Nous excluons de notre liste, les jolies femmes qui font trafic ouvert
de leurs char-
Une liste de jolies femmes devenue rare.
(_Collection Hector Fleischmann._)]
Nous verrons plus loin quel redoutable concurrent fut pour eux le
marquis de Sade, et quels coups leur portèrent les innombrables
productions de Restif de la Bretonne. Ce que nous avons dit de la
prostitution publique et clandestine, sous la Terreur, éclaire nettement
la faveur de ces productions scatologiques auxquelles l'_Enfer_ de la
Bibliothèque nationale offre aujourd'hui la paix de l'oubli. Cette
licence s'étendait naturellement aux estampes. Les Félicien Rops de
l'époque firent merveille. Chaque jour eut son image satirique et
érotique. De vieux sénateurs séniles se lamentent aujourd'hui, un peu en
vain d'ailleurs, sur les tentations qu'offrent les gravures de nos
journaux illustrés qui se réclament encore de l'esprit de la France
gauloise. Mais ce qui, aujourd'hui, est simplement galant, joli et
éminemment parisien, saurait-on un instant le comparer à ce que la
Terreur autorisa? Là, rien de ce qui fait pour nos yeux le charme de
Willette, l'aimable agrément de Louis Morin, la fantaisiste et sobre
espièglerie de Carlègle ou la caricaturale jovialité d'Abel Faivre, rien
si ce n'est que l'audace poussée publiquement au point où la poussèrent
clandestinement les graveurs des éditions libertines de l'ancien régime,
connues sous le nom d'éditions des Fermiers Généraux. Ces feuilles
illustrées d'aujourd'hui, plaisir du regard, en étaient, en 93 et 94,
l'offense. Ici cependant Pierre-Laurent Bérenger, l'ancêtre de M.
Bérenger, sénateur, n'intervint pas, et ce fut dans le sein de la police
secrète que se réfugia la pudeur publique alarmée et outragée. Ah! c'est
pour tous ces observateurs, que ce soit Pourvoyeur, que ce soit Rollin,
que ce soit Charmont, un beau sujet d'indignation! Sur Paris, s'est
abattue cette volée de feuilles légères, cette moisson libertine où les
Fragonard du ruisseau ont donné libre cours à leur fantaisie--et on
devine laquelle. A la date du 22 ventôse an II (12 mars 1794),
Pourvoyeur ne peut s'empêcher d'écrire:
L'on voit encore sur les quais de ces estampes dont les sujets sont
aussi indécents que scandaleux. Ces ordures qui invectent[229]
quantité d'endroits attire d'autens plus les regards des jeunes gens
des deux sexes qu'ils sont très bien faites et que l'on y voit
l'explication au bas.
[229] Il faut lire _infectent_ naturellement.
Mais toute son indignation se fait jour dans cette phrase:
L'on en voit jusque sous les galleries de la Convention[230].
[230] _Archives nationales_, série W, carton 112.
On ne sait s'il craint de savoir les yeux de Maximilien de Robespierre
ou du mince Saint-Just offensés par ces libertinages du burin, ou s'il
déplore de savoir la Convention avilie et déshonorée par ces étalages
qui «invectent».
C'est à peu près le même sentiment qui a fait écrire, le 25 pluviôse (13
février), à Rollin:
Plusieurs marchands de nouveautés (_en librairie_) se permettent de
vendre des livres propres à corrompre les moeurs et notamment un
intitulé _la nouvelle Sapho_[231].
[231] _Archives nationales_, série W, carton 191.
Cette _Nouvelle Sapho_--quelque chose comme l'_Examen de Flora_ d'une
lesbienne--c'est un legs de l'ancien régime à la Terreur. Elle parut
pour la première fois dans l'_Espion anglais_ (tome X, p. 196 et
suivantes) sous le titre: _Apologie de la secte anandryne ou exhortation
à une jeune tribade_. En 1789, on la publia avec un nouveau titre:
_Anandria ou confession de mademoiselle Sapho_. Didot, en 1793,
l'augmenta de quelques images obscènes et la réédita dans le format
in-18. C'était alors _La Nouvelle Sapho ou histoire de la secte
anandryne publiée par la C. R._ C'est celle-là, sans doute, qui
effarouchait le policier Rollin. Mais les avatars de cet écrit n'étaient
point terminés. En cette même année 1793, les marchands de nouveautés
mirent en vente le _Cadran des plaisirs de la Cour ou les aventures du
petit page Chérubin pour servir de suite à la vie de Marie-Antoinette,
ci-devant Reine de France_. Le volume se terminait par la _Confession de
Mademoiselle Sapho_. Et sans doute constitue-t-elle encore aujourd'hui
un numéro des catalogues spéciaux que nous dépêchent Amsterdam et
Bruxelles.
Avec Clément, nous revenons aux estampes licencieuses:
Les marchands d'estampes exposent toujours des gravures ou tableaux en
plâtre très obscénnes. Il y en avoit d'étallés hier sur le boullevard
et sous les arcades de la place de l'Indivisibilité[232].
[232] Rapport à la Commune, 28 floréal (17 mai); _Archives
nationales_, série W, carton 124, pièce 55.
Jusqu'ici, on s'est contenté de signaler l'abus; avec Charmont, nous
allons connaître le remède qu'il importe d'appliquer énergiquement. Le
rapport du 9 germinal (29 mars) nous l'apprend:
On demande très fort qu'il soit fait des visites domiciliaires chez
tous les libraires de paris afin de leurs otter tout les ouvrages qui
sont contraires au bonnes moeurs et aux vertus républicaines et on
assure que ce sera un grand point pour la régénération des
moeurs[233].
[233] _Archives nationales_, série W, carton 174, pièce 117.
Ce «on», ce n'est que Charmont, on le devine aisément. Il pense donner
ainsi plus de poids à sa dénonciation. Monti y mettait moins de formes
pour demander des descentes dans les tripots, et l'un et l'autre
aboutirent au même résultat. Les libraires purent débiter la _Nouvelle
Sapho_ en toute sécurité.
*
* *
Tandis que sur Paris déborde la licence des filles publiques et des
oeuvres érotiques du Palais-Egalité, quelqu'un juge opportun de faire
paraître un petit livre de bergeries et de pastorales rimées. C'est
Jeanne-Pierre Claris, ci-devant chevalier de Florian, qui publie ses
_Fables_, et nous sommes en 1793[234].
[234] _Almanach des Muses pour l'année 1794._
La Terreur semble, à certains moments, éprouver le besoin de se
retremper dans l'églogue. L'Incorruptible n'a-t-il pas adjuré la Nature
à la Fête de l'Etre suprême? Danton ne va-t-il pas oublier le danger qui
le menace dans sa rustique maison d'Arcis-sur-Aube? Et même, regardez
ces livres érotiques éclos en 1793 et 1794, les amants n'y attestent-ils
pas le spectacle des vertes campagnes pour échapper à la luxure à
laquelle ils se livrent? Le marquis de Sade ne mêle-t-il pas les plus
riantes descriptions bocagères aux sombres et sanglants tourments de
_Justine_, aux aventures voluptueuses de _Juliette_? Brissot, avant que
de porter sa jeune tête sur l'échafaud de la Gironde, Brissot ne
court-il pas les campagnes de l'Ile-de-France où il recherche les
paysages mollement onduleux de l'Eure natale?
Florian, «Florianet», ainsi qu'enfant il fut appelé par M. de Voltaire,
n'est donc point un phénomène dans ce temps d'orages électriques.
«Coqueluche du jour dans le beau monde et dans les livres», il a, lui
aussi, donné des gages à la Liberté et, à la Fête de la Fédération, a
mêlé à ses hymnes d'enthousiasme les couplets qu'il composa en son
honneur:
Sur ma guitare, assez longtemps,
J'ai chanté les tendres amants;
Chantons la Liberté,
La sainte Egalité
Et le doux nom de frère;
Soyons unis (_bis_),
Chantons la Carmagnole,
Soyons unis, mes amis!
Disparaissez, titres si vains,
Qu'enfanta l'orgueil des humains;
Le seul que l'on chérit,
Le seul qui nous suffit
C'est le doux nom de frère;
Soyons unis (_bis_),
Chantons la Carmagnole,
Soyons unis, mes amis[235]!
[235] «Cinq autres couplets complètent cette Carmagnole, qui ne se
trouve dans aucun des ouvrages de Florian, mais qui parut éditée à
part, sur feuille volante, en 1790, sous la signature du poète.»
Joseph Vingtrinier, _Chants et chansons des soldats de France_,
1902, p. 14.
[Illustration: Autographe de Florian.]
Mais puisqu'il est chevalier, que Trianon l'a vu chanter ses plaisirs
sur le double pipeau, il sera suspect en 1794. Le 27 messidor (15
juillet), il est arrêté et écroué à la prison de Port-Libre[236]. Ce
n'est pas de ses _Fables_[237] qu'on se préoccupe. Là, on semble
l'oublier. Ses amis multiplient les démarches en sa faveur, et Boissy
d'Anglas rédige pour lui un mémoire de treize pages[238]. Ce qu'il fait
dans sa prison, une lettre à la _Citoyenne Anne Galissat, maison du
citoyen Terrier, rue de Brutus à Sceaux-l'Unité, près le bourg de
l'Egalité_[239] nous l'apprend.
[236] C'était l'ancienne abbaye de Port-Royal, boulevard du
Port-Royal; aujourd'hui la Maternité.
[237] _Fables de M. de Florian, de l'Académie française, suivies du
poème de «Tobie»_; Paris, Didot aîné, in-18, 1793.
[238] _Collection G. Bord; Catalogue N. Charavay_, nº 84, mai 1906.
[239] _Catalogue d'autographes Lemasle_, nº 86, pièce 52, avril 1908.
«J'espère dans mon innocence et dans mes amis, écrit-il; je travaille,
en attendant, à un ouvrage qui sera utile à la République, dès que mon
premier chant sera fini, je le ferai passer au député mon ami[240], pour
le Comité[241]. L'on me flatte que bientôt je jouirai de ma liberté, ce
premier bien de la vie.» Cette liberté, il l'a peu après, mais c'est
pour en mourir. Au lendemain du coup d'Etat de thermidor, il s'éteint
doucement, comme s'éteint sur une flûte bocagère l'air d'un menuet
exténué.
[240] Il s'agit ici, sans doute aucun, de Boissy d'Anglas, député à la
Convention, qui rédigea pour Florian le mémoire ayant fait partie de
la collection Gustave Bord.
[241] Comité de Sûreté générale.
Nous devions nous arrêter à ce nom pour expliquer la présence, parmi la
politique et l'érotisme, de ce petit livre puéril et naïf qui fait
songer à un La Fontaine plus efféminé, plus timide et d'un optimisme
heureux que rien ne déconcerte. Ce n'aura été qu'une brève halte, une
courte lueur, vite éteinte, dans le rouge enfer de la librairie du
Palais-Egalité sous la Terreur.
On peut y pénétrer avec curiosité, mais non sans dégoût, et les
pamphlets contre Marie-Antoinette, par exemple, donneront la mesure de
ce que peut la politique quand elle prend pour compagnes la Haine et la
Licence. Jamais, peut-on croire, personnage ne fut couvert dans
l'Histoire d'une exécration aussi unanime.
Reine que nous donna la colère céleste,
Que la foudre n'a-t-elle écrasé ton berceau[242]!
[242] L'original de ce poème faisait partie de la collection de feu M.
Paul Dablin.
C'est Pons-Denis-Ecouchard Lebrun--cette seule fois Lebrun Pindare--qui
la cloue ainsi dans un poème au pilori.
L'Autrichienne! Cette insulte sera désormais celle qui l'accompagnera
jusque devant le Tribunal révolutionnaire, jusqu'à la guillotine. C'est
le _leitmotiv_ des libelles les plus modérés, des pamphlets les moins
orduriers, le thème sur lequel La Harpe lui-même brodera cette poésie
qu'on se communiquera, sous le manteau, en 1789 et qui paraîtra insipide
et anodine au point que personne ne la ramassera deux ans plus tard:
Monstre échappé de Germanie,
Le désastre de nos climats,
Jusqu'à quand contre ma patrie
Commettras-tu tes attentats?
Approche, femme détestable,
Regarde l'abîme effroyable
Où tes crimes nous ont plongés!
Veux-tu donc, extrême en ta rage,
Pour couronner ton digne ouvrage,
Nous voir l'un par l'autre égorgés?
En vain je cherche en ma mémoire
Le nom des êtres abhorrés,
Je n'en trouve pas dans l'histoire
Qui puissent t'être comparés,
Oui, je te crois, indigne reine,
Plus prodigue que l'Egyptienne
Donc Marc-Antoine fut épris,
Plus orgueilleuse qu'Agrippine
Plus lubrique que Messaline
Plus cruelle que Médicis!
Chose curieuse! Ces vers contiennent déjà tout ce que les pamphlets
contre la reine répéteront à l'envi. _Plus cruelle que Médicis_, dit La
Harpe, et on aura _Le Petit Charles IX ou Médicis justifiée_[243] et
_Antoinette d'Autriche ou dialogue entre Catherine de Médicis et
Frédégonde, reines de France aux enfers_[244]. Mais ce qu'ils taisent,
ce qu'ils passent sous silence--et par quelle pudeur?--c'est ce bruit
sournois et persistant que fait courir la faveur de Mme de Polignac.
Pour elle, on évoquera
Lesbos, mère des jeux latins et des voluptés grecques[245].
et la grande ombre fatale et blasphémée de la Sapphô antique. C'est elle
qu'on représenta, enlacée par la reine, disant: «Je ne respire plus que
pour toi; un baiser, mon bel ange[246]!» C'est elle encore qu'on
retrouvera parmi ces «tribades de Versailles» que le _Portefeuille d'un
talon rouge_[247] prétend honnir en racontant plaisamment leurs orgies.
Son nom sera en tête de la _Liste de toutes les personnes avec
lesquelles la reine a eu des liaisons de débauche_[248] que publie une
brochure de 1792[249], et toujours avec l'Autrichienne elle assumera sa
part dans l'ignominie populaire, dans le scandale de ses excès et de ses
inconséquences dont la majesté royale sera souillée et qui la perdra à
jamais[250].
[243] Paris, 1789, in-8, 77 pp.
[244] Londres, 1789, in-8, 15 pp.
[245] Charles Baudelaire, _Pièces condamnées des Fleurs du mal_, XXV.
[246] Frontispice de _La Destruction de l'aristocratisme, drame en
cinq actes en prose, destiné à être représenté sur le théâtre de la
Liberté_; à Chantilly, imprimé par ordre et sous la direction des
princes fugitifs, 1789, in-8, 128 pp.
[247] _Portefeuille d'un talon rouge contenant des anecdotes secrètes
et galantes de la cour de France_; à Paris, de l'imprimerie du comte
de Paradés, l'an 178..., in-12, 59 pp.--Le comte de Paradés,
aventurier assez obscur, mort en 1786, publia ce pamphlet le 18 juin
1779. Il semble toutefois n'avoir été que le prête-nom d'un
personnage inconnu dans cette affaire.
[248] Voici les autres noms que donne cette liste, quelque peu
fantaisiste, faut-il le dire? La duchesse de Pecquigny; la duchesse
de Saint-Maigrin, la duchesse de Cossé, le comte d'Artois, la
marquise de Mailly, le comte de Dillon, la princesse de Guémenée, le
duc de Coigny, Mme de Lamballe, Mme de Polastron, un garde du corps,
Manon Loustonneau, un commis du secrétariat de la guerre, Mme de
Lamothe-Valois, le prince Louis de Rohan, Mme de Guiche, le comte de
Vaudreuil, Mlle La Borde, Bezenval, Bazin, l'abbé de Vermont, Souk
et Raucoux, (Raucourt?), tribades remarquables, Mlles Michelot,
Guimard, Dumoulin, Viriville, M. Campan, M. Cassini, M. Neukerque,
M. Guibert, Mme de Marsan, Dugazon.
[249] Ces noms se trouvent à la page 21 de la _Liste civile, suivie
des noms et qualités de ceux qui la composent et la punition due à
leurs crimes; récompense honnête aux citoyens qui rapporteront des
têtes connues de plusieurs qui sont émigrés et la liste des affidés
de la ci-devant Reine_; imprimerie de la Liberté, 1792, in-8, 24 pp.
[250] Comte de Montgaillard, _vol. cit._, p. 125.
[Illustration: ANTOINE BERNARD ET ROSALIE,
OU
LE PETIT CANDIDE.
A PARIS,
Chez ANCELLE, Libraire, rue du Foin-St.-Jacques, Collége de M.tre
Gervais, Nº. 265.
1796.