Les heureuses digestions demandent à n'être point troublées. On dîne mal
environné de spectres ayant leur blessure au flanc; on soupe de mauvais
appétit dans des lieux où courent des bruits de conspirations,
d'arrestations. Alors les gastronomes, qui ne demandent à la table que
des plaisirs sans émotions, prennent peur. Ils désertent pour des
endroits moins dangereux, pour le Bois de Boulogne et les
Champs-Elysées, le Palais-Egalité où couve toujours la flamme sourde et
prisonnière de l'insurrection. Nous trouvons l'écho de ces craintes dans
un rapport de police de l'inspecteur Le Breton, à la date du 1 (ou du 2)
germinal an II (21-22 mars 1794). Sans doute le bruit des arrestations
(on était à la veille de celle des dantonistes, 10 germinal) était la
cause de cette panique:
On dit toujours qu'il y a des rassemblemens dans le bois de Boulogne,
écrit Le Breton. Je m'y suis transporté pour vérifier qu'elles étaient
les bases de ce bruit. J'ai vu que chez les traiteurs de ces
emplacements il s'y faisoit quelques parties, que l'épouvante ayant
été semée chez nos restaurateurs de luxe à la maison de l'Egalité on
alloit de préférence au bois de Boulogne et dans les Champs-Elysées.
D'ailleurs tous ces jours passés le temps portoit à la promenade et je
n'ai rien remarqué d'incivique[278].
[278] _Archives nationales_, série W, carton 174, pièce 30.
Plus tard, à la date du 20 floréal (9 mai), l'observateur Clément
notait dans son rapport: «Il existe tous les jours des rassemblemens
et des danses composés de gens suspects dans le cabaret des Champs
Elisées, surtout aux 3 pavillons.» C'étaient simplement des dîneurs
du Palais-Egalité repris de crainte. Le rapport fait partie aux
_Archives nationales_, de la série W, carton 124, pièce 57.
[Illustration: VERY, Restaurateur,
Palais Royal et Jardin des Tuileries, et rue de Rivoly.