VI

La «Science de la gueule» suivant Montaigne.--Les traiteurs à la mode:

Meot, Beauvilliers, Very, Venua.--Le dernier dîner d'un régicide.--La

carte d'un terroriste.

Pour l'Epicure de la Révolution,--et il est légion à cette époque,--la

Fille ne va point sans la Table. Sans insinuer formellement qu'il en est

de même aujourd'hui, on peut croire que ce sentiment n'a guère changé.

Mais si, en 1793 et 1794, on vient goûter le plaisir de la chair au

Palais-Egalité, on y vient aussi pour celui de la chère. C'est le lieu

du monde où les gastronomes peuvent apaiser toutes leurs querelles

culinaires. «O Paris, cerveau et cuisine du monde!» s'exclament

plaisamment les Goncourt. L'écho leur peut répondre: «O Palais-Egalité,

cerveau et ventre de Paris!» et cet écho on ne le pourra accuser d'une

prétention excessive. Il est fidèle, et c'est la Renommée et la Vérité

qui joignent leurs voix pour cet éloge. Longtemps, la France a joui de

cette célébrité qui lui valait la reconnaissance des ventres, et sous la

Terreur elle ne l'avait point encore perdue tout à fait. «La goinfrerie

est la base fondamentale de la société actuelle», écrivait Sébastien

Mercier[257]. Il oubliait donc que le grand siècle avait eu un Vatel qui

s'était ouvert le ventre devant ses fourneaux, un matin de marée

manquée? Cet amour des grands et beaux repas, de la chère succulente

devant laquelle se pâmait d'attendrissement Grimod de la Reynière, cette

«science de la gueule» enfin, pour s'exprimer comme Montaigne, la France

l'avait conservée parmi toutes ses anciennes traditions. Sébastien

Mercier nous fera-t-il croire que la table jouissait d'une moindre

faveur sous Saint Louis, où les repas duraient de l'aube au crépuscule;

sous Louis XIV dont les mauvaises dents, se refusant à une mastication

de plusieurs heures, furent le plus cruel souci; sous Louis XVI qui fit

manquer le voyage de Varennes pour avoir, trop longtemps et trop

gloutonnement, goûté des pieds de porc à la mode de Sainte-Menehould?

Oubliait-il, au fond des temps, la leçon de gastronomie de Gargantua, et

négligeait-il d'évoquer, le visage fleuri, l'oeil émerillonné, la lèvre

sensuelle, verre en main, ventre bedonnant, maistre François Rabelais

sous la tonnelle fleurie de Meudon?

[257] Sébastien Mercier, _Le Nouveau Paris_, chap. CCXXXV.

A l'en croire, la Révolution aurait inventé le culte de la table, et

c'est naturellement là un nouveau vice que le brave Mercier s'empresse

d'ajouter à tous ceux qu'il catalogue avec une bonne foi déconcertante

et une naïveté que rien ne rebute. En réalité, la Révolution ne mangea

ni mieux ni moins que l'ancien régime. Elle mangea bien, voilà tout.

Cela n'alla pas quelquefois sans exagérations, mais quel culte n'a pas

ses prêtres indignes, quel troupeau ne possède ses brebis galeuses?

«... Anriot[258] et ses aide de camps dépensait beaucoup, écrit

l'observateur Mercier, à la date du 21 ventôse (11 mars 1794) et il

fesois des repas superflus. On évalue un de ses repas à cinq cent livre

entre cinq qu'ils étoient[259].»

[258] Lisez Henriot. C'était, on ne l'ignore pas, le commandant de la

force armée de Paris, guillotiné avec Robespierre, le 10 thermidor.

Il était alors âgé de trente-cinq ans.

[259] Ce rapport de police faisait partie de ceux que nous avions

rassemblés pour ce travail. Nous avons vu qu'il avait été

précédemment publié par M. Dauban dans son ouvrage sur _Paris en

1794 et 1795, histoire de la rue, du club, de la famine_, composé

d'après des documents inédits, particulièrement les rapports de

police et les registres des Comités de Salut public; Paris,

1869.--M. Dauban, tout en indiquant d'une façon générale, la source

de ses documents, néglige de donner leur cote aux Archives.

Evidemment, un repas à cent livres par tête, c'est là de l'exagération,

mais que celui qui ne rêva jamais, au moins une fois, de cette

jouissance sardanapalesque lui jette la première bouchée!

Sous la Terreur, répétons-le, on mange bien, parce que la gastronomie et

l'appétit sont de tous les régimes. Les gourmets habitués à des tables

recherchées ne s'aperçoivent guère de l'abîme que la Révolution a creusé

entre elle et la Monarchie. C'est que, de cette dernière, les cuisiniers

sont restés.

Princes, conseillers aux parlements, cardinaux, chanoines et fermiers

généraux, tous ceux que le dieu Comus comptait parmi ses fervents ont

émigré ou passé à la _petite chatière_ et n'ont point emporté leurs

fourneaux. Nobles hier, les voilà démocratiques aujourd'hui, d'autant

plus que leurs officiants, ces cuisiniers, honneurs de la maison qui se

les attachait, se sont faits cuisiniers et se sont mis aux services des

gastronomes que la Terreur tolère. Ils professent et pratiquent pour

tout payant la «science de la gueule[260]», et cette science n'a guère

varié depuis le départ ou la mort de leurs anciens maîtres.

[260] Sébastien Mercier, _ouvr. cit._, chap. CLIX.

Brusquement, Paris voit éclore une foule de restaurants et, du jour au

lendemain, tous ou presque tous sont fameux. Partout la table est

succulente, partout des trouvailles réjouissent les appétits, partout la

chère trouve des gastronomes qui l'apprécient à son mérite.

Il est vrai que le _Grand Marat_, rue Saint-Honoré, fait faillite et

clot ses volets. Mais c'est parce qu'on l'accuse de débiter de la chair

humaine[261]. Ce n'est là qu'une exception, la seule. Le traiteur voit,

de jour en jour, dans cette république égalitaire, s'affermir et

s'affirmer son empire.

[261] _Feuille du Matin_, 6 février 1793.--Ce journal portait, en

épigraphe: «Tout faiseur de journal doit tribut au malin.» Ne

tint-il pas son programme en cette occasion? Il parut de la fin de

l'année 1792 au 24 avril 1793, mourant de trop d'esprit.

Les connaisseurs n'ont que l'embarras du choix. C'est ainsi qu'un jour,

chez la Sainte-Amaranthe, réfugiée dans sa propriété de Sucy, s'en

vinrent dîner le comte de Morand, M. Poirson, consul de France à

Stockholm, M. de Pressac, ancien officier aux gardes du corps, et le

gendre de M. de Marboeuf. Le dîner terminé, quelqu'un de ces messieurs

propose d'emmener les hôtesses à Paris. «Chacun des convives les

régalera dans un restaurant à la mode. M. de Fenouil (un autre convive),

choisit Méot, MM. de Pressac et Poirson votent pour Beauvilliers, et

M. de Morand, pour le fameux Rose, le traiteur de l'Hôtel

Grande-Batelière[262].»

[262] Mme A... R..., _La Famille Sainte-Amaranthe_; Paris, imprimerie

V. Goupil et Cie, 1864, in-8º, 203 pp.--Ce sont les souvenirs de Mme

Armande de Rolland, amie des dames Sainte-Amaranthe, et qui leur

survécut jusqu'en 1852.

[Illustration: le Cte de MIRABEAU.]

Ces choix auraient pu s'étendre sur dix, sur vingt autres restaurants à

la mode renommés autant pour leurs vins que pour leur cuisine. Chez

Velloni, place des Victoires, Mirabeau, le grand Mirabeau,

Mirabeau-Tonnant, avait fait des soupers fameux où son bel appétit avait

fait merveille, ce qui, un jour, lui fut fatal. On le sait, c'est au

sortir d'un banquet, suivi d'une visite à une danseuse d'Opéra, Mlle

Coulon, que Mirabeau se sentit atteint du mal qui devait l'emporter

bientôt, au matin où le canon d'une fête populaire le dressait debout,

prêtant l'oreille aux «funérailles d'Achille». A Gervais, traiteur à la

terrasse des Feuillants, allait la faveur des députés. Barthélemy,

Maneille et Simon, les _Frères Provençaux_, «qui ne sont ni frères ni

provençaux[263]», voyaient se former, rue Helvétius, le noyau de cette

clientèle qui devait les suivre plus tard au Palais-Royal et ne les

quitter qu'avec l'agonie lente et sournoise des Galeries. Au coin de la

rue Sainte-Anne et de la rue Neuve-des-Petits-Champs, s'était établi

Léda. En peu de temps, la maison fut fameuse au point de rivaliser avec

le célèbre Méot du Palais-Egalité. «Déjà Léda le dispute au fameux

Méot», note Sébastien Mercier[264]. Mais qu'était-ce là à côté de ces

traiteurs qui, avec les filles publiques, faisaient la gloire et la

faveur du Palais-Egalité?

[263] L. Augé de Lassus, _vol. cit._, p. 117.

[264] Sébastien Mercier, _ouvr. cit._, chap. CCXXXV.

Au naufrage des temps, leurs noms ont survécu, et Méot, Véry,

Beauvilliers n'évoquent point des choses mortes à la mémoire

contemporaine.

Dans cette gloire du souvenir, Méot a une large part. Sa cave semble

avoir été la mieux fournie de tous les restaurants. Vingt-deux sortes de

vins rouges, vingt-sept sortes de vins blancs, seize espèces de

liqueurs, provenant en grande partie de caves aristocratiques vendues,

s'offraient aux connaisseurs. Véry, à peine, le lui pouvait disputer

avec dix-huit espèces de vins rouges et treize de vins blancs, mais il

triomphait, quant aux liqueurs, avec vingt-neuf espèces différentes,

variant de seize sous à dix sous le verre. Méot, c'est le premier

restaurant à la mode, disent les mémoires[265], mais c'est aussi un

restaurant royaliste. Royaliste, il comprend les besoins, les désirs,

les exigences des clients, aussi a-t-il un petit salon clandestin garni

d'une baignoire. D'une baignoire? On en cherche le pourquoi. C'est que

Méot a des fidèles dont les plaisirs sont opulents. On remplit la

baignoire de vin dans quoi des femmes complaisantes et expertes massent

à plaisir la dilettante[266]. Est-ce un régime spécial? On ne sait,

mais, en tout cas, régime de gastronome fortuné, car Méot sait élever

ses notes à des proportions qu'ignorent ceux qui dînent pour dix-huit

sous chez le cabaretier suisse du Pont-Tournant. Le Directoire verra

chez lui les députés oublier les travaux législatifs pour la poularde

cuite à point. Ce n'est point d'aujourd'hui que les députés savent

apprécier la table, et un contemporain les chante sans trop d'acrimonie:

[265] Dampmartin, _Mémoires sur divers événements de la Révolution et

de l'Emigration_, tome I.

[266] Sébastien Mercier, _ouvr. cit._, III.

Si l'on entend sonner

L'heure de dîner,

Les bons apôtres

S'en vont aussitôt

Chez Flore ou Méot,

Discuter,

Agiter

Leurs intérêts plus que les nôtres[267].

[267] Villers, _Rapsodies du jour_, nº 14, p. 15, an V, in-8º.

Pourquoi le politique jetterait-il la pierre au gastronome? N'est-ce pas

chez Beauvilliers, ci-devant cuisinier du prince de Condé et, à ce

titre, royaliste lui aussi, que Rivarol, Champcenetz et d'autres

fabriquaient, tout en dînant, les _Actes des Apôtres_? Mais la Terreur

est venue; Rivarol et Champcenetz ont laissé la place à de moins

plaisants dîneurs sur lesquels Beauvilliers s'essaye, en y réussissant,

à regagner les 157 000 livres que lui coûtent, depuis 1790, les trois

arcades qu'il a louées.

[Illustration:

_Dessert._ _Liqueurs._

l. s.

Pêches et sucre 15 Huile de rose l. 10 s.

Macaron 15 Café 12

Cernaux 15 Eau-de-vie vieille 6

Poires 10 Kirswaser 10

Groseilles et sucre 1 Rhum vieux 10

3 Prunes de Reine-Claude 10 Fleur d'orange 10

Compote de poires 1 Noyaux de Phalsbourg 15

Fraises et sucre 1 » Anisette de Bordeaux 10

Compote de pêches 1 » Anisette d'Holande 12

Marmelade d'abricots 1 » Eau-de-vie de Dantzik 16

Confitures de cerises 1 » Marasquin 1 »

Gellée de groseilles 1 » Cuirassaux 10

Biscuits en moulle 8 Crême de menthe, éthérée 10

Fromage à la crême 1 4 d'Absinte 15

Fromage de Neuf-Châtel 6 Café 15

Fromage de Gruyère 6 Cédras 15

Fromage de Viry 10 Mirobolanty 15

Barbâtre 15

Glace 15

Punch au rhum le Bol 6 »

_Nota._ Les Sociétés seront servies dans les Chambres et Salons

particuliers, à la Carte ou à 6 liv. par têtes, non compris le Vin

et Liqueurs.

_Nota._ On délivre les vins et liqueurs ci-dessus, par partie de 12

et 25 bouteilles, et en plus grande partie.

PARIS, de l'Imprimerie de B. Ducuesne, rue du Mail, Nº. 12.

Les desserts et les liqueurs de Very

(_Collection Hector Fleischmann._)]

Trois arcades, c'est là aussi ce que Véry occupe au nº 83 du

Palais-Egalité. Etant mieux situées que celles de Beauvilliers, il les

paie plus cher; c'est la somme de 196 275 livres qu'il verse

annuellement pour la location. Il est là depuis 1790, et non depuis

1805, ainsi que le dit le docteur Véron dans ses _Mémoires_. Nous

l'avons d'ailleurs vu arrêté en 1794 d'après l'ordre des Comités visant

en même temps les libraires Gattey et Desenne. Chez Véry, tous les

appétits, même les plus robustes, peuvent trouver satisfaction. Sa carte

est une merveille. Celle que nous avons sous les yeux énumère une telle

quantité de plats qu'il faut renoncer à les citer. On y trouve, pour 1

livre, le «biftek (_sic_) de boeuf piqué à la sauce automate (_sic_)».

Sachez que la poularde s'y mange aux concombres pour 2 livres 10 sous;

qu'un esturgeon en blanquette ne coûte que 1 livre 10 sous; et que si

trois rognons de mouton au vin de Champagne vous plaisent, il ne vous en

coûtera que 18 sous. N'y cherchez pas un plat supérieur à 3 livres:

c'est le perdreau; ni inférieur à 8 sous: c'est l'artichaut à la

poivrade. Gibier, volaille, viande, poisson, tout s'accumule sur cette

carte avec une variété, une abondance à ravir les plus délicats, à

apaiser les plus affamés. Aussi la renommée de Véry se propage-t-elle

par toutes les bouches qu'il flatta aux prix les plus modérés. C'est

peut-être là ce qui y attire, en 1814, lors de l'invasion, un officier

«porteur de l'un de ces uniformes longtemps réservés aux vaincus». Il

s'installe, heurte la table du pommeau de son épée. L'étranger ne

triomphe-t-il pas au Palais-Royal tandis que les dernières bandes

impériales attendent le coup d'aile désespéré de l'Aigle réfugié à

Fontainebleau? L'officier est insolent, impératif: «Apportez-moi, dit-il

au garçon, un verre où jamais un Français n'ait bu!» Le garçon

disparaît, s'attarde un peu, ce verre immaculé étant, paraît-il,

difficile à trouver. Enfin le garçon revient et brusquement place,

devant le vainqueur attablé, un vase d'usage intime.--«Voilà, dit-il, un

verre où jamais un Français n'a bu.» Puis il se sauve, et c'est prudent,

sans attendre son pourboire. L'officier l'aurait tué[268].

[268] L. Augé de Lassus, p. 115.

Les Filles Publiques sous la Terreur D'après les rapports de la police secrète, des documents nouveaux et des pièces inédites tirées des Archives Nationales · 第 33 / 53 题