Le jeu sous la Monarchie.--Le tripot de l'Autrichienne.--L'ambassadeur
croupier.--Chevaliers de Saint-Louis, taillez!--Les trente-deux maisons
de jeu du Palais-Egalité.--«Avez-vous du pouvoir exécutif de pique?»--Un
écumeur du tapis vert.--Le policier Monti, ennemi du jeu.
[Illustration: LA LOI. REP. FRA.]
Entre le tapis vert du tripot et la table du traiteur, s'encadre la vie
de la fille publique au Jardin-Egalité. Ce ne serait en faire qu'un
tableau très incomplet que d'oublier l'un ou l'autre de ces éléments
dont elle est le soutien, la richesse, la prospérité. C'est le sourire
de la prostituée qui mène l'étranger au creps, à la roulette, au
trente-et-un, au passe-dix, au biribi.
Le jeu, c'est une plaie de la Révolution, oui, mais ce n'est pas une
plaie due à la Révolution. Cette plante vénéneuse, elle l'a trouvée en
fleur à son aurore, et le courage ou la force lui manquèrent pour
l'arracher du sol français. Ses racines tenaient trop profondément à la
société, et il semblait que l'énergie de la Révolution se fût épuisée à
abattre la Royauté. Elle désarma devant le jeu comme elle désarma devant
la prostitution.
C'est de haut qu'était venu le funeste exemple qui devait causer tant de
ruines, tant de malheurs et assurer aux tripots la tragique auréole avec
laquelle ils comparaissent devant l'histoire. Aux beaux jours de
Versailles, le jeu avait été la passion de Marie-Antoinette. Son frère,
Joseph II, visitant un jour son salon, fut témoin du scandale qu'il
offrait et le mot _tripot_, dont il le qualifia, pouvait, en toute
vérité, lui être appliqué. Pour 7 000 louis gagnés par l'Autrichienne,
un soir, à Marly[195], que de sommes laissées par elle sur les tables de
Trianon et de Versailles! C'est là que la comtesse d'Artois perdit 25
000 livres et qu'un coup de cartes chiffra la perte de Madame à 50 000
livres. C'est là encore qu'un soir le comte Arthur Dillon fut volé d'un
portefeuille bourré de billets de la Caisse d'Escompte avec lequel il
était venu au jeu de la reine; là aussi que des dés marqués,
c'est-à-dire pipés, devaient être trouvés en de nobles mains.
[195] Gaston Maugras, _Le Monde, le jeu, les courses à la cour de
Marie-Antoinette_, 1894.
«On sait, écrit M. H. Monin, combien le jeu de la Reine et des princes
était excessif. Le comte d'Artois perdit une nuit 800 000 livres et osa
le lendemain demander un million à son frère pour faire la somme ronde:
cela en 1787[196].»
[196] H. Monin. _L'Etat de Paris en 1789, études et documents sur
l'ancien régime à Paris_ (collection des documents relatifs à
l'histoire de Paris pendant la Révolution française, publiée sous le
patronage du Conseil municipal); Paris, 1889, p. 417.
Il est vraisemblable que, de la ville, la gangrène avait gagné la cour.
Là, le jeu s'était acclimaté dans des conditions de sécurité éminemment
favorables. En effet, par une singulière compréhension des devoirs
diplomatiques et de leurs responsabilités, par un mépris au moins abusif
du respect de l'hospitalité et de ses obligations, les ambassadeurs de
quelques puissances avaient fait de leur hôtel de véritables maisons de
jeu. En 1781, le lieutenant de police Lenoir osa les dénoncer au
Parlement. Un haut magistrat pouvait seul s'autoriser cette audace qui
fit d'ailleurs scandale, mais ne mit en pratique aucun remède. Lenoir
disait:
M. le chevalier Zeno, ci devant ambassadeur de Venise, a aussi établi
toutes sortes de jeux de hasard dans son hôtel. Là, toutes personnes
de tous états, connues ou inconnues, étaient admises. Les joueurs s'y
portant en foule on y a multiplié les salles où les joueurs avaient un
libre accès. Une de ces salles, plus particulièrement ouverte aux
personnes d'un état vil et obscur, était appelée l'_Enfer_. Cette
maison où le désordre et le scandale ont subsisté pendant longtemps et
dont j'ai été instruit plutôt par la notoriété publique que par les
agents de la police, auxquels la porte en était interdite, n'a été
fermée qu'au départ de cet ambassadeur, envers qui toutes les
représentations ont été vaines. Mais depuis et successivement on a
ouvert des jeux de hasard chez trois autres ministres étrangers: le
premier, place du Louvre, dans un hôtel ayant pour inscription:
_Ecuries de M. l'ambassadeur de Suède_; un autre, rue de Choiseul,
sous le nom de M. l'Envoyé de Prusse; et le troisième, rue
Poissonnière, chez M. l'Envoyé de Hesse-Cassel[197].
[197] Compte rendu fait au Parlement, le 13 février 1781, par le
lieutenant de police de la quantité des jeux, tant publics que
particuliers, des noms et qualités de ceux qui donnent à jouer et
des banquiers des jeux; _Archives nationales_, série X 1B 8975.
[Illustration: PUDEUR DIVORCE LIBERTÉ DU MARIAGE
La Reine dans le nouveau jeu de cartes républicain.]
La conduite pour le moins étrange de ces singuliers ambassadeurs se
qualifie d'elle-même, mais que dire du souverain dont l'inertie et le
silence donnent une sanction publique à ce scandale, source de ruines et
de suicides? Il est vrai qu'en proscrivant les jeux clandestins ou
publics de la ville, Louis XVI s'obligeait tacitement à supprimer ceux
de la cour. Mais c'était là une autre affaire, et on n'ignore pas que la
volonté de l'Autrichienne fut toujours celle du roi. Pour tolérer le jeu
de la reine à Versailles, on permit le jeu des ambassadeurs à Paris. Ce
n'était là qu'un des nombreux désordres qui devaient nécessairement, par
une fatalité aussi logique qu'implacable, conduire la monarchie à sa
ruine et préparer les voies à la Révolution, car il est incontestable
que le mouvement populaire de 89 aurait eu d'autres résistances à
vaincre s'il s'était attaqué à un régime honnête, sinon austère, d'un
passé digne et probe.
On comprend aisément que l'exemple venu de haut ne tarda pas à être
suivi par les autres fractions de la société. Des ambassadeurs, le jeu
descend chez les nobles et les gens de moindre qualité. C'est encore
Lenoir qui donne ces détails:
MM. les marquis et comte de Genlis rassemblent très fréquemment dans
une maison située place Vendôme, et dans une autre sise rue Bergère,
une société nombreuse de gros joueurs; l'on prétend qu'il s'y fait des
pertes énormes.
Puis voici le menu fretin, des noms d'aventuriers, de femmes du
demi-monde:
Une autre société se réunit chez la dame de Selle, rue Montmartre; une
autre se rassemble également chez la dame de Champeiron, rue de Cléry;
chez les dames de la Sarre, place des Victoires; chez la dame de
Fontenille, cour de l'Arsenal. Je les ai avertis et fait avertir. On
m'a partout donné cette réponse commune, que ce n'étaient que des
plaisirs de société, qui avaient été tolérés de tout temps, et qu'il
ne se passait rien dans l'intérieur de leurs maisons que ce qui
pouvait avoir lieu partout ailleurs[198].
[198] Compte rendu de Lenoir, déjà cité.
Il fallait pourtant sévir, le scandale devenant intolérable. Mais ce ne
sont point les noms de M. M. de Genlis, par exemple, qu'on peut relever
sur les sentences de police qui deviennent assez nombreuses à partir de
1789. Au contraire, d'obscurs comparses, des tenanciers inconnus sont
frappés, tel le sieur Gillot qui a prêté sa maison aux nommés Maubion et
de Heppe pour y donner à jouer. Le 8 mai 1790, il est condamné à 600
livres d'amende; Maubion et de Heppe se voient en même temps frappés
d'une amende de 600 livres, et l'affichage du jugement est ordonné dans
les soixante districts. Il y a quelquefois, entre les peines prononcées
pour le même délit, une disproportion qu'on ne s'explique guère. Le 29
mai suivant, le sieur Gibbon est condamné à 25 livres d'amende pour
avoir donné à jouer à la Rouline. Les billes saisies chez lui sont
vendues au bénéfice des pauvres de Saint-Germain-l'Auxerrois, et le
jugement est, cette fois encore, affiché dans les soixante districts. On
peut en conclure que cette justice distributive épargne les grands
tenanciers au détriment des petits.
Selon que vous serez puissant ou misérable,
Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.
Cette tolérance met aux tables de jeu des chevaliers de Saint-Louis
comme banquiers ou croupiers. Ce sont eux qui taillent, et malheur aux
dupes! Ce sont là de rudes adversaires qui, outre qu'ils manient fort
bien l'épée, sont inattaquables devant toute juridiction, au cas où on
songerait à les traiter en véritables escrocs. Pour eux cependant,
contre eux serait plus juste, Lenoir obtient satisfaction. Grâce à lui,
cette «basse profession» et ses bénéfices leur sont enlevés. «J'ai porté
mes plaintes aux ministres du roi contre ces officiers, dit-il; des
ordres sévères ont été donnés: ils se sont retirés.»
Cette fureur du jeu sous l'ancien régime fait bien présumer de ce
qu'elle sera sous la Terreur.
[Illustration: Frémissez! voilà du joueur le sort inévitable!!
Frontispice de _A bas tous les jeux!_ par J. C. Mortier, homme de loi.
(_Bibliothèque Nationale._)]
En 1789, le lieutenant de police Thiroux de Crosne compte 53 maisons de
jeux prohibées à Paris; Charon, l'orateur de la Commune, en dénonce 4000
à l'Assemblée nationale. Ni l'un ni l'autre de ces chiffres sont
contrôlables, seul l'est celui des tripots du Palais-Royal, et ce
chiffre est à lui seul un enseignement: trente et une maisons de jeux!
Négligeons celles de la rue de Cléry, de la rue des Petits-Pères, de la
rue Notre-Dame-des-Victoires, de la place des Petits-Pères, le numéro 35
de la rue Traversière-Saint-Honoré, le numéro 10 de la rue Vivienne, le
numéro 18 de la rue de Richelieu, l'hôtel d'Angleterre, l'hôtel
Radziwill pour ne nous occuper que de celles qui s'ouvrent sous les
Galeries du Palais-Royal.
[Illustration: Le roi dans le nouveau jeu de cartes républicain.]
L'affiche de la municipalité, à l'occasion de la fête de la Fédération,
que nous avons eu l'occasion de citer précédemment, nous a renseigné sur
un des moyens de racolage opérés par les tenanciers des tripots pour
drainer les dupes. Des hommes offrant de les mener dans une «jolie
société», arrêtaient le passant, faisaient briller à ses yeux les
charmes d'une compagnie aimable et de bon ton. Le passant, non prévenu,
cédait et c'était une victime de plus que les cartes ou la roulette
dépouillaient. Mais à ce racolage, les femmes s'étaient exercées, elles
aussi. N'était-ce point un double bénéfice que ce cumul pour la fille
publique, touchant de la main gauche le salaire de sa complaisance
amoureuse et recevant, de la main droite, la prime allouée par le
tenancier du tripot où elle menait sa dupe?
De ces trente et une maisons du Palais-Egalité, nous avons la
liste[199], et une dénonciation du temps[200] en a légué les numéros
occupés sous les Galeries à l'histoire.
[199] _Liste des maisons de jeu, académies, tripots, banquiers,
croupiers, bailleurs de fonds, joueurs de profession, honnêtes ou
fripons, grecs, demi-grecs, racoleurs de dupes, avec le détail de
tout ce qui se passe dans ces maisons, les ruses qu'on y emploie et
le nom des femmes qu'on met en avant pour amorcer les dupes_; Paris,
1791, imprimerie du Biribi, in-8º, 16 pp.
[200] _Dénonciation faite au public sur les dangers du jeu ou les
crimes de tous les joueurs, croupiers, tailleurs de pharaons,
banquiers, bailleurs de fonds, de biribi, de trente-et-un, de
parfaite égalité et autres jeux non moins fripons, dévoilés sans
aucune réserve; l'on y trouve les noms, surnoms, demeures, origines
et moeurs de toutes les personnes des deux sexes qui composent les
maisons de jeux appelées maisons de société_; Paris, imprimerie du
sieur Baxal, docteur dans tous les jeux, et se vend au Palais-Royal
avec permission tacite, aux nos 180, 123, 164, 13, 44, 29, 33, 36,
40, 60, et rue de Richelieu hôtel de Londres; 1791 in-8º, 48 pp.
Ce sont le 14; 18; 26; 29; 33 où un ancien laquais de la Dubarry, le
sieur Dumoulin, est croupier; le 36, sévèrement tenu, semble-t-il[201];
le 40; 44; 50, royaliste et recherché des suspects, car c'est là que la
femme Sainte-Amaranthe sait habilement mêler les charmes du biribi à
ceux de la galanterie[202]; le 55; 65; 80; 101; 113, qui compte le plus
de suicides à son actif[203]; le 121; 123; 124[204]; 127; 137; masque du
titre de _Club de la Liberté_; le 145, devenu lui aussi club, mais _Club
Polonais_; le 167; 190; 191; 192; 193; 200; 201; 203; 209; 210; 232;
233; 256. Ces maisons occupaient un personnel nombreux au point qu'on
pouvait leur attribuer une dépense quotidienne de 254 livres en surplus
du loyer, de l'éclairage et des autres menus frais[205]. Les croupiers
de roulette y touchaient de 12 à 30 livres par jour; les inspecteurs du
salon, de 12 à 18 livres, et les employés du vestiaire, 3 livres[206].
Qu'on ne s'étonne donc pas de les voir montées sur un pied seigneurial,
avec des salons d'une somptuosité inouïe, décorés de glaces, de
tableaux, de lustres de Venise, avec des buffets à réjouir le plus
difficile des gastronomes. Mais malgré tout cela, une chose était plus
particulièrement remarquable: le silence.
[201] «Au 36, les femmes étaient exclues, et pour enlever aux joueurs
tous les genres d'excitants, on ne servait (gratuitement) que des
boissons rafraîchissantes et peu dangereuses, de la bière et des
bavaroises.» Henri d'Almeras, _Les Romans de l'Histoire: Emilie de
Sainte-Amaranthe_; Paris, 1904. p. 102.
[202] _Ibid._, p. 114.
[203] «Nous sommes au 5 du mois, et à dater du 1er il y a déjà eu
trois suicides pour cause de jeu. Le premier est un chef d'atelier,
qui, depuis longtemps, ne quittait pas le malheureux 113, où il
jouait tout ce qu'il gagnait, en jurant, lorsqu'il en sortait, qu'il
allait se jeter à l'eau, il a enfin tenu son affreux serment. C'est
un père de famille qui laisse une femme et des enfans en bas âge,
dans la plus profonde misère. Il gagnait cinq francs par jour... Le
troisième suicide est celui d'un jeune homme de vingt-cinq ans, qui
venait de se marier et de s'établir batteur d'or. M... lui avait
confié un lingot d'or; il le changea en espèces qu'il perdit au nº
113. _L'Observateur des maisons de jeu_, nº 2, p. 82.--Il n'y eut
que 9 livraisons de ce journal, in-8º, qui parut de février à juin
1810.
[204] «Dans la nuit du 7 au 8, un homme d'environ 50 ans s'est brûlé
la cervelle avant de rentrer chez lui. Il sortait du 124 où il avait
fait une perte considérable.» _Ibid._
[205] _A bas tous les jeux_, par J. C. Mortier, homme de loi, à Paris,
chez Pelleté, imprimeur, rue Française, nº 13, division du Bon
Conseil et chez tous les marchands de nouveautés, p. 37.
[206] _Ibid._
Silencieuses ces bouches tordues par la fièvre du jeu, crispées par la
fureur du gain ou le désespoir des pertes, silencieux ces joueurs
penchés sur le mouvement de la roulette infernale, silencieux ces
lutteurs de la mauvaise chance dardant des prunelles enflammées sur les
cartes annonçant à la fois le désastre des uns et la fortune des autres.
C'est dans ce silence funèbre que Barnave perdit un soir 30 000
livres[207]; qu'un Anglais fut escroqué de 11 000 louis d'or[208]; qu'un
mourant se gagna par un or inutile de magnifiques funérailles[209].
[207] _Journal de la cour et de la ville_, mars 1791.
[208] _Chronique de Paris_, octobre 1791.
[209] E. et J. de Goncourt, _vol. cit._, chap. 1.
[Illustration: BARNAVE.]
Là se calculent les martingales qui échouent comme toutes les
martingales, quoique recommandées par des brochures que tous les joueurs
achètent[210], là le trente-et-un, déjà dénoncé par Lenoir en 1781[211],
ruine à chaque partie la moitié des joueurs acharnés à cette «folie du
jour[212]», là s'exaspèrent toutes les fureurs, tous les espoirs, toutes
les fièvres.
[210] _L'Art de voler méthodiquement dévoilé en faveur des joueurs ou
Examen du jeu de la roulette, suivi des dangers imminents de ce jeu;
perte démontrée pour les joueurs, moyens pour gagner à ce jeu
invariablement_; se trouve à Paris chez tous les marchands de
nouveautés, an IX, in-8º, 12 pp.
[211] «Le jeu de trente-et-un qu'on dit être plus dangereux (_que le
biribi_) et qui paraît avoir plus d'attraits pour les joueurs.»
_Compte rendu de Lenoir_, déjà cité.
[212] _Le trente-et-un dévoilé ou la Folie du jour; dédié à la
jeunesse par C. N. Bertrand_; Paris, chez l'auteur, rue
Louis-Honoré, nº 8, près celle de l'Echelle; an VI, 1798, in-8º, 88
pp.
S'il est quelque joueur qui vive de son gain,
On en voit tous les jours mille mourir de faim.
Cela, un pamphlet qui s'essaie à être un roman, le dit en vers de
mirliton, mais, si on croit peu aux romans, le joueur croit encore moins
aux vers[213], surtout s'ils sont mauvais et s'ils lui prédisent sa
ruine. Tandis qu'il s'immobilise autour de ces tapis verts où se jouent
ses destins, des filles publiques circulent par le salon, belles, à
l'éclat des girandoles et à la lueur des lustres, de tous leurs fards,
illuminées des feux de leurs diamants--vrais ou faux,--attirantes,
suprêmes récompenses de la volupté à ceux qui surent violer la fortune
et la contraindre à leur volonté.
[213] _Adel... ou la joueuse malheureuse en trente-et-un et ses
promenades dans les jeux du palais du Tribunat, par un auteur qui a
fini par se brûler la cervelle_; à Paris, imprimerie de A.-Cl.
Forget, dans tous les tripots; an X, in-8º, 88 pp.
Comme des éperviers ou de fauves aiglonnes, elles s'abattent sur le
joueur heureux, prélèvent leur dîme sur le gain, l'entraînent. Un petit
salon avec des sophas et des ottomanes n'est-il pas là tout proche?
Et l'or du tapis vert sonnera bientôt dans les sacoches de velours brodé
des nymphes qui surent, à leur tour, le gagner.
[Illustration: Le valet dans le nouveau jeu de cartes républicain.
(_Cabinet des Estampes._)]
La Révolution a un jour jeté quelque désarroi parmi tous ces fervents du
jeu; c'est quand, en 1792, elle a proscrit des cartes le roi pour en
faire _le pouvoir exécutif_. «Avez-vous le pouvoir exécutif de pique?» a
remplacé «Avez-vous du roi de pique?» On ne change point ainsi de
vieilles habitudes. Néanmoins, on a cherché mieux, et les citoyens Jaume
et Dagouré ont trouvé. Grâce à eux, le Roi est devenu le Génie; la Dame,
la Liberté; le Valet, l'Egalité; l'As, la Loi. Coeur, trèfle, pique et
carreau ont troqué ces noms d'ancien régime contre ceux de Guerre, Paix,
Art et Commerce, chez les Rois. Quant aux Dames, les voici Liberté de
culte, Liberté de mariage, Liberté de presse, Liberté de professions;
pour les valets, on a les Devoirs, les Droits, les Rangs et les
Couleurs; et qu'un vieux joueur aille se reconnaître dans ces nouvelles
méthodes! Bien peu y résistent. Quant aux tripots, où le joueur est
toujours pressé, ils prennent le parti d'ignorer la nouvelle invention
qui, si elle est peu pratique, n'en est pas moins ingénieuse. Ces cartes
sont exécutées d'une façon charmante, petites images civiques qui ne
feront pas oublier à qui les tient les plaisirs du joueur pour les
devoirs du citoyen. Grâce à elles, on saura, en tenant la dame de
trèfle, «que la fidélité des époux doit être mutuelle pour être durable»
et, en abattant le valet de carreau, on se souviendra avec fruit que «le
courage venge enfin l'homme de couleur du mépris injuste de ses
oppresseurs[214]».
[214] _Description raisonnée des nouvelles cartes de la République
française_; de l'imprimerie des nouvelles cartes à jeu de la
République française, rue Saint-Nicaise, nº 11.--(_Collection
Hennin; Cabinet des Estampes._)
Ce sont là des leçons, des maximes dont ne s'inquiètent guère les
joueurs. Ils les ont considérées un instant avec une narquoise curiosité
et en sont restés aux cartes où le Tyran et la Louve autrichienne
affirment les hasards de la fortune. Faisons comme eux, et passons.
Il n'y a pas que les joueurs et les filles qui gravitent autour des
tapis verts. La source de tant de bénéfices scandaleux, nuancés de
quelque filouterie, devait naturellement devenir l'objet de convoitise
d'autres malandrins plus mal partagés. Ainsi qu'autour des entreprises
financières louches on voit évoluer, requins qui attendent leur cadavre,
des maîtres-chanteurs de tout poil, les tripots de la Terreur étaient
mis en coupe réglée par de véritables bandes de coquins commandées par
des gaillards de grande audace. Il est évidemment difficile de les
passer tous en revue ici, aussi nous faut-il choisir parmi eux un
terroriste de tripots de haute marque. Nous le trouverons en la personne
du sieur Venternière.
Qui est-il? D'où sort-il? Cela semble assez difficile, sinon impossible,
à retrouver. Force nous est de le regarder à l'oeuvre et de le suivre
dans quelques-uns de ses exploits avec le concours de l'observateur
Monti dont la dénonciation, à la date du 24 pluviôse an II (12 février
1794), va nous être précieuse[215].
[215] _Archives nationales_, série W, carton 191.
Venternière, vers 1791, avait formé, avec des coquins de sa trempe, au
nombre d'une vingtaine, une bande redoutable qui s'intitulait elle-même,
au dire de Monti: «Gens menge ou mangeurs dhommes.» Venternière et ses
amis se contentaient de manger l'argent des tenanciers des jeux. Leur
moyen de procéder était simple. En troupe, ils pénétraient dans le
tripot choisi, mandaient le maître des jeux et lui exposaient leurs
désirs «ou autrement du tapage». Le tenancier cédait souvent aux
prétentions de la bande des «mangeurs dhommes» et remettait la rançon de
sa tranquillité. En ce cas, le rôle de Venternière était terminé. La
compagnie de maîtres-chanteurs descendait pour continuer ses exploits
dans le tripot voisin.
Mais il n'est si beau jeu qui ne finisse. La troupe de ces brigands
devait en faire la triste expérience. En ce temps, le 36 du
Palais-Egalité était tenu par des agioteurs qui avaient pris leurs
précautions pour assurer le libre exercice de leur exploitation. Nous
l'avons déjà dit, de ce tripot les femmes étaient exclues, ce qui
témoigne d'une particulière attention des tenanciers pour leurs joueurs.
Cependant, ce n'était point à cela seul que s'étaient bornés leurs
soucis. Parmi les oisifs peu fortunés, porteurs sans ouvrage, valets
sans maîtres, cochers sans voitures, peuplant les Galeries du
Palais-Egalité, ils avaient recruté une troupe solidement armée, dressée
à défendre toute invasion du tripot[216].
[216] «Les mètres (_sic_) du jeu avait leur monde qu'il payait aussi
pour le défendre» écrit Monti dans son rapport.
C'est à ces gardiens salariés, meute redoutable au seuil du chenil, que
Venternière et sa bande vinrent se heurter en frimaire an I (novembre
1793). Cette fois, les coquins trouvèrent à qui parler. Bâtons et cannes
entrèrent en jeu. Ce que Monti appelle la «clique de Venternière» reçut
une merveilleuse correction, au point que le chef de la bande, quelque
peu endommagé, resta sur le carreau. Il le quitta bientôt pour aller en
prison.
Cette fois, les «mangeurs dhomme» furent dispersés. L'arrestation du
chef, l'accueil imprévu du numéro 36, c'étaient là des raisons
suffisantes pour les décourager. Cependant, Venternière devait être
bientôt rendu à la liberté. Les tenanciers n'étant guère plus
intéressants que le maître-chanteur, on se garda de poursuivre
l'affaire. Il se passa alors un fait qui demeure assez obscur. «Quelques
jours après qu'il fut sorti de prison, écrit Monti, il fut mendé à la
Comune; la Comune lenvoya prisonnier à la consiergerie[217].»
[217] Monti termine en disant: «Les registres existent lon peut
prendre conaisence des faits.»
Qui manda Venternière à la Commune? Pourquoi fut-il mandé? On ne sait et
il est impossible de suivre les traces de cette nouvelle affaire. Sans
doute, les tenanciers du 36 redoutaient-ils quelque nouvelle visite dont
l'issue leur pouvait être moins heureuse ou craignaient-ils plus
simplement la vengeance du coquin? Ce sont là des raisons qui,
peut-être, sont bonnes, mais qu'on ne saurait affirmer avec certitude.
En juillet 1794, après une détention de sept mois, Venternière sortit de
la Conciergerie, prêt à prendre part à l'émeute du 10 août. Peut-être y
joua-t-il un rôle et en profita-t-il pour réclamer une récompense, une
compensation, un emploi? Cela semble certain, puisque le ministre de la
guerre le chargea d'une mission aux environs de Landau en qualité de
commissaire du pouvoir exécutif. Il en revint en pluviôse an II et alla
habiter au numéro 15 de la rue Lepelletier. Il eut la sagesse de se
faire oublier. N'est-elle véritablement pas curieuse cette histoire
d'escroc mué en commissaire des guerres, parti organiser
l'administration des armées aux frontières après avoir rançonné le tapis
vert du Palais-Egalité? C'est grâce à l'observateur Monti que nous la
connaissons. Monti semble, d'ailleurs, s'être fait une spécialité de la
surveillance des maisons de jeux. Ses rapports, d'une orthographe
déconcertante et pittoresque[218], fourmillent d'incidents curieux qui,
à eux seuls, composeraient un volume.
[218] Voici de quelle manière il écrit certains mots: _jardain_, pour
_jardin_; _lencienne_, pour _l'ancienne_; _lotau_, pour _loto_;
_esgrots_, pour _escrocs_; _destraction_, pour _d'extraction_;
_confraires_, pour _confrères_; _lignorais_, pour _l'ignorer_...
Mais il faut renoncer à les énumérer. Chaque rapport offre plusieurs
de ces savoureuses surprises.
C'est lui qui remarque que, dans la police de l'ancien régime, des
inspecteurs étaient principalement chargés de la surveillance des jeux,
et que cette surveillance fait totalement défaut depuis la Révolution.
«Et dans le régime actuel il y faut des surveilant, dit-il, ou il faut
détruire totalement les jeux des cartes.» La proposition vient
certainement d'un excellent naturel, mais, comme celle de Prévost,
conseillant la démolition des cabarets des Champs-Elysées, elle n'a que
le défaut--et le mérite--d'être excessive. A l'appui de ses dires, Monti
donne des exemples, car les faits et les dénonciations constituent la
plus grosse part de son dossier. Il raconte:
Un citoyen il y a deux jours étant au jardain égalité dans la maison
du nº 29 où l'on joue sans discontinuer vit avec surprise que le plus
grand nombre des joueurs qui ne désemparent pas de ce tripot sont pour
la plus grande partie des escrocs, plusieurs de ces joueurs avaient
été arêtés il y a quelque temps mais ils vienent dêtre mis en liberté
et recomencent leur brigandage tout comme auparavent. Ce citoyen vit
filouter dans un petit espace de temps qu'il resta là 600 livres à un
citoyen. Le citoyen de qui je tiens le fait indigné dune volerie si
révoltante fut au comité révolutionnaire de la section de la montagne
pour leur faire par de ses coquineries.
L'initiative de cet honnête citoyen est loin d'être couronnée par le
succès qu'elle mérite. Le Comité révolutionnaire est occupé de choses
beaucoup plus graves. Aussi lui répond-on:
... Qu'ils n'avait pas le temps de lentendre ce qui fait qu'il ne
furent pas aretés et qu'ils profiteront de leurs escroqueries. Au
salon dit doré le fils dun député il y a quelques jours i fut escroqué
de même pour la somme de 7 à 8 mille livres[219].
[219] Rapport de police du 1er pluviôse an II: _Archives nationales_,
série W, carton 191.
Aussi qu'allait-il faire dans cette galère?
Mais ce dont Monti paraît prendre soin particulièrement, c'est de
signaler l'heure à laquelle on peut opérer des descentes chez «des êtres
qui ne seront pas des plus contens de cette visite».
C'est ainsi qu'il écrit le 4 pluviôse (23 janvier):
Dans la rue de la loy cidevant richelieu à l'hôtel de Londres[220] il
vient de se former tout nouvelement une societté qui pourra devenir
dangereuse sy lon ne sempresse de la détruire dans son comencement.
Cette societté a des agens qui sous le menteau recrutent des
proselites en les invitans de venir pour y jouer. Il est bon de savoir
que dans cette maison lon y joue toutes sortes de jeux défendus et
principalement le biribi. Le banquier de ce jeu est le nommé Jits,
maître paumier de la rue de Seine faubourg St. Germain et celui qui
tien le jeu est un encien garde du cidevant Capet. Ils sasemblent dans
cette maison laprés midi et ils y passent la plus grande partie de la
nuit. Comme cette maison a deux sorties une rue de la loi et lautre
par la rue de derrière qui va au jardin[221] il est bon que lon y
fasse atention et pour aller leur rendre une visite il faut que lon
s'y transporte aux environs de minuit[222].
[220] Dès 1789, l'hôtel de Londres était signalé comme un tripot
dangereux. Le rapport de Monti semble faire croire qu'il y existait
plusieurs salons de jeu, distincts les uns des autres, et tenus
chacun par un banquier ou croupier opérant pour son compte. Le fait
n'était pas rare à l'époque.
[221] Probablement la rue Montpensier.
[222] _Archives nationales_, série W, carton 191.
[Illustration: Le 4 pluviose pre decade de lan 2me de la repeublique.
dans la rue de la loy cidevant richelieu a lhotel de londres il vient
de se former tout nouvelement une societté qui poura devenir
dangereuse sy lon ne sempresse de la detruire dans son comencement
cette societté a des agens qui sous le menteau recrutent des
proselites en les invitant de venir pour y jouer il est bon de savoir
que dans cette maison lon y joue toutes sortes de jeux defendus et
pricipalement le biribi Le banquier de ce jeu est le nommé jits metre
paumier de la rue de Seine faubourg St. germain et celui qui tien le
jeu est un ancien garde du cidevant Capet ils sasemblent dans cette
maison lapres midi et ils y passent la plus grande partie de la nuit
Rapport de l'observateur Monti sur une maison de jeu.
(_Archives Nationales._)]
Deux mois plus tard, c'est une visite pour le 231 du Palais-Egalité que
demande Monti. Cette fois encore, il indique les heures où elle peut
être faite utilement. C'est son rapport du 9 germinal an II (29 mars
1794):
Malgré que lon ait arrêté dernièrement un assés grand nombre de
joueurs à l'hotel d'angleterre et dans quelques maisons au jardin du
cidevant palais royal cella nempéche pas que le jeu du lotau ne se
joue continuellement toutes les aprés-midi dans la maison du nº 231,
sous la gallerie vitrée au bout de lallée des boutiques de bois au
premier lon peut y faire une visite depuis 6 heures du soir que le
fort des individus qui vont la pour y jouer y abondent lon poura y
trouver des êtres qui ne seront pas des plus contens de cette visite.
[Illustration: Le supplice d'un espion de police, le 8 juillet 1789,
devant le cirque du Palais-Royal.]
Mais, pour Monti, ce ne sont là que des généralités, et c'est ce que ses
observations quotidiennes ont de moins intéressant. Où il apporte des
documents véritablement curieux sur l'intérieur des tripots, sur les
individus louches qui les exploitent et les dupes qu'on y fait, c'est
quand il corse son rapport de quelqu'une de ces anecdotes où il excelle.
Ainsi, le 9 germinal, il offre celle-ci, précieuse indication sur la
psychologie des escrocs du temps:
Dernièrement dans la maison du nº 29 au jardin-égalité il y avait
plusieurs de ses esgrots qui se disputait en attendant quil vint des
dupes pour se faire friponner. Javais dénoncé il y a quelque temps des
friponneries qui sétait comises dans ses repaires jose croire que
cella a contribué un peu aux arrestations qui sy sont faites, le nommé
oxoby md de chocolat demeurant rue des bons enfants nº 25 sous larcade
qui va au cloitre cidevant St. honoré, Sn (_section_) de la halle aux
bleds, cest oxoby est un joueur destraction il disait à ses confraires
les autres joueurs en se disputant sy javais le malheur dettre arrété
au jeu je vous assure que je donnairais la notte de tous les fripons
et jen connais comme vous ne lignorais pas, beaucoup[223].
[223] _Archives nationales_, série W, carton 174, pièce 123.
Quand une visite vient créer quelque désordre dans ces lieux mal famés,
Monti se réjouit. Il se «flatte» que c'est grâce à lui qu'on met bon
ordre à ce désordre. Aussi se prodigue-t-il dans la plus louable
intention du monde, et ses rapports abondent en recommandations. A la
date du 19 pluviôse, il s'occupe des joueurs que des gens dans la
manière du sieur Venternière dévalisent au sortir des tripots:
Les patrouilles sont très rares la nuit dans les quartiers qui
avoisinent la convention et le cidevant palais royal. Il serait
néamoins néssesaire pour la tranquilité publique que les comandans
dans ces sections donnassent des ordres pour que les patrouilles
fussent plus fréquentes surtout depuis dix heures du soir jusqu'à une
heure du matin. Cest pendant lespace de ces trois heures là que les
fripons de toute espesse vident les maisons de débauche et des jeux si
un honnéte citoyen a le malheur de ce trouver sous leurs mains en se
retirant chez lui, il se trouve souvent vollé parce que les
patrouilles étant très rares les coquins ont toute aisance de cometre
leurs brigandages sans avoir la crainte detre surpris ny arrétés[224].
[224] _Ibid._, carton 191.
Il faut laisser Monti à ses illusions. Ses rapports ne sont pour rien
dans les rafles qu'on opère. Quand on les fait, c'est pour purger le
Palais-Egalité des royalistes qui demandent un refuge à la cohue des
filles, des filous et des agioteurs. Et alors l'ordre vient d'en haut,
de ces Comités du Gouvernement que domine Vadier dans l'un, et où règne
Robespierre dans l'autre. Ceux-là prennent soin davantage des
dénonciations qui leur parviennent. Parmi trois pages de détails
superflus, ils devinent le danger, ils flairent l'ennemi. Et cet
instinct est rarement trompé. La clairvoyance de Robespierre, la
prudence de Vadier, c'est là ce que Monti prend pour le résultat de ses
observations.
Il faut savoir lui rendre grâce. C'est à lui, et à quelques-uns de ses
confrères, que nous devons de connaître les dessous de cette
déconcertante et surprenante vie de Paris sous la Terreur. De leurs
rapports, elle se dégage avec une singulière netteté, et le
Palais-Egalité de 93 et de 94 ne demeure plus un mystère resté si
longtemps indéchiffrable. On écoutait rugir cette énorme fournaise où se
mêlaient tous les éléments disparates et contradictoires de la grande
ville en ébullition, on regardait passer le cortège luxurieux des filles
publiques, la ruée des joueurs. On ignorait la pensée qui agitait ces
êtres bousculés dans la colossale tourmente. Aujourd'hui, nous savons
que c'est dans le rapport dédaigné d'un mouchard qu'il nous la faut
chercher. Et c'est un coup de scalpel de plus dans le cadavre de cette
société révolutionnaire qui, depuis 1793, constitue la plus émouvante et
la plus tragique leçon d'anatomie de l'Histoire.
[Illustration]
V
La littérature érotique au Palais-Égalité.--Estampes licencieuses.--Où
il est prouvé que la police est le dernier refuge de la pudeur
publique.--Le citoyen poète Florian.--Les libelles et les pamphlets
contre Marie-Antoinette.--Les libraires et le Tribunal révolutionnaire.
A cette époque forcenée, deux genres de littérature ont suffi. La
première exclusivement politique, la seconde entièrement érotique. Entre
elles point de milieu. C'est à la seconde que le cadre de notre sujet
nous force à nous arrêter.
Les almanachs galants nous ont déjà montré à quel point cette fureur
licencieuse prétendait ignorer les limites, sinon du bon ton, du moins
de la décence. Ces publications, à aucune époque, aucun régime n'a pu
les prohiber efficacement. Londres, Amsterdam et Bruxelles ont
successivement offert aux imprimeurs traqués l'asile propice. En 1793,
l'arrêt de la Municipalité du 2 août 1789 était lettre morte, et on ne
se préoccupait guère de la défense «de publier aucun écrit qui ne
porterait pas le nom d'un imprimeur ou d'un libraire, et dont un
exemplaire paraphé n'aurait point été déposé à la chambre syndicale». Le
nom de l'auteur n'étant point exigé, un volume n'avait qu'à paraître _Au
Palais-Royal, chez la petite Lolo, marchande de galanteries, à la
Frivolité..._ et la muscade était passée. L'oeuvre la plus infâme
acquérait droit de cité, et sous la Terreur, traqués pour les pamphlets
politiques, les libraires cherchèrent des profits dans les publications
licencieuses. A leurs étalages, le _Catéchisme libertin à l'usage des
filles de joie et des jeunes demoiselles qui se décident à embrasser
cette profession_, par Mlle Theroigne[225], voisina avec _Arlequin
réformateur dans la cuisine des moines ou plan pour réformer la
gloutonnerie monacale au profit de la nation épuisée par les brigandages
de harpies financières_, par l'auteur de _La Lanterne magique de
France_[226], on y trouva l'_Almanach chantant d'Annette et Lubin ou les
Délices de la Campagne_[227], côte à côte avec _La Culotte, chanson
érotique sur différents sujets et singulièrement sur la Révolution
Françoise_[228], par le sieur Bélier, sergent de la Garde nationale de
Versailles. Mais ce ne sont là que plaisirs d'un moment. Le grand succès
va à la _Vie du chevalier de Faublas_ de Louvet et aux _Liaisons
dangereuses_, _lettres recueillies dans une société et publiées pour
l'instruction de quelques autres_ de Choderlos de Laclos.
[225] Paris, 1792, in-8.
[226] Paris, 1789, in-18.
[227] A Paphos et à Paris chez la Veuve Tiger, 1792, in-32.
[228] A Paris, chez Girardin, libraire, aux dépens de l'auteur, 1790,
in-8, 22 pp.
[Illustration: HOMMAGE AUX PLUS JOLIES ET VERTUEUSES FEMMES DE PARIS.
OU _Nomenclature de la classe la moins nombreuse._
_PRÉLIMINAIRE._
Nous disons que la classe la moins nombreuse est celle des jolies
femmes, & nous croyons ne pas nous tromper beaucoup. La Nature est
avare de ses dons, & elle paroît ne les répandre qu'à regret sur les
personnes qu'elle en favorise: aussi devons-nous aux jolies femmes
un hommage digne d'elles.
Avant de passer à la Nomenclature des Beautés qui font l'ornement
de notre Capitale, nous présenterons quelques Articles qui serviront
de base à notre entreprise.