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Cette littérature du Palais-Egalité n'était point cependant que
révolutionnaire. Il s'y rencontrait des brochures royalistes qui
envoyèrent maint libraire, auteur et imprimeur devant le Tribunal
Révolutionnaire et de là à _la planche aux assignats_, place de la
Révolution.
Ce sont Joseph Girouard, guillotiné le 19 nivôse an II (8 janvier 1794);
Jacques-François Froullé, le 13 ventôse (3 mars), avec Thomas Levigneur,
libraire comme lui; Jean-Baptiste Collignon, le 9 germinal (29 mars).
Dans sa séance du 27 ventôse précédent (17 mars), les Comités avaient
pris l'arrêté que voici:
Les Comités de Salut public et de Sûreté générale réunis arrétent que
Desenne et Gattey, libraires, ainsi que Very, restaurateur au
ci-devant Palais-Egalité, seront mis sur le champ en état
d'arrestation dans la maison de la Force, et, à défaut de place, dans
toute autre maison d'arrét. Le scellé sera apposé sur leurs papiers.
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C'est imprudemment que Desenne avait affecté, dans l'exercice de sa
profession une manière d'impartialité qui ne pouvait plaire à la fois
aux Jacobins et aux royalistes. Il avait beau ne s'inquiéter nullement
«de l'opinion de ceux qui venaient le visiter, serrer la main aux
partisans des deux chambres comme aux jacobins, et s'incliner devant
Malouet ou Cazalès comme devant Lepelletier et Robespierre[255]», il
n'en demeurait pas moins avéré que, dans son arrière-boutique, se tenait
une sorte de club politique où on disputait, dit Monnel, «sans être
interrompu par les acheteurs ou les importuns». Ce ne fut que la police
qui vint déranger les politiciens suspects. Pourtant Desenne ne comparut
point au Tribunal révolutionnaire et, partant, évita la guillotine.
François-Jacques Gattey fut moins heureux. Moins d'un mois après son
arrestation, le 25 germinal (14 avril), il fut exécuté. Le 1er prairial
suivant (20 mai), son confrère Michel Wébert, l'éditeur des _Actes des
Apôtres_,--recommandation suffisante pour Sanson,--devait le suivre. Le
24 prairial (12 juin), c'est le tour de François-Denis Bouilliard, et le
lendemain de ce jour, la fournée comprend deux autres libraires:
Jean-Philippe Bance et son fils François. Ce mois est d'ailleurs funeste
aux éditeurs arrêtés car, le 26, c'est François Baudevin et, le 29,
Louis Pottier de Lille. Quelques jours de répit. Le 12 messidor (30
juin), on guillotine François-Adrien Toulan qui cumule la profession de
libraire avec celle d'employé dans l'administration des biens des
émigrés. Le 9 thermidor (21 juillet), la charrette emmène
Jean-Baptiste-Charles Renou.
[255] Simon-Edme Monnel, _Mémoires d'un prêtre régicide_; Paris,
Charles Mary, 1829, 2 vol. in-8º.
On voit que la hache révolutionnaire frappait avec vigueur. Elle avait
pourtant, ainsi que Desenne, épargné le libraire Claude-François
Laurent, «traduit devant le Tribunal révolutionnaire dans les premiers
jours de juin 1793 pour avoir vendu quelques-uns de ces écrits
(_royalistes_); mais il eut le bonheur d'être acquitté[256]». En effet,
car l'acquittement est du 1er juin. Mais alors la Terreur n'avait pas
encore à frapper rigoureusement tous les ennemis qui s'attaquaient au
régime révolutionnaire. «Il faut proscrire ces mauvais écrivains»,
disait Robespierre en parlant de ceux-là qui battaient en brèche les
principes gouvernementaux. Parole qui devait trouver au Tribunal
révolutionnaire un écho. Et cet écho répéta la chute de toutes ces têtes
tombées dans la sciure rouge du sac de peau de Sanson.
[256] Ch. de Monseignat, _Un chapitre de la Révolution française ou
histoire des journaux en France de 1789 à 1799, précédé d'une notice
historique sur les journaux_; Paris, 1853, p. 248.
Mais le bruit du couperet n'interrompt pas la vie galante du
Palais-Egalité. N'est-il pas, d'ailleurs, celui qui accompagne chacun de
nos pas dans ces galeries où, à côté de la boutique du libraire, nous
trouvons la table du traiteur avec les mêmes clients et le même
public--celui des prostituées de la Terreur?
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