Il

prit les armes dans une expédition que firent les Guelfes de Florence

contre les Gibelins d'Arezzo, et se distingua aux premiers rangs de la

cavalerie dans la bataille de Campaldino[696], où, après une résistance

opiniâtre, les Arétins furent vaincus. Il servit encore contre les

Pisans, l'année suivante, année fatale pour lui par la perte qu'il fit

de Béatrix. Il chercha, un an après, sa consolation dans un mariage qui

ne lui procura que des chagrins. Quelques historiens de sa vie assurent

que sa femme, qu'il avait prise dans l'une des plus puissantes familles

du parti guelfe[697], fut à peu près pour lui ce que Xantippe avait été

pour Socrate[698]; mais peut-être n'eut-il pas la même patience à la

souffrir.

[695] Le nombre de ces arts ou métiers était d'abord de

quatorze, et s'éleva ensuite à vingt-un. On les distinguait

en majeurs et mineurs. Le sixième des arts majeurs était

celui des médecins et des pharmaciens. C'est celui dans

lequel Dante se fit inscrire, soit qu'il y eût dans sa

famille quelque pharmacien, soit qu'il eût eu d'abord le

dessein de professer la médecine, science à laquelle on dit

qu'il n'était pas étranger.

[696] En 1289.

[697] Les _Donati_: elle se nommait _Gemma_.

[698] _Fuit admodum morosa, ut de Xantippe Socratis

philosophi conjuge scriptum esse legimus_. Giannozzo Manetti,

_De vitâ et moribus trium illustrium poetarum florentinorum_

(Dante, Pétrarque et Boccace), publié par l'abbé Mehus avec

une savante préface, Florence, 1747, in-8°.

Ses services militaires furent, dit-on, suivis de plusieurs ambassades

dans diverses cours ou républiques d'Italie; ce qui est le plus certain,

c'est qu'il fut élu à l'âge de trente-cinq ans l'un des magistrats

suprêmes de Florence, qui portaient alors le titre de _Prieurs_; mais

cet honneur eut pour lui des suites fatales, et fut la source tous ses

malheurs.

Les Guelfes étaient depuis long-temps restés maîtres de Florence, et les

Gibelins en avaient été chassés; mais parmi les Guelfes mêmes il s'éleva

de nouveaux troubles entre les deux familles des _Cerchi_ et des

_Donati_. Il y en eut vers ce même temps de pareils à Pistoie entre deux

branches d'une seule famille (celle des _cancellieri_) qui, pour se

distinguer, elles et les deux factions qu'elles formèrent, prirent les

titres de _Blancs_ et de _Noirs_[699]. Les chefs des deux partis,

voulant, comme dit Machiavel[700], ou mettre fin à leurs divisions, ou

les accroître en les mêlant à des divisions étrangères, se rendirent à

Florence. Les Florentins, qui ne pouvaient s'accorder entre eux,

entreprirent d'accorder ceux de Pistoie. La première chose que firent

ceux-ci fut, comme on aurait dû le prévoir, de se lier, les Blancs avec

les _Cerchi_ et les Noirs avec les _Donati_, ce qui augmenta

considérablement la fermentation et le tumulte. Les deux partis enrôlés

désormais sous les noms de Blancs et de Noirs se livrèrent aux plus

grands excès. Les Noirs se réunirent dans l'église de la Trinité. Le

résultat de leur délibération fut quelque temps secret; mais on sut

ensuite qu'ils avaient traité avec le pape Boniface VIII, pour qu'il

engageât le frère de Philippe le Bel, Charles de Valois, que ce pontife

attirait en Italie dans d'autres vues[701], à venir à Florence apaiser

les troubles et réformer l'état. Les Blancs irrités de cette résolution,

s'assemblent, prennent les armes, vont trouver les prieurs, et accusent

leurs ennemis d'avoir, dans un conseil privé, osé délibérer sur l'état

de la république. Les Noirs s'arment de leur côté, vont se plaindre aux

prieurs de ce que leurs adversaires ont osé se réunir et s'armer sans

l'ordre des magistrats, et demandent qu'ils soient punis comme

perturbateurs du repos public. Les deux factions étaient sous les armes,

et la ville dans le trouble et dans la terreur. Les prieurs embarrassés

suivirent le conseil du Dante, qui montra dans cette occasion la

prudence et la fermeté d'un magistrat. Ils exilèrent les chefs de deux

partis, les Noirs à la Piève, près de Pérouse, et les Blancs à Sarzane.

Ces derniers eurent, peu de jours après, la permission de rentrer à

Florence, sous le prétexte que leur fournit la santé de _Guido

Cavalcanti_, l'un d'entre eux, qui était tombé malade à Sarzane[702].

Les Noirs exilés à la Piève accusèrent le Dante de n'avoir songé dans

toute cette affaire qu'à favoriser les Blancs, dont il avait embrassé le

parti, et à rendre sans effet la délibération qui appelait à Florence

Charles de Valois.

[699] On dit que l'une des deux branches était déjà

distinguée par le nom de Blanche, parce que leur ancêtre

commun avait eu deux femmes, dont l'une s'appelait Blanche.

«Les enfants de celle-ci avaient pris son nom, et avaient

donné aux enfants de l'autre le nom de la couleur opposée».

_Histor. des Répub. ital. du moyen âge_, ch. 24.

[700] _Istor. fiorent_, l. II.

[701] Boniface voulait se servir de ce prince pour chasser de

Sicile le jeune Frédéric d'Aragon, choisi pour roi par les

Siciliens, et qui y tenait tête au roi de Naples, Charles II,

protégé du pape. Celui-ci avait promis, pour récompense, à

Charles de Valois, de lui conférer le titre et la dignité de

roi des Romains, qu'il roulait ôter à Albert d'Autriche, et

de le mettre en possession de l'empire d'Orient, auquel

Charles avait cru acquérir des droits en épousant Catherine

de Courtenay, petite-fille du dernier empereur latin,

Baudouin II. Muratori, _Annal. d'Ital._, an. 1301.

[702] Nous en avons parlé vers la fin du chapitre précédent.

Voyez ci-dessus, p. 427.

Le vieux pape[703], qui voyait que les _Cerchi_ ou les Blancs prenaient

le dessus, et qui savait que parmi eux il y avait un assez grand nombre

de Gibelins, craignait que les _Donati_ ou les Noirs, qui étaient

presque tous Guelfes, ne succombassent entièrement et ne fussent enfin

écartés du gouvernement de la république; il avait donc résolu que

Charles de Valois entrerait à Florence avec ses troupes. Charles y

entra, et, au mépris des conventions faites, il s'y rendit maître

absolu. D'après le parti que Dante avait pris, il ne pouvait paraître

innocent ni au prince, ni moins encore aux _Donati_, qui étaient revenus

triomphants de leur exil. Il était alors en ambassade auprès du pape,

pour tâcher de le fléchir et de le ramener à des conseils de modération

et de paix. Tandis qu'il servait sa patrie à Rome, on excita contre lui

le peuple de Florence, qui courut à sa maison, la pilla, la rasa même

entièrement et dévasta ses propriétés. Sa perte une fois résolue, on lui

trouva facilement des crimes. Il fut condamné au bannissement, et à une

amende de 8,000 liv. N'ayant pu la payer, ses biens furent confisqués,

quoique déjà pillés d'avance. La fureur du parti victorieux ne fut point

encore assouvie par son exil et par sa ruine: une seconde sentence le

condamna par contumace, lui et ses adhérents, à être brûlés vifs[704].

Aucun historien, aucun auteur impartial ne l'a cru coupable des

malversations qu'il fut accusé d'avoir commises dans l'exercice de sa

charge et qui servirent de prétexte à sa proscription; mais dans des

temps de troubles et de dissensions politiques, il n'y a rien d'étonnant

ni dans ces calomnies ni dans leur succès.

[703] Il avait plus de quatre-vingts ans.

[704] Cette seconde sentence fut rendue par le même juge que

la première. C'était un certain _Conte de' Gabrielli_, alors

potestat de Florence, qui s'intitule _Nobilem et potentem

militem_. C'était un _noble_ et _puissant_ juge de tribunal

révolutionnaire. Sa sentence, écrite en latin barbare et

presque macaronique, conservée dans les archives de Florence,

y fut découverte en 1772, par le comte Louis Savioli,

sénateur de Bologne; c'est de lui que Tiraboschi en tenait

une copie authentique. Il l'a insérée toute entière dans une

note de sa vie du Dante, _Stor. della Letter. ital._, t. V,

liv. III, p. 386. Il y est dit littéralement: _ut si quis

predictorum_ (Dante et ses quatorze co-accusés) _ullo tempore

in fortiam_ (au pouvoir) _dicti communis_ (de la commune de

Florence) _pervenerit, talis perveniens igne comburatur, sic

quod moriatur_.

Au premier bruit de sa sentence, Dante partit de Rome, très irrité

contre Boniface, qu'il soupçonna de l'avoir arrêté auprès de lui, tandis

qu'il ourdissait cette trame à Florence. Si l'on se rappelle le

caractère de ce pape, on n'aura pas de peine à le croire. On voit comme

il se servait pour ses desseins de Charles de Valois, frère du roi de

France, et, dans ce même temps, il préparait contre ce roi des menées

sourdes, bientôt suivies de ces querelles scandaleuses qui finirent par

la captivité dans Anagni, par les accès de frénésie à Rome, et par la

mort violente de ce pontife ambitieux[705]. Dante se rendit d'abord à

Sienne, pour prendre une connaissance plus particulière des faits. Quand

il en fut instruit, il partit pour Arrezzo, où il joignît ceux du parti

des Blancs qui étaient exilés comme lui. C'est là qu'il se lia d'amitié

avec Boson de _Gubbio_, qui lui rendit quelque temps après de grands

services. Boson était Gibelin, et avait été lui-même chassé de Florence,

deux ans auparavant, avec ceux de ce parti. Dante et ses amis étaient

forcés, par les persécutions du pape, à devenir aussi Gibelins;

malheureuse condition d'hommes assez énergiques pour désirer

l'indépendance, mais trop faibles pour y atteindre sans l'appui d'un

pouvoir étranger!

[705] Muratori, _Annal d'Ital._, an 1303.

Quelque temps après[706], les exilés firent une tentative pour rentrer

dans leur patrie à main armée. Ils parvinrent à rassembler seize cents

cavaliers et neuf mille hommes de pied. Ils se présentèrent à deux

milles de Florence et y jetèrent l'épouvante; ils pénétrèrent même dans

la ville, mais les opérations furent mal dirigées, et la confusion

s'étant mise parmi les différents corps, ils furent définitivement

forcés à la retraite. On croit que Dante fut de cette expédition, dont

le mauvais succès lui ôta tout espoir de rentrer dans sa patrie. Alors

il se retira d'abord à Padoue, puis dans la Lunigiane, chez le marquis

Malaspina, ensuite à Gubbio, chez son ami le comte Boson; enfin à

Vérone, auprès des _Scaligeri_, ou des seigneurs de _la Scala_, qui y

tenaient une cour brillante[707]. Il reçut d'eux l'accueil et les

traitements les plus honorables; mais la fierté de son caractère, que le

malheur exaltait au lieu de l'abattre, le rendait peu propre à vivre

dans une cour. La liberté de ses manières, et plus encore celle de ses

discours ne tardèrent pas à déplaire. Un jour l'un des deux princes lui

demanda, au milieu d'un grand nombre de courtisans, pourquoi beaucoup de

gens trouvaient plus agréable un bouffon, sot et balourd, que lui qui

avait tant d'esprit et de sagesse. Dante répondit sans hésiter: Il n'y a

rien d'étonnant à cela, puisque c'est la sympathie et la ressemblance

des caractères qui engendre les amitiés[708]. Dès qu'il s'aperçut qu'on

se refroidissait pour lui, il se retira sans se brouiller, et conservant

tous ses sentiments pour l'un des Scaliger, célèbre sous le nom de _Can

grande_, il lui dédia la troisième partie de son poëme, comme il dédia

la seconde au marquis de Malaspina.

[706] En 1304.

[707] Ils étaient deux frères, _Alboino_ et _Cane_. Ce ne put

être que l'an 1308 au plus tôt, que Dante fut accueilli par

eux à Vérone, puisque ce fut cette année-là même que les deux

frères commencèrent à gouverner ensemble. Pelli, _Memorie per

la vita di Dante_, § XII.

[708] Ce fait est rapporté par Pétrarque, _Rerum

memorabilium_ lib. IV.

Cet ouvrage l'occupait alors tout entier; il changeait souvent de

séjour, et si plusieurs villes ne peuvent se disputer sa naissance,

comme autrefois celle d'Homère, plusieurs au moins se disputent la

gloire d'avoir en quelque sorte donné le jour au poëme qui, pendant

long-temps, a le plus honoré l'Italie. Florence prétend qu'il en avait

fait les sept premiers chants dans ses murs, avant son exil. Vérone

réclame la composition de la plus grande partie du poëme. Gubbio prouve,

par une inscription, qu'il y travailla chez son ami Boson; et, par une

autre, qu'il en fit aussi plusieurs chants dans un monastère des

environs[709], où l'on fait voir encore aux étrangers l'appartement du

Dante. D'autres donnent pour patrie à son poëme la ville d'Udine, ou un

château de Tolmino, dans le Frioul; d'autres, enfin, la ville de

Ravenne.

[709] Celui de _Santa-Croce di fonte Avellana_.

Au milieu de tous ces déplacements, qui prouvent une inquiétude

d'esprit, bien naturelle dans la position où était le Dante, mais qui

prouvent aussi l'empressement que mettaient à l'attirer chez eux les

amis que lui avaient fait ses talents et sa renommée, il vit briller un

nouveau rayon d'espérance. L'empereur Albert d'Autriche étant mort

assassiné, Philippe-le-Bel voulut faire passer la couronne impériale sur

la tête de son frère Charles de Valois, à qui Boniface VIII l'avait

promise: mais Clément V, quoiqu'il fût la créature de Philippe, et pour

ainsi dire, sous sa main[710], effrayé de cet accroissement de la maison

de France, et conseillé par le cardinal de Prato, amusa le roi par des

promesses, et dirigea secrètement le choix des électeurs sur Henri de

Luxembourg. Henri, en traversant l'Italie pour aller se faire couronner

à Rome, releva, dans toutes les villes de Lombardie, le courage des

Gibelins. Dante se crut encore une fois prêt de rentrer dans sa patrie.

Il quitta dès-lors avec les Florentins le ton suppliant qu'il avait pris

depuis son exil. Il avait écrit plusieurs fois, et à des membres du

gouvernement, et au peuple lui-même, pour solliciter son rappel. Dans

une de ses lettres, il empruntait ces mots du Prophète[711]: _O mon

peuple! que t'ai-je fait_? Mais alors il changea de langage, et ne fit

plus entendre que des reproches et des menaces. Il écrivit aux rois, aux

princes d'Italie, au sénat de Rome, pour les inviter à bien recevoir

Henri. Il écrivit à l'empereur lui-même, pour l'animer contre

Florence[712], et se rendit personnellement auprès de lui.

[710] Il était à Avignon. Nous reviendrons sur ce pape, sur

son élection et sur la translation du Saint-Siége.

[711] Michée, c. 6, v. 3. _Popu'e meus quid feci tibi_? etc.

[712] En 1311.

Le peu de succès qu'eut ce prince en Italie, et la mort qu'il y trouva

bientôt après[713], ôtèrent à notre poëte tout espoir de retour. On

croit que ce fut alors qu'il vint à Paris; il fréquenta l'université, et

y soutint publiquement une thèse, vivement disputée, sur différentes

questions de Théologie; ce qui est d'autant plus à remarquer, que Paris

était alors pour cette science, le théâtre le plus brillant de l'Europe.

De retour en Italie, il fut quelque temps sans se fixer: il séjourna

successivement dans les terres de plusieurs seigneurs. Vérone était

comme le point central où il revenait le plus souvent. Il y soutint au

commencement de l'an 1320, dans l'église de Sainte-Hélène, devant une

assemblée nombreuse, une thèse célèbre sur deux éléments, la terre et

l'eau[714]. La même année, il se rendit à Ravenne, chez _Guido Novello

da Polenta_, seigneur qui protégeait les lettres et les cultivait

lui-même. Là, il goûta enfin quelque repos. Devenu l'ami plutôt que le

protégé d'un prince éclairé et vertueux, il eut bientôt dans Ravenne une

existence honorable, des admirateurs, des disciples et des amis.

[713] Le 24 août 1313, à _Buonconvento_, près de Sienne.

[714] _De Duobus Elementis terroe et aquoe_. On l'a imprimée à

Venise en 1518. G.B. Corniani, t. I, p. 227.

On a dû remarquer dans sa vie une fatalité singulière. Chaque bienfait

de la fortune était pour lui comme l'annonce d'un nouveau malheur. Son

élévation à la magistrature avait commencé le cours de ses disgrâces;

son ambassade auprès du pape avait été l'époque de sa ruine: une

nouvelle ambassade devint celle de sa mort. _Guido Novello_ était en

guerre avec les Vénitiens; il leur députa Dante pour traiter de la paix.

N'ayant pas réussi dans cette ambassade, il revint fort triste à

Ravenne. Le chagrin de n'avoir pu servir le prince son ami, dans cette

négociation importante, abrégea ses jours; il tomba malade, et mourut

peu de temps après, à l'âge de cinquante-six ans[715].

[715] 14 septembre 1321.

_Guido Novello_ le fit enterrer honorablement, et, selon l'historien

Villani, en habit de poëte, quelque fût alors cet habit. Les citoyens

les plus distingués de Ravenne portèrent le corps jusqu'au couvent des

Frères Mineurs, où sa sépulture était préparée. Elle était simple et

sans inscriptions. _Guido_, après la cérémonie, prononça lui-même, dans

son palais, l'éloge du grand poëte qu'il avait accueilli, honoré et

chéri dans son infortune. Il comptait lui faire élever un magnifique

mausolée, mais les disgrâces où il se trouva bientôt enveloppé ne lui

permirent pas d'exécuter ce dessein. Bernard Bembo, père du célèbre

cardinal, remplit ce devoir plus de cent soixante ans après[716],

lorsqu'il eut été nommé préteur de Ravenne pour la république de Venise.

Le tombeau qu'il fit élever à la même place est orné d'inscriptions,

parmi lesquelles on distingue l'épitaphe en six vers latins rimés,

composés, selon Paul Jove, par Dante lui-même, dans sa dernière

maladie[717]. Avant la fin du siècle où il mourut, la république de

Florence, qui avait traité avec tant de rigueur ce citoyen illustre, eut

l'idée de lui consacrer un monument; mais ce projet n'eut point de

suite. Dans le quinzième et dans le seizième siècles, les Florentins

firent plusieurs tentatives pour obtenir des habitants de Ravenne un

trésor dont ils avaient appris enfin à sentir la valeur; mais ceux de

Ravenne, qui l'avaient sentie de tous temps, résistèrent à toutes les

instances; ainsi sont toujours restées hors de sa patrie les cendres

d'un grand homme qu'elle ne sut point honorer comme il le méritait

pendant sa vie, et qu'elle désira en vain de posséder après sa mort.

[716] En 1483.

[717] Paul Jove, _Elog. Doctor. vir._, c. 4. Voici les six

vers:

_Jura monarchioe, superos, phlegelonta, lacusque

Lustrando cecini voluerunt fata quousque:

Sed quia pars cessit melioribus hospita castris,

Auctoremque suum petiit felicior astris,

Hic Claudor Dantes patriis extorris ab oris,

Quem genuit parvi Florentia mater amoris_.

Sa femme, _Gemma Donati_, qu'il ne voulut point emmener dans son exil,

ou qui ne voulut point l'y suivre, lui donna cinq fils, et une fille

qu'il nomma _Beatrix_, en mémoire de son premier amour. Trois de ses

fils moururent jeunes, et même en bas âge: _Pietro_, son fils aîné,

devint un jurisconsulte célèbre. Il cultiva la poésie, et fut le premier

commentateur du poëme de son père: son commentaire, écrit en latin,

n'existe qu'en manuscrit dans quelques bibliothèques. Son second fils,

_Jacopo_, commenta aussi la première partie de ce poëme, et en fit de

plus un abrégé en vers, de la même mesure que l'ouvrage. Malgré le

mérite de ces deux fils d'un grand homme, on peut leur appliquer, plus

justement que notre Louis Racine ne se l'appliquait à lui-même, ce vers

de son père, le grand Racine:

Et moi fils inconnu d'un si glorieux père.

L'histoire et les beaux-arts nous ont conservé les traits du Dante: tout

doit intéresser dans l'extérieur même d'un homme de ce génie et de ce

caractère. Il était d'une taille moyenne; dans ses dernières années, il

marchait un peu courbé, mais toujours d'un pas grave et plein de

dignité. Il avait le visage long, le teint brun, le nez grand et

aquilin, les yeux un peu gros, mais pleins d'expression et de feu, la

lèvre inférieure avancée, la barbe et les cheveux noirs, épais et

crépus; habituellement l'air pensif et mélancolique. Plusieurs médailles

frappées en son honneur, qui ornent les cabinets des curieux, et un

grand nombre de portraits, tant en marbre que sur la toile, qui se

trouvent à Florence, sont très ressemblants entre eux, et annoncent tous

le même caractère. Ses manières étaient nobles et polies: la hauteur et

le ton dédaigneux qu'on lui reproche[718] ne lui étaient point naturels,

et, s'il les eut, ce ne fut du moins que depuis ses malheurs; une

persécution injuste peut produire cet effet dans une âme élevée.

[718] Gio. Villani, _Istor._, l. IX, c. 124.

Il étudiait et travaillait beaucoup, parlait peu, mais ses réponses

étaient pleines de sens et de finesse. Il se plaisait dans la solitude,

loin des conversations communes, sans cesse appliqué à augmenter ses

connaissances et à perfectionner son talent; il était sujet à des

distractions fréquentes, surtout lorsqu'il était occupé de quelque

étude. À Sienne, étant entré dans la boutique d'un apothicaire, il y

trouva un livre qu'il cherchait depuis long-temps. Il se mit à le lire,

appuyé sur un banc qui était devant la boutique, et avec une telle

attention, qu'il resta immobile à la même place depuis midi jusqu'au

soir. Il ne s'aperçut même pas du grand bruit et du mouvement occasionés

par le cortège d'une noce, ou, selon Boccace, d'une fête publique, qui

vint à passer dans la rue.

Il est difficile, dans l'éloignement où nous sommes, de prononcer entre

sa patrie et lui. Il est certain qu'il l'aima passionnément, qu'il la

servit de toutes ses facultés et au risque de sa vie; il l'est encore

qu'il en fut banni injustement, et pour avoir voulu la soustraire au

joug d'un prince étranger. Le reste doit être mis sur le compte des

passions et des ressentiments dont les esprits les plus sages, dans de

pareilles circonstances, savent si rarement se garantir.

Doué d'un génie vaste, d'un esprit pénétrant et d'une imagination

ardente, il joignit à des connaissances étendues une vivacité de

pensées, une profondeur de sentiment, un art d'employer d'une manière

neuve des expressions communes, et d'en inventer de nouvelles, un talent

de peindre et d'imiter, un style serré, vigoureux, sublime, qui, malgré

les défauts qu'on ne doit imputer qu'au temps où il vécut, lui ont

toujours conservé la place que lui décerna l'admiration de son siècle.

L'ouvrage qui la lui a donnée mérite une attention ou plutôt une étude

particulière: je parlerai d'abord de ses autres productions. Elles sont

bien inférieures sans doute; mais rien de ce qui est sorti d'un génie

de cet ordre n'est indiffèrent pour l'histoire des lettres.

Le Recueil des poésies du Dante ou de ses _rimes_[719] est composé,

selon l'usage, de sonnets et de _Canzoni_. Les sonnets n'ont en général

rien de bien remarquable; on peut tout au plus en distinguer deux ou

trois. Dans l'un il s'adresse à ses poésies elles-mêmes[720]; il paraît

désavouer un sonnet qui lui était attribué; il les engage à ne le pas

reconnaître pour leur frère, à se rendre auprès de sa dame, et à lui

dire: «Nous venons vous recommander celui qui se plaint, en répétant

sans cesse: où est celle que mes yeux désirent»? dans l'autre il est

brouillé avec sa maîtresse: il maudit le jour où il a vu pour la

première fois ses traîtres yeux, et l'instant où elle est venue tirer

son âme hors de lui[721]; il maudit l'amoureuse lime qui a poli les vers

qu'il a rimés pour elle, et qui la rendent à jamais célèbre dans le

monde; il maudit enfin son âme endurcie, qui s'obstine à garder en elle

ce qui le tue, etc. L'expression dans ce sonnet n'est pas toujours

naturelle, il s'en faut bien; mais le mouvement est passionné, c'est

beaucoup; dans les poëtes italiens, souvent la passion est vraie, même

quand l'expression ne l'est pas.

[719] Elles remplissent les trois premiers livres du Recueil

des _Sonetti e canzoni di diversi antichi autori Toscani_.

Venise, Giunti, 1527. On les trouve aussi dans les éditions

complètes du Dante, Venise, Pasquali, 1741, in-8°. pic.,

Venise, Zatta, 1757 et 1758, in-4°. gr., etc.

[720]

_O dolci rime che parlando andate

Della donna gentil que l'altre onora_, etc.

[721]

_Io maladico il dì ch'io vidi imprima

La luce de' vostri occhi traditori_.

J'ai rendu littéralement ces deux vers; mais c'est ce que je

n'ai pu ni voulu faire des deux suivants:

_E'l punto che veniste sulla cima

Del core, a trarne l'anima di fori_.

Le mérite particulier des _canzoni_ du Dante, c'est une force, une

élévation jusqu'alors peu connues: elles sont d'un philosophe autant que

d'un poëte: on y apperçoit un style plus ferme, des pensées plus grandes

et plus claires, plus d'images, de comparaisons, en un mot de poésie,

que dans les vers de ses contemporains; et quand il n'eût pas fait sa

_Divina Commedia_, il serait encore au premier rang parmi les poëtes du

même âge. Ce n'est pas que dans sa manière de traiter l'amour, il ne se

perde quelquefois comme eux en jeux d'esprit et en vaine recherche

d'expressions; il s'étend avec complaisance sur des détails que le goût

doit abréger; mais le goût n'était pas né encore. Par exemple, c'est

dans une _canzone_ de cinq grandes strophes, chacune de dix-sept vers,

qu'il fait le portrait de la beauté qu'il aime. La première strophe est

toute entière sur les cheveux[722], la seconde sur la bouche, le front,

le regard, les dents, le nez, les cils des yeux[723]; son penser se fixe

surtout sur cette belle bouche, et lui en dit de si belles choses, qu'il

n'a rien au monde qu'il ne donnât pour qu'elle voulût bien lui dire un

_oui_[724]. Toute la troisième est sur le cou. Ici le poëte donne à ses

abstractions platoniques une direction moins idéale, et tant soit peu

matérielle. Son penser, qui l'enlève toujours à lui-même, lui dit que ce

serait un grand plaisir que de tenir ce cou, de le serrer et d'y

imprimer un petit signe. Ce même penser ajoute, en l'avertissant

d'écouter avec attention: «Si les parties extérieures sont si belles,

que doivent paraître celles qui sont couvertes et cachées? Ce sont les

beaux effets que produisent dans le ciel le soleil et les autres astres,

qui font croire que c'est là qu'est le Paradis; de même, si tu y

regardes bien, tu dois penser que tous les plaisirs de la terre se

trouvent dans ce que tu ne peux voir[725]». Dans la quatrième strophe ce

sont les bras, les mains, les doigts; et son penser lui dit encore: «Si

tu étais entre ces bras, dans ce lieu où ils se partagent, tu goûterais

un tel plaisir que je ne puis rien imaginer qui l'égale[726]». La

taille, la démarche et le maintien sont le sujet de la cinquième. Nous

n'aimerions pas en français qu'un poëte comparât sa maîtresse à un beau

paon, et encore moins qu'il la peignît droite _comme une grue_[727];

mais il faut avoir égard à la différence des langues et à celle des

temps.

[722]

_Io miro i crespi e gli biondi capegli,

De' quali ha fato per me rete amore_, etc.

Et notez que ce sont des strophes de dix-sept vers, tous de

onze syllabes, à l'exception de deux seuls vers de sept.

[723]

_Poi guardo l'amorosa e bella bocca,

La spaziosa fronte, e il vago piglio,

Li bianchi denti, e il dritto naso, e il ciglio

Polito e brun, tal che dipinto pare_.

[724]

_Cosi di quella bocca il pensier mio

Mi sprona perchè io

Non ho nel mondo cosa che non desse

A tal ch'un si con buon voler dicesse_.

[725]

_Apri lo'ngegno:

Se le parti di fuor son così belle,

L'altre che den parer che s'asconde e copre?

Che sol per le belle opre

Che fanno in cielo il sole e l'altre stelle

Dentro in lui si crede il Paradiso,

Così se guardi fiso,

Pensar ben dei ch'ogni terren piacere

Si trova dove tu non puoi vedere_.

[726] On peut difficilement méconnaître dans tous ces

discours du _penser_ sur les beautés cachées, la source où le

Tasse a pris l'idée de cet _amoroso pensier_ qui pénètre dans

tous les secrets des beautés d'Armide, qui s'y étend, qui les

contemple, et vient ensuite les décrire et les raconter au

désir. _Gérusal. liber._, c. IV, st. 31 et 32.

[727]

_Soave a guisa va di un bel pavone,

Diritta sopra se, come una grua_.

Dans une _canzone_, qu'on voit qu'il fit pendant la maladie de Béatrix,

il s'adresse à la Mort pour tâcher de la fléchir: chacune des cinq

grandes strophes, dont cette pièce remplie de très-beaux vers est

composée, commence par une invocation à la Mort, et contient toutes les

raisons que son esprit peut trouver pour arrêter le coup fatal.

«Hâte-toi, lui dit-il enfin, si tu dois te laisser toucher; car je vois

déjà le ciel s'ouvrir, et les anges de Dieu descendre pour emporter avec

eux l'âme sainte[728]». La Mort fut inflexible, et le poëte déplora

cette perte cruelle par une _canzone_, dont plusieurs vers dans chaque

strophe commencent par l'exclamation plaintive _Oimè_, hélas!--Hélas!

ces tresses blondes, dont l'or brillait avec tant d'éclat! Hélas! cette

belle figure et ces yeux au doux regard! hélas! cet aimable

sourire[729]! etc. Figure de style vive et expressive, si elle était

moins répétée, et que je remarque surtout ici, parce qu'elle paraît

avoir été imitée par Pétrarque, après la mort de Laure[730].

[728]

_Morte, deh! non tardar mercè, se l'hai;

Che mi par già veder lo cielo aprire,

E gli angeli di Dio quaggiù venire

Per volerne portar l'anima santa_.

[729]

_Oimè lasso, quelle trecce bionde

Dalle quali rilucieno

D'aureo color gli poggi d'ogni intorno_;

_Oimè, la bella cera, e le dolci onde

Che nel cor mi sidieno

Di quei begli occhi al ben segnato giorno;

Oimè, il fresco ed adormo

E rilucente viso;

Oimè lo dolce riso_, etc.

[730]

_Oimè il bel viso, oimè il soave sguardo,

Oimè il leggiadro portamento altero,

Oimè'l parlar ch'ogni aspro ingegno e fero

Faceva humile e d'ogni huom vilgliardo;

Ed oimè il dolce riso_, etc.

C'est le premier sonnet de la seconde partie.

Une ode ou _canzone_ que Dante composa dans son exil contient une

fiction singulière, où l'on voit l'état de son âme, fière dans le

malheur, et qui le préfère au vice et à la honte. C'est un très-beau

morceau de poésie morale. L'amour habite dans son coeur, dont il est

toujours maître: trois femmes se présentent pour y chercher asyle[731];

leurs habits sont déchirés; la douleur est peinte sur leur visage et

dans toute leur personne: on voit que tout leur manque à-la-fois; que la

noblesse et la vertu leur sont inutiles. Il y eut un temps où elles

furent honorées; mais, à les entendre, tout le monde aujourd'hui les

méprise; elles viennent se réfugier chez un ami[732]. L'amour les

interroge; l'une d'elles se fait connaître, elle et ses soeurs: c'est la

Droiture; et les deux autres sont la Générosité et la Tempérance,

bannies et persécutées par les hommes, et réduites à une vie pauvre,

errante et malheureuse. L'amour les écoute, les accueille: «Et moi, dit

le poëte, qui entends, dans ce divin langage, se plaindre et se consoler

de si nobles exilées, je tiens pour honorable l'exil où je suis

condamné..... C'est un sort digne d'envie que de tomber avec les gens de

bien[733]». Belle maxime, et qui, dans les circonstances difficiles de

la vie, doit être celle de tout homme d'honneur et de courage!

[731]

_Tre donne intorno al cuor mi son venute,

E seggionsi di fuore

Che dentro siede amore

Lo quale è in signoria della mia vita_, etc.

[732]

_Tempo fù già nel quale

Secondo il lor parlar furon dilette;

Or sono a tutti in ira ed in non cale.

Queste così solette

Venute son, come a casa d'amico_, etc.

[733]

_Ed io ch'ascolto nel parlar divino

Consolarsi e dolersi così alti dispersi,

L'esilio che m'è dato onor mi tegno_.

...........................................

_Cader tra' buoni è pur di lode degno_.

On trouve parmi ses _canzoni_ une sixtine avec toute la régularité du

retour inverse des rimes dans les six strophes, telle que l'avaient

créée les poëtes provençaux[734]. Il paraît que c'est la première qui

ait été faite en langue italienne, du moins ne s'en trouve-t-il aucune

dans ce qui nous est resté des poëtes antérieurs au Dante, ni même de

ceux de son temps. Il était grand admirateur et imitateur des

Troubadours, dont il possédait parfaitement la langue, comme on le voit

dans plusieurs endroits de son poëme. On le voit aussi dans une de ses

_canzoni_, dont l'idée est plus bizarre qu'heureuse. Les vers de chaque

strophe sont alternativement provençaux, latins et italiens[735]; en la

finissant il s'adresse, selon l'usage, à sa chanson même; elle peut,

dit-il, aller partout le monde; il a parlé en trois langues pour que

tout le monde puisse apprendre et sentir ce qu'il souffre; peut-être

celle qui le tourmente en aura-t-elle pitié[736]. On ne voit pas trop ce

que sa dame pouvait trouver là de touchant; cela ne paraîtrait

aujourd'hui et ne parut peut-être même alors qu'une bigarrure de mauvais

goût.

[734] Voyez ci-dessus, c. 5, p. 300 et 301.

[735] Elle commence ainsi:

Ahi faulx ris perqe trai haves

_Oculos meos, et quid tibi feci

Che fatto m'hui cosi spietata fraude_?

[736]

Canzos, vos pogues ir per tot le mon;

_Namque locutus sum in linguâ trinâ

Ut gravis mea spina

Si saccia per lo mondo, ogn'huomo il senta.

Forse pietà n'havrà chi mi tormenta_.

Toutes ses poésies ne sont pas dans ce recueil. Celles de sa première

jeunesse sont insérées dans une espèce de roman qu'il composa peu de

temps après la mort de Béatrix, et qu'il intitula Vie nouvelle, _Vita

nuova_: c'est celui où il raconte toutes les circonstances de leurs

amours. Il met chacun à leur place, les sonnets et les autres pièces de

vers qu'il avait faits pour elle, et prend toujours soin de dire en

combien de parties ces pièces sont divisées, et ce qu'il a voulu dire

dans la première, et quelle est l'intention de la seconde, etc. On voit

en un mot qu'il n'a fait ce récit en prose que pour y encadrer ses vers,

et comme une espèce de monument élevé à la mémoire de celle qu'il avait

aimée; mais il trouve cet hommage trop peu digne d'elle, et il annonce,

en finissant, que s'il peut vivre quelques années, il dira d'elle des

choses qui n'ont jamais été dites d'une femme[737]. On sait qu'il

remplit cet engagement dans sa _Divina Commedia_; et s'il est vrai que

la _Vita nuova_ fut écrite en 1295[738], on voit par-là qu'il avait, dès

l'âge de trente ans, formé le dessein et peut-être même commencé

l'exécution de ce grand ouvrage.

[737] _Sicchè, se piacere sarà di colui a cui tutte le cose

vivono, che la mia vita per alquanti anni perseveri, spero di

dire di lei quello che mai non fu detto d'alcuna_.

[738] Voyez Pelli, _Memorie per la vita di Dante_, § XVII.

Parmi des tableaux quelquefois intéressants par leur naïveté,

quelquefois aussi couverts d'une teinte de mélancolie qui était l'état

habituel de son âme, on trouve dans la _Vita nuova_ un songe tel qu'il

arrive à tout homme sensible d'en avoir, dans ces moments où le coeur,

rempli d'une passion profonde, imprime à l'imagination des couleurs

sombres ou riantes, au gré de tous ses mouvements. Peut-être, cependant,

aimera-t-on ce tableau; car c'est surtout aux hommes qui sont hors de

toute comparaison par le génie, qu'on aime à ressembler au moins par les

faiblesses.

«Dante était tourmenté d'une maladie douloureuse, et s'en occupait moins

que de Béatrix. _S'il fallait qu'elle souffrit ce que je souffre!... si

j'étais réduit à la perdre_! Il s'endormit au milieu de ces idées, et

ses rêves furent tels que ceux d'un homme attaqué de phrénésie. «Je

voyais, dit-il, des femmes échevelées marcher autour de mon lit; l'une

me disait: _Tu mourras_; l'autre: _Tu es mort_; au même instant le

soleil s'obscurcit, la terre trembla. Un ami s'approcha de moi, et me

dit: _Béatrix n'est plus_. À ces mots je pleurai. Mon malheur n'était

qu'un songe; mes larmes étaient réelles, et coulaient en abondance. Je

jetai un cri; on vint à moi, je m'éveillai et racontai mon rêve; mais

je tus le nom de Béatrix[739]». Il fit de cette espèce de vision ou de

songe le sujet d'une _canzone_, l'une des meilleures de celles qu'il a

encadrées dans cet ouvrage[740]. Une autre encore qu'il écrivit peu de

temps après la mort de Béatrix[741] et quelques sonnets de la même

époque, ont du naturel, de la douceur, un ton de mélancolie et de

tristesse qu'il paraît avoir su donner, mieux que tout autre poëte avant

Pétrarque, à la poésie italienne. On ne reconnaît pas sans quelque

surprise que certaines figures de style, certains tours passionnés, qui

paraissent crées par Pétrarque, avaient été dictés long-temps avant lui

au Dante par une douleur peut-être plus profonde que la sienne, et par

un aussi véritable amour.

[739] Je ne donne ici qu'une esquisse très-abrégée de ce

morceau, qui se trouve vers la moitié de la _Vita nuova_.

[740] _Donna pietosa e di novella etate_, etc.

[741] _Gli occhi dolenti per pietà del core_, etc.

Dans un âge plus avancé, pendant son exil, et même, à ce qu'il paraît,

dans les dernières années de sa vie, Dante commença un autre ouvrage en

prose, auquel il donna le titre de Banquet, _Convivio_ ou _Convito_.

C'est un ouvrage de critique dans lequel il comptait donner un

commentaire sur quatorze de ses _canzoni_; mais il n'exécuta ce dessein

que sur trois seulement. Il voulut faire entendre par le titre que ce

serait une nourriture pour l'ignorance. Il semble en effet y étaler

comme à plaisir l'étendue de ses connaissances en philosophie

platonique, en astronomie et dans les autres sciences que l'on cultivait

de son temps. Les formes en sont toutes scholastiques; la lecture en est

fatigante; mais on le lit avec un intérêt de curiosité philosophique. On

aime à reconnaître l'effet des méthodes adoptées, dans le tour qu'elles

donnent aux esprits les plus distingués: or, cet ouvrage prouve très

évidemment que l'auteur avait une force d'esprit et des connaissances

au-dessus de son siècle, et que les méthodes suivies alors dans les

études étaient détestables. Voici un abrégé de la manière dont il

annonce le dessein de son ouvrage[742].

[742] Le _Convito_ remplit le premier volume entier de

l'édition des oeuvres du Dante, donnée par Pasquali, Venise,

1741, in-8°., à la suite de la _Divina Commedia_. Il est

aussi dans la première partie du quatrième volume de

l'édition de Zalta; Venise, 1758, in-4°., etc.

«La science étant pour notre âme le dernier degré de perfection, et le

comble de la félicité, nous en avons tous naturellement le désir. Mais

plusieurs n'y peuvent atteindre par diverses raisons, dont les unes sont

dans l'homme, les autres hors de lui. Dans l'homme il peut y avoir deux

défauts: l'un vient du corps, l'autre de l'âme; le premier existe quand

les parties du corps sont mal disposées et ne peuvent rien recevoir,

comme dans les sourds et les muets; le second, quand les mauvais

penchants entraînent l'âme vers les plaisirs du vice, et la dégoûtent de

tout le reste. Hors de l'homme il peut de même y avoir deux causes, dont

la première engendre la nécessité, et la seconde la paresse. La première

de ces causes consiste dans les soins domestiques et civils, qui

enchaînent le plus grand nombre des hommes et leur ôtent le loisir de se

livrer aux études spéculatives: la seconde est dans le lieu où la

personne est née et nourrie, ce lieu étant quelquefois non seulement

privé de toute instruction, mais éloigné des gens instruits. Il en

résulte que ce n'est qu'un très-petit nombre d'hommes qui peut parvenir

à l'objet désiré, et que le nombre de ceux qui sont privés de cette

nourriture, faite pour tous, est innombrable. Heureux le petit nombre

qui s'assied à la table où l'on se nourrit du pain des anges; et

malheureux ceux qui ont avec les animaux une nourriture commune! Mais

ceux qui sont admis à la table choisie, ne voient pas sans pitié le

commun des hommes paître, comme de vils troupeaux, l'herbe et le gland;

et ils sont toujours disposés à leur faire part de leurs richesses. Pour

moi, ajoute-t-il, qui ne m'assieds point à cette table, mais qui fuis

cependant la pâture vulgaire, je ramasse, aux pieds de ceux qui y sont

assis, ce qu'ils laissent tomber. Je connais la vie misérable que mènent

ceux que j'ai laissés derrière moi, et sans m'oublier moi-même, j'ai

préparé pour eux un banquet général de tout ce que j'ai pu recueillir

ainsi».

Il continue, sous cette même figure, d'expliquer les dispositions qu'il

faut apporter à son banquet, et quels sont les quatorze mets qu'il se

propose d'y servir. Si le repas n'est pas aussi splendide que pourraient

le désirer les convives, ce n'est point sa volonté qu'ils doivent en

accuser, mais sa faiblesse. Il s'excuse ensuite, mais avec des divisions

et d'autres formes de l'école qu'il serait trop long de citer;

premièrement, de ce qu'il ose parler de lui-même; secondement, de ce

qu'il va donner de ses propres ouvrages des explications trop

approfondies. Il ne dissimule point qu'a ce dernier égard il a

principalement pour but de se relever, aux yeux des hommes, de l'état

d'abaissement où on l'a plongé; et ici, quittant l'argumentation pour se

livrer au sentiment: «Ah! dit-il, plût au régulateur de l'univers que ce

qui fait mon excuse n'eût jamais existé, que l'on ne se fût pas rendu si

coupable envers moi, et que je n'eusse pas souffert injustement la peine

de l'exil et la pauvreté! Il a plu aux citoyens de Florence, de cette

belle et célèbre fille de Rome, de me jeter hors de son sein, où je suis

né, où j'ai été nourri toute ma vie, où enfin, si elle le permet, je

désire de tout mon coeur aller reposer mon ame fatiguée, et finir le peu

de temps qui m'est accordé. Dans tous les pays où l'on parle notre

langue, je me suis présenté errant, presque réduit à la mendicité,

montrant malgré moi les plaies que me fait la fortune, et qu'on a

souvent l'injustice d'imputer à celui qui les reçoit. J'étais

véritablement comme un vaisseau sans voiles, sans gouvernail, jeté dans

des ports, des golfes, et sur des rivages divers par le vent rigoureux

de la douleur et de la pauvreté. Je me suis montré aux yeux de beaucoup

d'hommes, à qui peut-être un peu de renommée avait donné une toute autre

idée de moi; et le spectacle que je leur ai offert a non-seulement avili

ma personne, mais peut-être rabaissé le prix de mes ouvrages..... C'est

pourquoi je veux relever ceux-ci autant que je pourrai par les pensées

et par le style, pour leur donner plus de poids et d'autorité».

Il explique ensuite très-longuement pourquoi il a fait cet écrit, non en

latin, mais en langue vulgaire, et il donne de très-bonnes raisons de sa

préférence et de son attachement pour cette langue à laquelle il croit

avoir tant d'obligations, mais qui lui en a eu en effet de bien plus

grandes. C'est après tous ces préambules qu'il place enfin sa première

_canzone_[743], et qu'il en fait le commentaire. Je n'essaierai point

d'en donner ici une idée; l'extrait le plus resserré entraînerait trop

de longueurs, car il entreprend d'expliquer et le sens littéral et le

sens allégorique de chaque pièce, de chaque vers, et presque de chaque

mot. C'est ainsi qu'il a comme donné l'exemple de la terrible méthode

qu'ont suivie ses commentateurs. Si le texte du Dante se perd souvent et

disparaît en quelque sorte sous leurs prolixes commentaires, ils n'ont

fait sur sa _Divina Commedia_ que ce qu'il avait fait lui-même sur les

trois odes de son _Banquet_[744]. Mais ce qu'il est plus important de

remarquer, c'est qu'avant de s'engager dans ces explications, il prédit,

d'une manière claire et positive, quoique figurée, la gloire à laquelle

était sur le point de s'élever la langue italienne, encore si près de sa

naissance, gloire que lui présageait la chûte même de la langue latine,

qu'on ne parlait plus. «Telle est, dit-il, la nourriture solide dont des

milliers d'hommes vont se rassasier, et que je vais leur servir en

abondance; ou plutôt tel est le nouveau jour, le nouveau soleil qui

s'élèvera, dès que le soleil accoutumé sera parvenu à son déclin. Il

rendra la lumière à ceux qui sont dans les ténèbres, parceque l'ancien

soleil ne luit plus pour eux».

[743]

_Voi che'ntendendo, il terzo ciel movete,

Udite il ragionar ch'è nel mio core_, etc.

Cette première _canzone_ n'a que quatre strophes de treize

vers. La deuxième, qui commence par ce vers:

_Amor, che nella mente mi ragiona_,

a cinq strophes de dix-huit vers. La troisième en a sept de

vingt vers; elle commence par ceux-ci:

_Le dolci rime d'amor, ch'i sotia

Cercar ne' miei pensieri_.

[744] La première _canzone_ a cinquante pages in 8°. de

commentaires (éd. de Venise, 1741). La deuxième en a

cinquante-huit, la troisième plus de cent.

Quand cet illustre exilé crut que l'empereur Henri VII pourrait le faire

rentrer dans sa patrie, il employa, comme nous l'avons vu, toutes sortes

de moyens pour soutenir les prétentions de ce prince et renforcer son

parti en Italie. Un de ces moyens fut de composer en latin un traité

qu'il intitula _de Monarchiâ_, de la Monarchie[745]. Dans cet ouvrage,

divisé en trois livres, il examine: 1°. Si la monarchie (et par-là il

entendait la monarchie universelle) est nécessaire au bonheur du monde;

2°. si le peuple romain avait eu le droit d'exercer cette monarchie; 3°.

si l'autorité du monarque dépend de Dieu immédiatement, ou d'un autre

ministre ou vicaire de Dieu. Il décide affirmativement la première

question; il résout dans le même sens la seconde; mais c'est surtout

pour la troisième qu'il s'est fait, parmi les papistes italiens, un

grand nombre d'ennemis. Il y soutient la dépendance immédiate où le

monarque est de Dieu, et borne par conséquent la puissance du pape à son

autorité spirituelle. Il réfute l'un après l'autre tous les arguments

tirés de l'ancien et du nouveau Testament, de la prétendue donation de

Constantin et de celle de Charlemagne, dont s'étayaient les partisans de

la souveraineté temporelle des papes. Il prouve ensuite que l'autorité

ecclésiatique n'est pas la source de l'autorité impériale, puisque

l'église n'existant pas, ou n'opérant point encore, l'empire avait eu

toute sa force; et il le prouve par une argumentation réduite aux termes

du calcul, ou, comme on dit communément, par _A_ et par _B_[746].

[745] Ce traité, écrit en très-mauvais latin (c'était celui

du temps), a été réimprimé plusieurs fois. Il ne se trouve

point dans l'édition de Pasquali, citée ci-dessus; mais il

est dans celle de Zatta, à la fin du dernier volume.

[746] _Sit ecclesia_ A, _imperium_ B, _autoritas sive virtus

imperii_ C. _Si non existente_ A, C _est in_ B, _impossibile

est_ A _esse caussam ejus quod est_ C _esse in_ B; _cum

impossibile sit effectum proecedere caussam in esse. Adhuc, si

nihil operante_ A, C _est in_ B, _necesse est_ A _non esse

caussam ejus quod_ est C _esse in_ B, _cum necesse sit ad

productionem effectus proeoperari caussam, proesertim

efficientem, de qua intenditur_.

Ce livre fit beaucoup de bruit, et il en fit long-temps: près de vingt

ans après la mort du Dante, un légat du pape Jean XXII[747], voyant que

l'antipape Pierre Corvara, établi par l'empereur Louis de Bavière, se

servait de ce livre pour soutenir la validité de son élection, ne se

contenta pas de le prohiber et de soumettre tous ceux qui le liraient

aux censures de l'église, il voulut de plus que l'on exhumât les os de

son auteur, qu'on les jetât au feu, et qu'on imprimât à sa mémoire une

ignominie éternelle. Des gens sensés[748] s'opposèrent à cette violence;

et c'est à ce fougueux légat, plus qu'à la mémoire du Dante, qu'il

épargnèrent une ignominie.

[747] Le cardinal Bertrand du Pujet.

[748] On nomme un certain _Pino della Tosa, et M. Ostagio da

Polentano_. Voyez la vie du Dante, par Boccace.

Un autre ouvrage du Dante, aussi écrit en latin, a donné lieu à des

disputes d'une autre espèce; c'est celui qui a pour titre _de Vulgari

Eloquentiâ_, de l'Éloquence vulgaire[749]. Il n'y avait guère plus d'un

siècle que la langue italienne était née, et déjà elle comptait un

nombre considérable d'écrivains et surtout de poëtes, qui lui avaient

fait faire de grands progrès, et l'un d'eux, dans un ouvrage immortel,

l'avait presque portée au terme où elle devait se fixer. C'était à lui,

sans doute, qu'il appartenait de parler de cette langue, d'apprécier les

hommes qui l'avaient rendue éloquente, et d'en présager les destinées.

Son ouvrage devait avoir quatre livres; mais il n'eut pas le temps de

l'achever, et les deux premiers livres seulement étaient faits lorsqu'il

mourut. Dans le premier, après des considérations générales sur les

langues, telles que l'état des connaissances de son siècle pouvait les

lui permettre, il recherche quel est celui de tous les dialectes

récemment nés dans toutes les parties de l'Italie, qui mérite par

excellence d'être appelé la langue italienne ou vulgaire. Il rejette

d'abord, même du concours, comme trop grossiers et tout-à-fait informes,

ceux des Romains, des Milanais, des Bergamasques et plusieurs autres, à

la base de l'Italie.

[749] Il fut imprimé pour la première fois à Paris, en 1577,

sous ce titre: _Dantis Aligerii præcellentiss. poëtæ de

vulgari Eloquentiâ libri duo, nunc primum ad vetusti et unici

scripti codicis exemplar editi; ex libris Corbinelli_, etc.

Il est inséré dans les deux éditions de Venise, déjà citées,

avec la traduction italienne, dont il sera parlé plus bas.

Les Toscans avaient dès-lors de grandes prétentions à la suprématie du

langage; Dante la leur refuse, et leur reproche avec aigreur des

locutions basses et corrompues comme leurs moeurs; il rejette également

les Gênois, et passant à la partie gauche de l'Apennin, il ne traite pas

moins sévèrement la Romagne, Ancône, Mantoue, Vérone, Vicence, Padoue,

Venise. Il n'est tenté de se laisser fléchir que pour Bologne; mais

quoique le langage y fût meilleur (avantage que cette ville est bien

loin d'avoir conservé)[750] il ne reconnaît point encore là ce vulgaire

italien qu'il cherche. C'est que ce parler, dit-il enfin, n'appartient à

aucune ville en particulier, mais qu'il appartient à toutes, et qu'il

est comme une mesure commune avec laquelle on doit comparer tous les

autres. Il donne à ce parler les titres d'_illustre_, de _cardinal_,

c'est-à-dire fondamental, d'_aulique_, de _courtisan_, et il allégue

pour tous ces titres des raisons qu'il importe peu de savoir. C'est

celui-là qui est par excellence l'italien vulgaire; c'est celui qu'ont

employé dans leurs vers tous les poëtes siciliens, apuliens, toscans ou

lombards, et c'est par cette solution qu'il termine son premier livre.

[750] Il ne faut pas oublier que _Guido Guinizzelli_, l'un

des poëtes les plus élégants du treizième siècle, était de

Bologne: c'est peut-être à lui que Dante fait allusion en cet

endroit.

Dans le second, il examine l'emploi fait et à faire de ce langage, les

matières où il doit être employé, les auteurs qui en ont fait usage, les

genres de poésie qui ne doivent pas en avoir d'autres. Il met au premier

rang l'ode ou _canzone_, et, dans tout le reste du livre, il s'attache à

considérer en détail tout ce qui regarde ce poëme, le style, le nombre

des vers, leurs mesures diverses, l'entrelacement des rimes, la

structure variée de la strophe ou stance, en tirant toujours ses

exemples des poëtes alors les plus célèbres. Il aurait sans doute ainsi

traité de tous les autres genres de poésie, si la mort n'eût mis fin à

ses travaux et à ses malheurs.

Cet ouvrage, resté imparfait, fut inconnu pendant deux siècles. Il en

parut une traduction italienne dans le seizième, et cette publication

causa de violents débats. La langue était alors perfectionnée et fixée.

Les Toscans prétendaient, non sans fondement, que c'était à eux qu'en

appartenait la gloire, qu'en un mot la langue italienne était leur

propre langue. On a vu comment Dante les avait traités dans son livre.

Plusieurs autres particularités de cet ouvrage, et l'idée même qui en

faisait la base leur déplaisaient également: ils prirent le parti de

nier que Dante en fut l'auteur: Gelli, Varchi, Borghini, plusieurs

autres savants critiques soutinrent cette négative. On joignit à la

traduction, la publication du texte même; ils écrivirent contre le texte

et contre la traduction: d'autres en prirent la défense. Les uns

voulaient que la prétendue traduction fût un original qu'on avait fait

exprès pour injurier la langue toscane, et que le prétendu original

latin, ne fût lui-même qu'une traduction; les autres, par un excès

contraire, assuraient que non seulement le texte latin était du Dante,

mais que c'était lui-même qui s'était traduit; et dans le dernier siècle

le savant Fontanini a encore soutenu cette opinion[751]; mais il est

enfin généralement reconnu que l'ouvrage latin est du Dante, et que la

traduction est du Trissin[752].

[751] _Dell' Eloquenza ital._, l. II, c. 22, 23, etc.

[752] Elle est insérée avec le texte latin, dans le tome II

des oeuvres de _Giovan. Giorgio Trissino_, Vérone, 1729,

in-4°., édition que l'on sait avoir été dirigée par le savant

Maffei.

Pour ne rien oublier des productions de ce poëte, il faut rappeler même

sa Paraphrase des sept psaumes pénitentiaux, ouvrage de ses dernières

années, composé en tercets ou _terzine_, comme la _Divina Commedia_,

mais en style aussi languissant et aussi faible que celui de ce poëme

est fort et sublime[753]. On y joint ordinairement ce qu'on appèle le

_Credo_ du Dante; c'est un morceau du même genre et écrit en même style,

composé d'une paraphrase du _Credo_, de l'explication des sept

sacrements, de celle des sept péchés capitaux; enfin, de la paraphrase

du _Pater_ et de l'_Ave_. Tout cela mis à la suite l'un de l'autre,

forme un ensemble très-édifiant sans doute, mais d'une faiblesse

affligeante, et qu'on a peine à croire sorti de la même veine qui

produisait le poëme extraordinaire, dont il nous reste à parler.

[753] On a cru long-temps que cette paraphrase n'avait point

été imprimée, et Crescimbeni n'en parle que comme d'un

ouvrage resté en manuscrit. _Stor. della vulg. poës._, v. I,

l. VI, p. 402. Elle avait été cependant publiée dans un

volume in-4°., où étaient réunis quelques autres écrits de

piété, sans date, ni nom d'imprimeur, mais que le _Quadrio_,

à qui un savant oratorien en donna connaissance, jugea être

d'environ l'an 1480. Voyez ce qu'il en dit _Stor. e rag.

d'ogni poesia_, v. VII, p. 120. Il publia lui-même ces

psaumes, ainsi que le _Credo_, etc., accompagnés du texte

latin, avec des sommaires, des explications et des notes;

Bologne, 1753, in-4°. Pic. Zatta a inséré cette publication

entière du _Quadrio_ dans son édition du Dante, vol. IV,

part. II, à la fin.

Dante avait eu d'abord le projet de composer en latin ce poëme: il

l'avait même commencé; Boccace et d'autres auteurs en rapportent les

premiers vers[754]; mais soit qu'il se défiât d'autant plus de son style

dans cette langue, qu'il connaissait mieux et qu'il étudiait plus

assidûment Virgile; soit qu'il ambitionnât une gloire toute nouvelle, en

écrivant en langue vulgaire un grand ouvrage, ce dont personne n'avait

encore eu l'idée; soit enfin qu'il craignît que la langue vulgaire

s'accréditant tous les jours davantage en Italie, s'il écrivait dans une

langue qu'on ne parlait plus, il ne fût bientôt oublié comme elle, il

changea de pensée, et se mit à écrire en italien. J'ai dit, dans la

notice sur sa vie, qu'il avait commencé son poëme à Florence, et qu'il

en avait fait les sept premiers chants avant son exil. Boccace le dit

expressément. Il rapporte que ces sept chants s'étaient trouvés parmi

les papiers que la femme du Dante avait cachés quand le peuple, excité

contre lui, vint piller sa maison; elle les remit à un assez bon poëte

et historien de ce temps, nommé _Dino Compagni_, intime ami de son mari,

et qui les lui fit passer chez le marquis Malaspina, où il était

réfugié, pour qu'il pût continuer son ouvrage. Ce que Franco Sacchetti

raconte, dans deux de ses Nouvelles[755], de deux aventures que le Dante

eut avec un forgeron et avec un ânier qui, l'un en battant le fer,

l'autre en menant ses ânes, chantaient et estropiaient des morceaux de

son poëme, comme ils auraient fait des chansons des rues[756], prouve

qu'il s'était déjà répandu des copies de ce qu'il en avait fait, et

qu'elles couraient même parmi le peuple. S'il y a dans ces sept chants

quelques passages qui ne peuvent avoir été faits que depuis son exil,

c'est qu'ils furent ajoutés dans la suite, lorsqu'il eut repris son

travail, et à mesure que les circonstances de sa vie lui donnaient

l'idée de placer dans ces premiers chants de nouveaux personnages, ou

des allusions à de nouveaux faits[757].

[754]

_Ultima regna canam fluido contermina mundo,

Spiritibus quoe lata patent, quâ prima resolvunt

Pro meritis cujuscumque suis_, etc.

[755] Nouvelles 114 et 115, éd. de Livourne, sous le titre de

Londres, 1795, t. II, p. 157.

[756] Dante, s'approchant de la boutique du forgeron

chanteur, prit son marteau, ses tenailles, tous ses autres

outils, et les jeta, l'un après l'autre, dans la rue; puis il

dit: «Si tu ne veux pas que je gâte tes affaires, ne gâte pas

les miennes.--Que vous ai-je gâté, reprit le forgeron?--Tu

chantes mon livre, reprit le Dante, et tu ne le dis pas comme

je l'ai fait: ce sont mes outils, à moi, et tu me les gâtes».

Le forgeron, tout en colère, n'ayant rien à répondre, ramasse

ses outils et retourne à son ouvrage; et s'il voulut chanter

ensuite, ce fut les aventures de Tristan et de Lancelot.

Nouv. 114. Une autre fois, se promenant par la ville, le bras

armé, comme on l'avait alors, Dante rencontra un ânier qui,

tout en conduisant devant lui ses ânes, chantait aussi son

poëme; et quand il en avait chanté quelques vers, il

fouettait ses ânes, en disant _arri_! Dante lui donna un coup

de brassard sur les épaules, et lui dit: «Je ne l'ai pas mis

cet _arri_, etc.» nouv. 115.

[757] Pelli, _Memorie per la vita di Dante_.

Il y a eu parmi les auteurs italiens de grandes discussions sur le titre

de ce poëme et sur les raisons qui purent l'engager à intituler

_Comédie_ un ouvrage qui certainement n'a rien de comique. La

Tasse[758], Mafféi[759], et après eux Fontanini[760] paraissent en avoir

donné la véritable explication, qui rend inutile tout le verbiage des

autres dissertateurs. Dans son livre de l'_Éloquence vulgaire_[761]

Dante distingue trois styles différents, le tragique, le comique et

l'élégiaque; il entend, dit-il, par la tragédie le style sublime, par la

comédie celui qui est au-dessous, et par l'élégie le style plaintif, qui

convient aux malheureux. Il est clair, d'après ces définitions, qu'il a

donné à son poëme le titre de _Comédie_ parce qu'il croyoit en avoir

écrit la plus grande partie dans ce style moyen qui est au-dessous du

sublime et au-dessus de l'élégiaque. Il se défiait trop, et de son

propre génie, et de celui de cette langue vulgaire qui n'avait encore

traité que des sujets frivoles, à qui il donnait le premier une

destination plus noble, un caractère et un style assortis à cette

destination nouvelle; c'était un aigle qui ne s'apercevait en quelque

sorte ni de la hardiesse de son essor, ni de la hauteur de son vol. Ses

compatriotes ne tardèrent pas à lui rendre plus de justice qu'il ne s'en

était rendu lui-même.

[758] Dans sa leçon sur le sonnet du Casa: _Questa vita

mortal_, etc.

[759] _Prefat. all' opere del Trissino_.

[760] _Dell' Etoquenza italiana_.

[761] L. II, c. 4.

Aussitôt que d'un trait de ses fatales mains,

La parque l'eût rayé du nombre des humains,

On reconnut le prix de sa muse éclipsée[762].

Son poëme parut, non-seulement si sublime par le style, mais tellement

rempli de connaissances rares, de conceptions profondes, d'abstractions

philosophiques, d'allusions cachées, d'allégories et presque de

mystères, que la république de Florence ordonna par un décret[763] qu'il

fût nommé un professeur payé par le trésor public pour lire et expliquer

ce poëme. Boccace, qui était alors regardé à juste titre comme un des

pères de la langue italienne, fut le premier jugé digne de cet honneur.

Après quelque résistance, il consentit à l'accepter, et moins de deux

mois après le décret[764] il ouvrit le cours de ses explications, un

dimanche dans une église[765]. Il remplit le même emploi jusqu'à sa

mort, arrivée deux ans après[766]; il nous est resté de son travail un

commentaire grammatical, philosophique et oratoire, seulement sur les

seize premiers chants de l'Enfer, et qui ne laisse pas de remplir deux

assez gros volumes. Après Boccace, d'autres furent nommés pour le

remplacer, et l'on compte parmi eux des écrivains d'un très-grand

mérite, tels que Philippe Villani, François Philelphe, etc. Dans des

temps postérieurs, l'académie florentine renouvela en quelque sorte cet

usage. Ses membres les plus distingués se firent gloire d'y lire des

explications, qu'ils appellent _Lezioni_, sur les endroits les plus

difficiles du Dante; la plupart de ces leçons sont imprimées. Il n'est

pas sûr qu'il n'y ait pas dans tout cela beaucoup de fatras, que souvent

même l'auteur expliqué n'en soit devenu plus obscur; mais cela prouve du

moins une admiration qui n'a existé pour aucun autre poëte moderne, et

un enthousiasme soutenu qui honore à la fois et le poëte et sa patrie.

[762] Boileau, _Ép. à Racine_.

[763] Du 9 août 1373.

[764] 3 octobre, même année.

[765]À St.-Etienne, près _le Ponte Vecchio_.

[766] 20 décembre 1375.

Ce ne fut pas seulement à Florence que de tels honneurs lui furent

rendus. Avant la fin du même siècle on voit à Bologne, à Pise, à Venise

et à Plaisance Dante expliqué dans les chaires publiques[767].

[767] A Bologne, en 1375, par _Benvenuto de' Rambaldi da_

_Imola_, qui remplit dix ans cette chaire, et qui a laissé

sur Dante un ample commentaire latin; à Pise, en 1385, par

Fr. _di Bartolo da Buti_, dont on conserve à Florence les

commentaires manuscrits; à Venise, par Gabriel _Squaro_, de

Vérone; à Plaisance, en 1398, par _Filippo da Reggio_. Voy.

Tirab., t. V, p. 398.

Bientôt les copies de son poëme furent dans toutes les bibliothèques

publiques et particulières; et avant même que l'invention de

l'imprimerie en eût pu rendre la multiplication plus grande et plus

rapide, il était partout en Italie l'objet des éloges, des études, des

disputes et des commentaires; l'imprimerie dès sa naissance s'en empara

avec une telle ardeur, que dans la seule année 1472 il s'en fit presque

à la fois trois éditions[768], et qu'on en a depuis compté plus de

soixante: avant la fin du quinzième siècle, il avait déjà paru avec

trois différents commentaires, et il y en a eu plusieurs autres depuis.

Ce serait un bon moyen, pour ne point entendre le Dante, que de les

consulter tous; car la plupart se contredisent, et dans les leçons

qu'ils suivent, et dans les explications qu'ils donnent. Si ce premier

des poëtes modernes jouit, au au moins dans sa patrie, du même respect

que les anciens, il partage avec eux le malheur d'être souvent devenu

moins intelligible par le pédantisme des interprètes et par leur nombre.

[768]À Foligno, à Mantoue et à Vérone.

Un autre sort commun entre lui et les anciens, c'est d'avoir été le

sujet des controverses les plus animées et des plus âcres disputes entre

les savants; elles furent surtout très-chaudes dans le seizième siècle.

Le Varchi y donna le premier sujet, en osant mettre, dans son

_Ercolano_, Dante au-dessus d'Homère. Un certain _Castravilla_,

personnage réel ou supposé, ce qu'on n'a jamais bien pu savoir, pour

venger Homère, mit le poëme du Dante non-seulement au-dessous de

l'_Illiade_ et de l'_Odyssée_, mais au-dessous des plus mauvais poëmes.

Mazzoni lui répondit par une défense en règle du Dante; Bulgarini

l'attaqua par des _considérations_; Mazzoni répliqua par un ouvrage plus

gros que le premier, qui lui attira une forte duplique; d'autres se

jetèrent dans la mêlée, les uns pour, les autres contre; enfin les

écrits qui attaquèrent et qui défendirent alors notre poëte, et ceux qui

l'ont attaqué ou défendu depuis, lui forment dans les bibliothèques

italiennes un cortége imposant et nombreux. Il serait infiniment réduit,

comme tous les cortéges de cette espèce, si l'on n'y voulait admettre

que des éclaircissements utiles, les objections fondées ou les réponses

péremptoires.

Plusieurs auteurs italiens ont voulu découvrir où Dante avait pris

l'idée principale de son poëme; les uns, comme Fontanini[769], pensent

que de son temps il y avait plusieurs vieux romans déjà traduits en

italien, tels que ceux de la Table ronde, des Pairs de France, et celui

de _Guérin_, surnommé _il Meschino_. C'est dans ce dernier qu'un

certain puits de saint Patrice, très-célèbre en Irlande, pouvait avoir

donné au Dante, par sa forme, l'idée de celle de son Enfer. D'autres

croient, avec M. l'abbé Denina[770], qu'il a pu imiter deux de nos

anciens fabliaux du treizième siècle, l'un de Raoul de Houdan, intitulé

Songe ou _Voyage de l'Enfer_[771], où l'auteur feint être descendu et

avoir trouvé des gens qu'il nomme; l'autre, qui a pour titre du

_Jongleur qui va en Enfer_[772], le même M. Denina croit voir dans un

événement arrivé à Florence vers ce temps-là une autre source où Dante

put puiser[773]. Dans une fête publique, donnée pour célébrer l'arrivée

d'un légat du pape, on offrit au peuple un spectacle digne de ce siècle.

On représenta l'Enfer avec ses feux et tous ses supplices. Des hommes

étaient vêtus en démons et d'autres en âmes damnées. Les premiers

faisaient souffrir aux autres diverses sortes de tourments.

[769] _Eloquenza italiana_, liv. II, c. 13.

[770] _Vivende della Letter._, liv. II, c. 10.

[771] Fabliaux ou Contes, par Le Grand d'Aussy, tom. II, p.

27. Je reviendrai plus en détail, dans le chapitre suivant,

sur toutes ces prétendues sources des fictions du Dante.

[772] _Id. ibid._, p. 36.

[773] _Ubi supr._

Le théâtre était au milieu d'un pont de bois jeté sur l'Arno; le reste

du pont était rempli d'une foule de curieux. Il rompit sous le poids, et

il se noya beaucoup de monde, démons, damnés et spectateurs[774]. Ce

triste spectacle put, selon M. Denina, donner au poëte la première idée

de son Enfer; mais cette conjecture ne s'accorde point avec les dates.

L'événement arriva en 1304: Dante avait été banni de Florence plus de

deux ans auparavant, et nous avons vu que dès avant son exil il avait

fait les sept premiers chants de son poëme. Il est beaucoup plus

vraisemblable que ces sept chants, lus par _Dino Campagni_, avant qu'il

les renvoyât à leur auteur, et sans doute communiqués à plusieurs autres

personnes, exaltèrent l'imagination de ceux qui en entendirent parler,

et firent naître l'idée de cette étrange et malheureuse fête[775].

[774] Cet événement est raconté par Jean Villani, 1. VIII, c. 70 de

son Histoire. La fête avait été précédée d'une proclamation qui

invitait à se rendre sur ce pont et au bord de l'Arno, tous ceux qui

voudraient savoir des nouvelles de l'autre monde: l'historien tire

de cette annonce une plaisanterie par laquelle il termine le récit

de cette catastrophe, et qui n'est pas trop assortie au sujet, ni à

la dignité de l'histoire. «Ce qui n'était qu'un jeu et une moquerie,

dit-il, devint une chose sérieuse; et, comme on l'avait proclamé,

beaucoup de gens qui y périrent, allèrent savoir des nouvelles de

l'autre monde». _Siche il giuoco da beffe tornò a vero, come era ito

il bando, che molti per morte n'andarono a sapere dell' altro monde_.

[775] C'est l'avis de M. Simonde Sismondi, dans son Histoire

déjà citée, t. IV, p. 194.

Je m'étonne que jusqu'ici personne n'ait soupçonné une autre origine,

non pas, il est vrai, à la fiction particulière de l'Enfer, mais à la

fiction générale, qui est comme la machine poétique de tout l'ouvrage.

C'est le _Tesoretta_ ou petit Trésor de _Brunetto Latini_, maître du

Dante[776]. L'analyse que j'en ferai, en examinant toutes les sources où

le génie du Dante a pu puiser, ne laissera là-dessus aucun doute.

[776] Un seul auteur italien l'a soupçonné, c'est M. Giam. Corniani,

dans ses _Secoli della Letter. ital._ Il y dit, vol l, p. 196, qu'il

n'est pas improbable que l'idée de l'introduction du poëme ait été

suggérée au Dante par le _Tesoretto_ de son maître _Brunetto Latini_;

mais l'ouvrage de M. Corniani n'a été imprimé qu'en 1804; et c'était

au commencement de cette même année que j'écrivais ceci, et que je le

lisais publiquement.

Quoi qu'il en soit, l'idée générale d'un poëme dont toute l'action se

borne à une espèce de voyage dans l'Enfer, dans le Purgatoire et dans le

Paradis, est nécessairement triste, et paraît au premier coup-d'oeil trop

différente des sujets traités par tous les autres grands poëtes; mais en

convenant de cette tristesse et de cette différence, le judicieux Denina

soutient que cette idée ne pouvait être plus heureuse si l'on considère

les temps où Dante écrivait[777]. J'en suis fâché pour les admirateurs

de ces temps et pour ceux qui, dès que l'on exprime ou son indignation

ou son mépris pour les opinions et les pratiques superstitieuses, crient

que c'est la religion qu'on attaque; mais voici les propres expressions

de ce très-religieux et très-sage écrivain. «Alors, dit-il, à la

crédulité la plus universelle et la plus profonde se joignaient toutes

sortes de vices et de crimes publics et particuliers. Dante ne pouvait

donc manquer de sujets célèbres à représenter dans les scènes de son

poëme. _La superstition dominante_ donnait à ses fictions la plus grande

probabilité». Voyons donc enfin quelles sont ces fictions et quelle est

la conception extraordinaire où elles sont employées. Examinons la

_Divina Commedia_ avec plus d'attention qu'on ne l'a fait jusqu'ici,

mais avec la défiance qu'on doit toujours avoir de soi-même en jugeant

un auteur célèbre, surtout quand cet auteur est étranger.

[777] _Vicende della Letter._, l. II, c. 10.

Histoire littéraire d'Italie (1/9) · 第 16 / 19 题