Ce n'étaient là que des alertes dangereuses pour les seuls estomacs
habitués aux menus des «restaurants de luxe». On revenait à ce
Palais-Egalité comme au plus cher des péchés, comme à la moins
irrésistible des habitudes familières. Méot, Véry, Beauvilliers voyaient
leurs clients reprendre leurs places habituelles et les filles publiques
mettaient encore la tache claire de leurs robes de parade autour de la
blancheur des tables, parmi l'éclat des argenteries et des cristaux.
Rien de plus dédaigneux des contingences que l'appétit. Les séances du
Tribunal révolutionnaire semblent avoir eu le don d'exciter celui du
citoyen Antonelle. On a de lui les menus des repas qu'il fit au
lendemain de l'exécution de la reine qu'il condamna avec ses collègues.
Conservés aux Archives[279], mêlés aux papiers de la conspiration de
Baboeuf où il fut compromis, ces papiers jaunis attestent encore
aujourd'hui l'excellence de l'appétit du citoyen Antonelle. Il semble
avoir dédaigné le Palais-Egalité pour un traiteur non moins fameux que
Méot: le Grand Premier de l'Hôtel Vauban, rue de la Loi[280]. C'est là
qu'on lui sert les repas que voici:
Le 18 octobre 1793 (vieux style):
Béchamelle d'aillerons et foie gras. 5 livres.
Le 31:
Poularde fine rôtie 6 livres.
Le 3 novembre:
Dîner pour trois 30 livres.
Vin de Champagne 6 livres 10 sous.
Le 4:
2 cailles au gratin 5 livres.
Ris de veau 4 livres.
12 mauviettes 3 livres.
Pain 6 sous.
Sauterne à 10 livres cy 10 livres[281]
[279] _Archives nationales_, série W, carton 567.
[280] La rue de la Loi reprit le nom de rue de Richelieu en 1806;
Félix Lazare, _Dictionnaire des rues de Paris_.
[281] Ces curieux documents ont été publiés pour la première fois dans
les _Recherches historiques sur les Girondins: Vergniaud;
manuscrits, lettres et papiers, pièces four la plupart inédites_,
classées et annotées par C. Vatel, avocat à la Cour d'appel de
Paris; Paris, in-8º, 1879, tome II, p. 322.
Nous connaissons maintenant le goût d'un des gastronomes de la Terreur;
nous voyons que les événements ont fort peu influé sur la «science de la
gueule», et on comprend enfin comment, le 10 thermidor, alors qu'on
guillotine Robespierre, Grimod de la Reynière note sur son journal
intime: _Point de marée_[282].
[282] Le journal intime de Grimod de la Reynière appartient
aujourd'hui à M. Georges Vicaire. Dans son volume sur Mme Saqui,
_Mémoires d'une danseuse de corde_, paru en 1907, M. Paul Ginisty, a
donné, p. 218 et suiv., une analyse très spirituelle et très
complète à la fois de ce document qu'on peut regretter de voir
demeurer inédit.
Point de marée! La République jacobine est étranglée, décapitée en la
personne de celui qui l'incarne. Point de marée! Les destins de la
France changent de mains et l'énorme avenir s'ouvre béant à la nation
stupide du coup d'Etat. Point de marée! Quelque chose a soulevé le pavé
de Paris qui retentira dans les siècles, à l'horizon de l'histoire monte
l'échafaud du 21 janvier 1793 et la guillotine du 28 juillet 1794. Point
de marée! C'est tout ce que retient le gastronome. C'est tout ce qu'il
retiendra de la Terreur.
[Illustration]
Ces pages écrites, la hantise du souvenir nous ramena par un tiède
crépuscule printanier au Palais-Royal. Lieu émouvant et évocatoire!
Morne et colossal tombeau des grâces défuntes! Prison muette de ce qui
fut la Terreur, de ce qui fut aussi le berceau de la Révolution!
De neuves et frissonnantes verdures paraient les ramures taillées; le
crépuscule éteignait ce que les tons de la pleine lumière ont de trop
vif et embrumait délicatement la vaste solitude du jardin désert. Quel
silence ici dans le milieu du Paris moderne! Quelle crypte d'ennui et
d'abandon! C'est en vain que dans l'énorme quadrilatère s'éployent les
nobles architectures, si régulièrement belles, si pathétiquement
harmonieuses et évocatrices de la grâce française! C'est en vain que le
jet d'eau mélancolique s'élance en bondissant dans la nappe glauque du
bassin! C'est en vain que des lumières brillent! Quelque chose dort dans
cette fosse de pierre et de verdure que rien ne peut réveiller
désormais.
Comme cette terre, ces pierres, ces eaux jaillissantes, cette verdure
parlent mieux que les livres! Comme le vide de ces arcades évoque plus
nettement ceux et celles qui les virent passer, que la plus belle page
de littérature et d'histoire! Cela se peuple, cela grouille, cela vit
enfin dans la première ombre crépusculaire, cela s'anime étrangement Ne
reconnaîtrait-on pas les visages de celles-là qui furent l'ornement des
Galeries de Bois, le plaisir des yeux, le scandale des moeurs austères?
Fanchon, Georgette, la Blonde Elancée, c'est vous qu'on voit passer avec
les yeux des souvenirs, c'est vous qu'on heurte, blancs et délicats
fantômes des arcades désertées, petits spectres frivoles qui mêlez au
froufrou de vos jupes de nankin et de raz de soie le cliquetis aigre de
vos légers ossements!
Campo-Santo de la prostitution, ossuaire des amours défuntes, charnier
silencieux de caresses vénales, ne demeurez-vous pas, dans la fièvre de
la ville moderne qui vous dédaigne, qui vous oublie, l'enseignement le
plus pénétrant de la Terreur qui déferla au long de vos murs? Immobile
et impassible témoin, le Palais Egalité est là qui parle. C'est un peu
de son écho que nous avons tenté de retenir et de fixer ici, dans
l'énorme clameur révolutionnaire que troue, dominateur,
triomphal, vainqueur des temps et de l'espace, le rire des filles
publiques--petites soeurs impudiques de l'éternel Erôs.
[Illustration]