II

Un professeur de débauche: M. le marquis de Sade.--Le roman de la

femme dépecée vivante.--L'aventure de la maison close de

Marseille.--Satyrographomanie, érotomanie ou folie?--Les prisons du

marquis de Sade.--Sous la Terreur.--De _Justine_ à _Juliette_.--La

morale de l'auteur d'_Aline et Valcour_.--La fin du divin marquis.

La figure du marquis de Sade nous appartient ici. Les filles publiques

de la Terreur peuvent se réclamer de ce maître, de ce dilettante de la

débauche, de ce Shakespeare de l'érotisme, qui a légué son nom aux

siècles en symbole de ce que la dépravation des sens peut imaginer de

plus incohérent et de plus licencieux. N'aurait-il même point été mêlé

aux événements de la Terreur que, malgré tout, le nom du marquis de Sade

s'imposerait ici, tant il est vrai qu'il demeure désormais inséparable

de tout ce qui touche à ce cabinet secret-clinique de l'amour.

Certes, c'est bien de lui qu'on peut dire qu'il a inventé un frisson

nouveau. A ces aimables romans libertins du XVIIIe siècle, dont les

héroïnes semblent parées des grâces molles de Fragonard et de la mièvre

joliesse de Watteau, à ces productions légères, il a opposé les romans

atroces, mélodramatiques et sanguinaires, par lesquels il prétend

enseigner à des temps nouveaux des débauches nouvelles.

Rien de plus extravagant à concevoir que ces deux romans _Justine_ et

_Juliette_[316] qui lui assurent une si solide part d'immortalité.

«Romans ennuyeux», a-t-on écrit. Nous ne partageons pas cet avis. Le

premier moment d'instinctif dégoût surmonté, on est entraîné par cette

imagination éperdue, exaspérée qui invente à chaque page, sinon à chaque

ligne, des supplices nouveaux, des manières de faire l'amour inédites.

[316] «Tout ce que l'imagination la plus délirante, la plus obscène et

la plus sanguinaire peut rêver de plus monstrueux et de plus

révoltant, semble avoir été réuni dans ces deux ouvrages, dont les

principes sont en parfaite analogie avec les tableaux, et dont la

seule conception doit être considérée comme un attentat contre

l'ordre social.» _Galerie historique des contemporains ou nouvelle

biographie dans laquelle se trouvent réunis les hommes morts ou

vivans, de toutes les nations, qui se sont fait remarquer à la fin

du XVIIIe siècle et au commencement du XIXe, par leurs écrits, leurs

actions, leurs talens, leurs vertus ou leurs crimes_; 3e édition;

Mons, Le Roux, libraire, 1827; tome VIII, art. _de Sade_, p. 126.

Ce ne sont qu'aventures périlleuses, sanglantes, assassinats,

égorgements, estrapades, un énorme fracas de tueries que terminent

toujours les débauches et les orgies les plus extraordinaires où les

sexes confondus, mêlés, oubliés, tournoient en une ronde effrénée. «Ah!

quel infatigable scélérat!» s'écrie le brave Jules Janin qui n'en

revient pas et reste confondu de tant d'imagination dans la volupté

atroce, de tant de style luxuriant dans la luxure.

On sent, on devine que le divin marquis prend lui-même plaisir aux

péripéties de son oeuvre, au point que, lorsqu'elles sont superflues, il

les fait naître inutilement, ne résistant pas à l'agrément de s'y

arrêter pendant une page. Ses héros sont formidables de puissance

sexuelle et de cynisme. «Je suis bestialitaire et meurtrier, je ne sors

pas de là», dit tranquillement l'un d'eux, l'Almani de _Justine_[317].

Partant de ce principe, on peut imaginer les tours qu'accomplit cet

Almani. Nous ne l'y suivrons pas.

[317] _La Nouvelle Justine ou les malheurs de la vertu_, ouvrage orné

d'un frontispice et de quarante sujets gravés avec soin; en

Hollande, 1797; tome III, p. 61.

La première édition de _Justine_ parut en 1791, 2 vol. in-8º avec un

frontispice de Chery, en Hollande, chez les libraires associés. Il

semble presque impossible de dresser la liste de toutes les

rééditions qui en furent faites.

Rien cependant, ni dans sa famille, ni dans son éducation, ne

prédestinait le marquis de Sade à cette carrière d'érotomane où il

devait briller d'un éclat incontesté. Il était de cette race probe et

illustre qui avait eu Hugues de Sade, le mari de la belle Laure aimée de

Pétrarque, pour chef. Des ancêtres glorieux avaient porté ce blason «de

gueules à une étoile d'or chargée d'une aigle de sable becquée et

couronnée de gueules», qui fut celui dont le marquis devait sceller ses

lettres de Bicêtre et de la Bastille. Cette illustre lignée comptait un

évêque de Marseille, Paul de Sade; un premier président de parlement de

Provence, Jean de Sade; un grand échanson du pape Benoît XIII, Eléazar

de Sade, dont les services rendus à l'empereur Sigismond ajoutèrent

l'aigle impériale aux armoiries de la race[318]; un premier viguier

triennal de Marseille, Pierre de Sade; un évêque de Cavaillon,

Jean-Baptiste de Sade; un chevalier de Malte, maréchal de camp, Joseph

de Sade; un troisième chef d'escadre, Hippolyte de Sade; un abbé

spirituel et aimable écrivain, François-Paul de Sade[319]; et tant

d'autres, grands seigneurs de province, gentilshommes et ambassadeurs

qui n'ont laissé à l'avenir que le nom de celui qui, seul, leur devait

survivre.

[318] D. A. F. de Sade, _Idée sur les romans_, publiée avec préface,

notes et documents inédits, par O. Uzanne; Paris, 1878, in-12, p.

XIV.

[319] On doit à François-Paul de Sade, abbé d'Uxeuil, des _Mémoires

pour_ (et non _sur_, comme l'écrit M. Uzanne) _la vie de François

Pétrarque, tirée de ses oeuvres et des auteurs contemporains, avec

notes, dissertations et pièces justificatives_; Amsterdam, 1767, 3

vol. in-4º.

Lui était né à Paris, le 2 juin 1740, dans ce noble et magnifique hôtel

des Condé dont, par alliance, il était quelque peu le parent. Ses

études, sur lesquelles on sait peu de chose, se firent dans ce collège

Louis-le-Grand où Camille Desmoulins et Maximilien de Robespierre

devaient nouer une amitié que la politique seule brisa. Il avait là, dit

M. Uzanne, «je ne sais quoi de traînant et de caressant dans la parole

qui attirait vers lui d'une sympathie invincible et cette tournure

bercée sur les hanches, cette grâce mollement féminine qui lui

procurèrent, dès l'internat, ces amitiés honteuses sur lesquelles on ne

saurait insister[320]».

[320] Préface de l'_Idée sur les Romans_, p. XV.

On ne saurait plus nettement accuser de Sade, dès son jeune âge, de

sodomie. S'il s'en est flatté par la bouche des héros de ses livres, il

convient toutefois d'observer que ses hommages publics et connus

allèrent surtout aux femmes et que celles-ci seules, à l'exclusion de

tous hommes, devaient jouer un rôle prépondérant dans le roman

passionnel de sa vie agitée.

De Sade ne s'éternisa pas au collège. Sans que rien ne l'eût encore

désigné à l'attention de la justice, ou des amateurs de scandale, il

prit service dans les chevau-légers en qualité de sous-lieutenant au

régiment du Roy. La guerre de Sept Ans le trouva capitaine de cavalerie

sur les bords marins où s'était arrêtée la grandeur de Louis XIV. Mais

c'étaient d'autres lauriers que ceux de la guerre que le jeune homme

méditait de cueillir. Il revint d'autant plus volontiers à Paris que son

père venait de lui céder sa charge de lieutenant général de la Haute et

Basse-Bresse. Tel il faisait un parti fort convenable. Aussi

l'accueillit-on sans déplaisir dans le salon de M. Cordier de Montreuil,

seigneur de Launay et président de la Chambre de la Cour des Comptes.

C'est là que le jeune de Sade--il avait vingt-trois ans--fit la

rencontre de deux jeunes filles, jolies et piquantes plutôt que belles,

désireuses de s'évader de ce milieu un peu austère, à condition que ce

fût au bras d'un beau jeune homme. Cet idéal, le marquis de Sade le

représentait à merveille. Aussi les deux jeunes filles, Renée-Pélagie,

l'aînée, et Louise, la cadette, tombèrent-elles amoureuses de lui. Ce

fut l'aînée qu'il épousa, le 17 mai 1763, à l'église Saint-Roch, en

réservant son coeur à la cadette. Ni l'un ni l'autre ne devaient

l'oublier.

S'il serait exagéré de dire que la nouvelle marquise de Sade fut

heureuse, il le serait non moins d'assurer qu'elle fut malheureuse. Dans

ce ménage où elle apportait un amour total, absolu, son mari ne faisait

preuve que d'une courtoisie aimable, n'oubliant pas que, si ses

préférences allaient à la cadette, il n'avait épousé l'aînée que par la

contrainte de Mme de Montreuil, par raison enfin. Ce fut donc une union

médiocre, terne, grise; un ménage où la grande flamme de l'amour

n'éclaira pas les tendresses et qui ne pouvait accorder à M. de Sade les

multiples satisfactions qu'il avait espéré recueillir.

[Illustration: Le Marquis de Sade, d'après une estampe curieuse de la

Restauration.]

Il le prouva bientôt.

A Arcueil, il avait, comme tous les gens de son monde, une petite

maison, une folie, servant à de galants rendez-vous et à d'amoureux

badinages. Ce fut, sans doute, un peu plus que cela qu'il y chercha, car

des plaintes parvinrent au Châtelet, au lieutenant de police, et on

envoya M. de Sade au donjon de Vincennes méditer sur les inconvénients

des plaisirs extra-conjugaux.

Cela se passait quelques semaines après son mariage. On voit qu'il

n'avait guère perdu de temps.

C'est ici qu'entre en scène sa femme, sa femme méprisée, trahie,

abandonnée, mais amoureuse toujours. Ce qu'elle fera pour ce mari

indigne en cette occasion, elle le fera toute sa vie jusqu'à l'heure où

la Révolution le libérera. Son activité, son dévouement, ses soins, ses

démarches, elle les prodiguera sans relâche. «Pour tout le monde, son

mari fut un monstre, mais non pour elle, écrit M. Ginisty qui lui a

consacré une pénétrante étude. Flétri, condamné, convaincu de vices et

de crimes immondes, il demeura, à ses yeux qui ne se voulaient point

désiller, l'époux à qui elle devait son affection sans borne[321].» Ce

fut donc grâce à elle qu'à la fin de 1763, le marquis de Sade dut d'être

relâché. C'est mal le connaître que de le croire un seul instant

véritablement reconnaissant, malgré les lettres humiliées, les promesses

repentantes qu'il prodigue comme il prodiguera plus tard ses atrocités

érotiques. Le voici libre et rien ne lui est plus pressé que de courir à

de nouvelles aventures. En la Beauvoisin, gourgandine d'opéra et

tenancière de tripot, il trouve une digne acolyte. Que la marquise lui

donne un fils, le 27 août 1767, peu importe. Les attraits déjà flétris

de la Beauvoisin ont d'autres charmes pour lui, et un an ne s'écoule pas

que le marquis de Sade se trouve le héros du premier de ses

retentissants scandales.

[321] Paul Ginisty, _La Marquise de Sade_; Paris, 1901, _préface_.

Un soir de 1768, le 3 avril exactement, le marquis rencontra place des

Victoires une femme, «loup à jeun cherchant aventure». Sans doute,

était-il dans de mêmes dispositions d'esprit, mais pour d'autres motifs

que la femme qui était pauvre et avait faim, peut-être. Il la décida

assez facilement à l'accompagner dans sa petite maison d'Arcueil. Là,

que se passa-t-il? C'est une histoire bien embrouillée à plaisir, bien

obscurcie avec trop de facilité. Ayant fait mettre nue cette femme qui

se nommait Rose Keller, le marquis l'aurait attachée sur une table de

dissection et se serait apprêté à la dépecer vivante. C'est là ce

qu'assure Restif de la Bretonne[322], et c'est là précisément ce qui

rend le conte suspect pour qui connaît la rivalité des deux grands

érotiques. La marquise du Deffant prétend que le marquis _déchiqueta_ la

femme. La suite de l'aventure prouve que les blessures de Rose Keller

étaient moins graves qu'on ne les disait. On peut supposer que de Sade,

dont «l'érotisme sanguinaire fut plus virtuel que réel et se manifesta

plutôt par des écrits que par des actes[323]», se sera livré devant Rose

Keller à une de ces mises en scène, un peu terrifiantes et puériles à la

fois, qu'il affectionnait et dont il encombra par la suite jusqu'aux

moins libertins de ses romans.

[322] Restif de la Bretonne, _Les Nuits de Paris ou le spectateur

nocturne_, à Londres et à Paris, 1788-1789, 194e nuit.

[323] Docteur Cabanès, _Le Cabinet secret de l'histoire_, tome III,

_La Folie du divin marquis_, p. 305.

Mais ce qui se lit sans terreur ne se contemple pas toujours sans

épouvante, et Rose Keller n'était point habituée à de pareilles

émotions. Laissant là ses hardes, nue et échevelée, elle sauta par la

fenêtre, hurla, cria et ameuta Arcueil autour de la petite maison du

marquis. Ce genre de scandale confine au chantage. Probablement, Rose

Keller, enveloppée de ses seuls cheveux, au milieu des paysans

goguenards et indignés, en entrevit-elle la possibilité. Ce qui le fait

penser, c'est qu'elle consentit à retirer sa plainte moyennant 2000

livres. Mais le tapage n'en avait pas moins eu sa répercussion à Paris,

et, quoi qu'on en dise, la justice n'était pas toujours boiteuse en ces

temps, car deux mois après le scandale d'Arcueil, le Châtelet de Paris

condamnait le marquis à 200 livres d'amende au bénéfice des pauvres

prisonniers. En même temps, on le transférait à Lyon à la prison de

Pierre-Encise.

[Illustration: La marquise de Sade.]

Une fois encore, la marquise devait abréger la détention de son mari et

une fois encore celui-ci devait-il lui réserver, comme après chaque

libération, un gage éclatant et public de son ingratitude.

Après six semaines passées dans la geôle lyonnaise, le marquis

retrouvait sa femme et la famille de Montreuil au château de La Coste.

Louise, la soeur de la marquise, était là aussi, et en sa présence, de

Sade sentit en lui, du fond de son coeur inapaisé, remonter cet amour

violent que le mariage avec Renée-Pélagie était venu contrarier et

briser cinq ans auparavant. Cette fois, il ne retrouvait plus la jeune

fille de seize ans du salon de la rue Neuve-du-Luxembourg, mais une

jeune femme dans tout le radieux éclat de ses vingt et un ans. C'était

la créature faite pour l'amour et la volupté, admirablement

proportionnée, d'un teint pur, aux lèvres un peu fortes qui décèlent

tout ce qu'une chair a de passionné, et à qui cette beauté ajoutait un

charme tentateur de plus au souvenir de l'amour d'autrefois.

Toujours aveugle, toujours aussi ridiculement mais admirablement

illusionnée, la marquise de Sade ne vit ni ne devina le nouveau malheur

qui allait s'abattre sur elle.

Un matin, ni sa soeur ni son mari n'apparurent au déjeuner. Un sombre

pressentiment la chassa vers les appartements: ils étaient vides.

Le marquis de Sade avait enlevé Mlle Louise de Montreuil. Jamais coup

aussi rude ne frappa la pauvre femme.

Au milieu de la nuit, le marquis avait pénétré dans la chambre de sa

belle-soeur. Réveillée en sursaut, elle l'avait vu se dresser devant

elle, égaré, suppliant. Sans elle, avait-il assuré, il ne pouvait point

vivre, elle seule pouvait le retirer du gouffre de perdition où son

amour malheureux pour elle l'avait entraîné. Qui sait si la jeune femme

ne crut pas aux protestations du merveilleux menteur? Sans doute, elle

n'ignorait pas qu'il l'avait préférée jadis à sa soeur, et qu'elle

serait aujourd'hui sa femme si Mme de Montreuil n'avait exigé le mariage

de l'aînée. Crut-elle son repentir sincère? Nous préférons supposer

qu'elle n'avait pas cessé d'aimer ce beau-frère indigne, dont le seul

crime avait été d'aimer d'une manière non tolérée par les usages, les

moeurs et les lois. Le marquis de Sade n'eut pas à l'implorer longtemps.

Debout, elle fut vite vêtue, empressée à rassembler quelques robes,

quelques menus objets. Par les couloirs déserts du château endormi, les

deux amants se glissèrent. Une berline attendait, au bout de l'allée

principale, sur la route. Louise monta la première; le marquis jeta un

ordre au cocher et la voiture, au grand galop, partit dans la nuit,

gagnant la route d'Italie. Ce n'était pas que l'amour que le divin

marquis allait chercher au delà des frontières, mais encore sa sécurité.

Il avait jugé plus agréable de gagner celle-ci en compagnie de celle-là.

En effet, en cette année 1772, il était sous le coup d'une grave

accusation. S'étant rendu, le 27 juin, dans une maison de prostitution

de Marseille, il avait offert aux pensionnaires du lieu des bonbons à la

cantharide[324]. Nous n'avons pas à en détailler ici les effets[325]. Le

scandale avait été plus grand encore que celui créé par Rose Keller. Les

filles publiques s'étaient, pendant toute la nuit, livrées aux excès

tumultueux et érotiques que les bonbons du marquis devaient

nécessairement produire. Ayant joui du spectacle, il avait plié bagage

et était retourné à La Coste pour attendre la suite des événements.

[324] Le comte de Montgaillard (_Souvenirs_, p. 73), dit que ces

bonbons furent servis dans un bal donné aux dames de Marseille. Il

ne dit pas quelles dames, mais nous savons que le marquis n'avait

pas poussé l'audace au point d'en régaler des dames de la meilleure

société.

[325] «Les femmes les plus sages n'ont pu résister à la rage utérine

qui les travaillait.» Bachaumont, _Mémoires_, 25 juillet 1772.

La condamnation du Grand Châtelet, sa détention à Lyon, tout cela

l'avait désormais rendu prudent. Aussi avait-il jugé bon de prendre les

devants, et c'est pourquoi la marquise avait à la fois perdu son mari et

sa soeur.

Le 3 septembre suivant, le marquis de Sade et le domestique qui

l'accompagnait, étaient condamnés à mort. Aussi rigoureuse qu'elle fût,

cette sentence ne surprit personne, car, amplifiée, grossie

démesurément, exagérée comme le sont toutes les aventures scandaleuses,

celle de Marseille avait défrayé toutes les conversations.

Mais c'était bien d'elle que s'inquiétait en ce moment le marquis! Sous

la clémence hivernale du beau ciel italien, il promenait alors son amour

vainqueur, cette belle Louise de Montreuil, soumise à tous ses désirs,

humble devant tous ses caprices, l'aimant comme sa soeur avait aimé

l'homme cynique à qui elle s'était abandonnée.

Elle se trouvait avec lui, en décembre 1772, dans le Piémont quand la

police sarde, traquant M. de Sade, l'arrêta à Chambéry. On reconduisit

Louise en France où les portes d'un couvent se fermèrent sur elle,

tandis que son amant se voyait transféré au château de Miolans. Après

l'ivresse de la liberté, il allait connaître la plus sinistre, la plus

lugubre des prisons féodales de l'ancienne France. Il y entra, peut-être

avec dépit, mais avec l'espérance de la quitter bientôt et pour ce, une

nouvelle fois, il s'adressait à sa femme.

La triste créature, si cruellement frappée et trompée, semblait avoir

oublié le crime de son mari et la faute de sa soeur. Avec une activité

dont elle avait déjà donné des preuves lors des premières incarcérations

du marquis, elle se mit à l'oeuvre, leva une troupe, organisa l'évasion,

et ce avec une telle confiance dans sa réussite, une telle ingéniosité

dans les moyens que, dans la nuit du 1er au 2 mai 1775, le marquis de

Sade sortait sans difficulté de la terrible prison.

Cette fois, il s'appliqua à se cacher avec soin étant donné qu'il était

sous le coup de la condamnation capitale pour l'affaire de Marseille.

Mais quelques précautions qu'il prît, il ne put échapper à la

surveillance dont étaient l'objet les filles publiques, ordinaires

occupations de ses heures de voyage à Paris. Le 14 Janvier 1777, on le

surprit au lit de l'une d'elles. Séance tenante, on le mit en cabriolet

et on le conduisit au donjon de Vincennes. La marquise de Sade se remit

en campagne, sollicitant cette fois la revision du jugement par

contumace de 1772[326]. L'année suivante, ces sollicitations furent

couronnées de succès et la revision ordonnée. Transféré à Aix en juin

1778, de Sade vit le jugement cassé le 30 juin et les griefs retenus

contre lui écartés. La peine de mort se transformait en une

admonestation, une interdiction de séjour de trois ans à Marseille et

une amende de 50 livres. Le jugement n'oubliait qu'une chose: sa

liberté. Cette fois encore c'était de sa femme qu'il en devait recevoir

le présent. Le procès terminé, les policiers se remirent en route pour

Vincennes avec le marquis. Le soir du 5 juillet 1778, arrivés à Lambesc,

aux environs d'Aix, tandis que ses gardiens dînaient, le marquis

disparaissait. Tout avait été préparé par la marquise pour le cacher. Il

demeura introuvable jusqu'en avril 1779. A ce moment, il retomba aux

mains des policiers qui, plus prudents, l'amenèrent à Vincennes où la

surveillance devait rendre impossible toute évasion.

[326] Voici une des lettres qu'elle adressait pour cet objet au comte

de Vergennes:

Monsieur,

«L'excès des malheurs dont je suis accablée ne me permets pas de me

présenter à vos yeux; c'est de ma retraite profonde que j'ose

implorer et attendre avec confience de vos bontés et de votre

justice la réhabilitation de l'honneur de mon mari et de mes

enfants, si injustement flétri par un jugement dont nous sollicitons

aujourd'hui aux pieds du throsne l'anéantissement.

«J'ai l'honneur d'être très respectueusement, Monsieur, votre très

humble et très obéissante servante.

«Cordier de Montreuil, marquise de Sade.»

_A Paris, le 23 septembre; au monastère des Carmélites, rue

d'Enfer._

Comme aucun incident particulièrement remarquable ne troubla ces longues

années d'emprisonnement, nous pouvons nous demander dans laquelle de ces

trois catégories, satyrographomanie, érotomanie ou folie, on peut

classer le divin marquis.

Avec le docteur Cabanès[327], nous n'hésitons pas à lui reconnaître la

première de ces désignations. Il est hors de doute que, quoique enfermé

comme fou, le marquis de Sade ne le fut guère, ne le fut jamais. Tout,

au contraire, plaide en faveur de sa pleine raison, de sa vive

intelligence. _Justine_, c'est l'oeuvre d'un satyrographe et non d'un

dément; _Juliette_ est due à une plume folle d'érotisme, mais folle que

de cela. Sans les prisons du marquis, nous n'aurions jamais été dotés de

ces livres, les aventures de la liberté lui plaisant davantage que la

littérature de la captivité. En elle, il déversa le trop-plein de son

activité luxurieuse, ce fut le dérivatif nécessaire à ses longs et

mortels loisirs. Ce n'est pas impudemment qu'un homme compte les jours,

les semaines, les mois, les années sans savoir quand les portes de la

geôle s'ouvriront pour lui. Aussi, le caractère du marquis de Sade,

naturellement susceptible, exigeant, s'aigrit-il au point de lui faire

commettre à l'égard de son admirable et pauvre femme les plus cruelles

injustices. Tandis qu'il rédigeait les aventures épouvantables de ses

héros, elle s'ingéniait à satisfaire ses moindres désirs, à lui envoyer

ces mille petites choses chères à l'homme isolé, livres, liqueurs,

pâtisseries. Il la remerciait à peine, punissant ce merveilleux

dévouement par de longs silences. «Ton silence me tue, lui

écrivait-elle, il n'est sorte de chose que je me fourre dans la tête.»

Et de sa belle écriture volontaire et impérieuse, il écrivait en marge

de la tendre missive: «Et moi dans le c...[328]» Elle, cependant,

pitoyable Antigone ployée et inclinée devant cet effroyable OEdipe de la

débauche, se multipliait, associait son amie, Mlle de Rousset, à son

dévouement déconcertant.

[327] Docteur Cabanès, _ouvr. cit._, tome III, p. 306.

[328] Lettre du 9 septembre 1779, reproduite par P. Ginisty, _vol.

cité_, p. 61.

Cette Mlle de Rousset était une Méridionale vive et spirituelle. Elle

seule osait tenir tête au terrible marquis, mais en plaisantant, et lui

faire remarquer l'indignité de ses reproches à l'égard de sa femme. Il

se piqua au jeu, répondit et une longue correspondance s'engagea. M.

Ginisty en a publié de nombreux extraits. Elle est édifiante. Du fond de

son cachot, M. de Sade avait trouvé le moyen de trahir une fois encore

sa femme. Elle ne tarda pas à s'en apercevoir, resta confondue en

reconnaissant sa rivale dans son amie, et, forte et décidée pour la

première fois, lui ferma sa porte.

[Illustration: La suave Emilie sur la charrette.]

Le 29 février 1784, M. de Sade fut transféré à la Bastille. Il y écrivit

son fameux roman _Aline et Valcour_[329], recevant les visites de sa

femme avec une sorte de rancune méchante, mais accueillant mieux ses

envois, comme celui du 24 mai où elle lui adressa une paire de draps,

dix-neuf cahiers de papier, une demi-livre de pâte de guimauve, une

bouteille d'encre, une bouteille d'orgeat, une boîte de pastilles de

chocolat[330]. Il consommait d'ailleurs énormément de papier, car douze

jours plus tard, avec six coiffes de bonnet et des volumes, sa femme lui

adressait encore vingt et un cahiers de papier réglé,--le papier de

_Justine_!--six grosses plumes taillées et six plumes de coq.

[329] «_Aline et Valcour ou le roman philosophique, écrit à la

Bastille un an avant la Révolution_, par le citoyen S...; Paris,

Girouard, libraire, 1793; 8 vol. petit in-12º, et Paris, Maradan,

1795, 8 parties in-18º, avec figures et le frontispice renouvelé. On

nous dit avoir vu des exemplaires sous la même date publiés par Mme

veuve Girouard, sous le nom du citoyen Sade, et précédés d'une

épigraphe de sept vers latins empruntés à Lucrèce. Il parut plus

tard deux copies abrégées d'_Aline et Valcour_ sous les titres de

_Valmor et Lydia ou Voyage autour du monde de deux amants qui se

cherchent_; Paris, Pigoreau ou Leroux, an VII, 3 vol. in-12º; et

_Alzonde et Karadin_; Paris, Cercoux et Moutardier, 1799, 2 vol.

in-18º.» O. Uzanne, _vol. cit._, pp. XXXV, XXXVI.

[330] _Répertoire ou Journalier du Château de la Bastille à commencer

le mercredi 15 mai 1782_; publié par feu M. Alfred Begis, 1880.

[Illustration: Une lettre de la marquise de Sade avec des annotations

manuscrites du divin marquis.

(_Archives de l'Arsenal._)]

M. de Sade resta près de six ans à la Bastille. Ayant tenté un jour, du

haut de la plate-forme de la tour où il se promenait, d'ameuter les

passants, il fut transféré dans la nuit du 3 au 4 juillet 1789 à

l'hospice de Charenton. Dix-jours plus tard, la Bastille était prise.

L'incartade de mai valut au marquis de rester un an de plus prisonnier.

Ce ne fut, en effet, qu'en mars 1790, que la Constituante rendit son

décret sur les détenus par lettres de cachet. Le 23 mars, M. de Sade

sortit de prison et, le 9 juin suivant, pour récompenser sa femme de son

amour et de sa fidélité, il divorçait.

[Illustration: LIBERTÉ FRATERNITÉ]

C'était une autre société que le marquis retrouvait en sortant de

prison. Les gens de son monde avaient passé la frontière, et les filles

d'opéra ne se lamentaient pas qu'en chansons sur leur départ:

Adieu donc mon équipage,

Mes bijoux, mon étalage;

Plus d'abbés ni de marquis,

Leur peine, hélas! me désole,

Mais un danseur me console,

Et nuit et jour je lui dis:

Eh zic, et zic, et zoc,

Et fric, et fric, et froc,

Quand les boeufs vont deux à deux

Le labourage en va mieux[331].

[331] _Actes des Apôtres_, nº 65.

Le marquis, avant tout, avait le souci de sa liberté. D'autre part,

l'ancien régime avait fait assez en sa défaveur pour le trouver au

premier rang des ennemis de la monarchie. Tout en répudiant son titre de

marquis pour prendre celui de citoyen Sade, il s'occupait de faire jouer

les pièces qu'il composa à la Bastille. En novembre 1791, le Théâtre

Molière donnait un drame en trois actes de lui: _Oxtiern ou les malheurs

du libertinage_, et faisait heureusement augurer du succès qui ne

manquerait pas d'accueillir sa comédie en cinq actes en vers: _Le

Misanthrope par amour ou Sophie et Desfrancs_, reçue à l'unanimité, en

1790, à la Comédie-Française.

Mais il avait à faire expier à la royauté abattue ses longues années de

prison, et la politique lui fournit le moyen de déclamer contre les

«tyrans et leurs suppôts». La section des Piques (ancien quartier de

Vendôme) l'avait élu comme secrétaire, et il s'y montrait parmi les non

moins fougueux. Quand, au lendemain de l'assassinat de Marat, on plaça

au bureau du Comité de la section le buste de l'Ami du Peuple tombé sous

le couteau de la fille Corday, le citoyen de Sade l'orna d'un quatrain

de sa façon:

Du vrai républicain unique et chère idole,

De ta perte, Marat, ton image console.

Qui chérit un si grand homme adopte ses vertus.

Les cendres de Scévole ont fait naître Brutus[332].

[332] Publié par Taschereau, _La Détention du marquis de Sade; Revue

Rétrospective_, tome I, 1833, p. 257 (_note_).

Il rédigeait, en outre, des pétitions, des réclamations, des motions,

tout en tenant un certain train de maison.

Il habitait alors un fort bel appartement rue Neuve-des-Mathurins[333],

nº 871, qu'il quitta pour la rue du Pot-de-Fer-Saint-Sulpice, où une

femme inconnue et sur laquelle on manque de renseignements cohabitait

avec lui. Il la nommait Justine dans l'intimité.

[333] C'est l'adresse que donne une lettre du 16 mars 1793 adressée

aux Comédiens Français et conservée aujourd'hui dans les archives de

la Comédie-Française.

Vers la fin de l'an II, le 6 décembre 1793, cette vie, en somme

tranquille, fut troublée. Pour un motif encore mal connu, le citoyen

Sade était devenu suspect. On l'enferma aux Madelonnettes[334] qu'il

quitta bientôt pour les Carmes et la prison de Picpus. Cette fois, la

détention fut courte. On le trouve libéré en octobre 1794, et pendant

sept ans, il jouira, pour la dernière fois, du plus long laps de temps

de liberté. Le 5 mars 1801 devait en marquer le dernier jour.

[334] En 1866, pour le percement de la rue Turbigo, cette prison,

située rue des Fontaines, nº 12, fut démolie. Cette prison était

autrefois le couvent de la Madeleine. Ch. Virmaître, _vol. cit._, p.

284.

Le marquis de Sade s'était avisé de raconter, à sa manière, la fortune

de quelques personnages de la Révolution haussés au premier rang des

grands fonctionnaires pendant le Consulat. Il n'avait su résister au

désir de persifler les hommes du jour qui en étaient aussi les

puissants. Un roman s'était chargé d'exprimer ses idées à cet égard. Ce

fut _Zoloé et ses deux acolythes_[335]. Joséphine, sous le nom de Zoloé,

en était la principale héroïne. Le portrait qu'il en traçait avait, au

moins, le mérite de la ressemblance si les aventures manquaient, elles,

de vraisemblance: «Zoloé a l'Amérique pour origine[336], disait-il. Sur

les limites de la quarantaine, elle n'en a pas moins la prétention de

plaire comme à vingt-cinq.» Et il signalait, ce que les événements ont

si bien prouvé depuis, «l'ardeur la plus vive pour les plaisirs», et son

«avidité d'usurier pour l'argent». A côté d'elle, Mme Tallien--Laureda

dans la circonstance,--se voyait caractérisée dans une phrase: «Elle est

tout feu et tout amour.» De cette découverte, le marquis de Sade n'avait

pas tout le mérite. Les déportements amoureux de la fille Cabarrus

n'avaient-ils pas fait la joie de la chronique scandaleuse? La troisième

acolyte était cette Mme Visconti dont Berthier, le futur prince de

Wagram, devait faire sa maîtresse après lui avoir élevé un autel garni

de son portrait, pendant la campagne d'Egypte, sous sa tente

militaire[337]. Pour le marquis de Sade, Mme Visconti s'appelait

Volsange, Barras devenait Sabar, et Bonaparte d'Orsec. C'était là

s'attaquer à qui n'entendait guère la plaisanterie. Bonaparte, en ce

temps, aimait encore la créole qui devait en faire un mari trompé

outrageusement. Aussi ne permettait-il point que l'on touchât à l'objet

de son encore neuve idolâtrie.

[335] «_Zoloé et ses deux acolythes ou quelques décades de la vie de

trois jolies femmes; histoire véritable du siècle dernier par un

contemporain_; à Turin (Paris), chez tous les marchands de

nouveautés; de l'imprimerie de l'auteur, thermidor an VIII, in-12,

frontispice gravé non signé. Cet ouvrage satirique et obscène est

dirigé contre Joséphine de Beauharnais, épouse de Bonaparte, et Mmes

Tallien et Visconti. Le frontispice représente ces trois héroïnes...

Ce fut sur le rapport qu'on lui fit de ce libelle que Bonaparte,

premier Consul, donna l'ordre d'enfermer à jamais, comme fou

furieux, le citoyen Sade à Charenton.» O. Uzanne, _vol. cit._, pp.

XXXVII, XXXVIII.

[336] «Je suis Américaine...» écrivait Joséphine, alors épouse

d'Alexandre de Beauharnais, dans une lettre à Vadier, président du

Comité de Sûreté générale sous la Terreur, en faveur de son mari (28

nivôse an II-17 janvier 1794). Nous avons publié cette lettre _in

extenso_ dans notre volume, _Anecdotes secrètes de la Terreur_.

[337] Sur cette liaison de Mme Visconti, femme de l'ambassadeur de la

République cisalpine, Mme d'Abrantès donne de curieux détails. Elle

écrit de cette femme du grand demi-monde de l'époque: «Elle avait

des traits délicats, mais réguliers; un nez surtout qui était bien

le plus joli des nez. Il était légèrement aquiliné et cependant un

peu relevé à son extrémité, où l'on distinguait une fente presque

imperceptible. Ses narines mouvantes donnaient en même temps au

sourire de Mme Visconti une finesse impossible à peindre. Elle avait

d'ailleurs des dents rangées comme des petites perles, et ses

cheveux très noirs, parfaitement relevés dans le goût antique le

plus pur... Mme Visconti se mettait bien. Elle avait eu, comme les

femmes élégantes de cette époque, le bon esprit de ne prendre des

modes grecques et romaines que ce qui était _seyant_ et _séant_...

Ce pauvre Berthier en était tellement _affollé_, dans ce temps là,

qu'il en perdait le boire, le manger et le dormir... Berthier était

parti désespéré pour l'Egypte... à genoux, devant le portrait de sa

divinité, il pleurait...» _Mémoires de Madame la duchesse

d'Abrantès_; Paris, 1835, tome II, pp. 55, 56, 57.

Le 5 mars 1801, le marquis fut arrêté. Il ne lui servait de rien d'avoir

appelé Bonaparte, dans _Zoloé_, «le soleil de la patrie» et le «héros

sauveur de la France[338]». Le héros sauveur l'expédiait à

Sainte-Pélagie et de là à Bicêtre qu'il ne quitta, le 26 avril 1803, que

pour Charenton[339].

[338] _Idée sur les romans_, réédition de 1878, p. 30.

[339] L'auteur de la note sur le marquis de Sade, dans la _Galerie

historique_, tome VIII, p. 126, après avoir conté qu'il y recevait

beaucoup de visites, explique ainsi ce transfert: «Certaines visites

inspiraient de la défiance, et bientôt après la police de Paris

acquit la certitude, par une visite ordonnée dans sa chambre à la

suite de déclarations faites par quelques-unes des personnes qui

avaient obtenu l'autorisation de venir le voir, que joignant

l'exemple au précepte, cet homme exécrable se livrait, au fond de sa

prison, sur les malheureuses qui se sacrifiaient à lui, à prix d'or,

aux monstrueuses et sanguinaires débauches qu'il avait décrites dans

ses ouvrages. On trouva les instruments de ses crimes dans les

matelas et les paillasses de son lit, encore tachés de sang. L'ordre

fut donné le même jour de le transférer à Bicêtre.» Cette dernière

phrase contient une erreur. C'est de Bicêtre que le marquis de Sade

fut transféré à Charenton. Quant au fait des instruments de torture

trouvés sous son lit, aucun document de l'époque ne le confirme.

C'est de ces derniers lieux de détention que partirent, nombreuses,

incessantes, pourrait-on dire, ses protestations contre la paternité de

_Justine_, «dont il n'était pas fâché au fond qu'on sût qu'il était

l'auteur[340]», assure un contemporain. Quoi qu'il en soit, nous ne

pouvons qu'enregistrer ses démentis et rester sceptique quant à leur

véracité.

[340] _Galerie historique, vol. cit._, p. 126.

La Collection Gustave Bord, vendue en 1906[341], contenait deux de ces

lettres de protestation, l'une datée de Versailles, 24 fructidor an VII,

l'autre du 20 fructidor, vraisemblablement an VIII ou IX. Dans cette

dernière, il s'étonnait que M. de Quenet avait pu promettre de sa part

un exemplaire de _Justine_. Déconseillant à son correspondant de lire ce

très mauvais livre, il ajoutait: «Il fait frémir et si j'avais eu dans

un moment de délire le malheur de le créer, j'aurais assez de raison

aujourd'hui pour couper la main qui l'aurait écrite.» Précédemment

encore, dans une lettre du 24 fructidor an III (17 septembre 1795)[342],

il protestait non moins véhémentement: «Il circule dans Paris,

écrivait-il, un ouvrage informe ayant pour titre _Justine ou les

malheurs de la vertu_; plus de deux ans auparavant, j'avais fait

paraître un roman de moi intitulé _Aline et Valcour ou le Roman

philosophique_. Malheureusement pour moi, il a plu à l'exécrable auteur

de _Justine_ de me voler une situation, mais qu'il a obscénisée,

luxuriosée de la plus dégoûtante manière. Il n'en a pas fallu davantage

pour faire dire à mes ennemis que ces deux ouvrages m'appartenaient.»

[341] _Catalogue d'autographes N. Charavay, mai 1906._ La 1re lettre

est portée sous le nº 196, la seconde sous le nº 186.

[342] Lettre inédite du marquis de Sade, collection de M. Font...

vendue en 1861, signalée par M. O. Uzanne, vol. cit., pp. XXIX, XXX.

Les ennemis du divin marquis avaient-ils tort?

En l'an VIII, nouvelle protestation, mais cette fois solennelle et

publique, placée en tête des _Crimes de l'Amour_[343]. C'était la

défense dédaigneuse et méprisante: «Qu'on ne m'attribue donc plus... le

roman de _J..._, jamais je n'ai fait de tels ouvrages, et je n'en ferai

sûrement jamais, il n'y a que des imbéciles ou des méchans qui, malgré

l'authenticité de mes dénégations, puissent me soupçonner ou m'accuser

encore d'en être l'auteur, et le plus souverain mépris sera désormais la

seule arme avec laquelle je combattrai leurs calomnies.» Plus tard,

détenu pour _Zoloé_, il se défendait encore de _Justine_, écrivant au

ministre de la justice: «On m'accuse d'être l'auteur du livre infâme de

_Justine_. L'accusation est fausse, je vous le jure au nom de tout ce

que j'ai de plus sacré[344].»

[343] _Les Crimes de l'amour ou le délire des passions; nouvelles

héroïques et tragiques, précédé d'une idée sur les romans et orné de

gravures_, par D. A. F. Sade, auteur d'_Aline et Valcour_; Paris,

chez Massé, an VIII, 2 vol. in-8º.

[344] _Sade, homme de lettres, au ministre de la justice_; Pélagie, ce

30 floréal an X; publié par Taschereau, _Revue Rétrospective_, tome

I, 1833, pp. 256, 257.

[Illustration: LA NOUVELLE JUSTINE

OU

LES MALHEURS DE LA VERTU.

Ouvrage orné d'un Frontispice et de quarante Sujets gravés avec soin.

On n'est point criminel pour faire la peinture

Des bizarres penchans qu'inspire la nature.

TOME TROISIÈME.

EN HOLLANDE.

_1797._]

Mais qu'avait-il de sacré, lui, qui, dans sa femme, avait craché sur

tout ce que le coeur avait de noble et de grand, sur tout ce qui

témoignait de la plus rare vertu?

Et pourtant, on le devine presque sincère, croyant à son apostolat

contre la débauche. Par ses tableaux immondes, ses descriptions

effrénées, il prétendait ramener les hommes au respect de la vertu par

dégoût du vice.

On n'est point criminel pour faire la peinture

Des bizarres penchants qu'inspire la nature,

déclare l'épigraphe de _Justine_, et la dédicace explique: «Après avoir

lu _Justine_, en un mot, diras-tu (il s'adresse à la nommée _Constance_

à qui le livre est dédié), diras-tu: «Oh! combien ces tableaux du crime

me rendent fière d'aimer la vertu! Comme elle est sublime dans ses

larmes! Comme les malheurs l'embellissent!» O Constance, que ces mots

t'échappent et mes travaux seront couronnés!» C'est la même théorie que

celle qui se retrouve dans l'_Idée sur les Romans_:

Ce n'est pas toujours en faisant triompher la vertu qu'on intéresse...

il faut y tendre bien certainement autant qu'on le peut... car lorsque

la vertu triomphe, les choses étant ce qu'elles doivent être, nos

larmes sont taries avant que de couler; mais si, après les plus rudes

épreuves, nous voyons enfin la vertu terrassée par le vice,

indispensablement nos âmes se déchirent et l'ouvrage nous ayant

excessivement émus, ayant, comme disait Diderot, _ensanglanté nos

coeurs au revers_, doit indubitablement produire l'intérêt, qui seul

assure les lauriers.

[Illustration: Je ne vais point reprendre ce que j'ai donné, on aura

beau vouloir m'enseigner l'art des bassesses, à la bastille, on ne

reusira pas à m'y former. Si les loix _imaginaires_ de cette maison

ci, tendent à détruire toutes les vertus et à inculquer tous les

vices, il est affreux que le gouvernement le souffre, mais il le

serait encor bien plus pour une âme honête de ne pas, dans un tel cas,

tendre à la plus parfaite indépendance.

On payera ce qu'on voudra à Lossinote mais je lui dois soixante deux

livres, et je ne scais pas signer un mensonge.

Les Filles Publiques sous la Terreur D'après les rapports de la police secrète, des documents nouveaux et des pièces inédites tirées des Archives Nationales · 第 41 / 53 题